‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 25 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

ques, le langage du peuple subjugué. De même que le. savants d'Italie ont prouvé que les rudiments de l'ita* lien moderne existaient, à l'état de patois populure, à côté du latin de Cicéron : de même il est facile de prouver que les rudiments du français moderne existaient , au même titre , à côté du laûn de saiot Hilaire de Poitiers, d'Alcuin, et d'Hincmar.

M. Genin (1) trouve des vestiges de ce françiûs pri« mitif dans les noms de lieu cités par des chartien du septième et du huitième siècles; il rappelle notamment des mots bien et dûment français : Allier, Cmrt^ Mollet^ Vandres^ Granvillart^ Rosières ^ Moseàmii Bain^ Vaux^ Belmont, Bestiaux, Romans^ CabmnU

Cette langue vulgaire était si répandue sous Gbarie» magne, que les lettrés, les évoques, traduisaient en latin les volumes et les chartes écxït^ en cet idiome. Dans la Chanson de Roland^ nous voyons que :

Turpin a pris pane, anque et parchemia Si fait la charte de Romanz en latin;

absolument comme, de nos jours, les notaires dn midi de la France traduisent les conventions des paysans du patois en français et laissent à peu près intacts les noms propres des parties et ceux des localités qu'ils habitent, se bornant à les habillerais française. On n'ignore pas que les prédicateurs prêchaient en français rustique dans le Nord» comme nous les avons vus prêcher en roman vulgaire dans le Midi. Le pape Grégoire V s'exprimait en trois langues, dit son épitaphe, dont l'une était usus frandca mUgan*

(1) Préface de la Chaiison de Roland,

BroDOD, élu en 906» enseignait le peuple eu allemand, en français et en latin.

IL ViUemain, dans son Cours de Littérature au moyen ûge^ parle d'un assassinat qu'une chronique de Mortagne, du huitième siècle, dit s'appeler vulgairement tnurt: il ajoute que les Normands remontaient la Seine jusqu'à Paris sur des navires nommés bargas^ dans la langue du pays* Quelques autres noms propres des hnitiôme, neuvième et dixième siècles lui paraissent appartenir au même idiome, notamment Cellas^ Ferrerias^ Vakresêon. (t« 1*% p. 203.)

ffincmar, évêque de Reims, parle de dispositions militaires^ésignéest^u/^an^^mon^ sous le nom de scaras.

M« Ampère, enfin, nous donne des échantillons concluants et nombreux de ce vieux langage indigène ; il nous le montre s'insinuant dans les écrits de la basse latinité, parfois même imposant aux mots latins euxmèmea de telles modifications qu'il les transforme en barbarismes inacceptables (1).

Adalard, parent de Gbariemagne et abbé de Gorbie,

(i) Dans Solpioe Sévère, le mot latin tripodas devient (ripetia% saint Hllalre emploie les mots despoliare, dépouiller; se reservare, se réserver. Des diplômes, des Gapitul aires, renferment les mots campania, campagne; escamhium, échange; franchUia, franchise; bacco, jambon; le Concile de Tours emploie le met gamitus, garni (935) ; à la môme époque on écrit jDor/are, porter ; pensernus^ pensons; au neuvième siècle tnusarduê, musard); repauset,' q\x*i\ repose; se presentare,Be pvésenter...

Dans le poème d*Abbon, moine de Saint-Germain, on trouve des mots de langue vulgaire destinés à expliquer dans la glose les expressions littéraires du texte. Un titre de 960 renferme les mots ilam, pour damnum; dreit, ùroii; journal, mesure de terre; val, vallée.

excellait à prêcher en langue vulgaire, et se conformât ainsi aux recommandations des conciles de Reims, (813) , de Tours et de Mayence (8i7). La langue rustique passa naturellement de la chaire dans les assemblées ecclésiastiques, notamment dans le Concile de Mousson ; à plus forte raison dans les réunions laïques ou féodales. Preuve plus concluante encore I En 996, Hainon, évèque de Verdun, s'exprimait en langue gauloise, lingua gallica,ei les membres du Concile d' Arras, en 1025, durent faire traduire en français vulgaire la profession de foi exigée de certains hérétiques, par la raison que les accusés n'entendaient pas le latin (1).

La découverte récente d'un cantique du neuvième siècle en l'honneur de sainte Eulalie, vient ajouter au serment de 8i3 un pt*écieux échantillon du français de cette époque, tel qu'on le bayait dans les provinces wallonnes (2).

Ce n'était donc plus le peuple seul qm n'entendait pas le latin ; les rois eux-mêmes l'avaient désappris. Hugues- Capet ayant une entrevue secrète à Rome avec l'Empereur, en 981, dut employer l'intermédiaire d'un éyêque pour se faire traduire en gaulois ce que la conversation de l'Empereur renfermait de plus important.

