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a Le jour où je naquis, dit-il, mon sort fut d'aimer les hommes de bien, de hsu'r la méchanceté et l'injustice. Je porte ainsi la peine des péchés des autres et je
suis tourmenté de leurs erreurs Je souffre plus
que si je portais un cilice, quand je vois faire tort ou violence à quelqu'un, et que, par crainte de la puissance et dé Torgueil des hommes, je n'ose pas criera la violence et à la méchanceté. »
Cet attachement au bien, au vrai et au beau, lui inspire des satires et des professions de foi que Daubigné ou J.-J. Rousseau auraient été heureux de mettre parmi les leurs ; que Molière se serait empressé de placer dans la bouche de ses personnages.
(( Les hommes puissants, dit-il, ont pour les autres la pitié que Caïn eut pour Abel. Il n'y a pas de loups plus ravisseurs qu'eux; il n'y a pas de fille perdue à qui la fausseté soit plus familière. On les percerait en deux ou trois endroits qu'il ne sortirait pas une vérité de leur corps : il ne s'en échapperait que quelques mensonges; ils en ont dans le cœur une source qui jaillit et déborde comme les flots sortaht du torrent.
{'. Je connais, en haut lieu, maints barons qui font figure comme le verre sur les anneaux : les prendre pour des diamants serait aussi erroné que d'acheter un loup pour une brebis...... De l'orient au couchant,
je propose au monde une convention nouvelle : j'oflfre un bezan à tout homme loyal pour un clou que me donnera chaque félon; je donne un marc d'or à chaque homme courtois pour un sol tournois que me remettra tout homme discourtois; je donnerai une montagne d'or à chaque homme sincère pour un c&uf que je recevrai de chaque menteur..... •* Un gâteau
suffirait pour rassasier tous les honnêtes gens; ce
te sont pas eux qui font reDchérir les vivres ; mais si [uelqu'un entreprenait de repattre les méchants, il l'aurait qu'à crier de tous les côtés : Venez , venez nanger, braves gens de ce monde ! )>
Le mensonge ne l'indigne pas moins que la déoyauté :
«Je n'entendis jamais Breton, Bavarois, Grec, Écos- Miis ou Gallois, dit-il dans une de ses satires, aussi lifiidle à comprendre que Test un menteur éhonté. Paris ne possède pas un latiniste qui n'eût besoin d'un levin pour reconnaître quand cet homme dit une irérité ou invente un mensonge.
« Tel individu que je connais a le corps rempli de faussetés; il en dégoise vingt par jour, cinq cents par mois, six mille par an. Je ne vis jamais si énorme ba- %Bf^ dans un si petit espace.... Chaque nuit comble le vide de chaque jour. »
Ces fragments suffiront pour donner une idée de la pUlosophie sévère de Cardinal; son style paraîtrait peut-être déclamatoire si quelques autres sirventes ne donnaient des exemples d'une poésie plus légère, mêlant avec grâce le trait à la vivacité. Le fabliau suivant, par exemple, n'est-il pas un petit chef-d'œuvre cToriginalité de bon aloi ?
«Une ville, je ne sais laquelle, reçut une telle averse, que tous les hommes que l'eau atteignit en perdirent subitement la raison.
« Un seul échappa à la maladie, parce qu'il dormait dans sa maison au moment du prodige.
« La pluie ayant cessé, notre homme se réveille, sort et trouve tout le monde faisant des extravagances.
« Celui-ci était couvert, cet autre complètement nu ;
Tun crachait contre le ciel, l'autre lançait des pierres; Tun décochait des traits, l'autre déchirait ses habits.
« Celui-ci frappait, celui-là poussait, cet autre s'imaginait être roi et se tenait majestueusement les côtés (i); le dernier sautait par-dessus les bancs
(( Qui fut émerveillé? L'homme resté dans le bon sens en apercevant tous ces fous ; il regarde en bas, il regarde en haut, pour voir s'il rencontrera quelqu'un de sage; mais pas un seul n'a conservé la raison,
« Il continue à s'émerveiller d'eux ; mais eux s'émerveillent encore plus de lui, et ils s'imaginent qu'il a perdu la tête.
