‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 27 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

La cruauté, la barbarie des anciens jours se réveillent durant les luttes personnelles des seigneurs.

Les querelles individuelles de la féodalité et des provinces sont mises à la place des grandes guerres des Francs contre les Germains, les Normands et les Sarrasins.

Des essais de galanterie et de sentiments chevaleresques à l'égard des femmes pénètrent chez les trouvères, qui commencent à comprendre les questions de tendresse et d'amour.

Disons-le tout de suite , ces diverses modifications découlaient naturellement de la chute des Carlovingiens et de l'avènement de la troisième dynastie. Le couronnement de Hugues Gapet ne fut pas un simple changement de famille royale, mais une profonde révolution politique et nationale ; elle portait le coup de grâce à l'influence germanique et remettait toutes les destinées de l'ancienne Gaule entre les mains du peuple et de l'aristocratie gauloise.

Dégageons-nous de toute idée préconçue, ne consultons, dans l'avènement des Capétiens, que le simple langage des faits.

Hugues Gapet est évidemment un seigneur de race gauloise ; l'ensemble des événements, mal appréciés autrefois, concourt à le prouver. D'abord, son nom est complètement aquitain : capet signifie, dans le dialecte de cette province, un tertre tombant à pic, une couche de terre qui recouvre une carrière, une mine (1) .

(1) Ce nom essentiellement féodal ne 8*applique-t-il pas adnfiîrablement au possesseur d*un manoir, d^un château situé sur un rocher ? Hugues Capet^ c'est-à-dire Hugues dont le donjon est au sommet d'un rocher e8Caii>è..». Peu de

En second lieu, ce prince ne connaît pas le latin; il e fait traduire cette langue en gaulois; son fils Robert itait habile à parler la dialecte vulgaire.

La généalogie du chef de la troisième race est obs- ;ure, incertaine. Les historiens font descendre Gapet, antôt des Saxons, tantôt des Germains, tantôt des **raDCS. Quelques-uns même, les plus sensés peut* itre, ont osé, en face même des successeurs de jOuis XIV, reproduire les vieilles traditions qui le failaientnaltre d'un simple artisan fl) : toutes ces incerti^^

loms ont exercé la patience et provoqué l'audace impulsante des étymologistes, comme celui du fondateur de la roisième dynastie. Nicolas Gilles fait yrenir ce sobriquet de ce |ue Hugues, dans son enfance, avait Thabitude de jeter en foatrant les chapeaux de ses camarades. L'évèque d'Avranches, janalis, préfère lui donner pour origine un mot à demi latin [ui signifierait c^e/*; Ducange le fait venir de Tauvergnat hapetOf homme plaisant qui s'amuse à rire d*autrui ; ceraines Chroniques du mot chapatus, homme portant une ;hape... Toutes ces étymologies, dont le moindre défaut est l'être ou ridicules ou sans aucun rapport avec le caractère êodal d'un seigneur du dixième siècle, paraîtront insoutelables, nous l'espérons, en présence de la traduction claire, iette, rationnelle, que le patois aquitain nous fournit

(1) Le moine Ipérius, dans la Chronique de Saint-BerUn^ cherchait à combattre cette croyance des hommes vulgaires et impies {Recueil des Hisl, Fr,^ t. X. p. î297). Peu d'années iprès, Dante faisait dire au comte Hugues lui-même, qu'il jtait fils d'un boucher de Paris.

Di me son iiati i Filipi e Luigi

Per cul novellamente ë Francia retto

Figliqoi fui d'un beccaio di Parigi.

Purgatorio^ canlo XX.

S'il est très-contestable que le père de Hugues Capet ait lulnême abattu des animaux et vendu leur viande sur la place

tudes ne nous autorisent-elles pas à chercher son origine dans la modeste population gauloise , longtemps opprimée?

Les curieuses circonstances de son élévation au trône enfin, telles que les racouie Y Histoire de Richer, récemment découverte (;n Allemagne, donnent les preuves les plus incontestables de la révolution gauloise qui mit à la place des Garlovingiens abâtardis un prince indigène choisi parmi les plus intelligents et les plus courageux. Plusieurs grands vassaux et dignitaires ecclésiastiques se trouvaient réunis à Senlis, pour juger Adalbéron, archevêque de 'Reims, accusé de trahison envers le dernier Carlovingien, Louis le Fainéant. Par une coïncidence singulière, ce roi meurt d'accident pendant la réunion même du plaid. Grande agitation parmi les membres de l'assemblée. Hugues Capet, un des plus influents, emploie son autorité à faire déclarer Adalbéron innocent, et, chose assez hardie, lui défère la présidence de l'assemblée.

