‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 30 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

Les Gallo -Francs, apportant leurs mœurs, comparativement policées et élégantes, dans le repaire des pirates du Nord, produisirent des contrastes frappants que l'histoire nous fait connaître : les rois saxons, dit Henri de Huntingdon, donnaient quatre repas dans la journée; les rois normands n'en donnèrent plus qu'un. «Les Saxons, ajoute Malmesbury, buvaient à Tenvi , consumant jour et nuit leurs revenus en prouesses de gloutonnerie, se contentant d'habitations misérables pour avoir plus à consacrer à la bonne chère. Les gens de France calculaient mieux leur dépense, ils mangeaient moins, tout en préparant leurs mets avec plus de délicatesse ; ils se montraient plus recherchés dans leurs habitations et leurs vêtements. 11 y avait soixante-six ans à peine que les Provençaux de la reine Constance avaient étonné les Parisiens du roi Robert par le luxe de leur équipage ; les Gallo- Francs produisaient un effet analogue sur les sujets de la grossière heptarchie.

Les soins de l'éducation marchèrent de pair chez les Normands avec ceux du luxe et de l'urbanité. Les Saxons étaient d'une ignorance profonde en toute chose, même en architecture, car ils bâtissaient horriblement mal. Les Normands s'emparèrent de leurs mo-

et Fronl-de- Bœuf; Guillaume le Charretier, Hugues le Tailleur^ Guillaume le Tambour. Sans compter ceux qui n'ont d'autre nom que ceux de leur pays natal: Saint- Quentin, Saint- Maur, Saint'Denis , Saint-Malo, Tournai, Verdun, JPismes, Clidhn {Clidlonez), Chaunes, Etampcs, La Rochelle^ Cahors (Chairorts), Rochefort {Rochford), (Rokehi), Champagne, Goscogne ^ La Haye (Hay), La Souche (Zouch), Saut-du-ChevreuU (Sacheverell) (Thierry t. i, Passim),

nastères de leurs églises « et en expulsèrent les religieux et les prêtres indigènes ; ils substituèrent aux lourdes muraiiles saxonnes l'élégante architecture des pays romans, et établirent cinq cent cinquante-sept écoles; comme ils calculaient parfaitement leurs intérêts, ils conservèrent les fiefs et les redevances pour leurs hommes de guerre, et réservèrent les bénéfices ecclésiastiques pour les prêtres et les professeurs qu'ils avaient amenés.du continent.

Les Gallo-Francs renouvelaient donc en Angleterre, au profit de leur race, le système d'éducation que Charlemagne avait appliqué, dans la Gaule, au bénéfice des idées germaniques. Seulement la nouvelle teotative eut plus de succès que la première, par la raison que la langue et l'esprit gallo-francs étaient aussi subtils, limpides, sympathiques, pénétrants, que la langue et l'esprit allemands étaient lourds, obscurs, émoussés en tout ce qui ne tenait pas à l'analyse des sentiments intimes.

-Quoi qu'il en soit, le mouvement intellectuel, en Angleterre, fut tout gallo-franc au douzième siècle, et ses progrès eurent une rapidité fabuleuse. ^

Le princo Henri, fils du Conquérant, apprit les sciences avec une ardeur qui lui mérita le surnom de Beau-Clerc. Mathilde, femme de Henri P', morte en 1118, attirait à la cour toute sorte de savants et de trouvères. Henri II et ses trois fils suivirent son exemple. L'aîné, Richard Cœur -de- Lion , conquit une place honorable parmi les trouvères. Lanfran, né dans le nord de l'Italie, archevêque de Cantorbéry, fut digne de figurer dans les rangs du clergé tolérant et pratique, par sa charité, et dans ceux du clergé doctrinaire, par ses vastes connaissances.

Parmi les prêtres gallo-francs établis en Angleterre, on cite un abbé poète, qui fit représenter « le Jeu de Sainte 'Catherine, n Un autœ composait des épigrammes lutines, M'imitation de Martial. Huntingdon, Malmesbury écrivirent l'histoire de ces temps de trouble et de conquête. Des poètes de langue d'Oui, tels que Wace, Gaimar, Benoît de Sainte-Maure , en composèrent la chronique rimée. Ils avaient les défauts des trouvères français sans doute : la prolixité, la diffusion , provenant de l'abondance des idées et de l'impatience d'écrire; mais ils en possédaient aussi les qualités charmantes : la clarté, l'invention attrayante

des détails et des aventures « Ils parlent à la

curiosité, a dit un critique, comme les Saxons {parlaient à l'enthousiasme; ils détrempent, dans leurs longues narrations claires et coulantes, les vives couleurs des traditions germaniques et bretonnes : des bcïtailles, des surprises, des combats singuliers, des ambassades, des discours, des processions, des cérémonies, des chasses, une variété d'événements amusants, voilà ce que demande leur imagination voyageuse (1). » Défaut pour défaut, ne doit-on pas préférer ceux d'une aimable naïveté à ceux de la sauvagerie sanguinaire et repoussante des poètes saxons.

