‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 17 sur 46 · JI. U · texte numérisé non relu

JI. U

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lettre, sans allégorie d'aucune sorte, non-seulement dans quelques gayetés populaires, mais dans les chansom et \Q^jeux partis déclamés devant les plus nobles châtelaines. Quand ils voulurent se maintenir dans le cercle du pur sentiment, ils tombèrent dans la subtilité, dans la métaphysique fastidieuse. L'homme n'est-il pas toujours porté à exagérer ce qu'il ne comprend pas !

Rien de moins sérieux, de plus fragile que les amours des Provençaux, célébrées sur le ton le plus enthousiaste. Un événement fâcheux vient-il séparer le troubadour de sa déesse ? il ne se livre nullement au désespoir ou à la vengeance > il tient trop aux douceurs de l'existence pour faire de semblables folies ; il lance une plaisanterie, répare sa déconvenue en prenant une seconde, une troisième, une vingtième protectrice, et continue ses prouesses d'inconstance jusqu'à ce que la mort y mette un terme. Le& dames, à leur tour, peu désireuses déjouer le rôle de victimes résignées, trouvent piquant de payer leurs infidèles de la même monnaie : elles ne laissent pas aux Italiennes le privilège de la liberté : elles cherchent la célébrité dans les aventures galantes, non moins que dans les louanges des troubadours. Quant aux maris, si la Provence renferme quelques despotes conjugaux peu tolérants, elle possède un bien plus grand nombre d'époux débonnaires.

Guillaume de Balaun et Pierre de Barjac, espèces de Jocondes des environs de Montpellier, se rendirent un jour dans le Gévaudan, et devinrent amoureux des dames de Joviac et de Viernetta, Après nombre de visites pleines de gaieté, Viernetta défend à Barjac de reparaître devant elle. Ce dernier, conseillé par ^a-

lâiln, prend la chose le plus cavalièrement du monde : il adresse des vers à sa belle, a lui dit un éternel adieu» et lui laisse toute latitude pour changer d* adorateur. )) Voijlant même tarir la source des troubles de conscience, il propose « d'appeler un prêtre, devant lequel la dame donnera son absolution au galant ; celui-ci donnera la sienne à la dame, et leurs premiers serments se trouvant ainsi radicalement effacés, nul remords ne s'opposera plus au déchaînement de leurs caprices. » Tputefois, après quelque temps de bouderie, Fami BaU^n réussit à rallumer entre eux un feu mal éteint ; ils lui en témoignèrent une si vive reconnaissance, que Balaûn entreprit de résoudre un problème. Le raecqmmodement^ après quelque temps de brouillerie, serait-il donc la source de plus de bonheur que la contin»;jté d'un amour sans nuage?... Essayons-en, d|t-i|, et, rpippant avec sa dame, il se met à courir le monde ayec toutes les apparences d'un papillon. Il se représente quelque temps après, espérant trouver une amante inconsolée , trop heureuse de rattraper son infidèle ; mais il est vertement repoussé, et le malheureux porte longtemps la peine de sa téméraire tentative. Le chevalier Bernard d'Anduse essaya d'apaiser la fière boudeuse : il y réussit; mais à quelle condition? C'est que Balaûn, pour châtiment, s'arracherait l'ongle du petit doigt. ... On épuisa tous les moyens pour lui obtenir grâce de cet horrible supplice; la dame de Joviac resta inébranlable, et Balaûn se soumit follement à cette barbare mutilation... . Ce trait de mœurs ne rappelle-t-il pas la cruauté de ces patriciennes de la décadence, qui réclamaient regorgement des gladiateurs en levant le pouce dans les amphithéâtres, qui enfonçaient leurs aiguilles dans les chairs

de leurs caméristes ou se plaisaient à torturer des esclaves?...

