‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 29 sur 46 · NEUVIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME PARTIE

ÉPOQUE DE R'SION - MÉLANGE DES LinÉRATURES

Nous nous soumies bornés, jusqu'à ce moment, à* onslater les divers états du caractère et de l'esprit les peuples de la Gaule an début du moyen âge : lous les avons examinés chacun à part, dans leur exisence individuelle et leur égoïsme provincial ; maiuenant que nous connaissons suflisamment ces éléments constitutifs, nous devons passer à la grande [uestion de l'influence qu'ils exercèrent les uns sur 3S autres; Qiontrer la fusion, les échanges (jui s'opèèrent entre eux; résoudre enfin le grand problème de i formation du caractère et de l'esprit français.

Chose remarquable! le premier acte d'assimilation \e races n'eut pas lieu dans Tintérieur de la Gaule ; il jt une explosion à l'extérieur, une véritable conquête, omme si la nation eût voulu prouver, dès le douzième iècle, que l'expansion, le rayonnement, constitueîient sa force et son génie.

Les Normands, installés dans !a Neustrie, sous harles le ' Simple, venaient de se mêler aux Gallorancs et d'adopter leurs usages, leur dynastie, leur

langue, lorsqu'ils entreprirent d'envahir l'Angleterre et d'y transporter les idées et les mœurs de la mère patrie.

Ce grand événement ne pouvait arriver plus à propos, dans l'intérêt delà civilisation générale. L'Angleterre, devenue la proie des pirates du Nord, au milieu du huitième siècle, menaçait de déverser sur le continent cette barbarie Scandinave que Brunhilt avait transportée jadis sur la terre des Burgondes, que Rollon aurait installée sur les bords de la Seine, si elle ne s'était fondue au souffle vivifiant de l'influence gallofranque. Pour apprécier la portée de la conquête de . l'Angleterre par Guillaume de Normandie, il est donc ' essentiel de connaître l'état de la barbarie saxonne et les dangers dont elle menaçait la terre des Gaules.

L'ANGLETERRE CONQUISE PAR LES GALLO-FRAHGS SOUS LA GOKDUITE D'UN DUC DE HORHAlfOIK

Depuis quatre siècles, la vieille Angleterre, patrie originelle des Bretons, était le repaire des peuplades les plus cruelles que le Nord eût encore déversées sur l'Occident; le fanatisme sanguinaire des Druides, les fureurs ravageuses des sectateurs de Hell, de Loke et (XOdin (1) étaient dépassés : tous les sauvages delà

(1) Du temps d'Ammien Marcellin, ils passaient déjà pour les plus féroces de tous les Barbares (XXVill, p. 326).

.Itique, Danois^ Frisons, Saxons, Norwégiens, Islanials, déchaînaient leur rage sur la terre des Angles )t des Scots, pillant, brûlant, massacrant tout ce qui je trouvait sous leur lance (1). Les chants de leurs \oehongars peuvent donner une idée de ces atrocités bestiales.

« Le souffle de la tempête aide nos rames, dit Tun Taux ; les bruits du ciel et de la foudre passent sm* Qos têtes sans nous étonner; l'orage nous seconde et Qous pousse où nous voulons aller. )>

Le scalde Ragnard Lodbrog trouve que celui qui vit sansblessures mène une existence monotone ; il éprouve autant déplaisir à donner des coups d'épée qu'à pres- ^r une jeune fille dans ses bras (2) .

(1) Liûgard, Histoire d'Angleterre.

(2) Nous avons donné, à la page /i05 du tome 1*', comme spécimen de cette poésie satanique, les premières strophes du chant de la bataille de Fiosburg; il n^est pas inutile de faire connaître les dernières :

« Ici le roi Athelstan, le seigneur des comtes, celui qui donne des bracelets aux nobles, et son frère aussi, Edmond Etheling, noble et d'ancieune race, ont tué dans la bataille, avec les tranchants des épées. A Brunenburk, ils ont fendu les murs des boucliers; ils ont haché les nobles bannières avec les coups de leurs marteaux, les [enfants d'Edward!... lis ont abattu, dans la poursuite, la nation des Scots et les hommes des vaisseaux parmi le tumulte de la mêlée, à la meur des combattants. Cependant le soleil, là- haut, la g*rande étoile, le brillant luminaire deDieu,leDieu,le Seigneur §ternel, à l'heure du matin, a passé par- dessus la terre, tant qu^enfin la noble créature s'est précipitée vers son coucher. Là gisaient les soldats par multitudes, abattus par les dards; les hommes du Nord frappés par-dessus leurs boucliers, et aussi les Scots, las de la rouge bataillé. Athelstan a laissé

Le roi des mers, Er-Ric, étant mort en 940, les poôies Scandinaves chantèrent son entrée dans le céleste séjour, comme la récompense du sang qu'il avait versé, des ravages qu'il avait commis (1).