Il est incontestable enfin que les Chansons composées au neuvième siècle contre le neveu de l'évêque de Tours,

(1) Audita per interprètent vulgarem excommunicationis sententia,

(2) Voldrent la faire diaule servir;

Elle non escoltet les mais conseilliers. Ne por or, ned argent, ne paramens Qu'elle perdesse sa virginitet La domnizelle celle cose non entendit

ainsi que les cantiques populaires, urbanas cantilenas^

rimes par le chanoine de Rouen, Therbaud de Vernon, sur les landes de saint Wulframm, et de saint Wandrille, étaient en langue vulgaire.

Les Francs et les Normands s'établirent successivement dans la zone du Gallo-Belge ou Wallon; les premiers ayant perdu toute leur supériorité politique après la bataille de Fontanetum, un grand nombre même ayant repassé le Rhin avec Louis le Germanique, le peu qui resta de ce côté dut nécessairement apprendre la langue indigène, ou gallo-belge, qui se généralisa et remplaça toutes les autres. Quelques mots germains pénétrèrent sans doute dans le wallon primitif; mais le corps même de cette langue demeura intact, s'imposa à tous les conquérants; les Francs et les Normands se trouvèrent n'avoir, à partir du dixième siècle, qu'une même langue; par la raison qu'ils avaient accepté celle des vaincus.

Ce ne fut pas dans l'ancienne Belgique seulement que le wallon établit son domaine, il se répandit rapidément dans la majeure partie des cours royales et seigneuriales de l'Europe. Aussi le roi Robert, voulant envoyer un ambassadeur à divers princes, choisit un moine de Saint-Michel, parce qu'il connaissait à fond la langue française : quin francigenamque loquelam. Ce fait n'est-il pas une dernière preuve de l'existence d'une langue générale, ayant régné, comme nous l'avons déjà dit, du Rhin à TEbre, en passant par dessus les Pyrénées, et de la Manche à l'Arno, en franchissant les Alpes ; langue séparée eu deux dialectes, le gallo-belge qui devint le wallon, et le gallocelte^ qui forma le roman méridional? La vaste unité linguistique présentée par la race gauloise à l'époque

lU 16.

de la fondation de Rome, avait été considérablement ti*oublée par Tinvasion des Romains d'abord, par celle des peuples germaniques ensuite ; mais le torrent perdant de sa violence, le génie gaulois se réveillait» et sa vieille langue retrouvait le caractère d'universalité qu'elle avait un moment perdu.

Ne soyons donc pas étonnés si le gallo-belge^ devenu le français-ivallon du dixième Siècle, n'offrait pas des différences tellement tranchées avec les dialectes du Midi, que les Provençaux, les Catalans et les Lombards ne pussent facilement se metti'e en mesure de le comprendre et de converser avec l'ambassadeur du roi Robert. Les Bourguignons avaient désappris le germain, tout comme les Francs et les Normands, pour adopter la langue indigène ; les Normands ne s'étaient pas bornés à l'apprendre, ils l'avaient répandue dans le sud de l'Italie et ils se disposaient à la transporter en Angleterre.

La persistance de l'ancienne langue gauloise à se maintenir dans le bas peuple, soit dans le Midii soit dans le Nord, durant les premiers siècles de la monar^chie, est donc un fait incontestable : les guerriers mérovingiens et carlovingiens parlaient allemand et tudesque ; le clergé et les savants parlaient latin ; mais le peuple parlait gaulois.

Ce qui n'est pas moins bien établi, c'est rennobliS'» sèment de cette langue, son élévation au rang de langue littéraire et poétique, sous les derniers Carlo* vingiens et les premiers Capétiens, àlora que le latin restait la langue exclusive des lettrés. Cette renaissance s'accusa de la manière la plus éclatante dans un des plus grands mouvements poétiques de l'Europe: la création des Chansons carlovingiennes.

Led Càanàons de C^^/ef, avons-nous dit, renfermaient deux parties distinctes: les chants primitifs, écrits d'inspiration, sous l'impression immédiate des grands événements du règne de Chariemagne ; les développements postérieurs introduits par de simples rimeurs, dissertant sur des hommes qu'ils n'avaient point vus, racontant des événements que la tradition seule leur avait fait connaître.

