‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 28 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

tours d'adresse et de jonglerie, sans doute, mais il jouait avec ses armes et non point avec des boules; il faisait de la fantasia équestre et non point des prodiges de ventriloque. Quand il eut exalté les guerriers par ses chants, il leur donna des leçons de courage pratique ; se lançant avec une sorte d'ivresse au milieu des rangs des Saxons, il ne cessa de fendre des têtes et d'ouvrir des entrailles que lorsqu'il tomba mort sous son cheval éventré (1),

Et si vos voll forment préier, Otriez-me ke jeo n'y faille Le premier cop de la bataille.

Et li dus respond, j'o Totrei Et Taillefer point à desrei ; Devant toz les altres se mist.

Un Engleiz ferî, si loccit.

De SOS le piz, parmi la pance Le fist passer ultre la laûce ; A terre estendu Tabati ; Poiz trest Tespée, altre feri :

Poiz a crié venez, venez I Ke fètes-vos ferez, ferez I

(Roman du Rou, vers 1319.)

Geoffroy Gainar, dans la Chronique Anglo-Saxonne, décrit plus longuement encore les prouesses de Taillefer.

Guy, dans son poëme latin sur la bataille d'Hastings, n'a pas oublié Taillefer, qu'il appelle incisor ferrie minus cognomine dictus.

Il est également représenté dans les tapisseries de la reine Mathilde (Genin, Chanson de Roland),

(1) Ce caractère provocateur, cette fantasia jouée en face de l'ennemi, rappellent singulièrement les Gaulois des Bren provoquant les Uomains avant la bataille d'Allia et devant le pont de Lanio. Ce Taillefer, qui ressemble si fort aux Celtes primitifs, ne pourrait-il pas être venu de la Provence dans la Normandie? Des troubadours provençaux fréquentèrent la

Tel fat le type le plus élevé du ménestrel franconormand, type qui ne devait offrir le mémo degré de gaieté railleuse et d'héroïsme chez aucun autre peuple de l'Europe. Taillefer, digne successeur des Gaulois des premiers âges, ne cessera de fournir des descendants à toutes nos armées ; il revivra , surtout dans ces héroïques volontaires de nos jours, qui enlevaient les redoutes h la bsuonnette aux chants de la Marseillaise.

Parfois, sans doute, des gens corrompus ou sans aveu essayèrent de se glisser dans les rangs de ces fiers artistes et d'usurper leurs privilèges; mais les véritables enfants de l'art les chassaient des réunions aristocratiques, et les renvoyaient distraire les manants dans les carrefours (1).

Les trouvères et les ménétriers offrent donc généralement, au douzième siècle, quelque chose de plus belliqueux, de plus féodal que les troubadours et les

cour de Rouen, et un comte de Toulouse portait, au dixième siècle, le nom de Taillefer. Si les jongleurs provençaux ne chantaient pas bravement à la tête des armées, comme les trouvères franco-normands, c'est que la Provence n'était pas une contrée à grandes luttes nationales, à grandes batailles ; mais les sirventes de Sordel et de Bertrand de Born nous ont prouvé que leur courage n'était pas inférieur à celui des bommes du Nord, et que, roccasiou aidant, l'Aquitaine lurait eu des Taillefers à la tète de ses armées tout aussi bien lae la Normandie.

(1) Le roman de Thèbes nous en donne un exemple :

Or, s'en aillent de tous mestiers, Se il n'est clercs ou chevaliers, Car autant peuvent écouter Gomme les ânes au harper.

jongleurs. Toutefois, comme on n'était pas toujours à se battre , ces enfants de la poésie passaient des années dans les tournois et dans les fêtes populaires. Des compagnies de ménétriers, semblables à nos orchestres, s attachaient aux municipalités, aux jurandes et aux corps d'état les plus importants (1).