Sous Timpression de principes aussi barbares, il ne faut pas être étonné si, au moment de faire des expéditions de guerre, les Saxons avaient des rêves de carnage, s'ils ne voyaient que cadavres dévorés par les loups et les corbeaux (2) .

derrière lui les oiseaux criards do 2a guerre, le corbe«iu qui se repaîtra des morts, le milan funèbre, le corbeau noir, au bec crochu, et le crapaud rauque, et Taigle qui bientôt Tera festin de la chair blanche, et le faucon vorace qui aime les batailles, et la bête grise, le loup du bois. »

(1) « Il m'est venu un songe, dit le poète : Je me suis vu au point du jour dans la salle du Walhall, préparant tout pour la réception des hommes tues dans les combat^".

(( J'ai réveillé les héros de leur sommeil ; Je les ai engagés à se lever, à ranger les bancs, à disposer les coupes à boire, comme pour l'arrivée d'un roi.

« D'où vient tout ce bruit, s'écrie Draghils? d*où vient que tant d'iiommes s'agitent et que Ton remue tous les bancs? — C'est qu'Er-RIc doit venir, répond Odin; }e Tattendî'. Qu'on se lève, qu'on aille à sa rencontre.

« Pourquoi donc sa venue te platt-elle plus que celle d'un autre roi? —C'est qu'en beaucoup de lieux il a rougi son épéc de sang ; c'est que son épée teinte de sang a parcouru beaucoup de lieux.

(( Je te salue, Krilic, brave guerrier: entre, sois le bieovouu dans cette demeure. Dis-nous quels rois t'accompagnent, combien viennent avec toi du combat? — - « Cinq rois vien- « nent et moi je suis le sixième. » (Torfcissen, HisL de Noviiége, 1. IV, ch. x.) — (Thierry, t. i, p. 131.)

('1) Peu avant la bataille d'Hastings, l'un rêve qu'il voit une femme de taille gigantesque i\ cheval sur un loup, courant dovaiit le front de l'armée. Le loup tenait dans sa gueule uu

Les jeunes femmes, à leur tour, dignes de la Brunhîlt des Nibelimgen, chantaient avec Tivresse des Skioldmeoer : «J'ai marcbé urmée de mon glaive sanglant, de sorte que k corbeau nVa suivie ; furieuses nous avons combattu ; le feu planait sur les maisons, et nous avons endormi dans le sang ceux qui veillaient aux portes des villes, n

En présence de ces prophéties et de ces menaces infernales, on comprend que les indigènes eussent composé un chant religieux qui avait pour refrain : Cl Délivrez-nous des fureurs des Jutes, w

Les Saxons ne se contentaient pas de chanter la mort, ils mettaient en pratique ces horribles cris de guerre : au couvent de Peterboroug , un de leurs chefs avait tué quatre-vingt-quatre moines de ses propres mains ; il ne mit un terme à ce massacre que lorsqu'il ne resta plus de victimes. Harold Pied-de- Lièvre lit crever les yeux, couper les jarrets, scalper les crânes et dévider les intestins à Alfred et à six cents hommes (1). Ces bandes de pirates ne connais-

cadavre humain tout ensanglanté; dès quMl avait fini de le dévorer, la femme lui en servait un autre.

Un second voit en songe la flotte, portant à ses mâts une nuée de corbeaux et de vautours ; en face, une femme assise sur un rocher, armée d'un sabre nu, disait aux oiseaux : « allez, allez sans crainte, vous aurez à manger, vous aurez à choisir, car je vais avec vous; j'y vais. » — (Thierry, t. I, p. C82.)

(1) En 870, les Danois saisissent le roi de l'Est-Anglie, l'attachent â un arbre et en font un but pour leurs arclior.-:. — En lOOii, ces mêmes Danois s'emparent d'un petil royaume saxon ; ils outragent les femmes, tuent les hommes, et finissent par tout exterminer, jusqu'au dernier enfant, le jour de Saint-Bricc. — (Thierry, t. I, p. 139.)

saient d'autre travail que le pillage, d'autre plaisir que rivresse et le massacre.

L'histoire de l'heptarchie saxonne est une suite ininterrompue de guerres atroces. Quand ses princes ont anéanti les Bretons, les Irlandais et les Pietés, ils se détruisent entre eux. Le poète et Thistorien sont réduits à reproduire d'interminables récits d'assassinats et d'exterminations.