Cependant le prince Charles s'agite et convoque les grands vassaux ; mais Hugues fait ses démarches aussi, et voilà des seigneurs, évidemment gaulois, accourant de la Bretagne, de l'Aquitaine, de la Sepiimanie, de la Gascogne et de la marche d'Espagne.

Les circonstances étaient solennelles. Choisirait-on un prince carlovingien, dont la race avait produit Charlemagne, mais aussi la série la plus triste de rois

publique, rien ne s'oppose, dans les habitudes agricoles et pastorales des Gaulois riches, à ce qu'il fournît des animaux à des bouchers, ou qu'il possédât même une boutique, un étal, alimenté par ses étables; étal qu'on aurait pu nommer la boucherie des Capet, comme nous disons de nos jours le dépôt, le magasin devin^ da tel crû, de tel propriétaire.

fainéants que l'histoire ait enregistrée? Chercherait-on à rajeunir la sève dynastique en lui inoculant le sang d'une famille plus jeune?

Les rares Franco-GercDains répandus entre la Loire et le Rhin penchaient évidemment en faveur des descendants de Charlemagne, quelque dégénérés qu'ils pussent être; leur prépondérance nationale y était intéressée. Mais les populations gauloises se montrèrent résolues à faire un suprême effort pour soustraire les destinées de la grande patrie à l'oppression d'une race étrangère.

C!e mouvement indigène prit une telle extension , ntra une si grande énergie, que l'élément franco-

ermanique, tenu en échec, n'osa pas se présenter à Senlis et défendre ses prétentions ; il protesta par son absence. Richer constate, en effet, que les comtes de Flandre, de Vermandois, de Troyes firent défaut; nous ne voyons pas que ceux de Bourgogne, de Lorraine se soient montrés plus empressés.

La composition de l'assemblée, qui assurait une majorité immense à la race méridionale, ne permettait pas de douter des résultats du vote.

La discussion politique eut un caractère tout nouveau ; les orateurs firent prévaloir des principes tellement opposés aux traditions carlovingiennes, qu'il est impossible de ne pas y reconnaître le réveil énergique de l'esprit gaulois. Ce ne sont pas des margrafs et des racheinburgs germaniques qui parlent, mais de Bers barons et des bren celtiques. L'archevêque Adal- )éron (1), retournant à la constitution républicaine

(1) Adalbéron était d'origine gauloise, assurément; son lora u'a rien de germanique.

des anciens âges, déclara que le royaume ne s^ acquérait point par droit héréditaire. Après avoir violemment dénoncé Tincapacité , les vices du candidat carlovingien, il fit Téloge de. Hugues Capet, avec une éloquence qui emporta tous les suffrages. On se rendit de Senlis à Noyon, et l'archevêque de Reims posa la couronne sur le front de Hugues Capet, le !•' juillet 987. — (Richer, Histoire, 1. IV, ch. v et xu.)

La conséquence immédiate et la plus importante de Tavénement de ce prince fut l'abaissement de la puissance royale, élément politique mérovingien et carlovingien, et le développement de la liberté individuelle, élément essentiellement gaulois. L'extension du régime féodal n'était donc autre chose que le retour au règne des bren, à la fédération des chefs.

Prenons acte de ces deux grands faits politiques qui se complètent l'un l'autre. Nous les verrons coïncider avec les modifications morales et littéraires qui nous occupent.

La débâcle générale des idées germaniques à Tavénement de 987 et le réveil triomphant de l'esprit indigène produisirent, en effet, une réaction poétique de la plus grande énergie. Quelques trouvères persistèrent bien à glorifier dans leurs chants les principes carlovingiens; mais la grande majorité des rimeurs prit le contre-pied des chansons primitives ; les uns composèrent des poëmes gaulois et féodaux carrément opposés au dogme monarchique; les autres, n'éprouvant plus aucune inspiration à paraphraser les traditions déjà vieillies du siècle de Charlemagne, se bornèrent à les délayer, à les allonger, à

es corrompre. L'inBurrection littéraire contre l'autoité royale eut un double caractère ; elle partit à la bis des deux races opposées. Les Gaulois fondèrent eurs protestations sur la fierté nationale et la haine le l'étranger; les Francs appuyèrent la leur sur l'orteil féodal et sur l'intérêt du castel. Nous avons vu a première partie de la chronique de Saint-Gall rapetisser 4' empereur franc aux proportions d'un petit îkef fiu:étieux ; nous verrons, au douzième siècle, les arouvères hérisser leurs immenses poèmes d'épisodes >iirle8qaes destinés à tourner l'autorité monarchique m ridicule, à conquérir les applaudissements gêné* 'eux des seigneurs, en faisant de Gharlemagne une K)rte de mannequin exposé aux plus grossiers quoibets.