C'est donc une littérature complètement française qui s'établit en Angleterre à la suite des Normands: les vainqueurs tiennent si bien à assurer son triomphe, qu'ils prennent d'énergiques mesures pour faire disparaître la langue saxonne. Les vaincus ne leur offrent pas trop de résistance ; ils cèdent avec une sorte d'en-

(1) Taino, Histoire de la Littcro dire anglaise^ t. I, p. 88.

traînement à la douce domination do ce Français qu sait si bien se faire pardonner ses victoires. Bientôt les petits enfants bégayent au berceau la langue de Théroulde et de Wace; le campagnard Tapprend anssi pour se donner des airs de gentilhomme conquérant. Chaque chef a son ménestrel français ; T'idiome saxon, chassé des écoles, est réduit à se réfugier parmi les paysans, sous la forme d'un grossier pa* tois. Le français devient la langue officielle et littéraire. Tout écrivain qui se respecte et aspire à la popularité, à la fortune, n'écrit plus qu'en ce dialecte (1).

Les soldats de Guillaume le Bâtard rendirent donc à la Grande-Bretagne quatre services signalés, qui devinrent les bases de la civilisation anglaise : ils la délivrèrent de la domination brutale des Jutes; ils lui apprirent la langue française, qui, ])lus tard, se mêlant aux débris du saxon et du breton, forma la langue anglaise; il lui révélèrent les mœurs, les usages, la délicatesse gallo-franque; ils rajeunirent cet esprit de hardiesse et d'aventures maritimes qui, brutal et ravageur sous les Scandinaves, acquit tous les perfectionnements de la civilisation sous les Anglais.

La Grande-Bretagne à la fin du onzième et pendant le douzième siècle est donc une espèce de colonie, moralement et intellectuellement annexée à notre pays, malgré le bras de mer qui l'en sépare; Tassi-

(1) La bibliothèque de Nortfolk possède un vieux psautier, enrichi de notes interlinéaires en jargon français du onzième siècle, fait par quelque prêtre normand pour Tinstruction française des Anglo-Saxons, qui ne connaissaient pas encore cette langue. — {Histoire littéraire delà France, t. VF, p. 51.) II. 20.

Hiilation deviendra plus intime encore au siècle suivant : Marie de France, un des esprits les plus français du treizième siècle, lui fera parler un langage digne de Thibault de Champagne, de Charles d'Orléans et de Guillaume de Loris.

CMV£ESlTé D£ PABIS

Le douzième siècle vient de nous offrir le magnifique spectacle d'une armée française naturalisant r esprit et la civilisation de cette race sur la terre anglaise. A dater de cette époque, la langue d'Owi, qui occupait le nord de la Gaule entre la Loire et le Rhin, étend son domaine depuis les Alpes et la Côte-d'Or jusqu'aux montagnes de l'Ecosse.

Uais la Loire devait-elle séparer pendant bien des siècles encore les pays de langue d'O des pays de langues d!Oui? N'était^il pas dans l'essence du génie gaulois de chercher à réunir ces deux zones? à préparer, pai* la littérature et par les mœurs, la grande fusion nationale que la royauté allait exécuter à son tour dans la politique?

Deux agents principaux et d'une nature diamétralement opposée devaient préparer Téclosion du véritable esprit français^ par l'inoculation de l'esprit roman : ces deux agents étaient l'Université de Paris et la guerre des A Ibigeois.