Les ménestrels ambulants, enfin, ne pouvant chanter en une seule représentation les gigantesques poëmes de douze à quinze mille vers, les divisaient en épisodes; de même que, dans les salons de nos jours, des artistes ou des amateurs détachent des scènes des o))éras ou des drames en vogue, pour en enrichir leur programme 5 de même leurs devanciers du moyen âge. décomposaient les poëmes de l'époque pour les chanter et les déclamer par fragments.

Indépendamment de ces grands récils dramatiques et chevaleresques, pièces fondamentales de leur répertoire, ils connaissaient aussi l'art de varier les représentations en mêlant le prologue à Yiniermède, le lever de rideau à la chanson. Mais ces pièces diverses portaient toujours un cachet de vigueur brutale, ou de libertinage grossier , qui les séparait des chants aristocratiques des Aquitains.

(1) Les usages du Nord étaient à cet égard semblables à ceux du Midi.

Nous voyons, par exemple, la municipalité de Montpellier aller à la rencontre de Charles le Mauvais, seigneur de la ville, puis à la rencontre de sa femme, Jeanne de Navarre, précédés de la bannière de la ville et escortés des ménétriers du consulat^ comme eux à cheval (Histoire de cette commune,

Malgré ces différences caractéristiques, les troubadours et les trouvères n'eurent pas moins des destinées analogues, au point de vue de Tinfluence qu'ils exerçaient et de la faveur publique dont ils était entourés. Le culte de l'art, commun à toutes les races, bien qu'à des degrés différents, leur assurait un rôle considérable dans la marche de la civilisation ; ils faisaient passer dans la vie des peuples les sentiments et les passions qui, d'abord confus et disséminées en quelque sorte dans l'air, venaient prendre des formes plus positives, plus nettes dans leurs œuvres rimées. Instruites, émues, charmées par eux, les différentes classes de la société ne se montraient pas ingrates ; elles leur prodiguaient gracieux accueil et dons généreux.

Les tafurs et les ribauds qui arrêtaient les grands seigneurs en voyage ; les hobereaux qui rançonnaient les marchands, les paysans révoltés qui éven traient leurs seigneurs, s'inclinaient devant le simple ménestrel, et n'avaient qu'applaudissements et vivats à prodiguer à ces heureux dispensateurs des émotions guerrières et joyeuses.

L'aventure de l'Arioste arrêté par des brigands, et les voyant tomber à ses pieds quand il leur dit : « Je suis l'Arioste, écoutez quelques passages de mon Roland furieux, » est assurément le témoignage légendaire le plus touchant de l'empire exercé par les poètes sur les hommes de tous rangs. Qu'on ne nous objecte pas que les mœurs italiennes ne sauraient être appliquées aux rudes populations du Nord; la faveur publique étendait la même protection sur les trouvères dans tous les pays de la chrétienté ; elle ftûsait une sorte de loi d'ouvrir généreusement sa porte à tout

ménestrel en voyage, de lui donner, en toute circonstance, secours et protection.

Dans la satire intitulée Excommunication du Bibaud (1), Tauteur lance Tanathème sur tout homme (( qui hait les conteurs, » sur tout gentilhomme qui ferme sa porte aux ménétriers quand ils chantent Roger^ Roland ou Olivier (Legrand, liv. III p, 388).

Aussi le pauvre abandonné, le prisonnier assez heureux pour briser les portes de son cachot, voulaient-il rejoindre leur pays en gagnant leur pain ; ils prenaient un violon, chantaient quelques chansons populaires, et trouvaient dans chaque castel , dans chaque maison bourgeoise , une bienveillante hospitalité. Blondel ne prit pas d'autre moyen pour explorer le monde à la recherche de son maître Richard. Dans Thistoire à'AuccLssin et de Nicolette^ lorsque la jeune fille s'est échappée de la prison de Cartbage, elle apprend à jouer de la viole, revêt des habits d'homme et apprivoise si bien un marinier du pays des Turcs, qu'il consent à la transporter dans la Provence. Elle débarque et s'en va, le violon à la main et sous l'équipage d'un simple musicien, violonner à travers le pays jusqu'à ce qu elle atteigne le château de Beaucaire.