Les romans de Gérard^ de Viane^ des Quatre Fils Aymon, de Gaydon^ diAiol^ le représentent comme im sot qui doit tous ses succès au mérite de ses pairs. Les Qiuitre Fils Aymon en font la victime des ruses j^osaières d'un sorcier. Us le montrent s' endormant uir son trône sous la baguette de Maugis, et se réveillant ensuite la tète couronnée d'un torchon et tenant !t la main un tison à la place d'une épée, aux grands éclats de rire de l'assemblée entière (1).

Pendant qu'ils outragent le caractère monarchique,

(i) Et quand Roland le vist en tel estâbiison, Ne se tenist de rire pour tout l'or d'Aragon; A Ogier le montra et au bon duc Naymon Et aux barons aussi qui là sont environ : Regardez, dit Roland, parle corps Saint-Simon I [^Vites-vous onques roy en tel condition.

— seules trouvères exaltent la puissance et la fierté des grands vassaux ; ils emploient à raconter les petites querelles de provinces l'ardeur que leurs devanciers consacraient à célébrer les luttes héroïques des Francs contre les Saxons, les Huns et les Sarrasins. Les grandes questions religieuses se transforment en petites jalousies de clocher; le baron, dans son ma* noir, montre l'orgueil d'un Sertorlus ou d'un Pompée aspirant à l'empire du monde ; sa patrie n'est plus dans la patrie commune, elle est circonscrite dans son manoir. Le roman des Lohei'ains fait dire à l'un de ses héros :

Si je tenais un pied en Paradis, Si j*avais Tautre au ch&teau de Naisil, Je retrairais celui de Paradis Et le mettrais arrière dani^ Naisil.

Ce poëme, qui retrace la lutte des seigneurs lorrains contre les seigneurs picards et artésiens, est d'ailleurs la reproduction poétisée de la célèbre assemblée de Senlis. Les Lorrains, race germanique, défenseurs-nés des intérêts des pairs carlovingiens, font une guerre acharnée aux habitants de la Picardie et de l'Artois, successeurs des seigneurs gaulois qui avaient élevé Hugues Capet sur le trône.

Peut-on douter de cet antagonisme de race? Tous les personnages lorrains portent des noms germaniques (1) ; tous leurs adversaires portent des noms gau-

(1) Ces perîionnages sont : Mervy (Herwin), Gautier (Wulter), Thierry (Dletrich), Aubery (Albérjc), GarJD, Bègue.

S (1). Preuve plus frappante encore! M. Paulin s observer que les Loherains^ très-populaires k l( igine, cessèrent d'être chantés au treizième

âëc N'étaît-il pas inévitable que le triomphe granlî it de la race gauloise fit tomber en discrédit un d qui célébrait la supériorité des germains sur î igèoes ?

le respect de la majesté royale a disparu au dou- : siècle, si les rois ne sont plus que les rivaux des et leurs ^aux, le guerrier féodal, combattant [K>ur son propre compte et non plus pour celui du trône, ne conserve pas moins Tivresse des combats, le mépris du danger des paii*s de Gharlemagne; il offrirait le type de Tégoïsme et de Torgueil humains élevés à leur puissance la plus satanique, si la foi ne lui imposait le respect de l'Etre suprême! Un antre sentiment commence à germer sous la rude ÊGorce de ces hommes bardés de fer : l'amour se montre bien élémentaire encore, sans doute, mais le trouvère constate son existence ; la grande révolution du treizième siècle le trouvera prêt à grandir, il se développer sous l'influence des Arabes et des troubadours. Au douzième siècle, l'attrait de l'homme pour la femme n'a rien de commun avec la passion des peuples romans contemporains. La galanterie, dans les Chansons de Gestes, ne s'élève pas jusqu'à la tendresse ; elle n'agit sur les imaginations