Les écoles établies autour des cathédrales et dans les monastères, antérieurement au douzième siècle,

vaient pas pour seule origuie les Capitulaires de arlemagne : elles étaient une conséquence inévile des tendances générales de Tépoqueé La chute \ Carlovingiens, le triomphe du morcellement féodal, 1 de leur être funeste, favorisèrent leur développent. On avait créé les premiers professeurs pour réidre aux désirs de l'Empereur, on créa les seconds IV favoriser la fierté et l'autonomie provinciales» aque grand fief, chaque diocèse voulut affirmer son portance par la prospérité de ses chaires de bellestrès et de philosophie. Mais n'oublions pas de louveler l'observation que nous avons déjà faite : 3t que ce mouvement scientifique était circonscrit nord de la Loire ; les pays de langue romane contilient à se montrer fort indifférents aux progrès de iialectique et de la théologie.

Le nombre croissant des écoles disséminées dans les évinces de langue d'Ot//, loin de contribuer à la ion des races et des provinces, n'aurait fait que onder le fractionnement féodal, si certains centres allectuels n'étaient parvenus à conquérir une répuion supérieure, à former de bruyantes arènes de

issions qui reléguaient les autres dans une sorte

lance et d'oubli.

U enseignement de TÉcole de Paris s'était traîné os une sphère assez modeste pendant plusieurs des : la popularité de celles de Saint-Germain-des- Ss, de la Cathédrale et deSaint-Germain-rAuxerrois lient complètement éclipsée par la gloire des abbayes Fulde, en Allemagne; du Bec, en Normandie; de on, en Picardie; de Tours et d'Angers. Mais, dans i premières années du douzième siècle (de 1100 Ll 36)» Guillaume de Ghampeaux et Abëlard acqui-

reiit une gloire philogiphîque dont la renommée rejaillit sur la capitale de Philippe- Auguste. Cet éclat, jusqu'alors inconnu, répondait parfaitement aux instincts primitifs de cette race gauloise, avide d'agitation et de controverse, éprise de l'indépendance de h pensée, des séductions de l'éloquence, et qui, sous la domination romaine, avait fourni des rhéteurs à la plupart des cités de l'empire.

La vie dramatique et militante d'Abèlard, le caractère poétique dont le revêtit l'amour d'Hëloïse, les applaudissements qui l'accueillirent, non-seulement à Paris, mais dans toutes les villes où il allait donner ce que nous appellerions aujourd'hui des conférences^ enthousiasmèrent ses élèves; la plupart brûlaient du désir de se livrer au professorat laïque, délivré de toutes las entraves de l'autorisation préalable et de la surveillance. Cet enthousiasme de la jeunesse, impatiente de tout frein, multiplia les écoles particulières. La montagne Sainte-Geneviève devint un foyer d'instruction où l'on accourait de toutes les parties de l'Europe, parce que tous les goûts y étaient flattés, toutes les connaissances prodiguées, toutes les aptitudes satisfaites. Le Pays-Latin se trouvait admirablement placé pour obtenir ce résultat : propriété particulière de l'abbaye Sainte-Geneviève, il était complètement indépendant de la juridiction dû prévôt de Paris, de celle de l'évêque, même de celle du roi, et ne relevait que du Saint-Siège (1).

(1) Le noinbrç des écoliers fut tel, au douzième siècle, qu'il dépassa liiefitôt celui des citoyens. On attribue môme à cette circonelïUîce la nécessité où se trouva Philippe-Auguste d'agrandir ]^ ville, les étrangers no pouvant plus se loger

Ce concours immense devait naturellement amener une nouvelle organisation pédagogique.... La défense personnelle était, au moyen âge, le premier besoin de tous les hommes réunis par la similitude des intérêts. Les bourgeois formaient des Communautés^ les corps de métiers des Jurandes^ les professeurs et les écoliers, devenus assez puissants pour être jalousés, assez forts pour se faire craindre, s'organisèrent en Université. Le Souverain Pontife, suzerain naturel de l'abbaye Sainte-Geneviève, couvrit la nouvelle communauté de sa protection. Cette première résolution prise, l'f/yizversité (1) se subdivisa en facultés^ selon la nature des études (2), et en nations^ selon l'origine des écoliers et des professeurs. Le premier titre constatant rétablissement des nations ne remonte qu'à 1249; elles étaient alors au nombre de quatre : ï Ile-de-France^

dans les maisons garnies, envahies par les écoliers. Paris prit alors le nom scientifique do Cariat]isep]iei\ ou ville des lettres par excellence. La liberté dont jouissaient les professeurs libres, qui ouvrirent jusqu'à douze écoles à la fois, ne contribua pas peu à y attirer les élèves du Midi, déjà habitués à Tindépendance d'esprit des troubadours.

