ET GASCONS
L'Aquitain a l'amour sérieux, profond, et le plus souvent il le mêle au plus belliqueux patriotisme. Ce qui le caractérise plus nettement encore dans toutes les situations de la vie, c'est la réflexion, le bon sens, l'esprit d'observation, la prudence. Nous verrons même quelques troubadours se débarrasser de l'amour comme d'une entrave et se vanter de cet acte de stoïcisme.
La poésie limosine, qui étend son domaine sur l'Aquitaine et la Gascogne, portera les traces d'une
Ben er ma chansos plazens
E guaya et avinens,
Qu' el dig e 'I fag e 'l ris e '1 bel semblan
Son avinens de vos, que acy ieu eban
l'cr que m' doy ben es forsar,
Ab lauzar et ab servir
De vostre rie pretz grazir
E 'n dey amors merceiar.
(Raynouard.)
population restée pure de mélanges étrangers et, par conséquent, fidèle aux triiditions de Tépoque héroïque : son style sera clair, précis ; il évitera soigneusement les ornements affectés, les images hyperboliques, les minauderies de la poésie provençale (1).
Le comte de Poitiers, assez réaliste dans ses liaisons, ne se laisse nullement dominer par la galanterie ; elle n'est pour lui qu'un passe-temps, elle ne l'empêche nullement de réfléchir et de conduire prudemment ses affaires.
« Je ne dois pas me rabaisser moi-même, dit- il, mais je n'ose pas me louer; si jamais bonheur d'amour peut fleurir, le mien doit produire graine avant tout autre et resplendir comme un jour nébuleux éclairé par le soleil. »
11 n'a pas pris sa dame pour la vaine satisfaction de soupirer» mais afin de suivre les lois de la nature. Tous ces préceptes sur cette matière, sont parfaite- .ment dignes d'un amoureux qui ne se laisse pas éblouir
.[i) A dater de l'époque des troubadours, le mot Gascogne fut appliqué, soit par les Provençaux, soit par les Français à la vaste région située entre les Cévennes, le Rhône, les Pyrénées, la Loire, l'Océan. Elle comprit par conséquent l'Aquitaine et la Gascogne proprement dites. En d'autres termes,, tout ce qui n'était pas Provence, Bretagne ou France porta le nom de Gascogne. Nous aurons à revenir plus tard sur ce fait, car il n'est pas sans importance. Toutefois, les Aquitains et les Gascons ayant toujours offert des traits particuliers, qu'il est nécessaire de ne pas confondre, nous continuerons à leur conserver leurs anciennes dénominations spéciales pendant tout le moyen âge. Nous désignerons leur dialecte et leur littérature sous les noms collectifs de langue et do poésie Hmosines.
par des yeux couleur d'azur ou de corbeau, et qui sait raisonner sur toute chose (!)•
Se dirige-t-il vers la Judée? son voyage n'est pas une partie de plaisir, moins encore un élan d'enthousiasme religieux : c'est une obligation chevaleresque qu'il remplit à son corps défendant. Aussi ne déguise-t-il pas les vives préoccupations qui l'assaillent au moment de quitter le Limousin, et de confier le fardeau des affaires à son jeune fils.
« Je pars pour l'exil, dit-il, laissant mon enfant exposé aux dangers, à la guerre, seul, à la merci de ceux qui lui veulent du mal
« Si Foulques d'Anjou, si le roi auquel je dois hommage ne prennent pas sa défense, les autres profiteront de sa faiblesse et de son isolement pour l'attaquer. ....
« Je fus vaillant et je fus brave : aussi l'aurais-je bien défendu ; mais il faut le quitter, il faut que j'aille visiter celui aux pieds duquel les pèlerins vont demander merci
« Je laisse donc tout ce que j'ai aimé : la chevalerie, le plaisir; je vais, sans plus de retard, au pays où les pécheurs se réconcilient...,.
(i) « Puisque nous voyons les prés refleurir, les vergers reverdir, les ruisseaux, les fontaines, Tair, les vents devenir clairs, dit-il, ne faut-il pas que chaque homme cueille la part de joie qui lui revient?....
« Je n'ai jamais été heureux pour avoir aimé, peut-être ne le deviendrai-je jamais. N'importe, je fais ce que le cœur m'ordonne, bien que je sache que c'est vainement.
« Je passe pour un insensé de chercher ce que je ne puis avoir. Le proverbe a raison de dire : Celui qui a grand désir doit avoir grand pouvoir, sinon il n'a que malheur à attendre. »
a J'ai été galant et joyeux ; Dieu ne veut plus que je le sois : je ne puis supporter ma tristesse, tant je suis près de mon départ o
Chez les prudents Aquitains, Tesprit de prévision et d'économie va quelquefois ju'^ques à l'avarice, et forme ainsi le contraste le plus tranché avec la prodigalité chevaleresque des Provençaux. Le Dauphin d'Auvergne, lui-même, se fait, dans ce genre, una réputation que les modernes paysans de la Limagne seraient loin de lui reprocher (1 ) .