« Ce qu'ils font leur paraît raisonnable; ce que le sage fait autrement qu'eux, ils le trouvent insensé.
« Alors ils se mettent à le battre; l'un le frappe à
la joue, l'autre au cou, qu'il lui rompt à moitié
îl reçoit horion sur horion ; il tombe, se relève, retombe. Toujours tombant, toujours se relevant, il atteint enfin sa maison et s'y jette d'un bond, couvert de boue, à d mi-mort, mais heureux d'avoir échappé.
« Cette fiction est l'image de là vie d'ici-bas ; la vjlle inconnue, c'est le monde rempli de folie : aimer, craindre Dieu et observer sa loi devrait être pour Thomme la sagesse par excellence, mais cette sagesse est aujourd'hui
(1) Ce conte, dans lequel on trouve tout Tesprit de l'auteur de Candide, dut avoir une immense popularité : les artistes en sculptèrent des scènes sur les chapiteaux des cloîtres, comme ils y avaient retracé les épigramroes anli-épiscopales du moine de Saint- Gall. Kous avons retrouvé, dans les galeries du vieux cioître de Saint-Sever-de-Bustan , dans le Bigorre, les images de plusieurs des fous de la satire de Cardinal.... On on verra la description dans notre Voyage archéologique dans l'ancien comté de Bigorre,
perdue. Une pluie merveilleuse est tombée; elle a fait germer une cupidité, un orgueil, une méchanceté qui se sont emparés de tous les mortels, et si Dieu en a épargné quelqu'un, les autres le tiennent pour insensé ; ils le huent et le maltraitent, parce qu'il n'est pas sage à leur sens : l'ami de Dieu les juge insensés, en ce qu'ils ont abandonné la sagesse de Dieu; eux, à leur tour, le trouvent insensé, en ce qu'il a renoncé à la sagesse du monde. »
Ce n est pas le seul sirvente dans lequel Cardinal développe une philosophie poétique de la plus haute moralité ; le trait piquant se presse toujours sous sa plume pour infliger une vigoureuse punition au vice et au ridicule (1).
Il n'est pas, d'ailleurs, de hardiesse qu'il rie se permette, quand il croit tenir une vérité et qu'il en poursuit le développement ; les principes de l'Eglise ne lui paraissent pas une barrière, et, pour atteindre certains dogmes, il ose prendre Dieu lui-mêaie à partie :
« Je veux commencer un sirvente nouveau, que je réciterai au jour du jugement dernier à celui qui m'a tir^ du néant, s'il songe à m' accuser de quelque péché et à me loger en diablie. Non, lui dirai-je, non, Seigneur, merci : gardez-moi, s'il vous plaît, des bourreaux d'enfer, moi qui ai passé toutes mes années à me tourmenter dans le méchant monde où vous m'avez placé.
(I) « De même que Ton pleure son fils, son père ou son ami quand la mort Ta enlevé, dit-il ailleurs, de même je pleure les vivants félons et pervers restés en ce monde. Je pleure tout homme pour peu qu'il soit voleur et débauché; je le pleure fort s'il jouit longuement de ses méfaits; encore plus fort s'il évite la potence. »
• Toute la cour céleste s'émerveillera d'entendie ma défense : c'est faillir envers les siens« dirai-je i Dieu, que de penser à les détruire et à les plonger en enfer. Quiconque perd ce qu'il pourrait gagner n'a plus le droit de se plaindre de la disette. Dieu devrait donc garder ses âmes au moment de la mort et renoncer à les damner (1) • n
Le hardi Voltaire du treizième siècle, qui inter^ pelle ainsi Dieu lui-même, ne devait pas craindre de morigéner les prêtres et les évoques. Pierre Cardi-
(1) Voici le reste de cette pièce importante : « Dieu ne devrait point interdire le paradis aux pécheurs, au grand déshonneur de saint Pierre, qui en est le portier. Il serait juste que chaque âme désireuse d'entrer pût le faire avec joie. Toute cour où les uns pleurent et les autres rient, n'est pas une cour parfaite ; et si grand souverain que Dieu soit, s'il ne nous accueille pas, il lui en sera demandé raison.