Eternelle et suave légende d'Amphion et d'Orphée, que l'histoire intime des peuples rajeunit sans cesse et qui, même à l'époque des tafurs et des tyrans féodaux, comme au milieu des bêtes des forêts et des puissances infernales, place la force et l'autorité dans

(1) Les poésies des troubadours renferment une pièce analogue Intitulée : Le ynoine de Mo?itaudon, 11 est probable que V Excommunication du Ribaud fut une traduction de celle-ci.

les mains du faible enfant qui sait parler à Tânie le langage de la musique et de la poésie.

DU CARACTÈRE GERMANIQUE CHEZ LES BURGOSDES ET DANS LES NIBELUIfGEll

Le tableau moral de Tancienne Gaule serait incomplet si , après nous être occupé des peuples ^imians et des peuples gallo-francs^ nous négligions le parler des Burgondes. Ce fut par la Bourgogne et a Lorraine, en effet, que la France reçut l'inoculation îu peu de caractère et d'esprit d'outre-Rhin qui se *etroave dans ses mœurs et dans sa littérature. Les Normands, les Francs eux-mêmes, bien qu'originaires le r Allemagne, n'avaient jamais été les représentants le rélément germanique pur ; les premiers étaient un [>eople exclusivement Scandinave ; les Francs Tétaient Il moitié à leur arrivée dans la Belgique ; nous avons nontré comment ils s'étaient profondément modifiés iprès Gbarlemagne, sous l'influence des Ga,ulois.

Les Burgondes, au contraire, mélange primitif de Goths et autres peuplades d'outre-Rhin, s'établirent l'abord dans le sud-est de la Gaule et ne s'éloi-* gnèrent plus de cette contrée (1). Bien qu'ils fussent gouvernés par des rois d'origine franque, ils conservèrent beaucoup plus que les autres envahis-

(1) Cette race occupait la Bourgogne, la Suisse de Touest» la Savoie, Le Lyonnais, le Dauphiné.

seurs germains Tesprit d'analyse et de méditation, le calme, la réflexion et la solidité des sentiments qui les caractérisaient à leur entrée dans la Gaule. Si Ton veut d'ailleurs avoir le tableau fidèle et puissamment coloré de leurs mœurs primitives, c'est au poëme des Nibelungen qu'il faut remonter. Le bassin du Rhin, du côté de Worms, ce pays préféré de Charlemagne, était, en effet, le berceau de la race burgonde et le théâtre où se déroulèrent les principaux épisodes du poëme que nous venons de nommer.

Cette œuvre importante, et qui surpasse toutes les épopées de l'Europe nouvelle, comme V Iliade éclipsait toutes celles de l'antiquité, est une collection de chants anciens, datant, pour la plupart, des luttes d'Attila et de Théodoric, et qui furent réunis en corps de poëme dans le courant du neuvième siècle. Les Nibelungen occupent donc, au point de vue poétique et moral, une période de quatre cents ans. Les chants de la première date conservent le reflet du cinquième et du sixième siècles ; les additions et les arrangements qui en soudent les diverses parties portent l'empreinte de l'âge où ce dernier travail fut terminé.)

Le caractère bien tranché qui sépare cette vaste épopée des poésies des troubadours et des trouvères est un sentiment mélancolique, rêveur, persévérant et méditatif; un instinct de dévouement, d'attachement inébranlable à un objet, à une pensée, sentiments qui ne se retrouvent qu'à un degré trèsinférieur dans la littérature bretonne elle-même. On n*y rencontre d'ailleurs ni la galanterie raffinée des Provençaux, ni la verve comique et satirique des Aquitains et des Gascons, ni le merveilleux colossal des Bretons, ni les iniages terribles et l'odeur de sang des

poëœes Scandinaves, ni l'abondante facilité et la naïveté parfois charmante, mais souvent un peu froide, des chants français.