(i) Fromoût, Uugues, Guillaume de Montclin, Isoré de Bouogne.... Demogeot voit dans ces noms des personnages franpais, oui si les Français sont confondus avec les Gaulois, non i'îl s'agissait de Francs proprement dits, car ces noms n'of- Vent rien de germanique.

que par F intermédiaire des sensations les plus réalistes. La femme, en faisant son apparition sur cette scène nouvelle, débute par le rôle de comparse et de coryphée; son influence sur Thomme est encore réduite à cette attraction brutale des sexes qui n'a que Tinstinct pour mobile. On sent que le trouvère, qui rencontre l'amour sans le chercher, est incapable de hâter son développement dans les cœurs. Il ne se préoccupe pas le moins du monde de colorer les incidents d'une passion par des définitions gracieuses, des mots heureux, par ces rapprochements ornés de fleurs poétiques si abondamment prodigués au pays des troubadours ; il se borne à constater froidement les faits.

Le sexe, qui occupait la société tout entière chez les Aquitains et les Provençaux, qui présidait à toutes les fêtes et semblait diriger les événements, n'est encore, pour les chevaliers franco-normands, qu'un objet très-secondaire de la création : ils l'emploient comme un agent simplement utile ; ils en trafiquent dans leur intérêt, au même titre que les marchands d'esclaves de Gonstantinople et de la Nigritie.

Jetons les yeux sur le célèbre roman d'Ogier de Daiiemarchcy par exemple : au milieu de l'interminable confusion de combats, de sièges, de provocations, de trahisons, d'embuscades, de brouilleries et de réconciliations qui remplissent ses treize mille vers, la femme ne parait que dans trois épisodes , pour y jouer un rôle d'esclave oude victime à peu près semblable à celui qu'elle a dans Y Iliade. Dès le premier chapitre, Ogier, exposé à la colère du roi, prend la fuite et demande l'hospitalité au châtelain de Saint- Omer. Ce dernier a reçu l'ordre de le retenir prison-

•• Quel agent emploie-t-il pour Tenvelopper de tnes plus solides? Une jeune fille.... Mais le fragile :betier se laisse attendrir par les malheurs du 16 hommey et l'aventure se termine par un dénoueit fort scabreux, raconté avec la crudité d'une littéire dans T enfance (1) •

las tard, Karabeus et Ogier se disputent la conquête 1 fief; Karabeus, voulant désintéresser son cornteur, ne trouve rien de plus simple que de lui offrir lédommagement la belle Gloriande, sa maîtresse ;

) Le chfttelftin s'exprime ainsi :

« Fille, dit-i), à moi en entendez Avec Ogier anuit mais villirés; Le roi messire Ta dit et comandé ; Se il m*escape, tôt suis désliérité. »

— Dit la pucele : Si con vos comandez, Car se Deu platt sera-t^il bien gardez » En une chambre a Tenfant amené, Son mantel a au Danois afulé;

Et la pucele prist lui a en mener

Mult tost se couche li Danois d*outre-mer.

Quand la belle ot Ogier se démonter, Elle ovre luis si V fait réconforter.

a conclusion de cette aventure de cabaret, racontée en e d'une froideur de procès-verbal, c'est que

En ce baiser et en cet acoler, En fist Ogier totes ses volontés, Cette nuit fu Bauduinet engenrés.

(Vers 50 à 88.)

que leur âme restait complètement fermée eux sentiments des Provençaux. Pouvait-il en être différemment? Les luttes acharnées de T aristocratie, alimeatées par l'ambition et Tégoïsme, développaient dans ces hommes violents une cruauté inconnue aux races du Midi; cette cruauté les ramenait, aux fureurs des anciens Bretons et des Scandinaves.

Rien n'inspire à l'homme les vices de Tétat sau* vage comme la surexcitation de l'intérêt personnel. Celui qui sacrifie son existence à sa patrie, à son roi , trouve , dans la générosité de ce dévouement, la source de la magnanimité, de la charité, de la clémence ; l'homme complètement absorbé par la pensée du moi^ au contraire, semble perdre toutes les bonnes qualités humaines pour ne posséder que les vices les plus hideux. Dans le poëme des Lh herains, l'idéal du grand vassal est un guerrier terrible, sans pitié, qui s'enivre de sang, de carnage et qui mettrait le feu aux quatre coins du monde pour procurer une atmosphère plus tiède à son manoir (1).

