‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 14 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

tion admise par les troubadours, je puis impunément la désigner comme la plus belle de l'univers : s'ils n'avaient pas prodigué cent fois cet éloge à celles qui ne le méritaient guère, je n'oserais le donner à la femme que j'aime : car ce serait la nommer. »

« Quand ma dame me parle et me regarde, dit-i! ailleurs, l'éclat de ses yeux, la douceur de son haleim envahissent mon cœur ; il monte sur mes lèvres m délire si grand qu'il ne peut venir, je le sens, que d( ma nature et de l'amour qui s'est installé dans cœur (1). »

Aimeri de Péguillain doit tout à la même passioi et ne veut pas qu'on l'ignore ; il met cet avantage au dessus de tous ceux que l'homme peut posséder.

(1) Le texte de quelques autres pièces d'Arnaud fera mieu apprécier les qualités harmonieuses de son style :

La grans beutatz e *1 fis ensenhamens Ë '1 verais pretz, e la bon a lauzors, E '1 certes aips e la fresca colors.

Que son en vos, bona domna e plazen?, Mi donan gienh de chantar e sciensa; Mas grans paors m'en toile e grans temensa, Qu'ieu non aus dir, dona, quMeu chan de vos; E ren no saî si m'es o dans o pros.

La Franca captenensa Qu'ieu non puesc oblidar, E '1 dous ris e Tesgar E '1 semblan, qu'ie us vl far, Mi fan, domna valons, Melhor qu'ieu no sai dir, Ni del cor cossirar; E si per me no us vens Merces e cbausimens, Sai que ro'n er a morir.

Mes chansons commencent par célébrer Tamour at beaucoup mieux qu elles ne sauraient faire de autre sujet. Quel bien me resterait si Tamour stait pas , si je ne connaissais pas une chose si e(l)?»

limbaud d'Orange a sait assez bien parler de ten- ;e ; il oserait lutter à cet égard avec les autres ireux, mais auprès de l'objet qu il aime le mieux, sait rien chanter, rien dire (2). »

théâtre, la mise en scène que les troubadours

De fia amor comenson mas cansos, Plus que no fan de nul h autra siensa, Quieu non saubra m*eu, samors non fas, Et anc tan car non comprei conoissensa.

quel, de Marseille, ne chante guère que ce sentiment; il est fait une spécialité, aussi Tanalyse-t-il en maître i bien vite éprouvé les maux d'amour, mais pour les biens puis encore les connaître ; et si je n'étais soutenu par rance, je penserais que le temps du bonheur ne peut ir pour nous. L'amour me causa une grave injure lorslui plut de pénétrer en moi , car depuis ce moment je as obtenu un merci qui puisse adoucir ma douleur. »

Los mais d'amors ai ieu ben totK après, Mas anc los bes no puec un jorn saber, E si no fos quar ieu n'ai bon esper Ieu cujera que nul temps nom agues...^. Alout mi fet£ gran peccat amors, Quan 11 plac que s' mezes en me.

Pois merce nos advis al)2fe, Ab que s' adolses ma dolors.

Assatz saî d'amor ben parlar Ad ops dels autres amadors ; Mas al mieu pro, que mes plus car.

Non sa! ren dire ni contan

prêtent à ces joutes sentimentales, répond admirablement à la nature de cette poésie heureuse : un grand nombre de chansons et de ballades, de sérénades et de bals commencent par la description du printemps : Les prairies fleurissent, les vergers bourgeonnent, les fontaines murmurent (1). Le paysage apparaît toujours à travers un prisme qui l'enlumine de toutes les couleurs de Tarc-en-ciel. Les amoureux , pleins d'attentions délicates , le débarrassent des rochers et des torrents, des épines et des orages ; ils n'admettent que les gazons et les orangers, les ombrages et les ruisseaux ; ils ne tolèrent d'autre bruit que le chant des oisillons. Le ciel est constamment serein, le soleil luisant, le zéphir agréable.

Bernard de Ventadour, bien que dans un accès de tristesse, à la suite d'un amour malheureux, intercale dans ses regrets une charmante description de la campagne à la saison des fleurs et des prés (2).

Quand Thiver s'est éloigné et que le doux temps des fleurs est revenu, aux refrains des petits oiseaux, Mar-

(1) Ginguené retrouve dans ces descriptions l'influence de la littérature arabe; il faut avoir la maniedes rapprochements pour arriver à de semblables conséquences : cette préférence des poètes pour le paysage riant et fleuri était un goût tout à fait gaulois et gallo-romain. Ne se souvient-on pas des lettres de Sidoine Apollinaire, et du chapitra où Grégoire de Tours raconte les rêves d'une jeune religieuse qui rencontre son Fiancé divin près d'une fontaine argentée?

(2) Quan vei la flor, Terba fresqu' o la fullia E augi los chans dels auzels pel boscatge, Ab l'autre joy, qu'ieu ai eu mon coratge Dabla mos bes e m pays e m crois e m fruelha.

cabrus ressent le désir de chanter l'amour qui rend la joie à la nature entière (1).

