‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 18 sur 46 · II · texte numérisé non relu

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placé par un autre, au mépris des lois de la constance, ou le tard-venu^ qui se trouve poursuivi par la pensée de n'avoir que les faveurs délaissées par un autre? »

Telle était la nature des questions qui, après avoir été discutées, puis soumises au vote du Parlement, recevaient force de loi et allaient grossir les articles du Code ^ amour.

Mais quelle est la charte qui n'a pas à subir de violation !. .. Les dames- et les chevaliers les plus dévoués à la galanterie se laissaient bien souvent aveugler par des passions contraires aux devoirs de courtoisie : ils commettaient une foule de délits ou de crimes qui, poursuivis d'office par le baillifdejoic ou parla partie civile, venaient se dérouler devant la cour d'amour. Jamais les caprices d'une aristocratie oisive ne fui-ent érigés en devoirs sociaux, en corps de doctrine aussi respectés. La Cour était présidée par un Prince d'àmour, charge annuelle que les plus hauts personnages se disputaient ; elle fut remplie successivement par Richard P', par Alphonse d'Aragon , le dauphin d'Auvergne et le comte de Provence (Moréri).

Il y avait même double juridiction : tribunal de premier degré et cour d'appel (1).

(1) Les deux troubadours italiens, Simon Dorla et Laofranc Sigaila débattirent cette thèse : Tim prétendit que Tarnant qui donnait libéralement était plus digne d'être aimé que celui qui ne donnait qu'à regret, pour mériter seulement le titre de libéral ; l'autre soutint le principe contraire. Le procès fut jugé d'abord par les dames des Cours de Signe et de.Pierrefeu et porté en dernier ressort à la cour souveraine des dames de Romanin..^... Siégeaient dans cette affaire : Planète de Gantelmes, dame de Romanin; la marquise de Malespiua; la Marquise de Saluées; Clarette de Baux; Laurette de Saint-

Ajoutons» à l£i, gloire de cette magistrature vigilante, qu'il n'était pas de peccadille, d'infraction légère, de simple négligence, qui ne rencontrât prompte répression.

Toutefois, la pénalité était ordinairement assez douce pour que le condamné n'eût pas envie de se révolter contre son application ; on peut en juger d'après ces exemples :

0 Par-devant le baillif de joie s'était assis un procès

a entre un jeune amoureux et sa dame. Et disait, le dit

«amoureux, qu'ainsi qu'il avait pris congé de son

«amie, pour s'en aller en sa maison, elle l'avait rap-

« pelé et huche pour parler à lui ; et dès qu'il avait été

«auprès d'elle, faisant semblant de .vouloir parler de

« secret, l'avait baisé si âprement au point de le faire

'•saigner dij nez; puis, après, l'avait frappé très-du-

« rement de la patte de son chaperon, où étaient ai-

« guilles et épingles, d'une desquelles il avait eu la

«joue tout égratignée. Or, le mal étant venu empirant

« depuis trois mois, le dit demandeur concluait à ce

a que la dame fût condauinée à le panser durant sa

i( maladie. Le dit baillif lit droit à la demande, et

a condamna la dite dame à mouiller de sa salive la

«plaie de son ami, pour faire en aller le venin (1). »

Ce ne sont pas toujours les amis qui se plaignent; les dames ont des réclamations à produire aussi : une d'elles cita son admirateur en cour d'amour pour lui

Laurent ; Cécile Rascasse de Carombis; Hugonnn de Sabran ; Hélène de Montpahou; Isabelle des Borrlllons; Arsyne des Ursières ; Alaèlre de Meolhon et Ëlys de Meyrajrues.

(Nostradamus.) (1) Martial d'Auvergne, procureur à la Cour do Paris : Arresta amorum.

avoir dérobé un baiser sans autorisation : la cour le condamna à le rendre eu double.

Un cordon donné par une amie à son amoureux avait été perdu, puis retrouvé dans les înains d'une autre amie : la cour ordonna qu'il fût mis en séquestre.

Un poursuivant demandait rescision d'un contrat qui l'obligeait à faire à sa mie plusieurs dons, honneurs et services, le tout pour un seul baiser, ce qui constituait, disait-il, une créance usuraire.

Quelquefois le prononcé des jugements présentait des dilTicultés ; il fallait avoir recours fi des arbitres.

