CARACTÈRE PARTICULIER A CHAQUE PROVINCE
On n'écrira jamais une bonne histoire de notre pays, pas plus sous le rapport littéraire et moral que sous le rapport politique, tant qu'on* donnera le seul nom de France à la vaste surface qui s'étend du Rhin et des Alpes aux Pyrénées, et de la Méditerranée à l'Océan. lia première mesure à prendre pour introduire un peu de clarté dans cet immense sujet, c'est de prolonger jusqu'à Louis IX pour le moins, la division que nous avons pris le soin d'établir dès les âges les plus reculés, et de distinguer la Gaule du sud de la Gaule du nord , la seule qui, durant le moyen âge, puisse porter le nom de France. Cette délimitation géographique serait d'autant plus rationnelle, qu'elle répondrait aux deux zones de la langue d!oc et de la langue (ïoîl^ point de départ de toutes les études philologiques et littéraires du moyen âge.
Ce n'est pas que nous n'ayons entendu contester l'exactitude de cette division : on a prétendu qu'elle était de pure fantaisie et ne reposait sur aucun témoiprnage historique. Ces amis de la controverse, qui se font i\ plaisir de 5 prétextes de dispute lor^ue la réa-
lité ne leor en fournit pas, commettent , à cet endroit, une nouvelle erreur.
La dernière lettre du mot oc et celle du mot oU pourniient seules donner prise à certains doutes ; nous ignorons, quant à nous, à quelle époque les Provençaux ont prononcé ot^ et les Français du nord oll^mais le c et 17 final, mis à part, o est bien l'adverbe affirmatif des langues romanes régnant dans la région des anciennes langues gallo-celtes, oui est bien l'adverbe correspondant des dialectes français qui dominent dans la zone des anciennes langues gallo-belges. L'idiome n'est pas le seul élément par lequel les peuples de langue d'o diffèrent des peuples de langue de md: les mœurs, les usages, le caractère élevaient entre ces deux populations des barrières plus profondes: Thistoire nous en fournit une preuve bien positive.
Lorsque Constance, fille du comte de Toulouse, épousa le roi Robert, en Tan 1000, la vue des seigneurs et des troubadours attachés à sa suite, produisit une telle surprise chez les Français du roi Robert, qu*on ne peut guère en comparer l'efiet qu'à celui de l'arrivée de l'ambassade siamoise à la cour de Louis XIV : « leur costume, les harnais de leurs chevaux parurent d'une extrême bizarrerie ; » on "leur reprochait « de porter les cheveux courts, de se raser la barbe comme des histrions, d'avoir des bottines recourbées en pointe, des robes très-courtes, ne tombant que jusqu'aux genoux et pendant devant et derrière. » Ce qui , pour des Francs, était le renversement de toutes les convenances et de tous les usages (1). Ce passage du chro-
(1) Ce costume, il est aisé de le reconnaître, n'était autre que celui des Romains. Les Provençaux n'étaient-ils pas toujours les habitants de la province romaine.
niqueur Glaber prouve assez que les Gallo-Francs du nord portaient la barbe et les cheveux longs, et la cotte de maille presque traînante; en un mot, un costume tout opposé à celui des habitants du midi.
Le caractère de ces Provençaux complétait le contraste. Glaber ajoute : « Ils ne marchent qu'en sautillant, se querellent sans cesse, Bt ne sont jamais de bonne foi. »
Les deux premières observations étaient justes. Nous avons déjà dit que le sautillement, la vivacité de la démarche et des gestes furent particuliers aux soldats des Bren. Nous avons vu les Gaulois qui provoquèrent Manlius et Valerius, sauter, gambader, rire et tirer la langue devant les lignes romaines. L'opinion de Glaber, au sujet de Thumeur querelleuse des Provençaux, est moins exacte.
Les Méridionaux eurent, à toutes les époques, la familiarité bruyante et la tendresse tapageuse ; aussi peut-on souvent prendre leurs témoignages d'amitié pour de3 menaces, et leurs caresses pour des coups.