Les premiers chants célébraient la guerre et toutes ses fougties avec une exaltation qui rappelle celle des chants Scandinaves ; quant à l'amour, au contraire, mobile de toutes les poésies romanes, ils en constataient à peine l'existence, avec une froideur qui le réduisait au rôle d'acte brutal, de simple mouvement instinctif. Voilà, dès le début, la différence qui sépare les trouvères des troubadours nettement établie : voilà les champs des deux poésies parfaitement limités. Les pOëtes du Nord développent les grandes passions nationales et non point les fantaisies et les petits sentiments inditidueis ; ils lancent des imprécations sauvages et non pas de fines satires; ils écrivent, enfin, dans une langue rude et mal ébauchée et non point dans la langud souple, perfectionnée, harmonieuse des troubadours; mais quelle inspiration sincère, quelle puissance de pensée, quelle profondeur de conviction dans les élans de ces âmes bouillantes.

Le premier fragment qui nous révèle les qualités les chants cariovingiens, c'est le dialogue d'Ogier et le Didier, reproduit par le moine de Saint-Gall.

Ayant appris la venue du redoutable Charles, le léros carlovingien et le roi lombard « montent sur une our très-êlevée d'où l'on peut distinguer l'arrivée de 'Empereur au loin et au large. En apercevant les

bagages, plus considérables que ceux dune expédition de Darius ou de Jules César ^ Didier dit àOgier: « Charles est-il dans cette armée si nombreuse ? — Ce n'est pas encore lui, répond ce dernier. .. Voyant ensuite l'armée composée du rassemblement des habitants de Tempire tout entier, Didier croit positivement que Charles ^ exulte au milieu de cette multitude.... Pas encore, répond Ogier, pas encore.... Didier commence à se troubler. Que ferons-nous, dit-il, s'il en vient un plus grand nombre ? — Tu verras de quelle manière il se présente. ... Pour ce que nous deviendrons, je l'ignore. ... Et voilà que, pendant qu'ils discouraient, leur apparut l'école qui ne oonnatt pas de vacances; à sa vue Didier frappé de stupeur s'écria: Voilà Charlemagne.... — Pas encore, répond Ogier. Après s'avancent les évêques, les ^bés, les chapelains, les clercs et ceux qui les accompagnent. — Descendons, s'écrie Didier, effrayé de la clarté du jour et désirant la mort; descendons et cachons-nous sous terre, devant la face de ce terrible ennemi. Itlais Ogier épouvanté lui-même, car il connaissait le cortège de l'incomparable Charles, ayant eu la coutume de le voir dans des jours meilleurs, répond au Roi : Quand tu verras les champs se hérisser d'une moisson de fer, le Pô et le Tesin inonder ces murailles de noires vagues de fer, alors tu pourras t'attendre à voir paraître Charles.... II n'avait pas encore fini de parler, qu'à l'ouest et au nord s'éleva une sombre nuée qui changea la clarté du jour en ténèbres; l'Empereur s' approchant davantage, le jour devint plus noir que la nuit ; alors parut Charlemagne lui-même, tout de fer: casque de fer, bracelets de fer, cuirasse de fer sur la poitrine et les épaules, lance de fer à la main

gauche, bouclier de fer, cheval bardé de fer; son visage jetait l'éclat du fer. Ceux qui le précédaient et ceux qui l'entouraient, cherchant à imiter autant que possible ce terrible appareil, le fer remplissait les champs et les places ; les rayons du soleil étaient réfléchis par des pointes de fer... O fer ! fer ! hélas ! tel fut le cri confus du peuple et le fer donna le tremblement aux remparts de la forteresse.

« Ces choses que moi, bègue et édenté, poursuit le poète, j'ai essayé de développer dans un trop long discours, Ogier, la sentinelle véridique, les ayant saisies d'un coup d'oeil rapide, dit à Didier : Voilà celui duquel tu t'es si impatiemment informé ; et ce disant, il tomba presque sans vie. »

Ce débris évident d'une ode carlovingienne, mise en prose par le moine de Saint-Gall, donne, croyonsnous, la note exacte des premières Chansons de Gestes; nulle part l'idée de la grandeur de Cbarlemagne, du prestige qu'il exerce, de la terreur qu'il répand, n'éclate avec une telle puissance. C'est incontestablement la meilleure introduction que l'on puisse placer en tête de la Chanson de Roland^ cette magnifique oraison funèbre des pairs de Cbarlemagne (1) :

Ce poëme remarquable est la perle du cycle carlovingien au point de vue du sujet , de la composition et de l'élévation des sentiments. Le trouvère The-

(1) Remarquons aussi la singulière ressemblance que le dialogue d'Ogier et de Didier offre avec celui de Tenfant et du vieillard, du chant basque é*Altabiçar : dans les deux compositions, c'est la même énumération ascendante destinée à exprimer la formidable puissance de Tarmée qui approche, en faisant ressortir la grandeur du danger^

roulde, dominé par la double inspiration de la douleur et du patriotisme, en avait habilement combiné, mesuré toutes les parties. L'action roule sur quatre personnages principaux ; Roland, Olivier, Turpin et Cbarlemagne. Pour mieux faire ressorUr ces beaux types, le poSte chrétien et chevaleresque a placé dans le camp ennemi le traltio Ganelon (1) , le Sarrasin MarsiUe, et le farouche Baligand (2).