u II devrait anéantir le diable : il y gagnerait beaucoup d'âmes, et cet acte de pouvoir n'aurait que des approbateurs; pour ma part, je lui en serais très-reconnaissant, et luimême pourrait bien se le pardonner et s'en absoudre. Beau seigneur Dieu, anéantissez donc notre cruel et importun ennemi.
tt Je ne veux point désespérer de vous, loin de là : c'est en vous que je place ma confiance, car vous devez m'être secourable à mon trépas et sauver mon âme et mon corps; sinon, voici la proposition loyale que je vous fais : remettez-moi où j'étais avant de naître et d'où vous m'avez tiré, ou bien pardonnez-moi mes fautes : car si je n'avais pas existé, je ne les aurais pas commises.
« 31, après avoir souffert ici, j'allais brûler en enfer, ce serait, à mon avis, qne injustice : car, je puis vous le jurer, pour un l^en que j'ai eu dans le monde, j'y ai supporté mille maux. »
lança contre l'archevêque de Narbonne une îmation dantesque (1), et une seconde contre les ibres du clergé persécuteurs des Albigeois, qui, en exterminant les hommes, prétendaient mener tevîe (2),
3llefôt, au treizième siècle, la satire philosophique vée dans cette Aquitaine, dans cette Gascogne qui luiront Montsugne et la Boëtie.
e reste-t-on pas confondu, en présence de tant de liesse!... Eh quoi! au milieu même de la fièvre croisades 1 le midi de la France a des libres-pens qui emploient la finesse de Voltaire, l'audace de . Rousseau et de Volney à combattre certains prîns de l'Eglise, à condamner la conduite de toute classe de prêtres I De telles satires ont un intérêt
) Probablement rarchevèque Aymeric, installé par les à la place d^un prélat coupable de tolérance envers ectalre&
M^l reis non an tan de sen Que de malvaisa persona.
Puescon far home valen.
Dar pot hom aur argen £ draps, e vi, e anona ; Mas lo belh consenhamen A selh a qui dieus lo dona.
) Un sirventes buelh far dels aut2 glotos Que vendron Dieu, e destruizon la gen^ E preJricon que *ls Vivon sanctamen i Ab belHs serobîans cobron lurs tracios, |*er quieu non vuelh jamais esser celaird De lurs crois faitz, ou es desleialtatz, Pus qu^atrestan es vos Dieu encolpatz Selh que manten lairon, com es lo lai^ék
de premier ordre, elles éclairent un point d'histoire resté jusqu'à ce jour fort obscur : nous voulons parlei de l'hérésie des Albigeois.
Le midi de la Gaule était le théâtre d'un double mouvement : les gens sérieux, les philosophes et bon nombre de membres du clergé voulaient ramener le Christianisme à la simplicité tolérante et facile des premiers siècles : les troubadours, les jongleurs, une chevalerie légère et avide de plaisii^s, cherchaient à renverser par Ja satire et Tépigramme les entraves imposées à la raison humaine par le Catholicisme, et à rendre aux intelligences la licence sans frein dout elles avaient joui dans les derniers siècles du paganisme.
Sortons du domaine religieux , pour entendre les troubadours attaquer les simples abus de la société et les ridicules de certains usages. Tout passe au creuset de leur malignité, depuis la toilette des dames jusqu'aux œuvres de l'esprit. Poëtes de transition, et toujours aimables, ils servent de lien entre l'antiquité et les temps modernes : ils tendent une main à Juvénal et à Horace, une autre à Molière et à Boileau (1).
(I) « Je ne puis souffiir, dit Augier, le teint blanc et rouge que les vieillesse font avec Tonguentd'un œuf battu appliqué sur le visage et saupoudré de blanc, ce qui les fait paraître éclatantes depuis le front jusqu'au-dessous des aisselles. « Marcabrus, encore moins galant, décocha de si mordantes accusations contre le sexe, que plusieurs dames tramèrent on complot contre lui et se débarrassèrent de ses satires en le faisant périr dans une embuscade.
l»ierre d'Auvergne a toutes les améuités d'un con/r^re pour ks principaux troubadours de son temps : « Les plus mauvais, dit-il, croient faire des prodiges.... Pierre Roger ferait
(le n'est pas seulement par roriginc des premiers troubadours et par les caractères de leurs compositions, que l'Aquitaine doit être considérée comme le berceau de la poésie romane , c'est bien plus encore par les perfectionnements dont ses poètes ne cessèrent de doter cette littérature.