(1) La division par nations dut précéder la création des facultés; car la première est citée dans des titres de 12/i9, tandis que celle des facultés ne fut régularisée par acte authentique que sous le pape Innocent IV... Avantl261 TUniversité est désignée par les mots universitas magistrorum ou scholai'um; dans les bulles pontificales, par les mots sludium^ stuflium parisiense; Urbdiln IV est le premier qui emploie les moi suniversUasparisicnsis (1201). — (Savigny, Histoire du Droit au moyen âge),

(1) Les facultés étaient au nombre de quatre: celle de Théologie, celle de Décrets, celle de Médecine et celle des Avis.

autour de laquelle se groupaient les Italiens, les Provençaux et les Gascons ; \d^ Normandie \ là Picardie^ qui comprenait les Flamands ; \ Angleterre^ qui avait pour sujets les Anglo-Saxons et les Allemands.

Mais tout établissement existe de fait longtemps avant d'être réglementé d'une manière officielle; de môme que les écoles de Paris prospéraient avant la création de ï Université^ de môme la division des étu* diants en nations était connue avant d'être organisée légalement. Elle était née de la force aième des choses: la grande loi d'attraction groupait les Gascons d'un côté, les Picards d'un autre, et ainsi des Anglais» des Allemands, des Normands et des Bourguignons. Ces réunions spontanées d'élèves de chaque langue durent offrir certains éléments de trouble lorsque la réputation de Guillaume de Champeaux et celle d' Abélard eurent augmenté la population universitaire dans une proportion inattendue. Il suffisait qu'une nouvelle proposition philosophique, une mesure disciplinaire eût été prise par les ÂcoUers d'une langue, pour qu'elle fût repoussée par les écoliers d'une autre. La division officielle par na/ibm eut incontestablement pour motif le désir de former quatre fractions de la même force, donnant dans les votes des assemblées un nombre de voix à peu près égal et pouvant se cantrebalancer au lieu de s'écraser les unes les autres.

Ce n'est pas tout ; à une époque où chaque classe de citoyens, chaque corps de métiers se cantonnait 5ans un quartier spécial, il était naturel que chaque nation universitaire s'installât dans une rue particulière. Ce quartier, facile à barricader et à fermer de chaînes, devenait, pour ses habitants, une

sse, une petite patrie loin de la patrie natale. DS le carrefour ombragé d'un arbre et muni 3uits, on discutait les intérêts de la Jiation, înait des mesures de défense commune, on se :hait dans les moments de danger. Mais les les intérieures n'étaient pas permanentes; si 3 étudiant appartenait à une nation par rap- , fUnwersiléy il était avant tout membre de Université par rapport à toutes les puissances ères, et le citoyen très-dévoué et très-fier de Dde république des lettres. Il parlait gascon ardj provençal ou breton, dans ses relations ares; mais il employait le latin, langue univert savante, dans les discussions d'un ordre plus intéressant les afiaires de t Université tout

jré cette division très-naturelle des langues, î écolier n'entendait pas moins parler tous les es successivement et saisissait çà et là quelque 9uveau, quelque phrase étrangère. Les Allefaisaieht peu de progrès sans doute dans la conice des langues d'O et d'Oui; il était plus facile ird d'apprendre quelques proverbes gascons, au de répéter quelques adjectifs provençaux ; mais nier prix de langues vivantes appartint assuréà l'enfant de Paris, qui, géographîquement, între les Picards et les Flamands, les Normands \quitains, dut mieux que tout autre s'assimiler s dialectes d'Omet une bonne partie des lan^ i'O. Aussi avons-nous vu que les Italiens, les is et les Provençaux faisaient partie de Tassocia- ! l'Ile-de-France. L'établissement des nations ne nt avoir d'autre but que celui d'établir un peu

d'ordre dans les relations des écoliers et dans les discussions publiques; il est impossible d'admettre que l'on eût réuni ceux de langue romane à ceux de rile-de-France, s'ils n'avaient offert quelque affinité de caractère et d'esprit; dans le cas contraire, ce n'est pas l'ordre, c'est la confusion de la tour de Babel qu'on aurait semé dans cette nation hétérogène. Nous soupçonnons donc fort les Parisiens du douzième siècle d'avoir compris la langue d'O et apprécié la vivacité méridionale autant que leurs ancêtres avaient mal jugé les allures ^bruyantes des Provençaux de la reine Constance.