xMarguerite de Cas tel-Roussi lion, que ses malheurs ont rendue non moins célèbre que Francesca de Rimini, mettait assez peu de retenue dans Faveu de sa passion : éprise de la gentillesse de son écuyer Cabestang, elle lui fait un jour cette question catégorique : « — Si une dame te donnait des preuves de son amour, oserais-tu Taimer, Guilhem? » — « Assurément, si les ténaoignages en étaient certains, répond le page, qui faisait chez elle ses études de courtoisie. — (( Par saint Jean! c'est parler en brave garçon. Voyons si tu sais distinguer les marques d'amour sincère de celles qui ne le sont pas I » La châtelaine, en effet, ne mit aucune borne à l'expression de ses sentiments, et Guilhem, transporté de joie, put chanter les bontés de sa dame avec toute l'éloquence d'un premier amour.... Nous n'avons pas besoin de rappeler le lugubre dénouement de cette aventure, appliqué plus tard à la dame de Coucy. Guilhem de Cabestang, surpris par le seigneur de Roussillon, fut attiré dans un guet-apens, égorgé, et son cœur, cuit et mis dans un plat, servit au repas de Marguerite. Le trait final, rentre plus directement dans notre sujet, les deux amants ne furent point placés en enfer par l'opinion publique, comme Dante y plaça Lancilotto et Francesca ; ils furent honorablement ensevelis dans le même tombeau , et leurs reliques devinrent le but u'un pèlerinage tout aussi fréquenté que ceux de Snint- Guilhem- (lu-Désert et du Mont- Serrât.

Raimbaut d'Oraiige dut également à ses amours scandaleux bieîj plus de renommée qu'à ses poésies; l'imperfection de ses veis, la grossièreté de ses pen-

autorisent même à croire qu'il ne s'essaya dans re des troubadours que pour se mettre à la mode ofiter des avantages galants que procurait la îe littéraire. Les biographes ont constaté ses dtions particulières au libertinage ; toutefois une 5 maîtresses ne le trouva pas assez compront : elle le renvoya, dit-il lui-même, à cause de jerve. La comtesse de Die, une autre de ses , poussa le cynisme plus loin encore. Poëte elle- , elle employa son talent à reconnaître « qu'elle mérité d'être trahie à cause de ses refus, et lui t de lui donner autant de preuves de regret qu'il ait le désirer, au détriment des droits de son w La violence de la passion est rarement une tie de durée : la comtesse abandonna Raimbaut u il cessa de lui plaire, et celui-ci, instruit par ruelle expérience, se livra tout à son dépit, et L des leçons d! amour d'une crudité qui font pres- BrantOme et les erotiques du seizième siècle. oulez-vous avoir des belles qui vous mettent à la ? dit-il : à leur première parole désobligeante, dez-leur avec menace ; persistent-elles? donnezm coup de poing au nez; soyez enfin plus méqu' elles, et vous en ferez ce qu'il vous plaira (1). miez, chantez mal, joignez la présomption à

Si voletz doinnas gazanhar,

Quan querretz que us fassan honors,

Si us fi\n avol respos avar

Vos las prenetz à mcnassar :

R, si vos fan respos pcior,

Datz lor del pouh por mieg las nars;

E si son bravas, siatz braus ;

Ab grau ma), n'aurelz gran ropau?.

l'insolence, et vous obtiendrez des bonnes fortunes de premier choix. Faites la cour aux plus laides, méprisez les plus jolies : c'est le meilleur p^oyen de réussir, Telle est ma façon d'agir, et je suis incorrigible dans mes habitudes : simple, doux, humble, tendre et fidèle, j'aime les femmes comme si elles étaient toutes mes sœurs. )>

Folquet de Marseille, si malheureusement célèbre comme évêque de Toulouse du temps des Albigeois, eut une jeunesse fort désordonnée, et par cela même à la mode. Après avoir chanté l'amour en termes assez respectueux auprès d'Azalaïs de Roquemartine, femme (le Barrai, seigneur de Marseille, il s'ephardit, prit leçon d'amour des hommes les plus avancés, et, pour mieux séduire Azalaïs, il fit la cour à ses deux bellessœurs, Laure de Saint-Juliep et Mabile de Pontèyes: a Hâtez-vous, dit-il à la vicomtesse, espérant dissiper ses scrupules à l'aide de cette supercnerie ; achevez de me rendre heureux dans le mystère : je mettrai 7nes chansons et mes galanteries sur le compte de celles que je trompe; la circopstance est favorable : tout le monde tombera dans Terreur. »

Béalrix, sœur du marquis de Montferrat, ne traita pas l'amour beaucoup plus sérieusement que la comtesse de Die. Le troubadour Raimbaud de Y^qu^iras était amoureux d'elle, mais il hésitait à la prier d'amour. Béatrix ne tarda pas à lui en faciliter le moyen : elle entre un jour dans sa chambre et lui demande quel est l'état de son cœur. HétasI Raimbaud est si malheureux, qu'il est sur le point de se laisser mourir, tant il trouve insensé son amour pour une grande dame.