Ecarteler, couper des membres et des têtes, arracher les yeux et les entrailles, sont les compléments

(1) Signer, ce n'est pas glus qui que nus vous en dle> La et ester mont grant et de chevalerie. Tout chevalier, muert, sovent braiè et crie De sanc vermeil teint Perbe aval la prairie; Hervis le duc les fiert, ne les espargne mie, A destre et a senestre durement les ehastie ; Puis leur cope la tôtes, o lebrant de pavie Mcillor vassal de lui onc necoanu-je mie, « Chastel-Monfort » escrie « Sainte Marie.^ Aie! »

)rdii)aires des hauts faits des plus fiers barons. Dans le poôme d'Ogier , les héros se mutilent, se coupent à morceaux, avec des raffinements de cruauté inouïs (1).

Chose regrettable à dire 1 il était réservé aux brigands réunis à la suite des Croisades, sous le nom de ribauds ou de iafurs^ de dépasser toutes ces fureurs jusqu'à se rendre cannibales. Les pieux auteurs de la Chanson âAntioche nous font des aveux dont on ne peut contester la sincérité. Ils nous racontent dans les détdls les plus hideux le dépècement, la cuisson des morts, l'exhumation des cadavres, et ces horreurs pas-

ît Bi peu pour des forfaits que c'est l'ermite Pierre qui les conseille (2) .

(i) Ogîer reproche à Callot de France d'avoir tué ei découpé ses hommes et arraché les yeux à sou fils.

Par toi sont mort mi home et décopé, A mon bel fils fesis les elx voler. -

Dans ks Lohérains le trouvère met au rang des qualités militaires d'un héros de frapper ses ennemis à droite, à gauche, puis de leur couper la tête (chap. xix).

Ua chevalier envoie à Fromont la tête d'un de ses parents. Bègue, irrité de la barbarie de Guillaume, qui poussait Isoré à le décapiter, tue ce dernier et, saisissant à deux mains ses entraUles, les lance au visage de Guillaume, en lui criant :

Tenez vassal le cœur votre cousin ; Or le pouvez et saler et rôtir.

La coutume barbare de trancher les têtes revient d'ailleurs )i tout propos dans chaque combat comme la chose la plus >rdinaire du monde.

(*i) Nous croyons superflu de faire ressortir tout ce que la Chanson d'Antioche^ commencée par Uichard le pèlerin, pendant la croisade et continuée en 1180, par Graindor de Douai, renferme d'enthousiasme religieux, d'ascétisme héroïque.

Nous devons prendre acte de cet bomble exploit, pour expliquer les Barbaries, les mutilations qui sonil-

(l'impatience du martyre; la Chanson d'Antioche est le tableau complet, chïiudenieot coloro, de la première Groisada Tout ce que le chroniqueur Yille-Hardouin raconte, Richard le pèlerin le chante. Tout ce que Michaud a recueilli de faits, Graindor le célèbre, Texalte avec Tenthousiasme de la participation personnelle. La pieuse sincérité de ces deax poëtes ne rend-elle pas plus grave le récit du sacrilège des T^urs; leur esprit en est tellement frapi)é qu'ils le racontent à trois reprises différentes, variant les détails pour leur donner des développements nouveaux.

La famine ravapre les rangs des croisés. « Le roi des Tafars arrive avec une grande suite: il y en avait plus de mille enflés par la faim.

« Sire, conseille-moi par sainte charité. Pour vrai, nous « mourons de faim et de misère. » Pierre répondit: «C'estpar « votre lâcheté ; allez, prenez ces Turcs qui sont là jetais u morts ils seront bons à manger, s'ils sont cuits etsaléSL > Et le roi des Tafurs répondit: « Vous dites vrai. » Il sort de la tente de Pierre ; il a appelé les ribauds ; ils furent plus de mille quand il les eut rassemblés. Ils ont écorcbé les Turcs et ôté les entrailles ; et dans Peau et dans le feu, ils ont fait cuire la chair; ils en ont beaucoup mangé; mais ils n'ont pas goûté de pain. Les païens furent très-effrayés de cela.