Une femme avait intenté un procès à son noari pour ravoir obligée à porter une robe et un chaperon peu conformes à la mode nouvelle. L'affaire ayant été plaidée, la cour ordonna « que les robes, chaperons et habits de la plaignante seraient expertisés par deux couturiers et deux pelletiers^ et ramenés à des formes convenables, sur l'avis de deux parentes du mari et de deux parentes de la dame, qui ne seraient ?u trop mondaines ni trop bigotes.

Le délit pouvait même avoir le caractère du crime, comme nous le voyons dans le cas suivant :

« Les hoirs d'un amant demandeur et. le procureur d'amour joint avec eux, en cas d'excès, demandaient justice d'une jeune dame, prétendant qu'elle avait causé la mort du dit amant en le faisant bouter dans un gelinier (poulailler), afin qu'il ne fût aperçu du mari (1). »

Les troubadours trouvent encore le moyen d'aggraver cette maladie de la déraison, en confondant si

(l) Martial d'Auvergne, Causes^ l, 2, 3, /i et 31.

)ieu la dévotion et Tamour, que le paradis chrétien lemble avoir remplacé l'ancien Olympe.

Des saints ont succédé à des divinités peu sévères. Saint Julien, entre autres, est devenu le patron ivoué des libertins. Les troubadours empruntent aux Saintes-Écritures et à la liturgie leurs comparaisons les plus erotiques : <c Lorsqu'elle m'embrassa la bouche et les yeux, il me sembla que j'éprouvais la joie du

paradis (1)1 » s'écrie l'un; s'il obtient ce qu'il

désire, il reconnaîtra qu'un jour passé dans les bras de sa dame en vaut mille employés loin d'elle, comme k dit k Psalmiste.

(( Si j'arrive aux fins d'amour, assure un autre, je croirai posséder tout ce que l'univers renferme de plaisir et de joie, et qu'il n'en reste plus pour les élus la paradis. »

Un troisième, plus dévot encore, entend six messes [)ar jour, priant Dieu qu'il lui permette d'obtenir les Donnes grâces de sa dame (2). Folquet de Lunel fait m usage étrange de sa dévotion à la Vierge : pour lui,

reine du ciel est une dame au-dessus de tout éloge; Il admire et décrit ses charmes avec les couleurs que ïautres troubadours employaient à glorifier ceux de leur maîtresse. Afin de la rendre plus semblable à une imante, il l'appelle sa gerson^ comme les autres surnommaient la leur le Bel- Cavalier^ la Louve ou Belmer. . . .

(1) E mi baisa la boqu^els liuels ambos Don mi sembla la joy de paradis.

(2) Sis messas nang en pcrfori, En art lum de ser, e doli, Ghe Dieus me don bon a fer t.

Au commencement du treizième siècle, Ermengaud de Béziers entreprend d'élever l'amour sur le trône de la science universelle, et ne parvient qu'à lui dresser une tour de Babel extravagante. Son Bréviaire (ï(h mour Ç8t un compendium de toutes les connaissances physiques, historiques, théologiques, dans lequel il analyse /'amot^r filial, famowr paternel, t amour ààm^ qui n'a pas de commencement et ne saurait avoir de terme ; il arrive enfin à F amour des femmes^ selon les traités contenus dans les chansons des anciens troubadours (1).

Cet étrange système donne une nouvelle idée de la puissance absorbante que les Provençaux attribuaient à Y amour. A une époque où la théologie avait tout accaparé dans les races franco-germaniques , où elle imposait ses formules à toutes les branches de l'ai't, de la littérature, de la politique, n'est-il pas curiçux de voir V amour remplir le même rôle dans les rac^ méridionales et devenir le stimulant de la valeur et de la courtoisie, de la poésie et du patriotisme?.. « Cette op« position de caractère, cette lutte de mœurs et d'idées

(I) Sapchon H flzets aymador

Que doas manieras son damor; L'una non ac comensamen, Mi ja non ausa fenimen....

Il partit de là pour faire un traité complet de morale et de théologie sur la divine essence ; les douze signes du ciel, la nature de chacun; sur les vents et leur origine; les pluies de pierres, les vertus des herbes, des arbres et des plantes; sur les œuvres de miséricorde; nourrir les /< pauvres; donner l'hospitalité; vôtir les pauvres; visiter le malades, les prisonniers, ensevelir les morts, etc., et&

Suit le livre de Sénèque, en vers, et la vie de sainte Euiine

devait avoir des résultats bien autrement graves qiie des modifications de goût littéraire; elles préparaient les dissidences religieuses que nous avons rappelées à Toccasion des Aquitains.