Nous ne dirons rien de l'humeur guerrière, de la bravoure aventureuse de ses héros; Burgondes et Nibelungen partagent les qualités turbulentes de tous les chevaliers du moyen âge ; ils prodiguent les coups d'épée comme les pairs de Charlemagne ou les compagnons d'Arthur.... Nous chercherons de préférence à bien marquer les sentiments essentiellement germaniques dont le poétique reflet illumine la première partie de ce poëme.

0 II croissait en Burgondie une jeune fille si jolie, qu'en nul pays il ne s'en pouvait rencontrer qui la surpassât en beauté. Elle était appelée Kriemhilt et c'était une belle femme! A cause d'elle, beaucoup de héros devaient perdre la vie »

Trois rois étaient préposés à sa garde ; ils étaient ses frères et se nommaient Gunther, Gernot et Giselher ; ils habitaient à Worms, sur le Rhin, dans la Burgondie.

« Or, un jour Kriemhilt rêva qu'un faucon élevé par elle mourait étranglé par deux aigles, ce qui la plongea dans la plus profonde affliction. Elle raconta son rêve à sa mère Uote, qui le lui expliqua de la manière suivante : — Le faucon que tu élevais, ma fille, est un noble époux ; tu dois le perdre bientôt après l'avoir pris, si Dieu ne veille à sa conservation. » Kriemhilt renvoie bien loin l'explication de sa mère; elle prétend vivre sans amour, afin de n'éprouver aucune souffrance à l'occasion d'un mari, et de se conserver belle jusqu'à son dernier jour. Mais Uote la prie de ne pas s'arrêter à de fragiles résolutions : car, si

elle est jamais heureuse de cœur, elle doit recevoir ce bonheur de l'amour d*un époux, véritable et loyal chevalier.

La jeune fille impose silence à sa mère : elle sait, par Texeoiple de maintes femmes, que la douleur est la suite ordinaire de l'amour; elle déclare vouloir éviter l'une et l'autre.

Malgré les convictions de Kriemhilt, c'était à l'expérience de sa mère que le destin se disposait à donner raison.

« Le pays de Niderkmdj dans le voisinage, renfermait un prince d'une beauté ravissante : Siegfrid, fils du puissant roi Sigemunt et de la reine Sigehut, arrivait à la force de l'âge. Lorsqu'il put porter les armes, on l'équipa de pied en cap, afin de le mettre à même de rechercher les belles femmes qui aimaient, mais m tout hormeur^ à voir le beau Siegfrid

« Aucune souffrance d'amour n'agitait encore le jeune chef; mais voilà qu'il entend dire qu'il existe en Burgondie une belle vierge, faite à souhait. ...

« Sa beauté extraordinaire était aussi connue au loin que les sentiments altiers qu'elle montrait ebvers les jeunes chevaliers ses poursuivants. Voilà que, d'après sa seule réputation et sans l'avoir vue» Siegfrid tombe profondément amoureux de cette noble et fière jeune fille ; il déclare à ses parents qu'il n'aura pas d'autre femme, car il n'est pas de puissant empereur qui, cherchant une impératrice, ne tâchât d'obtenir cette beauté sans pareille.

Son père, sa mère s'affligent profondément de cette malheureuse obstination. Siegfrid reste inébranlable. « Il passera sa vie sans amour de noble femme, s'il ne lui est pas donné d'aller là où son cœur a mis

son affection. » Sa mère a beau pleurer, en songeant aux périls qu'il doit affronter pour vaincre ses compétiteurs, Siegfrid n'a nul souci de leur nombre ; il saura conquérir la belle femme à force de bravoure et d'exploits.