L'amour craintif, peu exigeant , dévoué , discret surtout, est particulièrement l'apanage des troubadours aquitains : rendre hommage à une noble dame, sans la nommer ; la cacher sous un pseudonyme ; souffrir mille peines plutôt que de divulguer son secret, est leur devoir le plus sacré. Ils se plaisent dans le mystère et le silence ; ils se contentent d'un regard, d'un sourire, de l'échange d'un ruban, d'un bouquet •, et n'ont d'autres messagers que le vent ou les oiseaux. . Bernard de Ventadour aime Agnès de Montluçon, femme du vicomte Ebbes, qu'il désigne sous le nom de Belvezer (belle à voir).
u Je ne puis me dissimuler le trouble de mon âme, dit-il, mais tout en feignant de chanter et de rire, je saum du moins le dérober à ceux qui m'observent. » Il trouve tant de charmes dans un amour sans espoir, « qu'il ne changerait pas ses tourments pour tous les biens que désirent les hommes. » Si les peines de Ta-
(1) On raconte que sa maîtresse, Marina, lui ayant fait demander un lard pour fricasser des œufs, ne reçut qu'un morceau de Jambon au lieu de la pièce entière. Son cousin, révoque de Clermont, prit texte de cette circonstance pour publier une satire contre lui.
mour lui procurent une sorte de délire, que serait-ce de ses plaisirs ! « Ah I fais que je Taioie toujours ! s'écrie-t-il, même sans être aimé! »
Hugues Brunec de Rhodez n'est pas beaucoup plus audacieux, u Sa bouche est impuissante à exprimer le degré d'amour qu'il a pour sa dame; c'est à elle seule qu'il a ouvert son cœur, il le ferme soigneusement à toute autre. Puisse-t-elle lui donner place dans son souvenir! ses tourments mériteraient bien cette légère
récompense Il a d'ailleurs pris la précaution de
mettre celle qu'il adore loin des atteintes de la méchanceté : il baisse les yeux, ne la regarde qu'avec le cœur et cache son bonheur à tout le monde. »
Pierre Rogiers, passant à Narbonne, tombe amoureux de la vicomtesse Ermengarde. Non moins prudent que Bernard de Ventadour, il célèbre la belle sous le nom mystérieux de Ton-rCavez^ ce qui doit se traduire par vous êtes trop sage. Après quelques tentatives sans succès, il se fait donner par Y amour des conseils de nature à soutenir son espérance. « Amants insensés! un excès d'empressement auprès de vos amies vous tourmente et fait votre malheur ; des reproches, une curiosité inquisitoriale et jalouse vous rendent insupportables ; ce n'est point là cet amour véritable qui doit voir, entendre bien des choses désavantageuses à la dame aimée, et ne s'en rapporter ni aux oreilles ni aux yeux. » Plus tard ses assiduités furent découvertes. Ermengarde dut l'éloigner, et le malheureux amant, réfugié chez le seigneur d'Orange, se vit « dévoré de désespoir jusqu'à perdre le soin du boire et du manger. »
« Je le sens! disait-il, les chagrins, les pleurs, les tourments d'amour ne font point mourir : je ne puis
— loi
croire à la mort d'André de France, puisque je vis encore. Nul pénitent, nul martyr n'a souffert les maux
qui me torturent » Le silence obstiné d'Ermen-
garde l'ayant enfin convaincu de son oubli, le désespoir le poussa vers le cloître. Il mourut dans l'abbaye de Grammont, et eut l'honneur d'être très-honorablement cité par Pétrarque, dans son Triomphe da-mour.
La tendresse de Gévaudan le Vieux n'est ni moins sérieuse ni moins profonde. Ayant perdu sa maîtresse, a il maudit la mort de ne pas Tavoir enlevé lui-même; elle l'aurait soustrait aux douleurs qui le vieillissent avant l'âge et font blanchir ses blonds cheveux. Insensible à toute autre impression que celle du désespoir, il passera le reste de ses jours comme un tourtereau qui a perdu sa tourterelle. »
Pons de Capdueil, la fleur de la chevalerie limosine, fait observer son biographe, beau, noble, éloquent, grand poète, musicien distingué, sut rendre ses amours célèbres sans s'écarter des règles des contenances. Après avoir longtemps aimé Azalaïs de Mercœur, il eut le malheur de la perdre; désespéré, mais fidèle à la mémoire de celle qu'il avait adorée, il chanta son entrée triomphale dans le ciel , la représenta entourée par les anges qui se plaisaient à célébrer ses vertus^ et donna peut-être ainsi à Dante l'idée-de uiontrerBéatrix enlevée à la terre pour embellir le séjour des bienheureux.