— ({ Avant de prendre ce parti désespéré, lui répond

Béalrix, tout amant loyal doit exprimer ses sentiments Si la dame de haute naissance : . . . . déclarez-lui voire amour sans crainte ; priez-la de vous retenir pour serviteur, pour ami ; si elle connaît les devoirs de la courtoisie, loin de prendre votre prière en mauvaise part, elle vous en estimera davantage. Est-il feamie au monde qui ne soit heureuse de prendre un chevalier distingué comme vous ? » Béatrix passant en revue les principales châtelaines de son temps, donne effrontément le nom de leurs amants, et célèbre la renommée (ju' elles ont su trouver dans la carrière de la galanterie.

Les désordres moraux de la Provence viennent se résumer enfin dans les aventures de Raymond de Miravals, chevalier carcassonnais, qui nous raconte le plus crftment du monde ses aoîours scandaleux avec une foule de dames de haute naissance. Les unes Tirent sa joie, les autres son malheur; mais il sut trahir celles qui le trompaient, et malgré la somme de bien qu il leur distribua, toutes, en fin de compte, lui furent infidèles et funestes.

Ses débuts eurent pour complice la célèbre Louve de Penautier ; il n'était pas seul à lui plaire : il se trouvait en concurrence avec le comte de Foix, les seigneurs deSeissac, de Montréal, de Mirepoix et le troubadour toulousain Pierre Vidal. La dame écoute volontiers les chansons d'un nouveau soupirant et reçoit ses messages, tout en accordant une préférence marquée au comte de Foix. Jliravals reconnaît enfin sa trahison; il fuit Penautier et s'attache à dame Gemesquia, femme du comte de Minerve. Sur ces entrefaites, la passion de la Louve pour le comte de Foix s'ébruite, soulève des rumeurs : des troubadours peu

généreux lancent des satires contre la belle pécheresse. Miravals fait preuve de magnaniraité : il court se mettre aux ordres de la Louve, afin de la défendre, II en est récompensé au delà de toute espérance.... Mais voici qui diminue singulièrement les mérites de Miravals : le malheureux n'avait cherché qu'une occasion de satisfaire ses ressentiments contre l'ancienne maîtresse du comte de Foix. A peine a- t-il obtenu l'amour de la Louve qu'il abandonne brutalement la belle pour revenir auprès de la comtesse de Minerve,et met le comble au cynisme en se vantant de sa trahison.

La dame de Penautier ne tarde pas à obtenir vengeance.... Miravals devient amoureux d'Azalaïs de Lombez ; il chante si bien les charmes de la rusée coquette, que les plus grands seigneurs, notamment le Roi d'Aragon, aspirent à s'en faire aimer.... Chose honteuse à dire ! ce dernier choisit Miravals pour l'introduire auprès d'Azalaïs, sans lui dévoiler, bien entendu, le but de sa tentative. Miravals l'accompagne à Lombez sans méfiance; mais le galant monarque conduit les choses si cavalièrement, que, dès le lendemain, le troubadour tombait dans la plus profonde confusion!... Tout le monde connaissait les résultats de certaine entrevue nocturne. Furieux, il s'éloigne du Roi et d'Azalaïs en déchaînant toute sa colère.

Une dame de Castres, surnommée la belle Albigeoise, entreprit de le consoler de sa mésaventure de Lombez; mais elle exigea qu'un bon mariage fût le prix de sa générosité. Il n'y avait qu'une difficulté au succès de cette proposition : c'est que Miravals était mari^.- N'importe; cet obstacle n'arrête ni le troubadour ni la coquette; Miravals promet de répudier sa femme; il retourne chez lui et cherche des motifs de divorce :

lame Gaudeirenca Hiravals menait une conduite art édifiante ; elle faisait des vers en l'honneur des ;eDtils chevaliers, dansait avec la légèreté d'une laDseuse de la décadence romaine, et avait enfin le ;entilhomme Brémont pour amoureux. Miravals ne roove rien à dire à cette dernière peccadille ; mais il onne violemment contre la culture de la poésie et de a danse ; il déclare ces talents incompatibles avec les levoirs de la femme d'un troubadour; il somme la X)apable de quitter la maison conjugale et d'aller danser et faire des vers chez son père.