Tout le palais se met en mouvement; on prépare des babits magnifiques pour Siegfrid et ses douze compagnons....; leur équipement terminé, ils se dirigent vers le pays des Burgondes. Après d'assez longues pérégrinations^ entremêlées de réceptions priocières et de combats, Siegfrid arrive enfin chez le père de Kriemhilt, qui lui fait le plus noble accueil. Les femmes de la cour, impatientes et curieuses, veulent savoir de quel pays est cet étranger au port si fier, au corps si beau. On leur répond qu'il est le roi

du Niderland. Quel beau chevalier!... Quelque

soit l'exercice auquel on le convie, il est toujours prêt à répondre à ses provocateurs, et sort victorieux de tontes les épreuves. Quelques mots suffisent pour expliquer ses succès et son courage; ces mots, d'une naïveté toute pastorale, renferment l'essence de l'œuvre entière.

« Il porte dans son cœur une vierge digne d'amour qtjCil n'a pas encore vue; elle aussi le porte dans le sien secrètement et lui adresse en elle-même de bien dotices paroles. »

Quaud les jeunes chevaliers et les écuyers joutent dans la cour, Kriemhilt, la princesse, respectée, regarde Siegfrid par la fenêtre et ce bonheur lui fait oublier tout autre divertissement. Quelle n'eût pas été la joie de Siegfrid s'il s'était cru l'objet de l'attention de Kriemhilt, et s'il avait à son tour pu diriger ses regards vers elleL.é « Gomment réussirai-je à con-

templer celte noble vierge que j'aime depuis si longteiijps? se disait-il. Elle m'est inconnue, et cependant je ne puis surmonter mes tourments.

« Aussi la vérité nous fait un devoir de le dire : il vécut auprès des chefs, dans le pays de Gunther, une année entière^ sans avoir vu la femme si digne d'amour qui devait être pour lui la source de tant de bonheur et de tant de disgrâce. »

Quelle délicieuse naïveté dans ces chastes débuts d'une passion toute spiritualiste et profonde! Ne semble-t-il pas voir, à l'analyse rapide de ces rêveries sentimentales, ces candides jeunes filles des premiers peintres flamands, ces amoureux éthérés qui se nourrissent du regard lointain de leurs timides marguerites?

A notre avis, Kriemhilt et Siegfrid sont les ancêtres de tous les héros des ballades allemandes. Le sud-est de la France recevra pour héritage quelques-uns de leurs soupirs 1 Les émanations de leur tendresse animeront plus tard les touchantes aventures de la Belle au bois dormant^ du Prince charmant^ de Peau dâne et toute la délicieuse lignée de nos fabliaux d'amour. Nous ne sommes qu'au neuvième siècle, et le cœur de Werther semble battre déjà sous la cuirasse du vaillant fils de Sigemunt. Au quatrième chant du poërae, le chaste amoureux n'a pas encore entrevu celle qu'il aime d'intuition , et il faut les événements les plus terribles pour renverser les obstacles qui les séparent et obtenir Tinmiense résultat d'une première entrevue.

Tout à coup les frères de Kriemhilt sont attaqués par les puissantes armées de Luidger et de Lindgast, du pays de Sahsem. Les Nibelungen sont en grand

péril. Siegfried offre de les défendre; son courage, décuplé par l'amour, disperse les ennemis et ramène à Worms les chefs prisonniers. Rien ne saurait peindre la joie de Kriemhilt à la nouvelle de la victoire de Siegfrid. Son beau visage devient couleur de rose; elle témoigne son bonheur en comblant de présents magnifiques le messager qui lui a transmis ces bonnes nouvelles.

Siegfrid obtient les honneurs du triomphe, et, la guerre terminée, il se dispose à quitter la Burgondie avec les chevaliers qui l'ont aidé à disperser les ennemis du roi Gunther. Mais il n'a pas e7icore aperçu la belle Kriemhilt, et le désir de la voir lui fait différer son voyage.

Nous amvons enfin au moment solennel et si longuement attendu, où les deux amants vont échanger les premiers témoignages de tendresse.