La douleur, les regrets sont fréquemment l'apanage des troubadours aquitains, qui aspirent à l'amour des grandes dames.
Nous nous plaisons à le répéter : une vertu solide était compatible avec la galanterie à la mode ; les
châtelaines faisaient marcher de front la courtoisie et la sévérité.
« Le haut rang de ma dame me désespère ! s* écrie Peyrols d'Auvergne, et pourtant je n'ai pas la force de rompre mes liens ; je fais comme le joueur qui, pour courir après son argent, achève de se perdre. Les bois se couvrent de feuilles, les oiseaux se répondent en chantant; une femme insensible me fait verser des larmes au milieu de cette joie de la nature, et rien ne ^eut me détacher de la cause de mon malheur. »
Tel est le ton sérieux et pénétré qu'il donne à toutes ses chansons. Lorsqu'il prend la croix, il s'empresse d'expliquer sa résolution au dieu Amour^ afin de ne pas être accusé de félonie galante :
« Si je vous abandonne, lui dit-il, c'est un peu malgré moi... Mais un autre devoir m'appelle ; je prie Dieu de me conduire à la Terre-Sainte, et de rétablir la paix entre les rois de France et d'Angleterre. »
La timidité des troubadours aquitains envers les châtelaines, n'est pas toujours facile à concilier avec les règles de courtoisie, qui ne permettaient guère à une gentil-femme d'interdire sa porte à un voyageur, ni avec la loi d'amour qui effaçait les privilèges de la naissance, et plaçait le druiz bourgeois au même niveau que Yentendeyre chevalier. Après avoir fait le plus attrayant portrait de sa dame, Elias Cairels se déclare « prêt à l'embrasser devant tout le monde. Mais, seul avec elle, il est si timoré, qu'il n'ose pas même lui déclarer ses sentiments : ses yeux seuls parlent pour lui, et il supplie la domna d'avoir plus d'égard à ce qu'ils disent qu'à l'humilité de sa naissance, l'amour ne devant compter pour rien la noblesse auprès du dévouement et de l'honneur n
Quelquefois les troubadours s'enhardissent ; ils fran- Glissent les barrières du pur sentiment, mais leur ladace est rarement inquiétante :
« Que je voudrais trouver ma dame seule, dit iernard de Ventadour, alors qu'elle dort ou qu'elle oint de dormir, afin que je pusse lui ravir le baùer
jne je n'ai pas la force de lui demander O ma
louveraine, nous marchons lentement en amour! le temps s'écoule et nous perdons le plus beau, au lieu de correspondre par des signes convenus et de suppléer Si l'audace par la ruse. »
Uo jour enfin , il obtient le baiser tant désiré. « Alors il ne voit plus, n'entend plus, ne sait plus ce
qu'il dit, ce qu'il fait On est au milieu de l'hiver,
et il se croit au mois de mai; la neige lui semble un tapis de fleurs, t
Elias Barjols, amoureux de Garsende de Sabran, a reçu la même preuve de tendresse après avoir promis de ne pas demander davantage Hélas! il a
commis la faute de ne pas tenir sa promesse, et Garsende s'est courroucée : « Pourquoi n'ai-je pas été satisfait de cet acte de générosité ? Pourquoi en ai-je recherché de plus grands? s'écrie-t-il dans un accès de douleur que nous prendrions aujourd'hui pour de Tenfimiillage. Je meurs de honte et de chagrin d'avoir violé mes serments : combien ne devais-je pas avoir à cœur de les respecter, puisqu'elle m'avait accordé une faveur si grande, » un baiser ! Indigne désormais de l'amour de Garsende, il lui faudrait, pour racheter sa faute, a prendre à Aymar sa politesse, à Trincaleo sa beauté, à Randos sa générosité, au Dauphin sa présence d'esprit, à Pierre de Mauléon ses mots heureux, à Béraud sa bravoure, à Bertrand son intelligence, à
Castillon sa courtoisie, à Nëbles sa inagnificeDce, à Miravals ses chaDSons, à Pons de Gapdueil sagdeté, à Bertrand de la Tour sa vertu : alors Garsende, le trouvant semblable à elle-même, ne pourrait peut-être s'empêcher de Taimer. »
C'était une grande chose qu'un baiser dans ce temps de galanterie conventionnelle! Il a suffi d'un de ces dons d'amour pour rendre Giraud de Borneuil «plus fou que les aliénés de Béziers (1). w Afin de justifier son dire, il adresse à la belle complaisante une pièce toute remplie d'extravagances, «bien qu'il soit en réalité, Aii'W^ plus sage que Cuton; maiis elle seule peut lui faire retrouver l'usage de la sagesse, et il fait l'insensé pour obtenir le baume qui rend la raison (2). »
Les soupirants les plus réservés ont parfois une autre ambition ; celle d'assister au déshabillé de leur dame. Arnaud de Marveil nous l'apprend dans une chanson adressée à la vicomtesse de Béziers ; une foule d'autres troubadours aquitains expriment la même pensée; les belles consentent à les admettre sur U porte de leur chambre pour renouveler à leur endroit, le supplice de Tantale (3). Elles aiment ces sortes
(1) Petite épigramme limosine adressée aux Provençaux, et principalement aux gens de Béziers, dont chaque maisoa passait pour avoir sa chambre du fou.