Plus d'un siècle s'était écoulé depuis lors, tout semblait concourir maintenant à rapprocher les Parisiens des Méridionaux. D'abord, les gens de la suite de Constance, quoique mal accueillis au début sur les bords de la Seine, avaient fini par s'y faire aimer; des tioubadours étaient venus à leur suite; ils fréquentaient la cour de Paris comme celle de Rouen. Ces événements devaient naturellement avoir lieu sous les premiers Capétiens. La population parisienne, beaucoup plus gauloise que franque, ne paraît jamais avoir été fort sympathique aux Mérovingiens ni aux Carlovingiens. Quelques rois de ces deux dynasties firent sans doute quelque séjour momentané dans Lutèce, ils n'y établirent jamais leur demeure permanente : Paris ne devint la véritable capitale de nos rois qu'à dater de la race toute gauloise de Hugues Capet.

11 était donc rationnel que les habitants de Paris, restés plus Gaulois que ceux de Soissons ou de lUîims, finissent par faire un excellent taccueil aux Celtes d'Aquitaine , bien qu ils se fussent un

peu moqués d'abord des Provençaux de la suite de Constance.

S'il est un fait incontestable, c'est que les populations méridionales ont une puissance d'expression, une vivacité pénétrante, que les hommes du Nord ne connaissent pas. La race anglo-saxonne et la race allemande peuvent conquérir les peuples par la force des armes, elles ne les subjugueront jamais par l'attrait du caractère et ce je ne sais quoi qui constitue l'art de la séduction. Les Gascons et les Provençaux, au contraire, possédaient au plus haut degré les qualités intellectuelles et physiques qui s'imposent à la foule et la captivent. Toute cette jeunesse méridionale, vive, insouciante, rieuse, bruyante et, par-dessus tout, bonne enfant^ apportait sur les bords de la Seine provision de chansons et de rondeaux, de sérénades et d'aubades ; elle joignait à la gaieté force tours de jonglerie et la mimique des descendants des Romains et des Grecs. Grâce à ces talents expansifs, les habitants des plaines de la Garonne et du Rhône se faisaient admirablement comprendre des populations les plus étrangères à leur langue. L'usage delà musique complétait les cliarmes des écoliers du Midi ; ils accompagnaient leurs chansons du son de la viole, du rebec (1) ou de la manicarde ; peut-être même joignaient-ils .l'art de la danse à ceux du chant et de la déclamation (2) .

(1) Rebeç, iDstrument à trois cordes inégales. Ce mot vient de rebec, arrebeCj siUons tracés dans un champ triangulaire et qui, par conséquent, vont toujours en diminuant de longueur. . (2) Deux faits récents feront comprendre la puissance de la déclamation mimée, telle qucla pratiquent les hommes du

La plupart tVentre eux se rendent assurément des bords de la Méditerranée aux rives de la Seine, en menant la vie du jongleur, chantant de gais refrains dans les rues des bourgs, à la porte des castels et faisant courir la sébile afin de gagner les frais de ce long voyage ; car ils sont pauvres et doivent s'aider de toutes les ressources d'un esprit inventif, pour acquitter les petits impôts de la république des lettres (1).

Midi. Sous le règne de Louis-Philippe, le poète ageuais Jasmin, dernier type du troubadour, n'avait-il pas réussi, par rhabilcté do sa diction, du Jeu de sa physionomie, de son geste, à faire comprendre ses poésies aux Parisiens les plus étrangers au patois gascon : M** Ristori n^a-t-elle pas tenu sous lo charme do la tendresse et de la terreur des auditoires ((ui ne compronaient pas un mot de la langue dWlllorl I

Ouo di's portos ot dos tragédiens anglais ou allemands ailli^nt falro dos promonades artistiques de Naples & Lyon, de M:irsi*illo ^ Honloaux, ils verront si raccueilqu*ll8 obtiendront du pultliu rossombla en rien à celui que reçurent dans le Nord les doux artistes méridionaux que nous venons de nommor.