A Podeur de la chair, il se sont rapprochés du mur. Lee ribauds sont regardés par vingt mille païens; il n'y a pas un Turc dont les yeux n'aient pleuré... «Richard le pèlerin semble prendre tant de goût au repas des Tafurs, qu*il s'appesantit avec détails sur leur hideuse cuisine. Avec leurs couteaux tranchants et affilés, ils écorchent les Turcs dans la prairie. Ils les coupent par morceaux, dans Peau et sur les charbons ils les ont fait cuire. Ils les mangent volontiers sans pain et sans sel et se disent Pun à Pautre : « Carême prenant est commencé. Ceci vaut mieux que chair de porc ou jambon à Phuile. Damné soit qui mourra tant qu'il en aura asses* * (Traduct. de la M" de Saint-Aulaire, chant v.)

leroDt la croisade contre les Albigeois. Nous avons besoin

de constater, dès le onzième siècle, Texistence de cette

tourbe immonde de tafurs qui donnent une main

4UX bagaudes de l'ancienne Gaule et tendent l'autre

aux ribauds de Simon de iVlontfort. Duguesclin , le

connétable de Bourbon les déchaîneront plus tard sur

l'Espagne et sur la capitale de la catholicité, sous le

nom de Compagnies franches^ pour le salut de la

France peut-être,^ mais pour l'épouvante du reste de

l'Europe.

Il exista donc en Occident, presque à toutes les époques, une population à part, réceptacle bestial de :ous les vices, de tous les crimes, ayant des chefs, des isages, des lois en dehors de tous les peuples réguiers; tourbe immonde, composée de ce que les Scanliaaves avaient produit de plus sanguinaire, les pirates normands de plus voleur, les Romains de la décadence le plus gangrené : éjection tellement débauchée, iestructrice, avide, barbare, que chaque peuple la 'epoussait de son sein , chaque roi de ses Etats , cha- |ue seigneur de sa terre. Elle transportait sa patrie lomade du coupe-gorge des forêts dans les champs ie carnage, des villes dévastées par la peste dans les )rovinces ravagées par la famine.... Pénétrant par outes les brèches que lui ouvraient les malheurs de a guerre, elle terrifiait le monde par la bestialité de «s passions, la monstruosité de ses appétits et la célératesse de ses exploits.

Ces véritables légions infernales ont leur histoire îcrite dans les pages les plus sanglantes des révoluions; leurs grands jours sont les jours de massacre et l'incendie; leurs trophées, les têtes portées au bout les piques ; c'est en place de Grève et à Montfaucon II. 18

que leurs poëtes chantent, dans une langue à part, l'oraison funèbre de leurs héros. Mais elles occupent peu de place dans la littérature, et si la Chanson d'Anlioche ne leur consacrait quelques strophes, leur nom serait à peine prononcé dans la vaste collection des Chansons de Gestes.

Une vigueur convulsionnaîre, des horreurs mélodramatiques, introduites dans ces vieux poëmes par la cruauté féodale et les exploits des ribauds, ne pouvaient rendre la vie poétique à ces fatras d'aventures arrangées à froid et surchargées de rimes plates. Double cause de décadence! Tégoïsme féodal rallumait la cruauté, l'indifférence des rimeurs glaçait la poésie, en noyant dans des milliers de vers les vigoureuses compositions de la première époque. Dans l'absence de plan qui caractérise les Chansons de Gestes^ « l'auteur, dit très-judicieusement Genîn, avance au hasard, exclusivement préoccupé du carillon de ses rimes, et si peu pressé d'arriver qu'on dirait que lui-même ne sait pas où il va ! Dans les parties de ces récits immenses, aucun ordre, aucune lumière : c'est un entassement, une monotonie d'expression, un vide de pensée qui, dès la seconde page, assoupissent le lecteur fatigué. »

Faut-il s'étonner si la répétition des mêmes idées, des mêmes événements, des mêmes phrases, produit ces résultats délétères ? L'invocation de Roland à Durandal^ la dernière prière de Turpin, d'abord en quinze ou trente vers, ne devaient-elles pas perdre leur mâle énergie en se délayant en une centaine?... Quelle œuvre serait assez sublime pour, résister à de semblables bouleversements ? Que deviendraient le moi de Médée, le qu'il mourût

THorace, s'ils étaient paraphrasés eq vingt alexandrins.

Quand on examine la puissance d'inspiration, la grandeur des sentiments qui brillent dans les poëmes primitifs i on se demande si ces romanceros ne dément pas leurs principales beautés à la concision, Bt si cette concision n'était pas une conséquence de ce qu'ils étaient chantés au son des instruments.