(2) Le baiser n'avait d'ailleurs de prix que donné en se» cret, à la suite de longs soupirs et de prières réitérées : car, dans les réunions du inonde, il était la monnaie courante de la simple courtoisie. Pierre d'Auvergne récifait ses poésies avec tant de succès, raconte Nostradamus, qu'il lui était pe^ mis d'embrasser, pour récompense, la dame de la société qui lui plaisait le plus.
(3) « Mal fera-t-elle, ma dame! dit Bernard de Ventadour, si elle ne me fait venir là où elle se déshabille, et sf, m'ayant
épreuves, comptant sur les ressources de leur vertu )ur déjouer les ruses des prégayres et niuseler les us audacieux. Marie de Ventadour est nialheureuseent pour son admirateur, Gaucelm Faydit, la femme plus honnête du Limousin. Elle a bien la bonté écouter ses chansons, comme toute gentil-femme )ît le faire; « elle l'élève jusqu'à elle, le faisant aelque chose, de rien qu'il était, mais il n'en obtient 3LS le moindre merci et ne peut la comparer qu'à la irentule, qui fait mourir au milieu des éclats de
re. »
— «Partez pour la Croisade, lui dit-elle un jour; est le moyen de mériter beaucoup mieux. » L'ardent raucelm prend la croix avec Philippe-Auguste. Arivé en Syrie, il chante encore sa belle Limosine, puis
se hâte de revenir en Aquitaine réclamer le prix de on expédition. Mais on l'amuse, on demande des déiis,on réconduit. Furieux, il monte ses chants d'amour ur le ton du reproche et de la satire. Marie de Ventalonr, désolée, consulte une matrone du voisinage sur es difficultés de la situation ; dame Audiard promet de ^'employer à les résoudre. Elle va trouvei- Faydit.
— tt Troubadour, lui dit- elle, qu'aimeriez -vous nieux, tenir un petit oiseau dans la main, ou regarder ine grue volant dans les airs? » Gaucelm fait la ré- )ODse d'un homme essentiellement pratique; il pré- Srerait le petit oiseau. — « Eh bien ! je suis l'oiseau ; lame Marie de Ventadour est la grue. Vous me tenez lans la main : vous n'avez qu'à me prendre.... »
Gaucelm, animé par la jalousie, éclate en reproches
ermîs de m'agenouiller près de son lit, elle ne daigne me mdre le pied pour que jo lui délie ses souliers. »
contre Tinfidèle Marie, et comble d'actions de grâces la charitable dame Audiard ; mais quand cette derniëre a délivré son amie des poursuites du troubadour, elle réconduit vertueusement à son tour, et le pauvre Faydit n'a pas plus l'oiseau que la grue.
Le brillant Savari de Mauléon, tout illustre chevalier qu'il est, ne rencontre pas moins de châtelaines rebelles. Guillemette de Benavias, femme du seigneur de Langon, écoutait volontiers ses poésies, acceptait ses messages ; mais le noble troubadour avait beau se présenter chez ellepar terre ou par eau^ il ne recevait en récompense de ses fatigues que des promesses sans résultat, des faux-fuyants et «des excuses. Là-dessus grande dispute! On interroge dames et chevaliers experts en matière de galanterie, et Guillemette est soumise à une épreuve dont ell^ sut se tirer avec un esprit qui ne sentait nullement la pruderie.... Savari se rend un jour à Langon, accompagné d'Elias Rudel et de Geoffroi Rudel, également amoureux de Guillemette ; tous les trois se mettent à la prier (t amour ^ l'un s'assied à sa droite, l'autre à sa gauche, le troisième en face.... Guillemette leur prodigue les petites manœuvres de la coquetterie la plus raflBnée ; elle regarde tendrement Geoffroi Rudel assis devant elle, presse tendrement la main d'Elias et marche tendrement sur le pied de Savari, accompagnant ce triple manège de soupirs langoureux et de sourires incandescents.... Chacun d'eux croyait avoir reçu la déclaration d'amour la plus formelle ; mais, quand il s'apt de régler le compte final , ils durent se contenter d'assister à la discussion d'un jeu partie dans lequel les docteurs examinèrent à fond quel était le plus vif témoignage de tendresse du regard ^ du
press^ment du pied ou du serrement de la main. . . . : Ces divers genres d'infortunes se réitérant outre mesure, causent tant de regrets, que les troubadours y opposent des moyens énergiques. Us maudissent l'amour et désirent être complètement délivrés de sa présence. C'est le souhait qu'Eudes dePradcs exprime très -formellement (1), peut-être avec T arrière-pensée que Dieu n'écoutera pas sa requête.