(I) lios écollors du moyen âge étaient généralement trèspanvros; ils vivaient d'aumônes, de travaux manuels ou inondiaiiMU leur pain. L'exemple des ordres mendiants, notamment dos b'ranoiscains, enlevait à la mendicité tout ce qu'ollo oOro aiijourd'Iuii de méprisable. Les boursiers du collôiîo do l.aou distrilmaiont leurs restes aux écoliers pauvres (U U>ur nation ; les proiVsscurs faisaient passer à leurs élèves lours vioux luihits et leurs vieilles chaussures. Les étudiants laborieux écrivaient dos livres, balayaient, ramassaient les orduros, ou so mottaient au service d'un collège, d'un professeur. En 15 J7. l'un d'eux était cuisinier au collège d'Autan- Dès le douzi(>m(i siècle, des citoyens charitables s'occupèrent de leur assurer des secours. Us ouvrirent des pensions où

Ces enfants du Midi, toujours amusants et tièssytnpathiques, ne pouvaient manquer d'être bien accueillis, non-seulement par les écoliers parisiens, mais par la population entière de la capitale de Philippe-Auguste.

Dans cet échange de bons procédés, il est probable qu'ils imposaient leur gaieté bruyante, leurs chansons folles et gracieuses aux gens de Paris, beaucoup mieux que les écoliers du Nord n'enseignaient leurs froides et lourdes Chansons de Gestes à leurs camarades des languëâ romanes. La description mirobolante des pays

çesp(^leriDS de la science recevaient la nourriture et le logement» comme les pèlerins ordinaires trouvaient des secours analogues dans les hospices échelonnés sur les grandes routes. Tels furent les collèges de Saint-Thomas-du-Louvre, de Saint- Micola»Kltt-Louvre, des Dix-huit» des Bons-Enfants-Saint- Victor, des Bons-Enfants- Saint-Uonoré...

Plus tard, le chapelain de Saint-Louis, Robert Sorbon, créa dans leur intérêt une association semblable à celle des ordres mendiants (1250) : les membres s'honoraient du titre ÛA pauvres maîtres de Sorhonne. Une foule d'autres bienfaiteurs fondèrent à son exemple des maisons hospitalières où une quinzaine» une vingtaine d'écoliers venaient chaque semaine faire garnir leur bourse d^ la somme de 2 sols à 8 sols parlais, ce qui leur valut le surnom de boursiers. Malgré tous ces efforts, la charité ne parvenait pas à répondre à tous les besoins. L'histoire de l'Université montre fréquemment les sujets de monseigneur le recteur tellement besoigneux, quMIs sont réduits à s'associer aux truands, aux brelandiers, a.ux voleurs : alors, battant le pavé en armes, ils outragent, assassinent, pillent, forcent les églises, jouent aux dés sur les autels et vont en grand nombre garnir les deux cachots du dos Èruneau et du Fouarrc que le prévôt Hugues Aubriot avait spècialemeht construits pour eux (Thurot, del*Or^a?m«tion de renseignement^ p. 39, /|0, 122, 12Z|).

de Cocagne et de Tore lore ou de Ture litre (1) était propre à séduire les précurseurs des Enfants sans souci et des Ckrcs de la Basoche^ bien plus que les boucheries d' Ogier de Danemarche et des Lohéraim n'étaient de nature à captiver les écoliers d'Avignon ou de Toulouse : le rire est si contagieux, et la froideur ennuyeuse Test si peu (2) !

Ne soyons donc pas surpris si les premières chansons de langue d^Oui dont l'histoire fasse mention, remontent précisément à l'époque où les écoliers des pays romans envahirent les écoles de Paris et formèrent avec eux la nation de Y Ile-de-France. Antérieurement, les Francs avaient connu les chansons politiques^ écrites en latin, comme celle de Clotaire^ et les cantiques religieux en langue rustique. L'histoire ne dit pas qu'ils cultivassent le chant d'amour ou de joyeuseté : la montagne Sainte*Geneviève ne commença qu'au douzième siècle de retentir des

(i) Nous avons moatré Nicolette abordant à la terre de Tordorc. Si Ton considère que les langîies romanes emploient presque toujours ou à la place de o et que le son ou fut exprimé le plus souvent par u, on pensera comme nous que Tore-lore pourrait bien être l'origine du refrain turelure,

(2) Les jongleurs méridionaux subjuguaient si rapidement les e:=prits, qu'en 1070 Godefroy de Stavello se trouvant à Lige et ayant entendu un de ces jongleurs chanter une chanson populaire, en composa une aussitôt en Thonneurdes reliques de saint Remnète {Histoire littéraire de la France^ t. VI, p. 53-57).

