‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 24 sur 46 · PREMIERS CHANTS CARLOVINGIERS — LA CHANSON DE ROLAND · texte numérisé non relu

PREMIERS CHANTS CARLOVINGIERS — LA CHANSON DE ROLAND

Les Chansons de Gestes^ composées du neuvième au treizième siècle, renfefmenti comme les romans de la Table Ronde^ deux parties bien distinctes : Tune comprend les chants primitifs, écrits d'inspiration, pleins d'énergie, parfois de beautés de premier ordre; l'autre des additions et des commentaires plus récents, prétentieux et délayés , dans lesquels les raflSnements d'une civilisation qui progresse se montrent sous mille recherches de convention.

Les chants de la première période se distinguent aussi par leur concision et leur brièveté ; la Chanson de Roland a quatre mille vers ; Berthe aux grands pieds j moins ; le Charroi de Ntmes, première branche de Guillatime au court nez, deux mille. Ces poëmes étaient toujours en musique, comme la plupart des poésies romanes; aussi les trouvères nou» montrent-ils les guerriers, jaloux de leur gloire, très-préoccupés de la manière dont ils seront chantés après leur mort; ils s'exhortent à bien faire, afm de ne pas devenir l'occasion d^une chanson malveillante (1).

(1) Maie cansun de nus ne seit chantée» Ou bien :

Maie cansun n'en deît estre chantée.

Mais ces œuvres primitives furent tellement corrompues, délayées, à partir du douziètne siècle, par des rimears sans conviction, par des lettrés prétentieux, qu'il ne nous reste peut-être qu'un seul poëme dont on ait respecté la forme première. Il est de nature, il est vrai, à nous faire comprendre la valeur des compositions de cette époque, car ce poëme est la Chanson de Roland.

Avant d'appliquer notre examen aux Chansons de Gestes^ jetons un regard sur la langue diOui employée par les trouvères qui les mirent au jour; nous le devons d'autant mieux, que plusieurs d'entre eux ap-* partenaient à la race normande, récemment installée dans la basse vallée de la Seine, au milieu des Francs et des Gaulois. Ce peuple nouveau adoptait si bien les lois, les mœurs, la langue des premiers occupants, qu'on ne peut le distinguer qu'à de très-légères diffé-* renées : cette circonstance contribuera peut-être à nous faire découvrir la véritable origine de la langue A' Oui.

Les Normands, qui avaient si cruellement ravagé la France sous les Carlovingiens, s'étaient montrés tout aussi destructeurs que les Saxons envahisseurs de l'Angleterre, Malgré la haine qu'ils avaient soulevée contre eux, ils réussirent toutefois à s'établir définitivement dans la Normandie, sous le duc RoU ou Roi- Ion (911) j qui se reconnut vassal de Charles le Simple» Cet événement, qui transformait ces pirates sans patrie en possesseurs de fiefs et en propriétaires réguliers, exerça une profonde influence sur leur caractère et leurs habitudes.

Toute bande d'aventuriers est nécessairement peu nombreuse, comparée à la population indigène. Les

Normands, qui n'avaient amené de la Scandinavie, ni femmes, ni enfants, ni troupeaux, mais seulement leurs barques et leurs épées, durent, en s'établissant à demeure fixe parmi les Gallo-Francs, substituer la dissimulation à leur violence naturelle et prendre envers les vaincus les ménagements dictés par une prudente politique. Le pays était riche, bien peuplé, et ils n'étaient pas trois Normands contre cent indigènes. Pousser ces derniers au désespoir par la confiscation et le massacre eût été s'exposer à la révolte, à l'extermination peut-être. Les Normands surent parfaitement le comprendre : au lieu de contraindre les Gallo-Francs à adopter la religion d'Odin à laquelle ils ne tenaient guère eux-mêmes, ils consentirent à recevoir le baptême pour faire la cour au Roi de France et au clergé ; au lieu de détruire les villas et les châteaux, ils épousèrent les filles de leurs propriétaires (1). Chose plus remarquable, au lieu d'obliger les vaincus à parler Scandinave, ils apprirent à parler leur langue...

C'est donc ici l'occasion d'examiner quelle devait être cette langue indigène dont ils furent si prompts à faire usage.

L'ancienne langue gallo-belge^ avons -nous dit au commencement de cet ouvrage, ne dut pas « disparaître sous l'invasion latine. » Car la civilisation romaine n'avait pénétré que très-imparfaitement entre la Seine et le Rhin. Fut-elle plus maltraitée par les Barbares du Nord du quatrième au sixième siècle?

(i) Rollon en donna doublement Texemple: dans une première expédition il avait épousé la fille du comte de Bayeux; plus tard, il prit pour femme Ghisèle, fille de Charles le Simpie (911).

Cette langue à' Oui qui, dès le neuvième, se partageait le sd français avec la langue d' O, était-elle la langae des Germains, la langue des Francs à moitié Scandinaves, ou la langue de Normands tout à fait Scandinaves? Non; la langue d*Oui qui devenait le français n'était pas la langue germanique : car le germain était ralîemand moderne, et peu de langues sont aussi diamétralement différentes que celle de Berlin et celle de Paris : non , elle n'était pas le dialecte franc, car le franc était le tudesque et nous avons vu Charlemagne échouer complétem^at dans ses efforts pour le répandre entre la Seine et le Rhin ; elle était tout aussi peu un idiome Scandinave, car le Scandinave devint l'anglo-saxon : et Rollon qui le parlait ne put se faire comprendre des Francs lorsqu'il prononça les mots by godd devant Charles le Simple (1).

Qu'était donc cette fameuse langue d!Oui appelée à de si belles destinées 7 Elle était la langue rustique ou vulgaire dont le nom est fréquemment cité dans les chroniques et dans la vie des saints; elle était l'andenne langue gallo-belge contemporaine de Jules César ; elle se conserva particulièrement dans le pays wallon, comme l'ancien celte se conservait dans l'Aquitaine et la Gascogne, comme l'armoricain, autre langue gauloise, se maintenait dans la Bretagne.

Or rien de plus nettement établi que la persistance de cette langue gallo-belge k former, à toutes les épo-

(i) Le chef normand refusa de baiser le pied de Charles le Simple, en s*écriant nese by godd (qoq, de par Dieu). Ces mots étonnèrent à tel point les Français qu'ils surnommèrent les Normands les Bigoths.

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