‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 12 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

— ilO —

dique suftisamment la nationalité, un des poètes les plus distingués de son temps, florissait dans la première moitié du douzième siècle.

Tous ces troubadours occupèrent ce que M. Fauriel considère comme la première période de la poésie romane; celle où cette littérature, renfermée précédemment dans le cercle des chants et des compositions populaires, essayait de s'élever au rang de langue aristocratique, et de chanter pour les chevaliers et pour les châtelaines, comme elle Tavait fait obscurément jusqu'alors pour les artisans et les laboureurs.

Mais là ne se borne pas la série des troubadours aquitains et gascons ; la Provence n'a pas encore produit un seul poëte connu, et voilà que le Limousin montre avec fierté Bernard de Ventadour, fils d'un simple valet des Vicomtes poètes dont la cour fut la grande école littéraire de cette province ; il chanta de 1160 à 116& et mourut en 1170. Arnaud deMarvdl, un des premiers troubadours de la grande école, était le fils d'un domestique du château de Harveil, appartenant aux évêques du Périgord. Arnaud Daniel, sur lequel nous aurons occasion de revenir. Pierre Roger, Gui Duissel, Payrols, Gaucelm Faydit, Hugues Brunec, appartenaient également au Limousin et au Ronergae; ainsi que l'énergique Bertrand deBom,leplus célèbre de tous (1) .

(1) Nous devons ajouter qu'à toutes les époques la ma'' jeure partie de ces joyeux poètes voyageurs fut originaire de r Aquitaine appelée aussi Gascogne, d'après les biographies empruntées par Millot à Nostrodamus et à Grescenbinii Cette province en fournit à peu près autant que la PrO' vence, la Catalogne et Tltalie réuniea II faut igouter en effet aux troubadours aquitains déjà nommés : Garin d'Apchier,

II faut arriver à Raimbaud de Yaqueiras, né dans les snviroDS d'Orange, pour atteindre un troubadour provençal de quelque valeur ; mais nous sommes alors aux premières années du treizième siècle : car Raimbaud, attaché à la maison du marquis de Montferrat, en Piémont, suivit son seigneur à la croisade en 1202.

Après un fait aussi concluant, comment certains critiques ont-ils prétendu que la Provence avait été le berceau de la poésie romane?... M. Fauriel, entre

dnGévaudan, qui vivait sous Raymond V de Toulouse;—* PODS de Oapdueil, riche baron du diocèse du Puy; ^ Geoflh>i Rudel, prince de Blaia, ou Blaye (1109); —Bernard i^maud de Montcuc, né dans le château de ce nom, en Qoerci, au douzième siècle ; — Pierre Rogier, gentilhomme auvergnat du douzième siècle ; — Gévaudan le Vieux, né daas la province dont il portait le nom, au douzième siècle ; -- GoiUaame et Raymond du ch&teau de Durfort, en Querci, contemporains d'Arnaud d*Aniel ; •— Tuex, Malet, et Cornils, chevalière troubadourz de la même province ; — le Dauphin d* Auvergne, mort en i2d/i ; — L'Évêque de Clermont, élevé au alége de I^on en 1227 ; — Bertrand de La Tour, attaché $0 Dauphin ; — Eudes de Prades, en Uouergue ; — Elias de flaijole, fi's d'un marchand de TAgenois.à la fin du douzième ilèâe; — Elias Gayrels de Sarlat, en Périgord, au commencement du treizième siècle; — Giraud de Galanson, son contemporain; — Perdigon, fils d'un pêcheur du Gévaudan ; — Savari de Mauleoo, baron poitevin de la même époque ;— <}luillaume de La Tour, en Périgord, qui habita une partie de sa vie dans le Milanais ; — Hugues de Saint-Cyr, dans le Querci, au commencement du treizième siècle ; — Jean d^Aubusson, originaire de la ville dont il portait le DOm;— Bernard Arnaud, d'Armagnac; -— Raymond Jordan, vicomte de Saint-Antoni, en Querci; — Aimeri deBelenvei, ou Belenoiy du château d'Esparta, dans le Bordelais; — Aimeri de Belmont, son contemporain ; » Aubertde Puicibot, gen«

.nuit'i-. >i-^. )-niitsc PII cniiihîiiaiwns subtiles, en dls- >0!i;iiiiiiis luiTCi-s. ]»oiir éuililirque la poésie chantée m: i(v 111111 h;iiliiiirs nqii:iains et gascons leur arrivail ilr-- nvo (ji: (,ard pi de la DLirancc, et qu'ils n'ffli l'tAicii; (Niv iis ivhifs on les vulparisaieurs. Mais, eo vonic. hn- iiiir dv ses allcj^ations ne saurait inlîrmtf II- {Hfiivi-r sur ii-sqiiclles nous fondons une opinion iliiïi'rciiri'.