Trois hommes illustres marquèrent particulièrement leur passage et furent les chefs de la pléiade réformatrice : Bernard de Ventadour, Giraud de Borneil et Arnaud de Marveil. M, Fauriel n'a pas manqué de le reconnaître; nous voulons, à notre tour, marquer plus nettement encore leur origine limosine et Tinfluence que la race aquitanique exerça par leur intermédiaire sur la poésie provençale ; ils furent à cette littérature ce que Ronsard, Malherbe et Balzac devaient être au français.
Un de leurs compatriotes, Arnaud Daniel, né dans le douzième siècle au château de Ribeyrac, en Périgord, acquit aussi une réputation considérable comme
mieux de chanter le psautier et de porter un cierge à l'église que de célébrer Tamour.... Giraud de Borneil, noir comino un vieux drap brûlé par le soleil, ne chante que des vers maigres et langoureux, qui ne conviennent guère qu'à des servantes allant à la fontaine.. .« Bernard de Yentadour, encore plus maigre que ce dernier, est le digne fils d'un mauvais archer et d'une pauvre bûcheronne.... Le limousin Brival ressemble à un pèlerin malade qui chante pour la canaille des rues.... Guillaume de Ribes a la voix cassée et les yeux plus éteiuts que les têtes pendues aux murailles des église&.M » faisant allusion aux églises d'Espagne, dont les autels et les voûtes sont ornés de nombreuses têtes do Mores et de Barbares grossièrement enluminées et suspendues en guise d'ex-voto. Il est probable qu'au douzième siècle, le môme genre d'ornement ornait les églises de Provence et d'Aquitaine.
chef (l'école; il eut môme riionncm' d'ùtrc désigné comme le premier de tous par deux des plus grands poètes de Tltalie : par Dante et par Pétrarque. Dante le place au-dessus de Giraud de Borneil dans son Purgatoire (1); Pétrarque le préfère de beaucoup au célèbre Arnaud de Marveil (2), Toutefois le jugement de ces deux génies ne fut pais sans appel , même à leur époque : la majorité des critiques et des poètes considéra Giraud de Bôrneil comme le prince des troubadours, et de nos jours, fauriel et Millot ont partagé cette opinion. Arnaud Daniel avait séduit l'auteur de la Divine Comédie par l'habileté du vers, la souplesse du rhythme, l'agencement des couplets, la répétition des mots et autres tours de force, qui gâtèrent la poésie provençale au lieu dé là perfectionner. Giraud de Borneil, au contraire, combattit le mauvais goût, et régénéra la poésie romane par la puissance de la pensée, l'élévation du foh poétiqtke et l'habileté de la composition. Il remit en honneur là dinJiplicité unie à la clarté, gâtée par Arnaud Daniel; il prôna l'union de la musique et de la poésie, il posa les règles d'une sorte de mariage harmonieux entré la coupe du vers, la mesure et le ton, Daniel se laissait éblouir par le miroitement de la forme; Bornai s'attacha aux qualités solides du fond. En fallait41 dàvahtiage pour qu'il fût plus esseriliellerhent aquitain que le premier? Afm de mieux garantir son intelligence contre les illusions et les subtilités du sentiment, il dédaigna la galanterie quintessenciée ; il se borna à chanter des
(1) (f Laissez dire les fous qui prétendent que celui de Limoges l'a surpassé, d
(2) // men famoso Arnaldo,
aujots sérieux puisés dans la vie réelle : voiilait-il raconter des aveniuroa d'amour, il les choisissait naturelles, simples , et les exprimait en style vrai et naïf; aussi se plaignait-il amèrement de la décadence du véritable amour et des outrages que lui faisaient subir des jongleurs dégénérés et des chevaliers sans pudeur. On peut apprécier la pureté de son genre aux fragments de poésies que nous avons cités plus haut. Lui aussi, dans sa jeunesse, avait sacrifié à la fausse élégance et cherché les raffinements obscurs, les tournures et les allégories forcées ; mais il sut reconnaître son erreur, et il nous dit lui-même qu'il aima mieux composer des can^on^ joyeuses, dont la clailé, la simplicité fussent les mérites principaux (!)•