Les événements principaux, nettement caractérisés, se détachent de la narration comme les scènes dans une œuvre dramatique. Ils se dressent aux yeux comme les jalons autour desquels les détails viennent se grouper avec une gradation d'intérêt d'une véritable éloquence. Nous cjierons les causes de la brouillerie de Roland et de son beau-père Ganelon ; le récit de la bataille, dans lequel le trouvère déploie toutes les ressources de son génie ; le retour tardif de Charlemagne« averti par le son du cor ; la vengeance de l'Empereur qui défait les Sarrasins et tue Baligand ; le jugement de Ganelon au champ de mai et sa condamnation à être écartelé et pendu ; eniin l'apparition de l'ange qui ordonne à TËinpereur un pèlerinage expiatoire dans la Terre-Sainte.

L'analyse des principaux épisodes nous permettra de reconnaître à quelle hauteur s'élevaient, au dixième siècle, l'amour de la France, la foi chrétienne, le dé-

(1) D'après Gcnio, Ganelon serait un nom supposé. £1 viendrait de l'évêque de Sens, Ganelon, qui trahit Charlemagne, et dont on appliqua le surnom à tous les traîtres. l\ est positif, en effet, que ce nom n'a rien de gascon, rien de basque... on n'ignore pas que le véritable chef des Basques, à ^oncevaux, était le duc Loup.

(2) Le nom de Baligand, Beligand, est resté dans le patois gascon comme synonyme de vagabond, voleur, brigand.

vouement à TEmpereur. L'éclat de ces grands sentiments illumine chaque épisode et le remplit de poésie ; pas un mot de galanterie ou de satire, pas un horsd'œuvre de simple ornementation, pas une description gradense ou piquante : tout est grave et profondément senti.

La bataille n'est pas commencée, l'arriëre-garde entre à peine dans la gorge fatale, que le trouvère, jetant les yeux sur elle, s'abandonne à des pressentiments tristes et du plus grand effet : m Les Français, dit-il, ne reverront plus leurs pères, ni leurs familles, ni Gbarlemagne qui les attend à l'extrémité du vallon. » Une vague tristesse gagne le cœur de Charlemagne lui-même, au milieu de son retour triomphant. Arrivé au sommet des Pyrénées, quand il aperçoit le versant gaulois au bout duquel s'étend sa belle France, il sent les pleurs venir à ses yeux ; ses chevaliei-s cèdent à la même impression en songeant aux jeunes filles et à leurs femmes qui les y attendent (1)*

Le cri de guerre des douze pairs de Marsille n'est privé ni de poésie ni d'effet dramatique. Ce n'est pas sans efifroi qu'on entend les redoutables adversaires des chrétiens comploter le guet-apens de Roncevaux, jurant de se trouver fidèles au rendez-vous, et se dis-

(1) Virent Guascuigne (la Gascogne), la terre lur seignur Dune lor remembret des fius et des honurs, Et des pulcele, et des gentils oixurs épouses Gel n^en i ad ki de pitetne plurt.

Sur tuz les altres est Garles anguîssus, As porz d'Espaigne ad lesset sun nevud; Pitet l'en prent, ne poet muer n'en plurt.

tribuant d'avance les adversaires qu'ils doivent égorger (1).

Les Sarrasins approchent et le danger grandit. Les pairs de Gharlemagne engagent Roland à sonner du cor pour rappeler l'Empereur; Roland s'y refuse, ne voulant pas faire à des chrétiens la honte d'invoquer du secours contre des vils musulmans. « Si le roi Marsille nous a vendus, dit-il, c'est le fer seul qui doitsol« der son compte (2) . »

La batsdlle est splendide : l'action, le tumulte, le choc des passions éclatent dans leur vérité. Tous ces héros vivent, palpitent, menacent, prient. Ce n'est pas une bataille méthodique et froide de Van Heulen, c'est une mêlée de Salvator Rosa. On entend les défis et les imprécations des combattants, le bris des épées et des massues ; on voit le sang couler, les membres se briser, les corps tomber en pièces, les chevaux courir, se cabrer, s'abattre.

Ëngeler, le Gascon de Bordeaux, pique son cheval et lui lâche la rêne ; il va frapper frémis de Yal-

(1) Je conduirai mun cors en Rencesvals, dit Tun.