Plus récemment enfin, les bouffons de la comédie italienne n'ont-ils pas été les véritables rénovateurs de la comédie et de l'opéra, dans l'Europe entière? Est-il une seule nation qui ait pu résister à la furia comica des Arlequin et des Cassandre,de Polichinelle et du capitaine Spavento? .

polies de ce genre ^ déjà très - répandues dans les contrées du midi.

Abèlard , aussi habile à débiter des plaisanteries qu'à découvrir des subtilités philosophiques, donna Tautorité de son nom à ces compositions légères : il fit des chansons accompagnées de musique à la gloire de sa tendre Héloïse. Tous les Parisiens les connaissaient; si elles popularisèrent le nom de la jeune fille, elles lui attirèrent aussi, elle nous en fait elle-même l'aveu, la haine des autres femmes moins célébrées par lears amants. Les meilleurs critiques ne doutent plus aujourd'hui que ces chansons ne fussent en langue Vidgaire (1) ; si les écoliers normands et picards les disment en langue d'O?^/, pourquoi les Provençaux et les Gascons ne les auraient-ils pas chantées en langue d'O? -

Saint Bernard lui-même, privé de la direction de sa mère dès l'âge de quatorze ans, se permit quelques bergereties à' Sillnre fort légère. Pierre deBlois, archidiacre deBath, et Guillaume, son frère, se repentaient comme lui dans leur vieillesse d'avoir sacrifié trop de temps à ces futiles compositions (2) .

Les Bénédictins pensent également qu'une bonne partie des pièces satiriques et joviales de ce comte Etienne de Blois, qui maniait la plume aussi lestement que Tépée, veniistum carmen exuberat, étaient en français rustique ; or ce joyeux trouvère était assez voisin de l'Université de Paris et du pays d'Aquitaine, pour

(1) Histoire littéraire de la France, t. VII. Ampère, Histoire de la Littérature, (i) Ibid., t. VU, p. /i8-50.

avoir cédé au courant qui s'établissait entre ces deux rép:îons.

Tout semblait préparer le règne de la chanson d'amour et de la poésie galante; les femmes du Nord commençaient à prendre part au mouvement littéraire du douzième siècle, et Ton formerait un Parnasse fort rcispotrlable avec le nom des dames savantes ou poêles dont 1 histoire nous a conservé le souvenir... (t). £st-il possible de croire que ces muses h&iives par* laicnt et écrivaient exclusivement latin et qu'elles ne cultivaient pas la langue qu'allaient illustrer Guillaume de Loris et xMarie de France « langue d'autant plus favorable à Texpression de la tendresse, qu'on la parlait dès le berceau et dans toutes les intimité de la vie ? Quant aux femmes normandes, nous savons qu'elles employaient l'idiome des trouvères et comprenaient même un peu celui des troubadom*s ; nous sommes

(1) Ilildobert, du Mans, cite une vierge chrétienne dont il admire les poésies qui viennent le consoler daps son exil. Ad^^le, filte de Guillaume le Conquérant 6t femme d^Etienne, comte de Blols, faisait d*aspei Jolis vers. Hermengarde, femme d'Aldin Forgent, duc de Bretagne, appréciait très-bien les lettres, peut-être les cultivait-elle, ainsi qu^Âdélaïde, femme de Simon, duc de Lorraine. Gisèle, fille d'un comte de Màcon et première femme de Frédéric Barberousse ; Béatrix de Bourgogne, sa seconde femme; Adelécie, nièoe d*un archidiacre de Poitiers; Mathilde, fille de Henri I*', roi d'Angleterre; Margucriltc, fille d'Etienne, comte de Bourges, comptaient au nombre des femmes savantes et littéraires. Adèle, femme de Louis le Jeune et fille de Thibaud de Champagne; Alix, mère de saint Bernard, furent également les protectrices des lettres. (Voir V Histoire littéraire de la France, douzième siècle.)