Cependant il s'est trouvé des critiques littéraires qui ont donné des paroles d'admiration à cette poésie de carnage ; ils voient, dans ces transports de fureur et dans ces cris de cannibales, les témoignages du génie poétique delà race saxonne; ils pressentent ce que deviendra plus tard la fleur, en voyant le bourgeon, a Si jamais il exista quelque part un profond et sérieux sentiment poétique, disent-ils, c'est là. d Ces poètes saxons a ne chantent pas, ils crient... • Chacun de leurs petits vers est une acclamation et sort comme un grondement (1). »

On appelle cela de la poésie! Nous l'appelons, nous, des hurlements de loup, des râles de tigre. La fureur est-elle donc le génie ? La rage exprime-t-elle le point le plus élevé de la puissance ?.. . Ne voit-on pas, au contraire, que la poésie n'a rien à démêler avec ces hommes du Nord « aux grands corps blancs et flegmatiques ? » Ces colosses « aux yeux bleus, aux cheveux d'un blond rougeâtre, aux estomacs voraces, repus de viandes et de fromages; ces tempéraments froids, tardifs pour l'amour, » ont besoin de coups de tonnerre pour être réveillés, tant leur intelligence est

(I) Taine, Histoire de la Littérature anglaise.

épaisse et leur fibre poétique engourdie.... Chez eux, [>as de sensibilité facile sachant apprécier les nuances iélicates, pas de conception rapide saisissant toutes es phases d'un sentiment ou d'une situation.

Ces masses de chair ne peuvent être éaïues qu'à 'aide d'explosious : il faut que la paiole éclate à leur )reille comme une mine ; les catastrophes seules les x)ucheDt; les incidents d'une douleur intime les laissent indifférents. Chez les races gallo-romaines, au contraire, le cœur et le cerveau sont tellement acces« ûbles k la vibration poétique, qu'il est inutile d'avoir recours aux imprécations, aux cris, à l'entassement ies cadavres, pour mettre en mouvement toutes les parties de l'existence. Une observation, une analyse juste, une critique légère, une description habilement :olorée, suflfeent. N'applique-t-on pas des moyens d'action particuliers à chaque race, à chaque nature différente? Si l'on se permet de battre le nègre, de flageller le soldat russe et même le soldat anglais pour leur inculquer les lois du devoir et de la discipline, 0S6rait*on avoir recours aux mêmes moyens pour révéler des principes analogues au Français, à l'Italien, à l'Bspagnol 7

Où se trouvent la pensée, le sentiment, dans les chants de cannibales que les Saxons viennent de nous faire entendre? Comparez l'équarrissage de chair humaine de la bataille de Finsburg avec le combat de ftolancl à Roncevaux ! Ici les hommes se défiaient, exprimaient toutes les passions du guerrier ; mais ces cassions avaient pour mobile les plus nobles vertus iu chrétien, du citoyen, du sujet. Tous combattaient ît mouraient, non pour le plaisir de verser le sang, ïiais pour défendre leur foi, leur pays, sauver la

gloire de leur souverain. La bataille de Roncevaux était une lutte. d'hommes, celle de Finsburg est un combat de bêtes féroces.

Heureusement pour la civilisation, la conquête des Saxons ne devait pas être de longue durée. Ce repaire de forbans, qu'on voudrait nous présenter comme un sanctuaire de poésie, devait recevoir de la terre des Gaules un de ces rayons de soleil qui dissipent les ténèbres, calment les cris d'agonie, étouffent les hurlements de fureur. Le mouvement Scandinave de la Grande-Bretagne allait éprouver le sort qu'avait subi précédemment, de ce côté du Rhin, la tentative germanique de Charlemagne.

Le 27 septembre 1066, soixante mille hommes s'embarquaient, à l'embouchure de la Somme, sur quatre cents navires de haut bord et mille bateaux, sous les ordres du duc de Normandie, Guillaume le Pâtard. Il s'en fallait de beaucoup que la majorité de ces guerriers fût originaire de la Norwége ou du Danemark , comme las compagnons de RoUon ou de Robert Guiscard. Cette armée, presque tout entière, était gallo-franque ; elle ne comptait qu'un bien petit nombre de descendants des pirates du Nord. Il suffit de consulter les faits pour lui restituer ce caractère. Guillaume, ayant soumis son projet de descente en Angleterre aux barons normands, rencontra chez eux d'assez vives oppositions; mais, comme il se sentait appuyé par le Souverain Pontife, il publia le ban de fjiierre (1) dans la Gaule entière, offrant à tous les

(1) lie mot ban de guerre, si mal expliqué Jusqu*à ce jour, ne viendrait-il pas du verbe roman ban^ allons, partons? d'où les Espagnols ont fait bamos. Le mot ban fut ensuite appliqué ù toute convocation, à toute publication.

guerriers et hommes d'armes une forte solde, le pillage de l'Angleterre, de riches héritières pour femmes et de vastes propriétés pour fiefs. A ces promesses séduisantes, la foule des aventuriers accourt du Maine et de l'Anjou, du Poitou et de la Bretagne, de la Flandre et de la Gascogne, de l'Ile-de-France et de la Bourgogne.