Les poésies non écrites, confiées à la mémoire des rhapsodes, des bardes, plus tard à celle des ménestrels, devaient être nécessairement courtes, dégagées de toute description superflue, de tout hors -d' œuvre étranger à l'événement principal ; il fallait que le chanteur pût développer un sujet tout entier dans une séance, sous peine de voir son auditoire se refroidir, se disperser et lui enlever les fruits de l'émotion qu'il cherchait à produire*

Dans le .chant de Gestes^ l'accompagnement de la harpe et de la viole aidaient évidemment le trouvère à captiver les spectateurs; d'un autre côté, l'attention, les applaudissements de ces derniers réchauffaient l'imagination du poète; leur silence, leurs bâillements, au contraire, lui dénonçaient les parties faibles de l'œuvre et lui marquaient les suppressions qu'il devait opérer.

Plus tard, quand l'usage de l'écriture détrôna l'autorité de la mémoire, quand la lecture à loisir, dans la solitude, fut substituée au chant, à la déclamation en public, le trouvère ne fut plus un poôte, un improvisateur inspiré sous l'action directe de la foule, mais un homme de recherche et d^étude, une espèce de compilateur à froid qui ne consultait que lui-même.

Le clerc lisctnt^ comme Wace s'intitulait (1), au lieu de courir le monde en chantant, faisait à loisir ses arrangements et ses rajustages; il avait le temps devant lui et s'abandonnait nonchalamment à toutes les sollicitations de son amour-propre. Après avoir mis un vieux chant en dix mille vers, il l'allongeait de dix mille autres, et comme il n'avait plus devant lui l'assemblée attentive pour l'avertir par ses impatiences et ses airs d'ennui , il développait son œuvre sans mesure, et la littérature française fut inondée de poëmes de cinquante mille vers, composés sur des chansons primitives qui n'en comptaient peut-être pas deux mille. Ces défauts étaient un peu l'œuvre des circonstances, mais ils furent aussi celle du caractère et de l'existence des poètes et des artistes.

Les trouvères et les ménestrels, chez les peuples de langue à'Oui^ eurent une origine et remplirent un rôle un peu différent de ceux de leurs émules de la langue d'O.

Si le troubadour appartenait ordinairement à la haute noblesse ou à la bourgeoisie riche, le trouvère sortit fréquemment de la classe des clercs et des simples artisans; ce nç fut qu'à de très-rares exceptions que des chevaliers gallo-normands se permirent de manier à la fois la plume et l'épée; dans ce dernier cas, ils ne menaient pas la vie nomade des troubadours : le métier des armes était réputé tellement supérieur à celui du scribe, au nord delà Loire, que ces chevaliers poètes abandonnaient le soin de chanter leurs œuvres

(1) Wace, auteur des poëmes du Brut et du Rou, était clerc de Caen; il naquit à Jersey en 1155.

ù des ménétriers de profession. Le simple trouvère, au contraire, déclamait et chantait lui-même ses poésies, et s'il n'occupait pas dans le monde la place élevée des troubadours princes ou monarques, rarement, en revanche, descendait-il dans la classe infime des histrions et des prestidigitateurs.

Les jongleurs provençaux, avons-nous dit, devaient savoir jongler avec des pommes et des petits poignards, jouer de toutes sortes d'instruments, imiter le cri des animaux, faire, en un mot, une foule de simagrées burlesques. Le trouvère ménestrel portait Tépée à côté de la viole ; il marchait à cheval à la tête des armées pour les exciter au combat, et célébrait les hauts faits des guerriers plus volontiers que les ruses des amants et les malheurs des maris. Le ménétrier Taillefer nous en donne un frappant exemple : Wace nous le montre à [a fameuse bataille d'Hastings, précédant les lignes normandes, à cheval, l'épée à la main, et chantant de sa voix puissante les plus beaux passages de ia Chanson de Roland (1). Il se permettait, certains

(1) Taillefer, qui moult bien kantoit, Sur un roucin qui tost aloit, Devant eux s*en alloit cantant De Charlemagne et de Rolant, Et d'Olivier et des vassaux Qui moururent à l^oncevaux Quand ils orent chevalché tant.

Kas Engleis vindrent aprimant, Sire, dit Taillefer, merci, Jo vus ai iunguement servi, Tut mun service me devez, Hui, si vos plest, me le rendrez.

Por tut guerredun vus requier

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