A cette déclaration catégorique, Gaudeirenca joue l'indignation de l'innocence calomniée ; elle appelle le chevalier Brémont à son secours ; il arrive ; Miravals lui fait maintes civilités, passe même à son doigt l'anneau des fiançailles : car Brémont se proposait d'épouser Gaudeirenca ; il la lui met enfin en croupe et leur désire bon voyage.... Délivré de sa femme, Miravals s'empresse de coprir chez la belle Albigeoise. Mais un étrange accueil l'attendait sur les rives du Tarn : la dame avait changé d'amour; elle n'aimait plus les troubadours et leur préférait les chevaliers : Olivier de Seissac vient l'enlever sous les yeux de Miravals, puis l'emporte dans son château et l'épouse.

Miravals, en butte aux satires de ses amis, eut la chance de trouver une consolatrice dans la bellesœur de Louve de Penautier. Ce modèle de toute courtoisie lui écrivit « de venir la trouver au plus vite, s'il ne voulait la contraindre à l'aller chercher; elle promettait de lui donner tant d'amour, qu'il ne l'accuserait jamais de ressembler aux coquettes dont il avait été la victime. »

Hiravals ne peut résister à des avances si précises ;

il accourt, et de gracieux dédommagements lui inspirent de nouvelles et tendres chansons,

Il serait diflicile assurément de trouver, même dans les Mémoires les plus secrets^ un enchaînement de turpitudes aussi bien noué, Les faits sont racontés pâi* Nostradamus avec tant de simplicité, qu'on est porté à ne voir dans la biographie de Miravals que les incidents les plus ordinaires de la vie provençale au douzième et au treizième siècle. Ne manquons pas de remarquer qu'il ne s'agit plus ici des gayetés^ (les joies de pâturage que les Aquitains se permettaient avec les femmes du peuple, et qu'ils racontent légèrement et sans conséquence dans \q\xvb pastorales. Ces désordres ont les châteaux eux-mêmes pour théâtre, les membres de T aristocratie pour acteurs. Les poètes les plus accrédités les racontent aud^cievi cernent dans les chansons destinées à être chantées devant les plus grands personnages.

Le débraillé n'est pas le seul défaut des troubadours de Provence : ils montrent une singulière disposition à la bouffonnerie ridicule, aux aventures extravagantes. Aimeric de Péguillain, fils d'un marchand de Toulouse , se fait une grande réputation par Texcentricité de ses bonnes fortunes. Dans une circonstance, il donne un coup d'épée au mari d'une de ses voisines et se réfugie en Espagne. Bientôt le blessé entreprend un pèlerinage à Compostelle. Péguillain profite de l'éloignement du jaloux pour revenir à Toulouse voir sa bien-aimée. Comment pénètrera-t-il chez elle sans donner l'éveil aux voisins? Il envoie un de ses amis annoncer à la dame l'arrivée d'un parent du Roi de Castille, tombé malade pendant qu'il allait accomplii* un vœu dans une chapelle célèbre; il désire loger dans

jon, espérs^nt s'y trouver plus commodément, ne femme n'ose refuser un si grand honneur : ain arrive, se couche dans la chambre qu'on lui irée; le lendemain il envoie prier la bourgeoise rendre visite; elle se présente, reconnaît son l'embrasse, et le faux malade reste huit jours re soigner par la bourgeoise; puis il part avant rée du mari. Le tour était joué : il était heureux. B lui-même ne put le guérir de ses passions les. (I Vous me reprochez mes cheveux gris, t-il à une dame, et déclarez qu'il no me coulas de chanter ni d'aimer; pourquoi donc? J'ai s l'esprit et le cœur faits pour la galanterie et 3ablede rendre le bien pour le bien, tout comme pour le mal.,,.... i^pousez-moi pour me mettre 3uve : vous reviendrez bien vite de votre maupinion. »

laflie a beau le traiter avec rigueur, il aime 3es non que les oui d'une autre. L'amour est lant; il ne peut résister à son attraction ; il resàlin enfant que l'on console avec un mm^abolin, n fait pleurer dès qu'on le lui retire, [^entricité des conceptions littéraires marche it avec la hardiesse et l'extravagance des

ils sont, dit Vaqueiras, les talents, la noblesse, 'lues du Bel-Cavalier (c'est ainsi qu'il surnomme ;rîx), que toutes les dames, dévorées de jalout résolu de lui faire la guerre, à l'exemple des qui se révoltent contre leur seigneur. Elles veuni en plaine, soit en montagne, construire un I garni de tours : car l'honneur de dame Béatmoureuse de la gloire, s* est tellement élevé

au-dessus d'elles, que toutes sont résolues de dresser l'étendard et de poursuivre l'expédition à travers la l^oussière, Tincondie et la fumée.