Rien d'extraordinaire à ce que l'esprit aventureux des Normands provoquât la sympathie de la population gauloise et attirât au premier son de trooipe une jeanesse avide de combats. Les Francs, peuples pasteurs, avons-nousdit, n'éprouvaient pas un grandattrait pour les expéditions lointaines ; ils ne marchaient, à l'exemple des Romains, qu'à petites étapes et ne poussaient leurs armées en avant qu'après avoir bien consolidé leurs derrières. Les anciejis Gaulois, peuples pasteurs aussi, mais à l'esprit plus ardent, plus curieux, formaient souvent des armées expéditionnaires et s'en allaient batailler à l'aventure dans la Macédoine et l'Asie Mineure, dans Tltalie méridionale et dans la Germanie. Ils n'avaient pas l'ardeur conquérante de César ou de Scipion, mais ce désir de voir, d'explorer, de faire des coups d'éclat qui caractérisait Alexandre.

Les Normands flattèrent cette disposition originelle delà race gauloise ; ils lui fournirent un nouvel aliment dans la conquête de l'Angleterre : les descendants des bren accoururent de toutes les provinces au rendez-vous fixé par un simple bâtard,

II est facile de prouver que la population gallofranque composait l'armée de Guillaume de Normandie. De tous les noms de chefs et de soldats que Wace et les chroniqueurs nous font connaître, il n'en

est pas plus de quatre ou cinq qui offrent une physionomie normande ou germanique : tous les autres appartiennent à la langue gallo-franque ; Guillaume le Conquérant lui-même est tout au moins à moitié gaulois, car il avait pour mère une simple paysanne de Falaise (1). D'après Wace, son sénéchal s'appelle Guillaume de Breteuil, Ses grands officiers sont Hugues de GramméniU Hugues de MontforU Gaultier et Guillaume de Garenne. Ses principaux barons sont Robert, comte d'Où ou d'Eu, Osbert de Breteuil, Rogier de Vilers, le sire de Belmont-k-RO" gier, Yvan (Y von) et Herluin,

Parmi les guerriers qui répondent à l'appel de guerre, Wace cite Hainon de Thoars^ Alain Felgan, de Bretagne ; Peleit de Dinan, Raoul de Gaël^ Raoul de Couches, le chevalier Toustain, du pays de Caux, porte-éiendard; Huon Margot ou Hugues Maigroi, envoyé de Guillaume auprès d'Harold. Wace luimême, dont on a fini par estropier le nom à la manière anglaise, se donne le nom tout gaulois de Gasse (2).

A la bataille d'Hastings, le premier corps d'armée de Guillaume était composé des gens d'armes du

(1) Il n'était pas nécessaire le moins du monde, pour commander une expédition normande, c'est-à-dire maritime, dappartenir à la race Scandinave; Hastings, un des plus célèbres pirates et Tim des premiQrs conquérants de l' Angle* terre, était le tils d'un simple laboureur des environs de Troyes.

(2) Maître Hasse l'a translaté : yassc, agasse signifie pie en langue romane ; on sait que, dans toutes les langues, les noms d'oiseaux sont fréquemment appliqués à des hommes.

comté de Boulogne et du Ponthieu; le second de Bretons, de Manceaux et de Poitevins; les recrues de Normandie ne venaient qu'en troisième ligne; elles étaient commandées par Guillaume lui-même... • Tous ces guerriers gallo-francs, qui ont-ils pour chanteur, pour boute-en-train? Un trouvère, ce hardi Taillefer dont nous avons déjà parlé. Quel chant dé guerre entonnera- t-il pour exalter leur courage? Serace un fragment des Eddas ou de Nihelwu/en ? Pas le moins du monde, .... un chant tout français : la Chanson de Roland I

Les quelques vrais Normands que renferme Tarraée deGnUlaume, le chef suprême tout le premier, avaient d'ailleurs si bien adopté les mœurs, la langue des indigènes, saisi leur esprit subtil, délié, prompt à subjuguer les cœurs et les intelligences, que toute trace d'origine Scandinave avait couiplétement disparu (1).