— En Rencesvals irai mun cor juer.

Et chacun d^ajouter :

— Eu Rencesvals guierai ma compaigne

— En Rencesvals a Rolland irai juindre

— En Rencesvals irai lorgoil desfaire

— .... En Rencesvals irez as porz passant. Si m'aiderez a conduire ma gent. ....

— En Rencesvals irai Rolland occire

.... Ma bonne épée ai ceinte

En Rencesvals, jo la teindrai vermeille. .... L>) Li rcis Marsille de nos ad fait mîirchet Maïs as espées lestuvei'at esîeger » aoil

, lui détache Técu du col et lui écrase le haubert, i disant : « Il n'y a pas à y revenir (1). » utier de Luz, autre Gascon, atteint Estorgan d'un aussi funeste, et lui dit naïvement : « Le mal est remède (2). »

rpin lui-même, cédant à la coutume, mêle d'étran- »ldsanteries aux horreurs du carnage, ache a traversé le cœur, le foie et les poumons \umacour. « Qu'il en pleure ou qu'il en rie, là un vrai coup de baron, » s'écrie Tarchevê- 3).

geler de Bordeaux continue ses prouesses; il e son épieu dans le corps de Mauprimis, dont remporte l'âme; puis il attaque Témir de Balalui pousse un épieu dans le ventre, ce qui fait i Olivier, saisi d'enthousiasme : « Elle est belle taille (i) ! »

land pourfend Ghernuble en deux, en lui disant il ne saurait attendre de secours de Mahomet. » ite les Sarrasins de gens affamés^ et leur assure \ ne remporteront pas la victoire.

rpin court tuer un païen, sous prétexte « qu'il lui t fort hérétique, et comme il ne peut souffrir ni

E Engeler, li Goascuinz de Burdele, Sun cheval brochet, si le lanchet la resne. Si vait ferir Escremîz de Valterne, Lescut del col, li freînt et escanteîe, L'osberc lui fausse, de dessus la gonelle ; Après li dist : « Turnet ester à perdre ; aoi I »

Après li dist : « Ja ni aurez guarant. » Que rabat, cui qu'en peist a oui nun t Tarcevesque : « Cist colp est de baron. » ..... Gente est notre bataille I

couardise ni couard, il trouve parfaitement juste de le percer d'outre en outre. » Et les Français d'applaudir, en s' écriant : « Bien frappé !••• L'archevêque sait parfaitement défendre sa croix. »

Mais la fortune change et se tourne contre les chrétiens, Turpin voit avec douleur les Français écrasés par le nombre. «Seigneurs barons, ne cédez point à des pensées de faiblesse I dit-il ; au nom de Dieu, ne son gez pas à là fuite ; que nul homme de bien ne puisse en chanter une mauvaise chanson. Mieux vaut mourir en combattant.... Ceci est notre dernier jour, sans doute ; mais, je vous le garantis, on nous prépare des lits dans le ciel. » Les Français, exaltés par ces nobles paroles, répètent avec héroïsme : « Frappons les païens, frappons 1 c'est le seul moyen d'éclairdr les rangs qui nous étouffent (1). »

Roland, voyant le danger, veut sonner du cor, afin de rappeler Charlemagne qui pourrait encore entendre. «Non, reprend Olivier dans un élan sublime, il n'y aurait plus de courage!... Tout d'abord vous n'avez pas voulu m' écouter..... Si Charlemagne s'était trouvé parmi nous, nous n'aurions pas essuyé cette défaite ; maintenant que nous l'avons subie, épargnons à notre maître la douleur de la partager et d'assister à la mort de tant de braves. »

Au milieu de cette mêlée furieuse, où tout s'entasse et se confond, Olivier reçoit une blessure à la tête; le sang obscurcit sa vue, et il vient frapper Roland, qu il prend pour un Sarrasin, u Sire compagnon, le faitesvous exprès? reprend Roland sans se fâcher; vous ne m'avez aucunement défié; c'est moi Roland, votre

(1) Ferez païen pur la presse derumpre» disent Français*

ami. » — (c Je vous reconnais au parler seulement, reprend Olivier, car je n'y vois plus ; pardonnez-moi donc si je vous ai frappé. » — « Je le puis d'autant mieux, répond Roland, que je n'ai point de mal, n

L'archevêque, prévoyant le funeste résultat de la journée et n'attendant plus de secours du côté des hommes, tourne son espérance du côté de Dieu. Il pousse son cheval vers une éminence et harangue les chrétiens: «Battez votre coulpe, dit-il, et je vous donnerai l'absolution ; si vous mourez, vous serez martyre. Ji Les Français s'agenouillent; l'archevêque les bénit, et que leur donne-t-il pour pénitence 5 l'ordre de frapper de toutes leurs forces (1) 1