« Déjà la commime se réunit pour construire les murs et creuser les fossés; les vieilles accourent au signal, furieuses d'avoir perdu leur jeunesse et leur beauté. Que d'attaques la fille du marquis d'Esté n'aura-t-elle pas k soutenir? Elle possède tous les dons de courtoisie et de vertu.... Les dames de Verceil ont le projet de venir à l'armée. Agnès de Lanta s'empresse de recouvrer son honneur; elles accourent dans la nouvelle Troie, dont madame de Savoie est nommée gouvernante....

« Celle-ci annonce fièrement qu'elle va livrer bataille ; elle sonne le tocsin ; la vieille commune accouit; madame de Savoie assigne à chacune son poste : elle accuse dame Béatrix d'avoir dérobé tout ce que la commune possédait (beauté, grâces, jeunesse) ; si elle refuse de le rendre, des flots de sang seront répandus,

(» Toutes les forces sortent de la ville, précédées du char portant le gonfalon. Les héroïnes , armées de

cuirasses et de carquois, commencent la bataille

Les voilà qui font tendre engins, magonnaux et trébuchets, allument le feu grégeois, lancent les traits, sapent les murs à coups de béliers ; mais la noble héroïne refuse de se rendre : elle monte à cheval, la lance à la main, sans pourpoint ni cuirasse, elle se précipite au plus fort de la mClée, frappant à mort tout ce qui se présente : elle met ses ennemis en déroute, les refoule dans leur Troie et les y renferme. »

Toutefois une considération ne permet pas de trouver cette composition entièrement ridicule : c'est qu'elle

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emble avoir inspiré plus d'une invention h rArio>;te, t que le Tasse y a peut-être puisé l'idée de ses éroïnes de la Jérusalem. Nous ne devons pas moins ignalerles contrastes que cette poésie allégorique, aux omparaisons exagérées, aux ornements prétentieux, orme avec celle des troubadours aquitains, toujours aesurée, naturelle, pleine de sens.

Ce fut Pierre Vidal surtout qui poussa l'extravagance à ses dernières limites ; à ce point qu'on a le Iroit de le considérer comme fou, même dans le pays le l'originalité sans mesure. Le troubadour toulouiain débuta dans cette étrange spécialité en se déclarant l'admirateur de la femme du chevalier de iaint-Gilles ; il le fit avec tant d'impertinence, que celui-ci, ne tenant pas à compter au nombre des époux débonnaires, ordonne à ses valets de le saisir et de lui couper la langue, A peine remis de cette affreuse mutilation, Vidal va joindre le roi Richard dans la Palestine et devient, par ses boutades chevaleresques, le modèle des matamores : ses propres compatriotes le jprennent pour la victime de leurs mystifications ; ils lui présentent une aventurière comme la nièce de l'empereur de Constantinople et la lui font épouser. Il prend pompeusement le titre d'empereur, donne celui d'impératrice à sa femme et se met en tête de reconquérir sa capitale. Ayant enfin compris la mauvaise plaisanterie dont il était la dupe, il quitta l'Orient et rentra dans la Provence. Le comte Raymond de Toalouse, son ami, venait de mourir; cette perte lui Giusaune douleur profonde et bien légitime; mais il la manifesta de la façon la plus bizarre : il se couvrit de noir, coupa la queue et les oreilles à ses chevaux et fit raser les cheveux à ses gens. Après

avoir parcouru la Provence dans cet accoutrement ridicule, il devient amoureux de danie Louve de Penautier et prend le nom de Loup^ espérant se rendre plus digne d'elle. Il ne se contente pas d'adopter le nom de cet animal, il se revêt de sa peau et se sauver ainsi accoutré, dans les montagnes de Cabaret, après avoir chargé les bergers du pays de lui donner la chasse. ; Ces derniers prennent goût à ce jeu et lancent après i lui toutes sortes de chiens {cas^ maitstis et lebrien]\ \ Vidal comptait trop sur Tintelligence de ces animaux à reconnaître un homme au flair ; il fut poursuivi si | brutalement , qu'on dut un jour le rapporter à moitié \ mort chez sa Louve.