Dans la guerre, ils mettaient en usage la tactique de ruse et d'embuscades familière aux Gascons ; ils commençaient à se faire confondre avec ces derniers par la fmesse de leurs combinaisons, leur habileté à

(1) La cour de Rouen était, depuîsde longues années, le rendez-vous des troubadours et des trouvères ; la population de la Normandie entière parlait français. Pendant les processions, dit Herbert, moine de Clairvaux (1178), lorsque le clergé suspendait ses chants, les femmes entonnaient des cantiques qui ressemblaient fort à des chansons mondaines (Histoire littéraire de la France^ t. IV, p. 51).

Le danois, généralement proscrit, s'était réfugié dans Pécole de Bayeux, comme une langue morte. Les Normands qui passèrent en Angleterre parlaient exclusivement français. Desorte que le successeur de Guillaume, ayant voulu faire apprendre à son fîls la langue de ses ancêtres, dut l'envoyer au collège de Bayeux {Histoire litL de la France, t VI, p. 51).

déjouer tous les embarras, à profiter de toutes les circonstances favorables.

A la bataille d'Haslings les Saxons imprévoyants burent et mangèrent gloutonnement toute la nuit: « vous les eussiez vus moult se démener et saillir et chanter avec de gros et lourds éclats de rire, » dit Robert Wace (1) ; le matin ils serrèrent, derrière leurs palissades, les masses compactes de leur pesante infanterie et , la hache attachée au col , ils attendirent Tennemi.

Les Normands, réfléchis et rusés, au contraire, simulent d'abord une attaque, puis se mettent à fuir pour attirer les Saxons. Ces derniers donnent dans le panneau , sortent des retranchements et se lancent à leur poursuite. Aussitôt les envahisseurs font volteface, tombent sur les assaillants en désordre et les mettent en pleine déroute.

La conquête de l'Angleterre fut donc une expédition

(1) Et li Nornnans et li Franceis Tote nuit firent oraison Et furent en afilictioo, De lor péchlés confes se firent As proverres les regehirent, Et qui n'en ont proveres près, A son veizin se fist confés.

Le vendredi ils font pénitence, et la préparation chrétienne au combat se termine, comme à Roncevaux, par Ptibsolutiou de révêque.

Char ni saune ne mangèrent,

Giffrey, évoque deCoustances,

A plusors joint lor péni tances,

Et reçut li confessions,

Et donna li benedicion.

purement gallo-franque; la race normande n'y figura que pour lui donner son nom. Ce caractère déjà si frappant au moment de l'expédition, le devint bien plus encore dans la suite. Après la victoire d'Hastings, le premier acte de Guillaume fut de construire, sur le champ de bataille même, un monastère dédié à saint Martin de Tours, patron des soldats gaulois; il fut peuplé par des religieux de Marmoutiers, près de Tours.

Les barons normands, jaloux de leurs prérogatives, hésitaient à mettre la couronne d'Angleterre sur la tête de Guillaume le Bâtard; un seigneur poitevin, Aimer! de Thoars, soutint les droits du conquérant et les fit triompher. Dernière preuve enfin. Les rôles qni nous ont été conservés du partage des terres et du butin ne renfer nient que des noms gaulois et des noms français (1).

(J) Un nommé Asselin eut plusieurs bourgeois pour sa part; Eudes, évoque d'Evreux, reçut la ville de Douvres pour apanage ; Raoul de Courbespine obtint trois maisons et un champ ; Guillaume, fils de Geoffroi, trois autres. Geo/froi de Mandeville quarante. Engelry quatorze propriétés ; GauUier eut le fief d'un riche kiïgXdA^; Baudoin de ^eium, petit-neveu d'Osbert, l'île de Wight; la simple jongleresse Adeline reçut, de la munificence de Roger, un beau fief pour payer ses chansons; iîo6er^ (/e Toënes s'adjugea les domaines de trois guerriers saxons ; Gilbert de Monfichetl prit la garde d'une dos tours de Londres. On trouve enfin dans la liste des nouveaux teneurs de fiefs les noms tout gallo-francs de Mandeville, Andevilky Omfreville et Domfreville ; Bouteville et Esloutville; MohunQi Bouhun; Biset et Basset; Malin et Malvoisin; Bastard, Brassard et Baynard; Bagot et Talhot; Toret, Trivet et Bouei; Lucy, Lacy et Percy; Boavilain et Boutevilain ; Trousselot et Tromsebout; Eugaine ci Longue-Epée ; Œil-de-Bœuf

Page 1