CHAPITRE DIXIÈME
la concession de Terrebonne, du nom de Laroche, frères : par l’entètement comme par le sang, résolurent de franchir le Rubicon à la prochaine occasion, et de trainer M. Morin devant les tribunaux, sil persistait à croire qu'il vaut mieux obéir à son évêque qu'aux hommes.
Peu après, la n :sance d'un nouveau-né fournit à lun d'eux l’occasion «entrer en campagne. Au lieu d'aller demander le baptème de son enfant au curé de Saint-Basile, il s'achemina vers l’église du Cap-Santé et réclama le service auquel il prétendait avoir droit. Refusé, — comme il devait s’y attendre, — il prit immédiatement une action en dommages contre son ancien curé. L'enquête eut lieu, la cause fut plaidée, et M. Morin fut condamné au nom de Sa Majesté la reine Victoria. Pauvre Reine, qu'elle serait à plaindre au jugement dernier, si elle était réellement responsable de tout ce que l'on faiten son nom! La teneur du jugement, nous ne pouvons la donner, puisque nous ne l'avons pas en mains ; mais nous pouvons bien la reconstruire sans mépris de Cour. Quant aux considérants, la tradition rapporte qu'ils étaient dans la note suivante :
Considérant que la reconnaissance civile du décret canonique annexant la concession de Terrebonne à la paroisse de Saint-Basile n'a pas été obtenue; que le demandeur, suivant la loi, est encore paroissien du Cap-Santé ; qu'il à offert, en présence de deux témoins, le paiement de sa dime au curé de la dite paroisse ; que le curé, en retour, est tenu de prèter le secours de son ministère, lorsqu'il est requis; en conséquence, le tribunal condamne le défendeur à payer au demandeur, avec frais et dépens, le montant des dommages réclamés.
Comme il est facile de Le constater, ce jugement était le contre-pied de l'ordonnance épiscopale, et La déclarait pratiquemeut nulle et sans effets, bien qu’elle n'eût été portée que pour les fins religieuses. IT violait donc la liberté religieuse à laquelle l'Eglise du Canada a droit.
A cette époque, il était encore daus les mœurs judiciaires de donner à nos lois une interprétation restrictive de la liberté religieuse. On oubliait que la liberté religieuse la plus absolue nous était garantie par les traités, ou plutôt,
on se méprenait completement sur le sens de la clause du traité de Paris, qui contient la restriction: “en autant que les lois de la Grande-Bretagne le permettent.” Si les magistrats qui sont tombés dans cette grave erreur s'étaient donné la peine de consulter les discours prononcés pendant la discussion de ce traité, ils auraient sans doute compris que le sens évident de cette clause est celui-ci : ‘en autant qne les lois de la Grande-Bretagne le permettent dans ses colonies. ” Or les lois de La Grande-Bretagne permet. taient alors la liberté des cultes dans ses colonies.
Depuis quelques années, grâce à Dieu, cette règle d'interprétation est généralement admise, On ne craint pas de
l'invoquer, et le sens commun achève de reprendre ses droits, sur ce point du moins.
Mais comme le juge prédestiné à faire cette découverte, n'était encore qu’un bambin au moment où M. Morin — le plus pacifique des curés — était aux prises avec Dame justice, ce dernier fut condamné à payer des dommages au sieur Laroche, qui n'était pas plus son paroissien que n'importe quel hahitant de la Patagonie.
Nous avons dit que ce Laroche avait un frère non moins belliqueux, qui n’attendait que l'occasion de partir en guerre à son tour. Elle ne tarda pas, pour son malheur. Une de ses filles étant tombée dangereusement malade, il réclama, à l'exemple de son frère, les services du curé du Cap-Santé, au lieu de s'adresser à celui de Saint-Basile. M. Morin dut refuser de nouveau le secours de son ministère et la malade mourut sans recevoir les sacrements de l'Eglise.
Vint ensuite la demande d’un service avec sépulture, qui fut également refusée. Alors M. Morin, menacé d'être poursuivi de nouveau, consulta l’archevèque, qui lui permit seulement de procéder à l’inhumation, comme officier civil, et sans aucune cérémonie religieuse. Le cadavre de la défunte put enfin aller reposer dans le cimetière du Cap-Santé, après avoir séjourné près d’une semaine dans la tour sud de l'église, en attendant la fin des débats.
Ce malheureux père de famille comprenant probablement que cette victoire partielle avait été trop chèrement