De nos jours encore, l'étranger qui traverse Béziers ou Tarascon, un jour de foire, aperçoit parfois deux paysans, intimement liés, mais qui, s' étant perdus de vue depuis quelque temps, s'expriment le plaisir qu'ils ont à se rejoindre de façon à jeter dans l'esprit de l'homme du Nord le trouble que le tapage des Provençaux de la reine Constance causait dans celui de Glaber. Au lieu d'échanger un serrement de main affectueux, des regards de bonheur, des paroles de tendresse, ils manifestent leurs sentiments par des exclamations de joie qu'on prendrait pour des cris de fureur ; ils se donnent des coups de poing sur les épaules, s'appellent brigands, scélérats, triples co-
quiûs, se demandent quel mauvais coup de vent les a transportés dans la même ville, s'invitent réciproquement à boire, et se menacent, en cas de refus, de s'assommer sur place. Le vin étant bu, ils se disputent Tbonneur de payer Técot, s'accablent enfin de telles dénominations patibulaires, qu'ils feraient accourir trente sergents de ville, s'ils se donnaient cet assaut de courtoisie sur le boulevard des Italiens ou sur la place de la Bastille.
Les Provençaux de la suite de Constance montraient assurément ces excentritités bruyantes dans la capitale du roi Robert. Aussi les Parisiens du temps nous semblent-ils fort excusables d'avoir pris leurs manifestations de joie pour des querelles, et commis à cette occasion l'erreur du souriceau de|La Fontaine, ,que le chant bruyant du coq avait épouvanté.
La surprise du chroniqueur Glaber, au sujet de la pétulance des Provençaux, est donc une preuve manifeste, non-seulement que les Francs parlaient et gesticulaient beaucoup moins que les gens du Midi; mais encore que les Gallo-Belges du nord de la Loire avaient également la démarche plus posée, la conversation moins expressive ; car s'il en eût éié différemment, Glaber, accoutumé à leur vivacité, n'aurait éprouvé aucun étonnement à voir celle des Provençaux.
Au-dessous de cette division de la Gaule en deux grandes zones, il existait d'anciennes subdivisions provinciales qu'il est utile de rappeler, de nouvelles qu'il n'est pas moins indispensable de faire connaître, pour bien apprécier les modifications introduites par l'établissement des Barbares parmi les indigènes ou à côté d'eux.
Ne Dons égarons pas i la recherche de distinctions trop subtiles; arrëtons-noos aux grandes lignes géographiques, aux caraclëres nettement tranchés des divers peuples qui vont fournir leur contingent d'individualité à la grande fédération gallo-franque du moyen âge.
Iji Gaule du dixième siècle renfermait huit groupes principaux de population :
Les Provençaux, entre la Méditerranée, les Cévennes et le Daupbiné ;
Les Gascons, entre la Garonne et la base des Pyrénées;
Les Basques, dans l'intérieur de ces montagnes;
Les Aquitains, entre les Cévennes, la Loire, la Garonne et rOcéan ;
Les Bretons, dans l'ancienne Armorique ;
Les Francs, entre la Loire et le Rhin ;
Les Bourguignons, dans les hautes vallées de la Seine, de la Saône, du Rhône et de l'Ain;
Les Normands , dans les basses vallées de la Seine, de l'Eure et de la Somme.
Le Provençal est le Celte rieur, étourdi, fanfaron par excellence ; de même que son imagination s'enivre du bruit des fêtes, de Téclat des costumes, de la pompe fies cérémonies, de même son langage se nourrit d'exagération, d'hyperboles et de fleurs oratoires hérissées de subtilités : tel César et Strabon l'avaient trouvé, tel les Romains de la décadence l'ont laissé, après l'avoir gâté peut-être.