Vers la fin du massacre, Roland blessé rencontre Turpin à l'agonie, il l'embrasse, veut bander ses plaies, et va reconnaître ensuite les cadavres des chevaliers morts

.C'est ici que la foi chrétienne éclate dans toute sa puissance. Roland les relève , et les porte chacun à son tour aux pieds de l'archevêque, afin qu'ils ne meu-

(1) D*altre part est li arcevesque Turpin,

Sud cheval broche (pique) e muntet un lariz. Franceis apelet, un sermun lur ad dit : « Seignurs baruns. Caries nus laissât ci, Pur notre rei devum nus ben mûrir ; Chretientet aidez à sustenir.

Bataille aurez, vos en estes tus fiz 1 Kar à vos oilz veez les Sarrazins.

Calmez vos culpes, si preiez Deu mercit ; Asoldrai vos pur vos anmes guarir.

Si vuz murez, esterez seinz martyrs. »

Franceis descendent, à terre se sunt mis, E l'archevesque de deu les beneitz, Par pénitence les cumandet a ferir*

rent pas sans être bonis. Olivier est du nombre ; il rallonge sur un bouclier et prononce son oraison funèbre, Turpin mourant se soulève avec effort, étend ses mains vers eux, et retombe pour ne plus se relever, lloland, le dernier à expirer, veut briser sa Durandal (1) contre les rochers: mais elle reste intacte, ce sont les rochers qui tombent en éclats. Roland, averti par ce prodige, renonce à la détruire : il lui adresse les adieux les plus tendres, lui parle avec le respect que méritent les reliques renfermées dans sa poignée ; il rappelle les hauts faits qu'ils ont exécutés de compte à demi, et supplie le ciel de ne pas laisser déshonorer la France en cette arme précieuse Sentant sa vue s'obscurcir, il se couche sous un pin, au sommet des Pyrénées, ayant Durandal et son Olifan sous lui, et le visage tourné vers l'Espagne; il veut expirer dans l'attitude d'un vainqueur qui regarde la terre ennemie en face, et non en vaincu qui ki tourne le dos.

Tels sont les principaux épisodes de la plus belle épopée du Cycle carlovingien ; épopée sincère, naïve, toute d'inspiration et de foi, comme Ylliade^ le Romancero du Cid, les Nibelungen,

Le désastre de Roncevaux était bien digne d'inspirer une œuvre de cette valeur. Depuis la conquête de César jusqu'aux Croisades, l'Europe ne fut pas le théâtre d'un événement qui soulevât dans tous les peuples , soit germaniques , soit gaulois ,

des émotions aussi profondes Le Chant d Alta-

biçar^ chez les Basques, la Chanson de Roland^ chez

(l) Mot composé des trois mots romans dur en dal dur en donne, qui frappe dur.

les Francs, furent les échos populaires de cette grande hécatombe. Les cris des mourants, les pleurs des vaincus, les chants des vainqueurs, retentirent des Pyrénées à la Vistule, et de la Toscane au fond de l'Angleterre. Les noms de Roland, de Roncevaux, de Charlemagne, vibrèrent et vibrent encore dans l'Europe chrétienne plus fortement que ceux de César, de niarsale et de Pompée ne retentirent dans le monde ancien (1).

(1) Les villes d'Allemagne possédèrent longtemps de grandes stataes de pierre tenant un glaive et qu'on appelait des Rolande. Les Allemands, dit Gryphîander, appelaient tout homme de haute taille un Roland.,, On voit encore à Florence une inscription sur plomb, attestant que Tégllse San-Apostolo a été consacrée par Turpin en présence de Roland et d'Olivier. A Vérone, des statues de ces deux pairs, remontant au neuvième siècle, sont sculptées sur la porte de la cathédrale.

Des philologues ontécrit quele verbe italien ingannare^ tromper, pourrait bien être un souvenir de la trahison de Ganelon,

L'Angleterre possédait le marais de Roland, sur les bords duquel, dit Thierry, les Gambrlens avaient perdu, à la fin du huitième siècle, une grande bataille contre les Saxons (t. r% p. /|25). Les habitants du pays de Galles chantaient encore dans ces dernières années un air triste, sans paroles, que L'on appliquait à beaucoup de sujets mélancoliques; on l'appelait Tair des Marais de Ruddland, L'air basque de VAltahi^ çaren cantua a le même caractère... Les Saxons, ennemis irréconciliables des b^rancs, n'auraient-ils pas appliqué à la défaite des Cambriens l'air composé par les vainqueurs de Roncevaux?