Nous n'aurions pas cité de tels faits s'ils n'appartenaient qu'à l'originalité particulière de quelques hommes; mais, bien que Pierre Vidal n*ait pas eu d*^ en folies, il trouva du moins un grand nombre d'imitateurs. Presque tous les troubadours provençaux se firent gloire de commettre des extravagances, de soumettre aux épreuves les plus singulières, quelquefois à de véritables martyres, pour les offrir à leurs dames comme des preuves d'un amour sans égal. Ce n'est pas sortir du cercle des excentricités ridicules que de traiter le sujet suivant.

DE LA BfÉTÂPnYSlQUE AMOUREUSE ET DE SA JURISPRUDENCE

Ces deux qualités de l'amour provençal : l'impudeur dans l'aveu de la passion, héritage des mœurs romaines; l'excentricité dans la galanterie, suite des bouffonneries dés histrions, devaient s'aggraver d'un

ifaut non moins regrettable : la subtilité inétaphyque dans l'analyse du sentiment. Quelle fut roriine d'uh élément à peu près inconnu des Gaulois, 39 Romains et des Grecs? L'influence de la littéraire arabe.; • .

La race ismaélite devait à la constitution môme de

)n état social d'avoir sur l'amour des idées complé-

sment différentes de celles des sociétés occidentales.

a séquestration du sexe, en rendant l'infidélité et l'a-

kdtëre difficiles à pratiquer, imposait à l'amant un

iy8tëre,une dissimulation, dont nous ne pouvons au-

mrd'hui comprendre l'étendue. D'autre part, Tentas-

sment des femmes dans quelques harems de grands

aears rendait leur nombre très-restreint dans la

3ure partie des familles.

Le jeune homme dans le monde, la jeune fille sous

rerroux, privés des fréquentations faciles que notre

lliéation leur assure, étaient généralement condam-

à des éoupirS) à des langueurs que notre société

Ait à peifié; Il y a dans la femme et dans T homme

Je puissance d'attraction que, lorsque cette loi

ifOnie de la nature est trop brutalement contrariée,

e double contracte une maladie inévitable : la

iëolie.; L'âme triste est nécessairement rê-

«; elle se nourrit de visions, s'enivre d'illumi-

e.... Ne pouvant contempler l'objet qu'il aime,

bomkue se plaît à évoquer son image ; et cette image

rée, vue à travers le prisme d'un jour naissant ou

darté des étoiles, se revêt de couleurs mervfeil-

», impossibles ; se pare de vêtements surnaturels.

L'esprit gaulois prenait soin de voir les objets tels

Bie la nature les a formés, en les considérant du côté

, Vrai, utile ; il les décrivait, il les analysait avec

exacLitude, évitait les comparaisons hyperboliques ei les expressions trop figurées; rhouime d^Orient, au contraire, s'efforce de tout exagérer, le point de vue comme Texpression. Il aime les métaphores excessives, violentes, apportées de loin, sans rapport direct avec le sujet; il répète les images à satiété; il les entasse et préfère de beaucoup Thyperbole, la recherche luxueuse au naturel , à la grâce et à la clarté. 11 appelle la poésie tart de forme?' un fil de peHes; il compare les jeunes filles à des statues d*ivoire, leurs joues à la rose, leur baiser au miel, leur sein à des pommes, leur taille au cyprès, leurs cheveux noirs à la nuit. La femme aimée a des dents de perles, des yeux de diamant, des cheveux de rayons solaires, un incarnat de topaze ; elle porte des robes de cristal et des voiles d'or, des souliers d'argent, des ceintures de saphir.

Le cadre doit être digne du tableau : le paysage devient une réunion de fontaines d'argent, de ruisseaux d'eau de rose, d'arbres au feuillage étincelant et aux fruits inconnus, La nature entière prend vie ; elle est composée de myriades d'individualités qui pensent, causent, marchent, se livrent à leurs passions : les arbres parlent^ les prés rient^ les forêts chantent, la rose et le rossignol s* envoient des messagers*

Toute la vie de l'Arabe est là. Il ne peut avoir celle qu'il désire, il remplace la réalité par le mirage et les hallucinations. Son amour est de l'adoration céleste ; il n'est pas de subtilité métaphysiqup qu'il n'applique à l'analyse de ses sentiments nuageux: pas d'images fleuries, de figures de langage, de comparaisons exagérées qu'il ne consacre à l'expression de sa pensée. Il sent beaucoup, en un mot, uaais il définit

mal, parce qu'il copnprcnd imparfaitement et qu'il choisit pour point de départ, non pas la réalité, mais

le rêve.