Toutefois, ce n'était pas avec la négligence de Timprovisateur qu'il obtenait ces qualités ; il consacrait, au contraire, l'étude la plus opiniâtre à perfectionner ses poésies; il passait l'hiver, assurent ses biographes, à fréquenter les écoles et à travailler ; la belle saison revenue, il se mettait en voyage, suivi de deux chan* teurs et vibloneurs. 11 allait de cour en cour, de ville en ville, jouer ses compositions toujours chantées, et
(1) Un troubadour, qu'il surnomme plaisamment Ignauré^ lui reproche dans un tenson de ne pas aimer la poésie distinguée, rendue inintelligible à force d*ôtre embellie. « i(}tte chacun écrive à sa fantaisie, répond Borneil ; pour moi^ je soutiens que la poésie facile et simple est celle qu'on doit aimer et estimer davantage. — Qu'al-je à faire, réplique ignauré, de vers qui seraient aimés indistinctement de tout le monde : je veux que le vulgaire ne fasse aucun cas de mes compositions.— N'est-ce pas le désir de vous faire une réputation très-étendue qui vous pousse à chanter? répond Borneil. A vous entendre, on devrait craindre d'étendre au loin sa renommée, et cependant travaillons-nous pour autte chose? »
que, pour ce motif, il appela, le premier, c«72z^«5, tandis que, jusqu'à lui , les compositions des troubadours n'avaient porté d'autre désignation générale que celle de verse (1 ) .
Giraud de Borneil eut donc le mérite de combattre les déplorables tendances de la poésie provençale, d'empêcher l'afféterie de franchir les Cévennes; il conserva h l'Aquitaine une littérature douée de toutes les qualités qui devaient faire le caractère essentiel de la littérature française.
Jusqu'ici nous n'avons parlé que des troubadours aquitains nés entre les Cévennes et l'Océan, la Loire et la Garonne; n'avons-nous rien à dire des troubadours gascons proprement dits ?
L'histoire cite à peine trois ou quatre poètes qui puissent être rattachés à la population circonscrite entre la Garonne et les Pyrénées ; tels sont Gérard de Comminges et le comte d'Armagnac; encore sont-ils si peu célèbres, qu'on doit se demander s'ils méritent d'être placés à côté des poètes dont nous nous occupons. Lorsque les historiens parlent de troubadours de la Gascogne^ ils étendent cette désignation géographique à toute la partie centrale de la Gaule que nous appelons ï Aquitaine.
La véritable Gascogne ne manqua cependant ni de poètes ni de musiciens voyageurs ; mais nous devons faire à cet endroit une observation importante et parfaitement conforme, d'ailleurs, au caractère, aux habitudes de cette race, et à l'ensemble des faits qui nous sont connus. La Gascogne, pays pauvre, habité par un peuple aventureux et guerrier, éminemment
(1) GiDguené, Liitérature Italienne^ t. I, p, 281.
derne, et qu'il remonte, au contraire, à une date assez ancienne» surtoiil. lorsque toutes les autres manifestations de l'état mqral de ce peuple s'accordent avec les téo^ûignages de sa poésie ? N'oublions pas, en effet, qw les contes, les légendes, les chansons éU'angères à tout événement historique et qui retracent les passions, les u8iages, les joies populaires de tous les temps, peuveq); appartenir aux premiers siècles de la langue romane tout comme à des temps plus rapprochés. Tel rondeau chanté par les paysans de nos jours s'est peut-être transmis de génération en génération, depuis le siècle du comte de Poitiers et d'Arnaud de Comminges. Ces considérations nous autorisent à dire qu'à l'époque des troubadours, la vraie Gascogne ne connut ni ces poètes aristocratiques ni les cours d'amour; qu'elle demeura constamment sous le règne primitif des simples jongleurs.