La cour donnait des fêtes splendides. o Voulez-vous que ces réjouissances soient dignes de votre gloire ? dit le brave Ortwin au roi Gunther : permettez à chacun d'admirer les belles jeunes filles qui font l'orgueil de la Burgondie.

a Quelle serait la joie de l'homme et quel serait son bonheur s'il n'y avait ni belles vierges ni femmes superbes? Laissez paraître votre sœur en présence des chevaliers. »

Le roi consent : Kriemhilt et sa mère Lote sont invitées à se présenter.... « La belle jeune fille s'avance, charmante comme l'aurore du matin sortant d.es sombres nuages. Toute souffrance quitte celui qui la portait dans son cœur depuis si longtemps : il voit la vierge marcher €71 sa beauté ; nul homme, quelle qu'en fût son envie, n'aurait pu soutenir qu'il avait jamais

vu dans le monde une femme plus compléteraeiit belle. »

Ce bonheur ne suffit pas à Siegfrid : l'Allemand méditatif et raisonneur perce déjà sous la cuirasse du chevalier; il se fait des scrupules philosophiques et veut savoir d'où lui vient l'amour, d'où lui vient la joie.

« Comment s'est-il fait que j'aie pu l'aimer? se demande-t-il ; c'est une illusion d'enfant sans doute, et cependant si je devais m'éloigner d'elle il me serait plus doux d'être frappé de mort. »

Voilà des questions qu'un Français ne songerait guère à s'adresser, des doutes qu^il se garderait bien de soulever sur son chemin : il s'en tiendrait au témoigîiage de ses yeux, Mx sensations de son cœur, saisirait la réalité de toutes ses forces, et ne demanderait certes pas à la logique de lui expliquer s'il est bien vrai que l'amour existe et s'il a le droit de se croire heureux.

« Agité par ses pensées, Siegfrid sent ses joues passer rapidement de la pâleur au rougé; chacun admire ce visage rose, comme les miniatures que le talent d'un bon peintre a tracées sur parchemin, et avoue que jamais on n'admira un héros si accompli, »

Le roi Gunther fait appeler sa sœur, afin qu'elle le salue.

Le jeune chef, tressaillant de joie, est inondé d'une tendresse sans amertume. O prodige! o bonheur incroyable! « il va voir enfin la fille de la belle Uote.... Elle approche, la vierge digne d'amour. A la vue de Thomme au grand courage, une flamme colore ses traits. — Soyez le bien venu, seigneur Siegfrid, bon et illustre chevalier, dit la jeune vierge. » Et après cet

effort d'éloquence « 6lle sent son cœur élevé par ce noble salut. »

Le poète continue, avec une complaisance toute germanique, l'analyse des émotions des deux amants. <( Il ignore, dit41 ingénument, si la blanche main de Rriembilt fut tendrement pressée en cette première rencontre ; mais il se plaît à le supposer : car toute négligence à cet égard n'aurait pas été pardonnable à ces deux êtres palpitants d'amour. Jamais la chaleur de l'été ou la tiédeur du mois de mai ne procurèrent à rame de Siegfrid une joie comparable à celle du contact de la main de cette vierge qu'il désirait pour amie; mais il serait bien plus difficile encore de tra* duire la félicité qu'éprouva l'homme vaillant, lorsqu'il fut permis à la jeune fille de lui donner un baiser.... «Siegfrid ne connaissait rien de si doux sur la terre. »

Quelle progression délicate et vraie dans cet amour naissant, dans l'échange de ces chastes soupirs, de cette attraction instinctive, qui arrive sans secousse et sans interruption au dernier degré du bonheur I..* N'y a-t-il pas là une poésie nouvelle, toute différente de celles que nous avons étudiées sur les divers points de la Gaule? Poésie pleine de sentiments tout inté« rieurs, prompts à s'émouvoir, mais contenus dans leur expression et plus méditatifs qu'emportés. L'histoire à'Aucassin et de Nicolette^ cette pastorale tout exceptionnelle, et aussi sarrasine que provençale, offrirait seule quelque ressemblance ; car, chose étrange, la tendresse germanique a quelques points de contact avec la rêverie arabe; non point que la littérature orientale ait exercé une influence quelconque sur les NibelungeUi mais les deux peuples se sont trouvés

en communication naturelle d'idées, par sutte de leur profonde vénération pour la femme et du calme niéditatil du caractère national.