Jusqu'ici l'amour des troubadours aquitains nous a offert quatre degrés principaux : dans le premier, le feignayrexï* ose avouer ses sentiments à personne, pas même à celle qui les fait naître ; dans le second, il les déclare à la personne intéressée et les cache au reste de là création ; dans le troisième, il ose avouer son amour à tout le monde, mais se maintient dans les bornes d'un dévouement tout à fait platonique ; il tire même une certaine vanité de ne pas porter plus loin ses désirs; dans le quatrième, enfin, il lâche les rênes à son ambition, exécute les plus pénibles entreprises pour faire descendre les joies du paradis sous le soleiL Est-il déçu de ce dernier espoir, il s'abandonne à toutes les mélancolies de la résignation....
Cet âge d'or de la galanterie éthérée ne put cependant résister à la corruption qui atteint toutes les choses humaines. Au treizième siècle, les amoureux se prirent d'admiration pour le réalisme, et cherchèrent les bénéfices d'une galanterie plus productive. Les admirateurs du pur sentiment découvrirent ces signes de décadence et ils poussèrent des plaintes amères.
(1) Trop ben m*estera si stolgues
Amors de me et ieu d'amor, Qu'icu DOD ai de lieys mas dolor, E il vol de me totz sos ses.
Hugues Brunec, mort en 1223, « a vu dans sa jeunesse les couplets, les rubans, les lacets, les anneaux et les gants acquitter une année d'amour. On aimait mieux alors espérer les suprêmes faveurs que de les obtenir. Que les temps sont changés! poursuitil : de nos jours on croit tout perdu si l'on n'est payé comptant de la moindre de ses avances. » llepoussé par une dame , le troubadour ne se retire plus dans un cloître ; il ne se laisse pas mourir de chagrin : il cherche des consolations auprès d'une autre. Elias Cayrel adopte si bien cette théorie des dédommagements, qu'il vante, à l'exemple d'Horace, « les avantages dune folie agréable^ et déclare qu'on est bien dupe de vouloir être toujours sage : il a vu fréquemment la déraison triompher là où la sagesse avait été battue. » Prenant alors le mors aux dents, il recommande la frivolité dans la joie et la légèreté dans les amours ; rompant enfin les liens qui l'attachent à la galanterie chevaleresque, il se lance à pleines voiles dans les eaux de l'amour vulgaire.
Il ne faut pas croire, en effet, que les amants aquitains les plus respectueux envers les dames, trouvent toujours dans l'adoration sentimentale la force de supporter les abstinences des solitaires de la Thébaïde. Deudes de Prades, un des poètes qui a le plus habilement chanté la tendresse, nous explique de la façon la plus nette que le troubadour avait deux et quelquefois irois sortes d'intrigues qu'il menait parfaitement de front : il honorait les châtelaines; il plaisantait avec les bourgeoises, il se permettait toutes sortes de familiarités avec les femmes du peuple. Auprès des premières, un regard, un don, un baiser, la plus simple
narque d'intérêt comblait son ambition; auprès d(!S lutres, il obéissait plus naturellement aux conditions le l'existence humaine.
C'est dans cette dernière catégorie d'aventures que loivent être rangées les gayetés très-sensualistes du comte de Poitiers. Soit qu'il pousse la licence jusqu'à rire de la jalousie des amants et de celle des maris, préférant aux délicatesses les plus rationnelles une promiscuité de cabaret, soit qu'il raconte plaisamment în style de Boccace son aventure galante avec deux !eaimes auxquelles il s'est fait passer pour muet (i).
C'est dans les pastorales surtout que les troubadours, juittant le style et les pensées de la littérature aristo- Tatiques, rentrent audacieusement dans le domaine les sentiments populaires , et usurpent les privilèges les anciens jongleurs et chanteurs ambulants. Gé- /audan le Vieux raconte en paroles fort lestes cer- Laine rencontre avec deux bergères qui le rudoient an peu tout d'abord, et finissent par se montrer beaucoup plus accommodantes; Tune d'elles se fonde même sur la désobéissance d*Ève pour justifier le désir qui la pousse à courir au rendez-vous du Vert- Galant.
Cercamons, beaucoup plus jongleur que troubadour, excella dans ces pastorelas, où les aventures de bercail, les bonnes fortunes de buisson étaient racontées en style très- cavalier. Plusieurs autres poètes se permirent les mêmes licences , et montrèrent les
(i) Les deux commères estimant que cette infirmité le met torrs d^état d^allcr divulguer leur nom, se montrent on ne eut plus complaisantes : le comte en profite en véritable oureur de bonnes fortunes.
chevaliers trouvant joie de chambre en pâturage (1).