Elias Cairels retrouve aussi rinspiratiou, après deux ans de silence, lorsqu'il Voit pousser les feuilles et les fleurs, qu'il entend le doux chant du rossignol, et les ébats des oiseaux courant après leur compagne (2).

Quelques troubadours ne se contentent pas d'écouter les oiseaux; ils les prennent pour leurs confidents, et les envoient remplir des messages secrets auprès de leurs belles.

Pierre d'Auvergne prie un rossignol d'aller trouver celle qu'il aime: a Raconte-lui tout ce qui me concerne et qu'elle te dise tout ce qui l'intéresse, puisse-telle te charger de me dire qu'elle ne m'a pas oublié ; ne te laisse pas retenir, reviens bien vite à moi , pour me raconter ce que tu auras entendu, car je n'ai point de

(1) " Pois riverns d*ogan es anatz,

E'I dous temps floritz es vengutz, De mantas guisas pels plaissatz Aug îo refrim d'Auzelhs menutz; Li prat vert e'I vergier espes M'an si fag ab joy esbaudir, Per quieu m' sui de chant entremes.

(2) Estât ai dos ans

Qu' ieu no fi vers ni chanso, Mas era m' somo Fuelha e fiers, e dos chans Qu' el rossinhol fay; Qu' ieu vey say e lay Quascus auzells domneiar

Ab sou par; E pus tôt quant es S' alegra, ben soi entrepres, S' ieu no chant e no m'asolaiz ; Pero si m' soi alqu' esforsalz.

parent ni d'ami dont les nouvelles m'intéressent comme celles de ma dame.

a II est parti l'oiseau charmant, il va tout joyeux s'informant de tout côté de l'endroit où elle se trouve. Â sa vue, il commence son doux ramage, comme s'il voyait l'étoile du soir : puis il se tait, et songe à ce qu'il doit dire afin d'être gracieusement accueilli. »

La conversation entre Foiseau et la jeune femme répond parfaitement à ce début tout confît de délicatesse et de mignardise (1).

« 3élas ! à quoi servent mes yeux/ puisqu'ils ne voient pas celle que j'aime, maintenant que la saison se renouvelle, que la nature s'orne de feuilles et de fleurs I s'écrie un autre troubadour. Mais elle me prie de chanter et d'oublier ma douleur, la souveraine de toutes les délices; je chanterai c\pnc l'amour, et cependant je meurs, tant je l'aime profondément, car je ne la

vois presque jamais! Bêlas J à quoi servent mes

yeux (2) ! »

Ce dernier cri revient à la fin de chaque couplet.

(1) Dans Marcabrus, une hirondelle sert de messager entre un chevalier aragonais et une dame provençale. (-2) Aylas e que m' fan mley hulhs

Quar no vezon so quien auelh

Er quam renovella e gensa

Estiu ab fuels et ab flor.

Pus mi faic precx n'il agensa

Ou' i3u chantan lais de dolor

Silh qu' es domna de plazenza,

Chanterai si tôt d'amor :

Muer, quar Tarn tant ses falhensa

E pauc ney lieys qu' ieu azor,

Aylas e que 'm fan miey hueihs.

Le mélange des vers de coupes différentes, l'alterlation des rimes habilement combinées, prêtent à cette poésie la vivacité de la déclaration d'amour ou la louceui* de la mélancolie. Pierre Vidal a pris un )aiser à la femme de Barrât, de Marseille. Il lui en ^ûte cher, car il est poursuivi par les gens de la dame )t contraint de se réfugier à Gênes. « Je n'avais obtenu d'elle aucun dédommagement, dit-il, mais un matin j'entrai dans sa chambre, je lui baisai au plus vite la bouche et le menton (1 ) . »

(1) Que de leis non avia

Avut neogun guazardo, Mais un petit corde;

Si aguî.

Eu mati, Entrei en sa mazo E i baizei a lairo La boca e *1 mente.

Plas tard, il revient sur le même larcin, tant il en a le cœur torturé. « L^amour me frappe cruellement avec les verges que j'ai réunies moi-môme : car une fois dans son gracieux logis je lui dérobai un baiser dont je porte la punition ; mon mal est si grand que Je ne puis plus voir ce que j'aime. » Bem^ bat amors ab las vergas qu' ieu cuelh Quar una vetz en son ri al Gapduelh L'emblei un bais don tare fort me sove Ai ! tan mal trai qui so que ama no ve. Quelle allure vive et joyeuse dans cette chanson du comte de Poitiers ou de Prévost de Valence, dans laquelle l'auteur e:(plique les sentiments qui lui inspirent ses chansons.

En aîssi cum son plus car.

Que no sol on mey co&sir, E plus honrat mey désir.

Dey plus plazens chanson far.

E s' ieu tan plazen chanso Fas, que n*ai plazen razo,

Quel mélange de naïvetés enfantines et de sentiments gracieux arrangés en style de madrigal : on dirait une préface de YAstrée ou d'Estelle et Némorin, écrite cinq ou six siècles avant Louis XIII et Louis XV.

Le caractère général de la poésie romane, une fois constaté, hâtons-nous d'examiner une phase non moins importante de notre sujet.

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