Cette rêveuse passion devint contagieuse parrai les guerriers germaniques ; Siegfrid avait aimé Krienihilt sans là connaître, Gunther éprouva un amour analogue pour la belle Brunhilt, redoutable héroïne du pays des Scandinaves. Sur la seule réputation de son courage et de sa beauté, il prend la résolution de la conquérir par les armes, à la manière des Soekongars^ amenant les fières Skioldmecer à capitulation. Siegfrid offre de l'accompagner eu Islande, à condition qu^il lui donnera la main de Kriemhiit, s'il parvient à dompter la princesse. Gunther accepte, et cette nouvelle expédition met le comble à la gloire de Siegfrid.

A dater de ce moment, le poëme des Nibelungen éprouve une transformation si profonde, qu'on dirait les deux dernières parties écrites six siècles avant la première. Dès l'apparition de Brunhilt, le caractère germanique tourne complètement au Scandinave, et nous sommes ramenés aux sombres chants des Eddas.

Brunhilt est le type de la Vierge aux boucliers. Elle est démesurément belle, sa force est si grande qu'elle joute de la lame avec avantage contre les héros qui veulent conquérir son amour. Elle lance au loin de grosses pierres et bondit à leur suite à de grandes distances. Tout aspirant doit, sans défaillir, vainci'e en trois épreuves cette femme redoutée, sinon sa tête tranchée roule aux pieds de l'héroïne implacable. Quand Siegfrid se présente et la défie, elle saisit son armure ; plus de cent belles jeunes filles l'accompagnent couvertes de riches costumes; cinq cents guer-

rîers, Fépée au poing, leur servent d'escorte. La lutte commence: Brunhilt empoigne son bouclier d'or rouge revêtu de plaques d'acier épaisses et larges. Son air est si martial, que le chevalier Hagéne la prend pour la femme du diable. On lui porte une pique énorme faite de quatre grosses barres de fer et que trois hommes ont de la peine à soulever, puis une pierre ronde et colossale que douze guerriers roulent avec effort. C'est là le fer qu'elle doit agiter dans ses mains, c'est le projectile qu'elle doit lancer contre ses adversaires. Durant le combat, elle fait des prodiges de force et de courage. Samson, Hercule sont dépassés : cependant elle est vaincue par Siegfrid et obligée de se mettre h sa merci. Siegfrid profite de sa victoire pour la contraindre à donner sa main à Gunther, qui la conduit en Burgondie.

Arrivée h Worms, lafière Islandaise montre au milieu de ses nouveaux sujets le caractère furibond, les mœurs sanguinaires des pirates du Nord. Nous passons brusquement de la tendre idylle, de la soupirante élégie à tontes les fureurs des poëmes saxons. Durant un festin, Kriemhilt et Brunhilt se prennent de querelle : Siegfrid est trahi et Kriemhilt a la douleur de le voir massacrer.

Des troubles profonds succèdent à ce meuitre ; et Attila profite des sanglantes discordes des Burgondes pour demander la main de la veuve de Siegfrid, qui lui est accordée.