Ohîjik! iiiif piwinrr e^l. pendant un ileiui-siècle, Il lifTi-i'aii dis scn > pnciics tie l'époque; quand la iii:iiii:-iic rie i'i'i!\ do-; siècles suivants reçoit le jour

tillinmmr' itii ilio(^'>M> ilo Umni;»: — Austain d'OrIhac, qui \:vn'i snns snmi l.nnif : — Rnrtnnd Je Gordon, dans le OiiiT.-i l'^l"' : — B-rtrand(le l'.iris, m llouer^e (11971; — la fi'inini' i>.ioir. rionn rjisrclloïa. d'Auvergne; — OuillaDme \i)iii'miir. cinnilhnmmc du (iévaudtn; — Gaibert Amlel^ li:iinn^ i-Iii'vhIiit: — Arnaud dp Marsan; - nicbtnl doBifl'ivu'ii. piunTT iwrtisiw.— i^iiiltannie de Paint-Didier, (Hl S:i}ni~i.i<)(Mi>r. noho cliM^lain de Veillac, dans le diocèss ili; ''iiy : — pirrrr (te Riicjpntc. du chAtcaa d'Ilautetbrt, pa< irii'' ih^ H;>rN'niid de Rorn: — le Moine de Montau'loo, néon Aiiveririif; •- Amamon dp Kscas, cheMliergascon (ia 7); — t'ii'rrr >lr' finrhinc. en dp Corbian, probablement origln^re du iininTi.-ii(>. ■•m il adresse ses vers «ii seigneurs de ce pays; — l'iornc et AnatoJs de Mienne, terre du l'aspUo «l'AuTfrî: 1 I ■ !.■ 1. 1 p(-i..i. ilKis l'Act-noi*; — L'É-

'-rjne4ctuj»t j ~ tHtriunl ^iv»ra dp Murjevol : — Le comM ■ Carlus : — Elias de FOn- {Hloseï;— i^arciu le Bmii^ là^nac. Jaii>!eQBereiî — ^ . r^tscogne; — - tronbadourt . i, ce qui ré- . I ; ■ et de rit»-

t Dpmtre, destrouba-

lans la même contrée, n*est-il pas logique de dire que a poésie qu'ils cultivent, la langue qu'ils emploient iont leur langue , leur poésie natale , qu'elles ont été K>pulaired dans leur pays avant de passer dans une lutre région 7

Voudrait -on reproduire chez nous l'erreur que lous reprochons aux Espagnols, lorsqu'ils prétenlent que le Gil Blas^ publié en France par un ronaucier français, est l'œuvre d'un littérateur es- )agDol ?

H. Fauriel s'est évidemment laissé tromper par la célébrité de la littérature provençale. Voyant ce mot jouir d'une immense autorité dans le monde, il s'e.st dit : Toute poésie i*omane dut être nécessairement oripoaire de la Provence ; les troubadours, à quelque province qu'ils aient appartenu, n'ont dû employer que le dialecte apporté des rives de la Durauce, n'ont dû s'inspirer que des idées et du génie des provençaux. 11 oublie que la langue lùnosine eut son importance et la renommée aussi, et que les poètes et les chroniqueurs du moyen âge, ceux de la Catalogne surtout, ippliquèrent indifféremment la désignation de langue limosine ou de langue provençale au dialecte des troubadours. Si la littérature des rives de la Méditerranée éclipsa, au treizième siècle, celle du plateau central de la Gaule, c'est que la Provence, peuplée de ailles très-florissantes, gouvernée par des seigneurs fastueux et puissants, vit accourir à leurs cours d'amour Bt à leurs joutes littéraires les troubadours de tous les [Miys romans. Narbonne et Forcalquier, Béziers et Die, Romanin et Montpellier, devinrent les théâtres brillants où tous les poètes venaient jouter et répandre sur Ja région , dont ces villes étaient les centres,

une splendeur qui laissa dans l'ombre la Gascogne et TAquitaine.

Mais, pour celui qui reste fidèle à la vérité, la première période de la poésie romane, de l'an 1036 à l'an 1200, appartient à ces deux dernières provinces, et nous verrons plus tard que la palme de la saine et noble poésie resta toujours, même dans le treizième siècle, aux troubadours originaires de cette contrée.

Cette distinction a plus d'importance qu'on ne serait porté à le croire. Si la langue, la poésie romanes se sont formées, ont brillé d'abord au nord des Cévennes, il en résulte forcément que ce mouvement littéraire fut plus gaulois que gallo-romain. Ainsi se confirme ce que nous avons dit du réveil de l'esprit celtique au dixième siècle, de la vitalité, de l'éner^e de cet esprit particulièrement dans le plateau central de la Gaule et au pied des Pyrénées. La langue romane ne fut donc pas une simple dégénérescence du latin s' adjoignant quelques mots gaulois, elle fut, ainsi que nous l'avons soutenu plus haut (1), la renaissance de l'ancien Gaulois s'adjoignant quelques" mots latins.

Avant d*entrer plus avant dans le cœur de cette question et de mettre en parallèle les caractères particuliers à la poésie limosine et à la poésie provençale, jetons un coup d'œil général sur Torigine sociale, le rôle et l'existence des troubadours.