Genin suppose que la tradition de la défaite de Roncevaux fut répandue en Angleterre par Edouard le Confesseur, qui avait été élevé à Rouen, chez son oncle le duc Richard, et qui monta sur le trône en 1043, emmenant en Angleterre une foule de Normands ; si bien que les livres français, les mœurs, les idées normandes se répandirent en Angleterre avant l'arrivée de Guillaume, qui trouva le terrain préparé devant lui.

Si Roiand :£ (Iliariemaçie om ^paé la renainmêe ie <':^ai* : ^i .ea ieax héros français oni agité L'Europe Mifif^re ^î .nsnire ieux :iiants, :;ui]iimeâ eu rjoelques larriei^. aiidis nie eà ^uéLes lopulaires aoiit restés îiuea -ra ii:s ies Jierveiilea de Cesar, c'est que les Romajnà ::haniaienr peu leurs héros, et que lesGaa- .oi.s ne pouvriient <:eiei)rer leur dominatear. Charle- .uairie ^t Roiaad, au contraire* â}uniirenc à lapoé- =iie ies vainqueurs -^î: a 'leile «les vaincus des sujeu èsralement Tio^rtiaues. Roncevaux devint le mausolée ^unpéen autour duquel tous les peuples Germimpies •Il Romans se donnaient rendez-vous ; les pr^ miers poui' 7 p.saImo<iier le chant funèbre de 1 roulde ; les seconds, pour y aitonaer le chant vicîoir'* 'ÏA/tabirar.

Ne sovcna pas étonnés si ces deux chants renferruent toutes les qualités des odes héroïques, Fiospiration, la conviction, le dévouement patriotique e religieux. M« de la Villemarqué fait obsenrer trè» judicieusement que tout chant populsûre est 1 «ssairement composé sous l'impression de TéTé qu'il célèbre ; il n'y a que les œuvres purement litt^ raires : la Jérusalem délivrée, le Roland furieux, l< Paradis perdu, la Messiade, qui soient constmites cfc souvenirs.

Le chant d'Altabiçar a toutes les beautés d*uo( composition improvisée d'enthousiasme, en présena même du massacre de Roncevaux. Il n'y avait qu( des témoins , des acteurs de la grande lutte , qui pussent trouver la célèbre énumération ascendante et (lcs(^3ndantc qui le commence et le termine.

La (Jlianson de Roland fut écrite dans des cirroriHlnnccs analogues. 11 suffit de jeter les yeux sur

sa langue extrêmement dure, pour être convaincu que Fauteur ne vivait pas postérieurement au dixième siècle , époque où les anciens idiomes vulgaires d'O et de Oui commencèrent à passer du domaine du bas peuple « dans celui des clercs et des cheva* liers.

Theroulde serait donc un des premiers trouvères épiques, comme Guillaume de Poitiers fut un des pre* miers troubadours : il eut le mérite de cesser d'écrire en latin, pour commencer de célébrer les fastes nationaux en langue franco * normande. Or, ce créateur du poème national est bien un homme du Nord, contrairement à Topinion de M. Fauriel, qui prè* sente les troubadours comme les inventeurs du poème de longue haleine : son nom a la physionomie normande la plus prononcée (1) : ses idées sont plus franco - normandes encore. Nous n'en voulons pour preuve que la glorification de Gharlemagne et le profond respect pour l'autorité impériale qui dominent toutes ses pensées. Sa préoccupation suprême est d'établir que la renommée de Charles efface celle de tous ses pairs, qu'il n'y a pas même de comparaison à établir. II nous a montré le brave Olivier voulant mourir sajis secours, plutôt que d'exposer Charles à ternir sa gloire par l'aspect d'un désastre qu'il n'aurait pas

(1) 11 y avait beaucoup de Theroulde en Normandie. Robert le Diable avait donné pour précepteur un Theroulde à son fils Guillaume. Ce Theroulde, homme lettré, pourrait bien être Fauteur de la Chanson. Il a, en effet, tout le caractère d'un homme du Nord et non d'un homme du Midi. L'iiistoire mentionne aussi d'autres Therouldes originaires de Normandie (Genin, Chanson de Roland),

Si Roland et Gharlemagne ont éclipsé la renommée de César; si les deux héros franç^ds ont agité TEurope entière et inspiré deux chants, sublimes en quelques parties, tandis que les poètes populaires sont restés muets en face des merveilles de César, c'est que les Romains chantaient peu leurs héros, et que les Gau* lois ne pouvaient célébrer leur dominateur. Gharlemagne et Roland, au contraire, fournirent à la poé* sie des vainqueurs et à celle des vaincus des sujets également poétiques. Roncevaux devint le mausolée européen autour duquel tous les peuples Germaniques et Romans se donnaient rendez-vous ; les premiers pour y psalmodier le chant funèbre de Theroulde ; les seconds, pour y entonner le chant de victoire A'Altabiçar.