N'allons pas plus avant dans cette voie ; nous entrerions dans le cercle de la poésie provençale à laquelle nous réservons un chapitre particulier.
Qu'on ne s'y trompe pas I la galanterie sentimentale des troubadours, cette atmosphère de soupirs et de plaintes, quelquefois puérils, ce respect exagéré, ces adorations mystérieuses ne portaient aucune atteinte au courage, au patriotisme, à toutes les vertus que la race aquitanique et gasconne avait toujours montrés. Bien souvent les chansons d'amour se mêlaient aux cris de guerre et aux accents de la plus ardente valeur : l'énergique Bertrand de Bom fait-il serment de constance à celle qu'il aime , il formule cet engagement avec un enthousiasme digne du plus noble sujet.
« Je veux au premier vol perdre mon épervier , je veux que le faucon me le prenne sur le poing, l'emporte et le plume à mes yeux, si je n'aime mieux rêver de vous qu'obtenir de toute autre ce que je désire (2).
« Je veux, me trouvant à cheval le bouclier au cou, pendant l'orage, que l'eau traverse casque et chaperon,
(1) N'a-t-on p&s vu, au dix-septième et au dix-huitième siècles, nos plus grands poètes mêler à leurs œuvres morales et philosophiques des épigrammes licencieuses, des contes et des nouvelles que l*on dirait dérobés à Brantôme ou à Boccace?
(2) Al premier get perdieu mon esparvier 01 m'ancion al poing falcon Tainierj
E porton l'en qu'il lor veia plumar,
Sieu non am mais de vos lo cossirier
Que de nuilh autra aver mon desirior
Que' me don s'amor m' ne reteîgna al colgar.
|ue mes rênes se racornissent au point que je ne puisse )Iu8 m'en servir ; je veux que Thôte me reçoive avec naavaise humeur dans son auberge, si mon accusaeur auprès de vous n'en a menti.
« Je veux que le VQnt ne pousse pas mon vaisseau [uand je serai en mer ; que le portier me batte lorsque 6 me présenterai chez le Roi ; je veux être le premier ifuir au combat, si cet accusateur n'est pas un imposleur infâme (1) . »
L'amour auquel les troubadours aquitains attachent ine si grande importance, loin d'être un passe-temps, levient le stimulant du courage, de la gloire et bien souvent de la dévotion elle-même ; il est le drapeau le la vie féodale, le cri de guerre des plus grandes entreprises, toute l'existence politique et civile du troubadour -chevalier se résume en ce mot : Famaur, comme celle des gentilshommes des seizième et dix- septième siècles se résumera dans ce cri : le Rai (2).
Voyex si l'amour chevaleresque a refroidi l'ardeur infatigable de Bertrand de Born :
« Trompettes et tambours^ s'écrie-t-il dans un de
(i) Bernard Arnaud de Monteuc mêle Tàppel aux armes et les chants d^amour dans un énergique sirvente rapporté par Millot (t. I, p. 98).
Ci) C'est ce qui ressort à ne pouvoir s'y méprendre d'un tenson débattu entre Sordel et Bertrand Dalamanon. Ce dernier défend les droits de la valeur et de la chevalerie ; le pre- DQier ceux de l'amour t mais on voit aisément que tous ces iébats ne sont que prétextes à jeux d'esprit, joutes oratoires le fantaisie : car Sordel, avocat de l'amour, est ce même tiéros que Dante rencontre plus tard dans le Purgatoire et )a'il compare à un lion prenant son reposi...
ses sirventes, étendards, bannières et enseignes, chevaux blancs et noirs, voilà au milieu de quoi nous allons vivre. O le bon temps alors : on pillera les usuriers; on ne verra sur les chemins ni gite assuré, ni bourgeois qui ne tremble, ni marchand venant de France : alors celui-là sera riche qui osera prendre.
« Que le roi Richard triomphe ! Moi je serai vivant ou tranché par quartiers. Si je vis, oh ! le grand plaisir! si je suis en pièces, oh! la belle délivrance! »
11 est vrai que Bertrand de Born est un des chevaliers les plus fiers, les plus turbulents, un des poètes les plus hautement inspirés du douzième siècle.... Ses chants de guerre, ses satires contre les seigneurs contemporains ont toute la vigueur de la poésie de Dante : le moyen âge n'offre pas certainement deux hommes plus dignes de se comprendre et d'être mis face à face. Il y a dans l'œuvre trop courte du premier des strophes tout aussi tendres que celles de Fraticcsca^ des imprécations tout aussi mâles que celles d'Ugolin ou de Farinata : aussi le poète florentin montre-t-il Bertrand de Born dans l'enfer portant lui-même à la main sa tête ensanglantée en guise de lanterne et lançant un des plus énergiques discours qu'il ait placés dans la bouche des coupables furiosi (chant xxviii) (1).