Il était naturel que les troubadours, habitués à cette façon cavalière de mêler à la galanterie la science et la dévotion et de confondre les habitants du ciel avec Ceux de la terre, ne se fissent nul scrupule de déchaîner leurs satires contre les prêtres.

« Ah I faux clergé I disait Bertrand Garbonel, traître, menteur, parjure, voleur, débauché, mécréant; tu commets journellement de si grands désordres, que le monde est dans le trouble et la confusion. Saint Pierre li*eut jamais rentes, châteaux, ni domaines ; jamais il ne proûonça d'excommunication ou d* interdit; que vous lui ressemblez peu, vous qui prodiguez Fanathème sans raison légitime ! »

baymond de Gastelnau lance une satire très-vive tObt)^ les moines ; il plaint saint Pierre et saint Paul de s^ètre donné tant de mal pour conquérir un paradiis que les moines blancs et noirs obtiennent en violant la chasteté tout autant que l'abstinence.

« Une vile populace, armée de surplis, et qui jamais he fil un pas en avant pour combattre, s'écrie Guilhem Raynols d'Apt, enlève aux nobles leurs tours et leurs palais ; elle se rend si formidable, qu'elle di*esse une justice nouvelle contre leur justice La méchanceté se lève de toute la hauteur d'où le mérite et l'honneur sont précipités. Ces hommes de rien parviennent à renverser tous les personnages considérables; le bouc attaque hardiment le loup ; la perdrix donne la chasse à l'autour, et l'agneau surveille le berger. »

Ces violentes accusations sortent complètement du

cercle sentimenlal et gracieux, harmonieux et un peu mignard de la poésie provençale : elles nous ramonent au lyrisme mâle et lier de Bertrand de Boni et de Pierre Cardinal. Mais pourquoi nous étonner de cette transformation? Nous sommes au treizième siècle : les poëtes chantent au milieu des flammes et du carnage de la guerre des Albigeois.

En règle générale, néanmoins, le sirvente provençal ne s'élève pas à ces hauteurs politiques ; il modère son élan pour ridiculiser les vices, bafouer les simples ridicules. Alors il cotoye la bouffonnerie et esquisse des tableaux qui ne dépareraient ni Don Quichotte ni le Lutrin.

Le moine de Montaudon nous fait une peinture fort plaisante du maquillage des dames. Et Raimbaud de Vaqueiras raconte un tournoi en des termes qui ne sont pas un dithyrambe en faveur de la chevalerie: « Le seigneur de Baux renverse le comte R.... et rend vingt chevaux boiteux sans se faire de mal.... Dragonet monte un petit cheval si vigoureux, qu'il le renverse

sur le sable et prend la fuite Pons de Monlaur

débarrasse le cheval du comte de Beaucaire de son cavalier.... Barrai tombe de destrier, la tête en bas comme un noyé, et rattrape sa monture par Toreille.... Le palefroi de certain écuyer est si maigre, qu'on lui voit la grosse veine du cou, et le seigneur de Mevaillon monte un coursier arabe pas plus gros qu'une caille. »

TRqUBADOCRS ITALIENS ET CATALANS

La Provence, avons-nous dit, n'était pas le véritable berceau de la poésie romane : cette gloire doit être revendiquée en faveur de l'Aquitaine; mais elle fut le jthéâtre brillant où les troubadours allaient chanter leurs œuvres et donner à' leur talent tout l'éclat qu'il pouvait obtenir. Ces avantages précieux, la Provence les dut à la richesse et à la courtoisie de son aristocratie tout italienne , à son amour du luxe et des fêtes, à la beauté d'un climat qui favorisait les joutes et les cérémonies extérieures, aux nombreux loisirs* d'une population qui dépassait en prospérité et en indépendance celle des autres contrées de l'Europe. La langue d'O, si renommée du dixième au douzième dëcle, ne pouvait pas circonscrire son action dans le midi de la Gaule ; elle devait nécessairement l'étcn- Ire sur le nord-est de l'Espagne et sur le nord de 'ItaUe.

Nous avons suflSsamment prouvé que la même langue rauloise, base du roman, régnait, depuis les temps les )lus reculés, dans le bassin du Pô, une partie des Upes, le bassin de l'Ebre et la province de Barcelonne. 4ous trouvons des témoignages de ce fait, en ce qui concerne l'Espagne, dans l'existence de la langue caalane, qui n'est qu'un dialecte provençal ou limosin. ^ous en trouvons d'autres, en ce qui regarde l'Italie, lans le patois roman du canton des Grisous, pays

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