(I) Chapitre précédent

DE L'OEIGIHB KT DU BÔLE DE8 TROUBADOURS RT DES JOIfGLBURi

Lorsque nous avons jeté un regard rétrospectif sur les artistes ambulants de la Grèce et de Rome, nous avons constaté parmi eux deux classes bien tranchées : les citoyens libres de la Grèce, qui eurent longtemps le privii^ de déclamer les poésies nationales, et les artistes mercenaires de Rome, esclaves, affranchis, aventuriers ,' qui exploitèrent la curiosité publique dans rintérêt de leur pécule beaucoup plus que dans celui de Fart. A l'arrivée du Christianisme, les psal* mistes et les clercs, organisés par l'Eglise, ramenèrent sur la scène du monde les artistes nobles de la Grèce ; mais les histrions et les joculatores ne perristërent pas moins à célébrer les chants erotiques et joyeux, le sensualisme de l'ancienne société païenne, en face du triomphe du spiritualisme chrétien.

La formation de la poésie romane ou vulgaire enfanta une nouvelle classe de poëtes-artistes, qui rappela (bien plus encore que les psalmistes et les clercs) , les rhapsodes et les héros grecs, par la distinction de leur naissance, et la considération dont ils jouissaient : ces hommes furent les troubadours.

Le troubadour a le privilège de Tintelligence et de l'inspiration ; c'est lui qui trouve la pensée, qui l'arrange dans un certain rhythme^ à lui appartient et le fond et la forme ; c'est ce qu'on appelle ; trobar^ far canzonetas.

La noble famille des troubadours offrait une assez grande variété d'origines. Ces enfants gâtés de la lit-

térature pouvaient être de simples poètes sans fortune, de riches bourgeois, des chevaliers, des princes et même des rois. Telle était T estime des peuples de langue d'O pour le chant rimé, que tout homme animé du souffle poétique sortait de la sphère où la naissance r&vait placé, et s'élevait dans un rang supérieur : la poésie augmentait la gloire du roi, plaçait le chevalier au niveau du prince, et le bourgeois au niveau du gentilhomme. Admis aux banquets, aux cours plénières de Taristocratie , le fils du simple artisan voyait les plus nobles châtelaines se disputer l'honneur de recevoir ses hommages et le combler de leurs présents. Bien souvent des passions malheureuses ou des bonnes fortunes inespérées furent les conséquences de ces relations disproportionnées, et cependant aussi fréquentes dans le pays des troubadours qu'elles furent rares dans le pays des irmivères. La majeure partie des troubadours sortit des rangs de la noblesse : Guillaume IX était comte, Pons de Capdueil, baron, Geoffroi Rudel, prince, Bertrand de Born, vicomte, Pierre Rogiers et Bernard de Montcuc étaient gentilshommes (1). Si nous poursuivions cette liste, nous arriverions à plus de cent. En tête brillaient le Dauphin d'Auvergne, l'empereur Frédéric Barbe-

(1) Arnaud de Marveil portait la particule noble de en Arnaud. Mais pauvre, quoique gentilhomme, il alla courir le monde, anet per h mon, c'est-à-dire de château en château, de ville en ville, pour chercher aventure et vivre du produit de ses chansons. Car il avait un double talent, celui déchanter et de déclamer avec art, cantava be e legia be romans. Pons de Capdueil , en Vêlai, bon chevalier d'armes, savait également bien parler, trouver, chanter et violonner^ (violava).

rousse, Alphonse II, roi d'Aragon, Pierre III, un de ses successeurs, enfin Richard (iœur-de-Lion (1).

Pierre Raymond, au contraire, était fils des simples bourgeois : ainsi qu'Elias de Barjols, Gaucelai Faydit, Elias Cairels, Perdigon, et une foule d'autres. . Les dames elles-mêmes fournirent leur contingent d'illustrations au Parnasse mévidionaX : peu satisfaites d'écouter les poésies qu elles inspiraient, de récompenser les poètes de leurs regards et de leurs bontés, elles répondaient aux éloges des troubadours dans leur langue cadensée. On cite au nombre des femmes auteurs la comtesse de Die, Azalaïs de Porcairaguëz, la comtesse de Provence, Clara d'Anduze, dona Castelloza, dona Tiberge ou Natibors (en italien Tiburçia).

L'état ecclésiastique n'était même pas entièrement incompatible avec celui de troubadour; il est permis de croire, toutefois, que le prêtre chanteur se bornait à composer, et qu'il ne courait pas le monde pour chercher des aventures, violonnant sous les fenêtres des dames, et s'amusant à les enlever à leurs maris. Hugues Biiinec de Rodez , bien que dans les ordres

(1) Auteur d'une épi^ramme en langue provençale rapportée par GJDguené, t 1, p. 250.

Toutefois le héros anglais faisait des vers franco-normands et non provençaux ; ce qui le place au rang des Trouvères.

Sait de Scola appartenait à une famille de simples marchands de Bergerac, d'w7i mercader^ mais il était riche : rie borze de peiregore fes se joglar, dit la chronique, e [es bonus canzonetcu, c'est-à-dire qu'il composa de belles chansons, et Jés fit chanter et jouer par des jongleurs, jog (adores. Le célèbre Pierre Vidal de Toulouse avait une origine également plél}élennc, fils, fo d'an pelissier,

Page 1