(1) L' vidi certo, et ancor par, ch'io '1 veggia, Un busto senza capo andar, si come Audavan gli altri délia trista greggfa : E M capo tronco tenea per le chiomo Pesol con mano, a guisa di lanterna, E quel mirava noi, e dicca : O me!
Di se faceva a se stcsso lucerna ; Et erau due in uno, e nno in due :
Com 'esser puô quel sa, che si governa. Quando diriito appiè del ponte fue,
Toutefois ce n'est guère en faveur des croisades que es troubadours aquitains entonnent leurs dithyrambes; et Syrie est trop loin pour ces chevaliers poètes, touaurs prudents, réfléchis et généralement fort peu déots.
« Seigneur Conrad, écrit Bertrand de Born à son naître, frère du marquis de Monferrat, je vous reconiuande à Dieu, et je serais là-bas avec vous, je vous ure, si les délais des comtes, des ducs^ des princes et les rois ne m'avaient contraint à renoncera mon proet I et puis j'ai vu ma dame, ma belle et blonde dame, H j'ai perdu tout courage de partir; sans cela, voilà )lus d'un an que j'aurais fait ma traversée, »
Marcabrus chante la seconde croisade sur un ton tout aussi peu belliqueux. Son but, en rimant sa chanson, était assurément de faire la satire de ces expéditions; il la place dans la bouche d'une jeune fille qui regrette le départ de son ami :
«Jésus, roi du monde, dit la jouvencelle en pleu-
Levô '1 braccio alto con tutta la testa, Per oppressarne le parole sue, Che furo : or vedi la pena molesta Tu, che spiràndo vai veggendo 1 morti : Vedi s'alcuna è grande, corne questa.
E perché tu di me novella porti , Sappi ch'lo son Bertram dal Bornio, quclli Che diedi al re Giovanni i ma' conforti lo feci '1 padre e '1 figlio in se ribelli : Achitofel non fè plu d'Absalone, E di David co' maivagi pungelli.
Perch'io parti' cosi giunte persone, Partitp porto il mio cerebro, lasso l Dal suo principio, chè'en questo troiicono. Cosl s'osserva in me lo contrappasso<
rant au bord d'une fontaine, c'est à cause de vous que j'endure ce malheur ; vos affronts retombent sur moi ! car, selon vos désirs, les plus vaillants vont outre mer pour servir vos intérêts.
« Il y est allé, lui aussi, mon préféré, mon bel et vaillant ami, et moi je reste seule à l'attendre, à me désoler.... Ah! que la pensée du roi Louis fut mauvaise, quand il ordonna cette croisade qui enfonce la douleur dans mon âme ! »
Marcabrus veut consoler la peu enthousiaste jeune fille :
— « Ah! Seigneur, je crois bien que le bon Dieir aura pitié de moi dans l'autre vie, répond-elle, mais, en attendant, il me prive de celui qui faisait toute ma joie dans ce monde et que je n'ai pas su retenir 1 »
C'est là de Tenthousiasme religieux fort modéré et assez digne de cette race de libres-penseurs qui prendra part à l'hérésie des Albigeois et plus tard à celle des calvinistes des Cévennes.... Les Aquitains préfèrent les croisades d'Espagne. La Péninsule n'est pas si loin que la Judée, et l'on trouve meilleur accueil chez les Espagnols que chez les rares chrétiens de la Syrie. Marcabrus prend résolument les intérêts de la Catalogne et de la Castille dans un sirvente assez singulier, intitulé le Lavador :
« Le Seigneur Roi du ciel^ s'écrîe-t-il, nous a ou^ vert, dans sa miséricorde et tout à côté de nous, un lavoh' comme on n'en trouve ni en deçà ni au delà des mers du côté de la vallée de Josaphat.
« Nous devons tous, dit la Raison, nous purifier soir et matin. Que celui qui veut se laver ^ tandis qu'il vit et jouit de sa force, coure au saint lavoir^ source de notre guérison* * . * * . è . * . é • *
« Que les lâches et les débauchés accroupis dans i'ivresse et la bonne chère restent dans leurs *8ouilloresi Dieu ne veut admettre à son lavoir que les vaillants et les courtois.... »
Crévaudan le Vieux accuse les vices de son siècle d'à* [Toir irrité Dieu et favorisé Taudace des Turcs; Saladin rient de rentrer dans la ville sainte pendant que les ires d'Espagne reprennent, contre les Castillans, ine offensive couronnée de succès, n Laissons là nos léritagesl s'écrie-t*il, marchons contre ces chiens de renégats, pour éviter la damnation. Portugais, Galisens. Castillans, Navarais, Aragonais, Allemands, Français, Anglais, Bretons, Flamands, Angevins, Béarnais, Gascons et Provençaux, soyez sûrs qu'avec DOS épées nous trancherons la tète à ces misérables. » Giraud de Borneuil formule avec énergie ses reproches contre l'aristocratie féodale; il devient le chef d'une école satirique dont les traits les plus acérés prennent pour but, au milieu du treizième siècle, les exagérations, les ridicules de la chevalerie, qni plus tard seront flagellés dans le chef-d'œuvre de Cervantes.