Ne soyons pas étonnés si ces deux chants renferment toutes les qualités des odes héroïques, l'inspiration, la conviction, le dévouement patriotique et religieux. M. de la Yillemarqué fait observer trèsjudicieusement que tout chant populaire est nécessairement composé sous l'impression de l'événement qu'il célèbre ; il n'y a que les œuvres purement littéraires : la Jérusalem délivrée, le Roland furieux, le Paradis perdu, la Messiade^ qui soient construites de souvenirs.

Le chant SAltabiçar a toutes les beautés d'une composition improvisée d'enthousiasme, en présence môme du massacre de Roncevaux. Il n'y avait que des témoins , des acteurs de la grande lutte , qui pussent trouver la célèbre énumération ascendante et descendante qui le commence et le termine.

La Chanson de Roland fut écrite dans des circonstances analogues. Il suffit de jeter les yeux sur

sa' langue extrêmement dure, pour être convaincu que Fauteur ne vivait pas postérieurement au dixième siècle , époque où les anciens idiomes vulgaires d'O et de Oui commencèrent à passer du domaine du bas peuple « dans celui des clercs et des cheva* liera.

Theroulde serait donc un des premiers trouvères épiques, comme Guillaume de Poitiers fut un des pre* miers troubadours : il eut le mérite de cesser d'écrire en latin, pour commencer de célébrer les fastes na« tionaux en langue franco - normande. Or, ce créateur du poème national est bien un homme du Nord, contrairement à l'opinion de M. Fauriel , qui pré* sente les troubadours comme les inventeurs du poSme de longue haleine : son nom a la physiono* mie normande la plus prononcée (1) : ses idées sont plus franco -normandes encore. Nous n'en voulons pour preuve que la glorification de Gharlemagne et le profond respect pour l'autorité impériale qui dominent toutes ses pensées. Sa préoccupation suprême est d'établir que la renommée de Charles efface celle de tous ses pairs, qu'il n'y a pas même de comparaison à établir. Il nous a montré le brave Olivier voulant mourir sans secours, plutôt que d'exposer Charles à ternir sa gloire par l'aspect d'un désastre qu'il n'aurait pas

(1) 11 y avait beaucoup de Theroulde en Normandie. Robert le Diable avait donné pour précepteur un Theroulde i son fils Guillaume. Ce Theroulde, homme lettré, pourrait bien être Fauteur de la Chanson, Il a, en effet, tout le caractère d'un homme du Nord et non d'un homme du Midi, [i'histoire mentionne aussi d'autres Therouldes originaires de Normandie (Genin, Chanson de Roland).

prévenu. L'Empereur possède toutes les qualités morales et physiques départies à rhumanité; son éclat dépasse toutes les grandeurs de la terre.

Or, ces idées étaient essentiellement franco-normandes et nullement gauloises ; elles appartenaient à l'époque carlovingienne et nullement au règne des Capétiens.

Les Chants carlovingiens primitifs, ne se bornent pas au dialogue dOgier et de Didier et à la Chanson de Rolaiid; il n'est guère de poëme de la seconde époque qui ne renferme quelque chant antérieur, quelqu' épisode véritablement inspiré, qui, après avoir joui d'une renommée considérable, comme chant populaire, vinrent s'engloutir dans les immenses et froides chroniques rimées du douzième et du treizième siècles. On retrouve ces odes énergiques et magistrales à travers le fatras des aventures d* Ogier de Danemarche (1), des Quatre Fils Aymon, de Renaud de Mort' taubaii^ de Viane^ des Loherains^ de Maugis d'Aigre-

(1) Nous citerons, notamment, le fameux combat d'Ogier contre les Tbyois, les Flamands et autres peuples du Nord. Le courage du héros, presque seul contre des milliers d'ennemis, la description du fleuve quMl passe à la nage, ses lamentations, le dépit de Charles, reosevelissemeut des morts, constituent des beautés de premier ordre, et telles que \ Iliade ou la Chanson de Roland n'en renferment pas de plus émouvantes. Peut-on ne pas admirer, par exemple, les vers, si naïfs et si vrais, qui représentent divers chevaliers, pressés par le nombre des ennemis, cherchant un appui près d'Ogier :

Droit au Danois se Iraient à garant Com à la mère font li petit enjant,

(Vers 7941 à 8120.)

mont^ de Buon de Bordeaux^ di'Oolin deMayence; mais il faut les chercher avec soin, car, àpremière vue, elles disparaissent dans la confusion.

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