Le Gascon, resté, comme nous l'avons déjà dit, le plus Celte des Celtes, a les traits généraux du Provençal ; il a surtout sa vivacité et sa pétulance ; mais ces qualités expansives ont quelque chose de moins étourdi, de moins boulfon, de mieux calculé. Sa
joyeuse humeur prend la vie du côté sérieux et utile ; le Provençal semble ne la regarder que du côté poétique, brillant, coloré ; on sent que ce dernier a fait son éducation au milieu des artistes ambulants et de» histrions de Fancienne Rome ; il s'est tellement familiarisé avec leurs allures et leur langage, qu'il les imite sans y prendre garde. Le Gascon est un plsiisant plus retors; il s'amuse, mais sans négliger ses intérêts ; fait-il de la satire, il travaille à la rendre utile \ il ne se borne pas à faire rire à tort et à travers aux dépens d'autrui, il suit le précepte : caslignre ridmdo mores.
Les Aquitains (1), autre débris des Celtes,, cantonnés dans le plateau central de la Gaule, ressemblent si bien aux Gascons, que les historiens les confon(ler)t ; ils prennent même volontiers ce nom pour désigner la finesse d'esprit, la ruse et la gnieté. Toutefois l'Aquitain est encore plus essentiellement pratique : le côté positif des choses l'attire; le résultat productif le réjouit; la prudence est sa philosophie, l'économie sa poésie, le travail sa joie; il rit, maisà bon escient, sans interrompre sa tâche, sans se laisser détourner de son but.
Nous n'avons rien à dire du Franc ; nous savons ce qu'il est; n'ajoutons rien à ce qui le concerne.... Nous connaissons également le Basque et le Breton ; mais il n'en est pas ainsi du Normand, le dernier venu parmi les conquérants de la Gaule. Proche parent du Sicambre par son origine Scandinave, il s en éloigne un peu par ses habitudes exclusivement maritimes,
(I) roitou, Pérlgord, Qi^erci, Rouorgue, Limousin, Auvergne, Vclai, etc.
conquérantes et nullement pastorales. Le Franc amenait, à la suite de ses expéditions, femmes, enfants, vieillards, troupeaux; le Normand laisse sa famille dans sa première patrie, il affronte seul les vagues et les tempêtes sur ses barques de sapin et de peau. Le royaume du Soekongar (1), c'est son navire; ses sujets sont ses marins.
Pirate au caractère violent, sanguinaire, audacieux, c'est à lui surtout que s'applique ce que nous avons puisé dans les Eddas^ touchant la religion, la fur belliqueuse, la mythologie sanguinaire dés peuples Nord. Dès qu'il s'éloigne de la Baltique, ce forban 3 patriç court à travers les mers et les fleuves, p tout ce qu'il trouve sur son passage, sans avoir pour les vaincus les ménagements que le Franc leur témoignait. La raison en est facile à comprendre : le Franc marchait lentement, ne pénétrait dans un pays que pour s'y installer définitivement, à côté de la population indigène ; le Normand ne fait que passer, et pille tant qu'il peut le pays qu'il va quitter pour ne plus le revoir.
Mais, au milieu de ces habitudes vagabondes, il possède au suprême degré l'esprit de prudence et de combinaison; il ne s'aventure dans les fleuves intérieurs qu'après avoir pris mille précautions et s'être assuré des moyens de retraite ; il montre, au point de vue du succès, l'habileté subtile, la pénétration de l'Aquitain. Le Normand est un Gascon d'autant plus fort en matière de ruse qu'il ne perd pas un instant à rire ou à jouter.
(1) Koi des mers.
De tous les peuples établis dans les Gaules, le Bourguignon est le plus véritablement Germain, celui que la violence Scandinave ou la légèreté provençale. ont le moins influencé. Travailleur actif, mais un peu rustre, il est peu chevaleresque dans son humeur pacifique, et ne saisit les armes qu'avec réflexion et jamais en fou.
Tous ces peuples, cantonnés dans les diverses parties de la Gaule, séparés entre eux par de grands fleuves ou des montagnes, prennent, dès le dixième siècle, une existence indépendante et fière, sous la protection de princes nationaux qu ils se sont choisis ou qu'ils ont volontairement acceptés. Chacun est d'autant plus dévoué à son chef, que celui-ci repousse énergiquement toute domination, toute influence étrangère, et maintient d'une main ferme l'autonomie politique de ses Etats. Les Provençaux obéissent aux comtes de Provence et de Toulouse. Les Aquitains aux comtes de Limoges et de Poitiers. Les Gascons à une foule de petits seigneurs, dont les plus importants sont ceux de Béarn, d'Armagnac et de Bigorre. Les Normands aux ducs de Normandie ; les Bourguignons h, ceux de Bourgogne ; les Bretons aux ducs de Bretagne; les Francs, enfin, aux rois de France.