Tel fut le caractère de Tamour, telles furent les sources de la poésie chez les Arabes. Or, les Mores d'Espagne avaient longtemps habité certaines parties de la Provence, notamment Narbonne et Maguelonne; ils avaient exécuté dans tout le Midi des excursions réitérées. Hunuza, un de leurs chefs, avait épousé Lampagie, fille d*Eudon, roi d'Aquitaine. Du onzième au douzième siècle, enfin, les Provençaux firent de nombreuses expéditions contre les émirs de Saiagosse, de Torlose, de Valence. En i 085 notaujment, le roi de Castille, Alphonse VI, époux de Constance, fille de Robert P% duc de Bourgogne, ayant projeté la conquête de Tolède, vit accourir à son appel une foule de chevaliers gascons, languedociens et provençaux. Tolède dut se rendre; mais les Arabes vaincus ne quittèrent pas la ville : ils conservèrent leurs propriétés ; les chrétiens vécurent au milieu d'eux ; ils purent étudier leurs mœurs et leur littérature.

Voilà donc les deux races se mêlant, nouant de fré'

quentes relations, faisant échange de sensations et

d'idées, de passions et de connaissances scientifiques.

Représentons-nous l'illuminisme oriental se mariant

{ avec le sensualisme de la décadence romaine, avec les

excentricités des histrions, nous verrons cette fusion

■: disparate produire forcément l'étrange métaphysique

;. galante qui eut son code : les Lois d'amour; ses corps

<: l^latifs pour les décréter : les Parlements de joie;

f^ ses tribunaux pour les appliquer : les Cours d! amour.

f,.\ Nous avons peu d'attrait pour les tensons et les pe-

^ tites JËEidaises qui se débitèrent pendant trois siècles

à la tribune de ces Parlements et à la barre de ces Cours. Ces minauderies, ces paradoxes puérils qui n'avaient d'autre base que la mode, ne méritent pas moins d'être étudiés comme un des phénomènes les plus caractéristiques des ulœurs et de la poésie provençales : elles exerceront une grande influence sur la littérature française, depuis l'apparition du Roman de la Rose jusqu'à M. deFlorian, iBn passant jpàrles pastorales de Durfé et de M"' Scudéri (1).

Le Parlement de joie est organisé ; ses membres sont les châtelaines et les princes les plus renommés par leur intelligence et leur courtoisie; ils discutent les lois d'amour et ils les promulguent* Yoid qUelques-uns

(1) On trouve, en effet, dans les poésies des troubadours bon nombre d'expressions évidemment apportées de Grenade et de Gordoue : telles que « le doux regard que vos yeux tue lancèrent, ma dame, à la dérobée, ôufrit à Tamoar un chemin à travers mes yeux pour arriver jusqu'à mon oœur. »

«( Mes yeux ont vaincu mon cœur et mon cœnr m'a vaincu moi-même, n

« La main de ma dame, que j'ai vue loi^u'ôUe â Oté {son gant, m'a enlevé le ccBur et rompu la serrure que f avais mise à ce cœur pour le fermer contre Tamoun ti

N'est-ce pas encore l'esprit arabe qui perce dans ces longues dissertations, ces disputes subtiles, entre le cœur et la raison ^ et dans lesquelles « V amour fait veiller en donnant f*.* brûler dans Veau^ noyer dans le feu^ lier sans li^ns^ hleiSer sans faire de plaie, et mille autres petites fadaises qui, de la Provence, gagnèrent Pitalie, inondèrent les écrits de Ouido Cavalcanti et les canzoni des fidèles d'amour. (Ginguené, 1 1, passim, )

N'est-ce pas de l'Orient enfin iquè ce fou, appelé Pierre Vidal, apporta sa longue nomenclature de peirsonnages allégoriques, à l'aide desquels il se fit un Parnasse peuplé d'an plus grand nombre d'êtres moraux que l'ancien Olympe n'avait eu de divinités.

des articles de ce code qu'on essaya longtemps de rendre sérieux :

c( Le mariage n'est pas une excuse légitime d'amour, p'eat^l^-dire upe raison qui dispense d'avoir un amoureux,

« Nul ne peut mener deux attachem:ents de front.

« Qui ne sait dissimuler ne sait aimer.

(( L'amour sincère doit toujours être timide.

tt L'amour ne peut rien refuser à l'amour.