«Je voudrais bien, si je le pouvais, oublier ce qui in'attristel... Comment les grands seigneurs ont-ils renoncé à toute belle action? Pourquoi une lâche prudence s'est-elle emparée d'eux et a-t-elle flétri leur ardeur et leur jeunesse ? Je n'aurais pas cru possible qu'en dix siècles la vaillance et la vertu pussent déchoir au point où je les vois. La chevalerie et T amour ne sont plus ce qu'ils furent 5 lesnobles ont cessé d'en faire leur charme, dès l'instant où ils se sont préoccupés de leur bien-être et de leur mal.... » « Aujourd'hui, ajoute-t-il dans une autre pièce, les chevaliers chevauchent
comme vilains sans lance et sans désir d'aventures.... Autrefois le baron bien armé suivait les tournois, et Ton parlait longtemps de ceux où s'étaient portés les plus beaux coups. Maintenant l'honneur consiste à voler bœufs, moutons et brebis. Ah! honni soit-il, quand il paraîtra devant une dame, le chevalier qui de sa main pousse des troupeaux de moutons bêlants ou pille les passants et les églises ! »
On le voit donc ! un amour sérieux, dévoué, une bravoure digne des temps héroïques, ne sont pas les seules qualités des troubadours aquitains; ils ont un droit tout particulier à notre attention par l'esprit d'indépendance qu'ils mettent au service de la raison et du bon sens.... Ce n'est pas toujours sur le ton un peu acerbe de Bertrand de Born et de Giraud de Borneuil qu'ils dénoncent les défauts de leur siècle : ils les attaquent le plus souvent avec ces armes de la satire allégorique, enjouée, naïve, qui constitueront les traits les plus saillants du caractère français. Pierre Cardinal, né au Puy-en-Velay, occupe le premier rang dans la catégorie intéressante des troubadours moralistes.
Bertrand de Born s'était montré principalement fougueux ; Pierre Cardinal fut avant tout observateur plein de pénétration, satirique, aimable et judicieux. Assez indifférent à cet amour de convention qui plaçait chaque troubadour sous le servage d'une chàielmiey il se vante d'une liberté de cœur entière dans un style tout gascon qui mérite d'être remarqué :
« C'est maintenant que je puis me louer de l'amour, dit-il : car il ne m'enlève ni le sommeil ni l'appétit, ne me fait ressentir ni froid ni chaud, ne m'impose ni soupirs ni bâillements.... Je ne me vante pas d'aimer
la plus belle des dames; je ne lui fais point hommage, je ne suis nullement son captif : je reste fier, au contraire, d'être affranchi de toute servitude. »
Pierre Cardinal ne pouvait pas mettre en tête de son œuvre une préface qui projetât une luaûère plus vive sur son individualité. Toutes ses poésies répondent à ce début : aussi M. Fauriel a-t-il pu dire avec raison qu'il est n de tous les troubadours celui auquel on trouverait le plus d'esprit, dans un sens approchant de l'acception moderne de ce mot. »
Nous n'aurions rien à ajouter au jugement du célèbre critique si nous ne tenions à faire ressortir que cet homme d'esprit, ce rieur sérieux et probe, appartenait à l'Aquitaine et non point à la Provence, et qu'il fut le représentant le plus illustre de l'esprit aquitain et gascon. 11 s'écarte complètement, en effet, de ses contemporains des bords de la Méditerranée, presque tons plongés jusqu'à la déraison, dans la gaieté fa* cétieuse et bouffonne, dans la galanterie extravagante ou quintessenciée. On est heureux de rencontrer, au treizième siècle, dans les montagnes de l'Auvergne, cet héritier direct des poêles et des moralistes du troisième et: du cinquième siècles. Pierre Cardinal est un Sidoine Apollinaine , qui parle roman au lieu de parler latin; un Pétrone qui fait de la poésie honnête, au lieu d'écrire de la prose licencieuse. A ces différences près, il a le même caractère, le même cerveau, le même cœur; il fait revivre les mêmes philosophes.
11 est curieux assurément de découvrir un aimable disciple de Socrate et de Platon, un sage pratique par excellence, à l'époque même où les philosophes scolastiques des écoles du Nord se livraient à toutes les extravagances de leurs subtilités.