Chaque petit peuple ainsi constitué profite de son intelligence et de son courage, pour se livrer au courant de ses dispositions, de ses aptitudes, et protéger ses intérêts tels que la nature et du sol du climat, tels que les traditions de sa race les ont créés.
LES AQlJlTAl^S, LES GASCONS ET LES PREMIERS TROUBADOURS
Louis [e Germanique et Robert nous ont donné les premiers spécimens delà langue d*0. Dès ce moment elle sort du domaine obscur des basses classes qui n'avaient jamais cessé de la parler; elle devient Tapanage de la noblesse et de la bourgeoisie ; elle prend le rang de langue nationale. Aussitôt que les seigneurs et les bourgeois ont cessé d'employer le latin dans leui's relations, il est naturel que les poètes et les littérateurs abandonnent, à leur tour, la langue de Sidoine Apollinaire et d'Ernoldus Nigellius. Comment les versificateurs qui s'adressent indistinctement à tous les rangs de la société auraient-ils persisté à se servir d'une langue qui n'était plus comprise que des prêtres et des philosophes scolastiques ? il y avait pour eux intérêt de premier ordre à chercher une langue qui fût connue de tout le monde. A force de chercher ils trouvèrent cet instrument merveilleux, et ces chercheurs qui avaient eu le bon esprit de trouver, prirent le nom de trouveurs, c'est-à-dire, en suivant les deux grands dialectes dont nous avons parlé, celui de troubadours ou de troubayres dans le pays d'O, et celui de trouvères dans le pays de OuL
Or, chose remarquable, les premiers poètes du pays d'O qui trouvent cette langue littéraire ne sont nullement de ztMQ province (la Provence) que la civilisation et la langue des Romains avaient le plus profondément modifiée, mais de ce pays d'Aquitaine, que nous avons déjà désignées, comme le refuge de
ous les Gaulois indépendants qui avaient renoncé i pactiser avec les Romains et s'étaient obstinés à conserver intacts la langue, les mœurs, les usages celtiques. Le poète roman qui figure au début de Thisloire des troubadours est Guillaume IX, coQite de Poitiers: né en 1071, il gouverna, dès l'âge de quinze iDS , le Poitou , le Limousin , le Berri , l'Auvergne, en un mot, toute l'Aquitaine qui portait aussi le nom de Gascogne. Nous voyons paraître ensuite Ebbes II (Ebolos), vicomte de Ventadour, né en 1086 et que le. généalogiste des seigneurs de Ventadour surnomme le Chanteur (Cantor). Son petit-fils, Ebbes IV, qui mourut en 1170 aimait passionnément la poésie enjouée (1). Les troubadours célébraient, plusieurs années après sa mort, l'école poétique d'Ebbes IV. Cercamons (2), conteniporain de Guillaume IX, naquit de 1100 à 1110 dans la Gascogne, et paraît avoir cumulé les fonctions de troubadour et celle de jongleur. Marcabrus ou plutôt iMarcabres, était originaire de la même province; élevé par le châtelain Aldrid du Vilar (S) , sur la porte duquel il avait été exposé, il vécut de 1127 à 1150 et porta le surnom éminemment gascon de Pan-Perdiit [h) , en souvenir deson origine d'enfant trouvé. (Fauriel, t. II, p. 1 à 33.) Pierre de Valeira , né dans l'Aquitaine, vécut à la même époque. Pierre d'Auvergne, dont le nom in-
(i) Usque ad Senectam carmîna alacritatis dilexît (le Prieur deVlgeois).
(2) Cherche-Monts^ qui court à travers les monts, ou à tra- ?ers le monde.
(3) Aujourd'hui Auvilar, dans TAgenois.
(û) Pain-Pcrrfîi, qui ne possède rien, qui doit mendier pour vivre.