« Le véritable ainour ne peut exister dans le mariage. »

Nous avons uqe idée de la loi ; passons à son application :

Toute matière à jugement s'élaborait d'abord dans 1^ tçrytons ou jeux partis; deux troubadours se pré- SOnUÛent à la ^arre : l'un proposait une thèse et la soutenait avec amples citations d'Ovide et de la Bible ; Tf^uirçi Ifi combattait en invoquant les mêmes autorités profaQe^ ^t sacrées. Après de longues joutes d'esprit et dq s^ntipaentalHé, les dames, réunies en cour d'armour, décernaient le prix au rhéteur le plus habile ; leur jugement faisait entrer le précepte dans la jurisprudence (1).

Nous ne reproduirons pas les subtilités, les paradoxes qui se débitaient à l'appui des diverses opinions ; nous nous bornerons à poser quelques thèses : elles feront comprendre les tours de force dont les orateurs devaient hérisser leur éloquence pour se tenir à la hauteur du sujet :

(1) Étrange ressemblance des choses les plus disparates! Notre Cour de cassation, en donnant force de loi à ces arrêts, ne fait que reproduire les principes des Parlements d'amour.

u Quel est Thomme le plus malheureux, le mari qui connaît Tinfidélité de sa femme, ou Tamant qui n'ignore pas celle de sa maîtresse ? »

« Celui qui court la nuit au rendez-vous qu'il a reçu, préférerait- il en voir sortir un autre amant lorsqu'il s'y présente ou le voir entrer lorsqu'il en sort ? »

« L'amant indiscret qui publie les faveurs obtenues, est-il plus ou moins coupable que celui qui se vante de celles qu'il n'a jamais reçues ? »

« Grégoire aime une femme qu'il n'a pu conduire à merci ; doit-il l'abandonner pour courir à celle qui lui offre son amour, ou persister héroïquement k servir celle qui lui refuse le sien? »

« Quel est l'homme qui peut assurer à sa dame le plus de discrétion et d'assiduité, deux conditions essentielles au bonheur, le chevalier ou le clerc (1) ? »

c( Deux poursuivants d'un grand mérite, demande Raimbaud, aiment deux dames également belles; l'un est au comble du bonheur, l'autre aspire à y arriver : quel est celui qui doit se montrer le plus passionné et le plus généreux? »

« Pons de Monlaur discute avec Esperdut la question de savoir s'il vaut mieux aimer une jeune personne courtoise, mais sans expérience, ou une belle dame d'une éducation achevée? »>

(1) Ajoutons à la gloire de la bourgeoisie que cette proposition, discutée en Cour d'amour par deux demoiselles, fut résolue à l'avantage du clerc, attendu qne son caractère, moins aventureux que celui du chevalier, Téloignait très-rarement de sa dame, et que riiumilité de sa position rengageait à rester plus discret sur la question des bonnes fortunes. (Legrand, t. I, p. 25Zi. Millot.)

u Est-il préférable devoir la maltresse qu'on aiaie mourir ou épouser un autre amant? » demande un troubadour plus sentimental.

Question plus délicate encore :

« Quels sont les organes qui induisent le plus à l'amour : les yeux ou le cœur (1) ? »

Certaines propositions étaient de nature à jeter les magistrats dans la perplexité

« Vaut-il mieux être aimé d'une dame, en recevoir la preuve la plus désirée, et mourir après, ou l'aimer de longues années sans obtenir de récompense ? )>

Comme la vie était mise en jeu, le jugement sur cette question ne dut pas être prononcé à la première audience.

« Deux hommes sont mariés : l'un a une femme aimable et belle; l'autre a une femme disgracieuse et bête; si tous les deux sont jaloux, quel sera le plus insensé 7 »

« Auquel des deux soupirants l'amour platonif|ue est-il le plus onéreux, à l'homme ou à la femme? »

« Quel est le plus malheureux des deux amants de la même femme : le premier en date qui se voitrem-

(i) Les dames-juges des Cours de Signe et de Pierrefeu examinèrent attentivement la question pendant plusieurs séances, et rendirent finalement une Feutencc qui ne nous est pas parvenue. Ces juges étaient Stéphane de Baux; Adalasie, vicomtesse d'Avignon ; Alalète d'Ougle; Hermyseiide do Posquiôres; Bertrnno d'Urgon ; Mabilc d'Yôres; la comtesse do Die ; Uostangue de Pierrefeu ; Bertrane de Signe, et Jausserando de Clostral. Elles examinèrent la question pendant plusieurs séances, et rendirent une sentence qui ne nous est pas connue. (Nostradamus.)

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