QUàLITJÊS PARTICULIÈRES ADX TPOOBADOURS PROVENÇAUX
La race provençale a des qualités et des défauts qui lui donnent une place à part : car ils forment un contraste bieq tranché avec ceux des races gasconne et aquitanique. Le Provençal est fanfaron, étourdi, fastueux; il a la tendresse banale, la passion légère; il mène de front la métaphysique sentimentale et l'ardeur immodérée des plaisirs. La galanterie n'est à ses yeu)^ qu'une occasion de se livrer à toutes sortes d'excentricités morales et littéraires. Dans l'Aquitaine, la satire était sérieuse, réfléchie, acerbe; dans la Provence, elle est bouffonne, exagérée, un peu folle. Pour compensation à ses défauts, la poésie provençale offre
une harmonie, une variété de rhythme, une grâce, une mollesse mignarde (les Italiens diraient vezegiative] qui ne sont pas sans charmes; maïs il ne faut pas oublier qu elle doit une bonne partie de ses qualités à l'influence du Limosin Giraud de Borneil.
Quelles furent les raisons de ces différences ? De même que les troubadours aquitains étaient les continuateurs des chanteurs Gallo-Celtes, de même les versificateurs et les jongleurs provençaux descendaient directement des petits poètes gallo-romains, des histrions et des chanteurs ambulants de la décadence.
La poésie erotique des Grecs et des Romains, en effet, avait continué de régner sur les bords de la Méditerranée sans être interrompue par l'invasion des Barbares. Or, les peuples anciens avaient des chants populaires pour tous les usages, pour toutes les circonstances de la vie. Ces chants, à l'imitation des chœurs antiques, formaient des dialogues ou de petits drames, dans lesquels la musique et les paroles concouraient à la représentation d'une aventure gracieuse, touchante ou comique. Par qui ces chants auraient-ils été composés, popularisés avant l'ère des troubadours, si ce n'est par les histrions et les joculatores? Ces jongleurs ambulants, voulant rendre leurs représentations plus attrayantes, se faisaient accompagner d'ordinaire par des femmes de mœurs suspectes, héritières des joueuses de flûte et des danseuses de l'antiquité. Leurs regards hardis, leurs gestes peu ménagés ajoutaient aux poésies voluptueuses des séductions dont les mœurs publiques éprouvaient de fâcheuses atteintes. La population indigène conservait d'ailleurs l'habitude d'exécuter, jusque dans les églises, des chansons et des danses de l'ancien culte païen ; l'amour
était le texte ordinaire de ces compositions populaires ; les femmes se montraient les plus assidues à déclamer aux pieds de la Vierge et des Mar(yrs les couplets qu'avaient entendus jadis les divinités d'un Olympe licencieux (1).
Les évoques tonnèrent plus d'une fois contre ces danses et ces couplets indécents; mais s'ils empêchèrent le mal de se développer, ils ne purent du moins en tarir la source ; les mœurs provençales conservèrent une liberté dont Fauriel, les historiens de la Provence, M"' de Sévigné elle-même (2), nous ont conservé les preuves.
Indépendamment de la poésie et des usages erotiques, les Romains avaient légué à la Provence l'audace et l'ambition de ces patriciennes, habituées à régner par l'intrigue et la coquetterie. Nous verrons les châtelaines des rives de la Méditerranée se ressentir de cet héritage.
La voie de la licence aristocratique et populaire se trouvant ouverte, ou plutôt n'ayant jamais été fermée, depuis les lupercales et les fêtes de Flore^ les troubadours furent naturellement amenés à chanter l'amour sur ce diapason admis dans tous les rangs de la société, et à prêcher une indépendance complète dans le mariage comme dans le célibat. Le langage passionné que les Aquitains prenaient pour de simples thèses de courtoisie, lorsqu'ils célébraient la beauté d'une dame, les Provençaux le prirent au pied de la
(1) Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale^ t. H.
(2) M"* de Sévigné, lettre du 22 juin 16b9, dans laquele elle montre \q prince d'amour et ses chevaux frustes figurant i la procession do la Fête-Dieu à Aix.