A dater de ce moment, de terribles ouragans politiques bouleversent la Germanie entière, depuis la Burgondie jusqu'au pays des Huns : le poëme des Nibelung^e^i devient un entassement de trahisons, de vengeances, de meurtres qui dépassent les horreurs des romans n. ly.

d* Ogier de ûanemarcheei des Lohérains. Les tableaux, malheureusement trop exacts de ces temps reculés, sont peints avec une rare vigueur ; l'habileté dramatique de leur exposition, la vérité des caractères, la progression croissante de Tintérêt rendent cette belle épopée allemande bien supérieure à tous les essais poétiques des trouvères franco-normands. La langue dans laquelle elle est écrite la placerait en dehors de notre sujet, si nous n'étions appelés à nous occuper plus tard de l'influence exercée par la Germanie sur le caractère littéraire et moral de notre nation. Nous examinerons alors dans quelles proportions ces éléments intellectuels et moraux franchiront le Rhin et pénétreront dans te nord et dans l'est de la France. En attendant, nous devons constater leur absence complète dans toutes les Chansons de Gestes^ même dans celles qui semblent concerner plus particulièrement les populations allemandes et bourguignonnes de Test, telles que les Lohéraiyis et Gui de Bourgogne. Nous avons étudié ces deux poèmes avec la plus grande attention, et nous n'avons pu y dé.couvrh' un seul mot d'amour bien senti, une simple lueur de tendresse.

La femme n'est dans ces deux ouvrages, comme dans Ogier de Danemarche, qu'un objet qu'on se dispute par intérêt féodal, afin d'acquérir des fiefs, se donner des héritiers et des appuis, mais pour lequel on n'éprouve ni dévouement, ni estime. Rien de froid et de sèchement raconté comme les unions conjugales: un chevalier a intérêt à se marier, il charge quelqu'un de lui trouver une femme (1) ; un père veut se procurer

(l) « Querez moi famé, mes cors mestier en a. » Et cil repond, volontiers le fera.

un allié, il lui donne sa fille (1) ; une veuve pleure encore son époujc, on la contraint à se remarier dans le premier mois de son veuvage (2). La sympathie naturelle, les soupirs réciproques, les longs travaux renversant les obstacles, toutes ces lenteurs préparatoires qui faisaient le charme de l'amour de Kriemhilt et de l^egfrid sont complètement inconnus des fiancés ;

Eo teres congue irès au roi Henry, Dites m'envoie sa fille o le cler vis; Je le prendrai, se Diex le vuet sofirir.

(Garin le Lohcrain, p. /i7.)

(1) « Desirè t'ai, frans chevalier gentis, Garantis m'as la terre et le pays ; Preu en auras, dementiers que je vis : Je vous donrai blancheflor au cler vis. i> La demoiselle faut devant eux venir, Mien escient, quinze ans ot et demi

11 n'a si gente en soissante pais.

Tenez ma fille, bien l'avez déservi Et si vous rens ma terre et mon pais. « — Et Je la prens » se dit le duc Garins.

{Ibid,, p. 115, 116.)

(2) Cuidez-vos bien or à feme faillir.

S'en voliez une, vous en auriez dix, Haut mariage et bon vous ai poiquis :

C'est Helisens, la dame de pontis^ Suer et germaine au flamen Bauduin ; N'a pas longtemps que mors esl son mari. Un enfant a qu'encor est moult petis.

— Dame, dist-il, demain orez mari. »

— Frère, dit-elle, qu'est-ce oro que tu dis? Encore n'a gaires que monsignor perdis, N'a pas un mois que fut en terre mis.

(J^îd, p. 150,157.)

tout aboutit à cette conclusion réaliste d'Ogier de Danemarche :

« Geste nuit fust Boauduinct eng nré (1). »

Ce n'est donc point par les Chansons de Gestes qw^ la tendresse et la mélancolie allemandes essayèrent de pénétrer dans la littérature française ; nous devons réserver pour un avenir plus éloigné, l'examen d'une tentative ([ui d'ailleurs n'obtint jamais de résultat bien décisif.

(1) A moult grant joie 11 vassaux Tespousa ; Première nuit qu'avec le duc coucha, L'hore fut bone, un enfant engendra.

{Garin le Lohcrain, p. /|9.)

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