11 n'est pas inutile de faire observer que toutes ces femmes portent des noms de b;)ptAme gaulois très-caractérisés.

disposés à avoir la même opinion des Bourgui* gnonnes et des Picardes. Malgré le mépris des Chansons de Gestes pour les femmes, cette moitié du genre humain commençait à exercer un certain empire dans les races franco-germaniques ; la galanterie en* trait dans les mœurs; les amants osaient chanter pour leurs dames, Abélard et Héloïse mettaient à la mode dans le Nord-Ouest cette poésie de la tendresse, déjà célèbre dans le pays des troubadours. U autorité naissante de la femme devait naturellement favoriser le culte de la langue vulgaire ; car ce n'était pas en latin qu'on pouvait exprimer son admiration aux dames avec quelques chances de succès.... Une mélodie efféminée complétait le caractère de ces chansons, et les mes de Paris retentirent de douces aubades, de langoareuses sérénades, comme celles de Marseille et de Tarascon. On s'habitua même si bien à donner à toute musique des tons plaintifs et mignards, des roucoulements amom^eux, des roulades conquérantes, que la mode en passa dans le plain-chant. L'homme, accoutumé à plaire aux femmes sur un certain rhytme, crut devoir s'adresser à Dieu et aux saints sur la même gamme, et le style simple et pompeux de saint Ambroise et de Grégoire le Grand s'en trouva gravement altéré. Aelrède blâma les fredons, les roulements de voix, les contorsions ridicules que se permettaient les choristes, au mépris des anciens canons. Saint Bernard, qui n'avait pas peu contribué peut-être à propager ces défauts, avec les chansonnettes de sa jeunesse, voulait qu'on évitât à la fois une mollesse langoureuse et una rudesse brutale. « Le chant, disait-il, ne doit être ni dur ni efféminé, mais grave, modeste, doux, gracieux sans légèreté, agréable à l'oreille et propre à

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toucher le cœur et à le consoler ; loin de cherchera (./

fure perdre le sens des paroles, il faat qu'il en seconde j;

l'expression et Ténei^ie. » i^

Le douzième siècle est donc une époque de iTzm* g

tion ; le génie du Midi commence à pénétrer dans le ^^

Nord par quelques manifestations artistiques et poé- .

tiques ; Paris est le théâtre de cette première fusion. [^ Hais passons légèrement sur un fait qui n*a rien de général et de décisif. C'est un simple esssû qui ne recevra toute son application que dans les trois siècles

qui vont suivre. u

La réunion à Paris des écoliers de toutes les langues, devait produii-e d'autres conséquences que celle de populariser le dialecte et les chants romans, sur les bords de la Seine. On s'occupait assez pea de littérature dans les écoles de la montagne Sainte- Geneviève et immensément de scolastiqne. Cette science orgueilleuse et absorbante avait fait beaucoup de chemin depuis Alcuin et Jean Scott; mais ses conquêtes n'avaient guère changé sa nature, modiGé ses procédés; elle était toujours une arène de disputes interminables, de définitions incomprises, on des champs de bataille les plus animés que l'esprit humain eût encore remplis de tumulte. Sil'ar' rivée d'un grand nombre d'écoliers méridionaux à Paris commençait à rapprocher les gens de langue d'O des gens de langue d'Ow/, les controverses de la scolastique travaillaient dans un sens diamétralement opposé. Autant la dialectique avait le privilège de passionner les savants du Nord, autant elle avait le secret de fatiguer et de dégoûter ceux du Mid».

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Bien qu'il n'eoire pas dans notre sujet de faire u cours de logique, il nous est impossible cepen* dant, de prendre à partie la première université de France à ses débuts, de marquer nettement Tinfluence qu elle exerça sur le mélange des races et des langues, sans indiquer les points principaux par lesquels elle affirmait son autorité et provoquait l'admiration des uns et l'antipathie des autres. La sdence des intelligences est après tout le pivot sur lequel roulent les principaux mouvements de Thumanité. Nous faisons tous, à l'exemple de M. Jourdain, UD certain contingent de choses sans nous en douter, et il n'est pas d'homme qui ne commette des acle:^ de philosophie, tout en se moquant de la philosophie et des philosophes.

:, La dialectique, cet instrument à découvrir la vérité, comprenait deux sortes d'écoles : écoles de principes^ écoles individuelles y selon le moyen employé pour mettre son mécanisme en œuvre. Les premières, assujetties à des lois fixes, à des méthodes arrêtées, se subdivisaient en trois autres branches et prenaient différentes dénominations, selon qu'elles professaient le réalisme^ le nominalisme ou le conceptualisme. Quant aux écoles individuelles, leur nombre était sans limite. Chaque professeur qui se sentait un peu d'audace, et ce n'est pas là ce qui manquait à la plupart, fondait une chaire, en apportant quelque légère modification à l'une des divisions précédentes, et se procurait ainsi l'honneur facile de mettre son nom sur une nouvelle enseigne*

Nous l'avons déjà dit en indiquant l'origine de l'école du Palais, fondée par les savants "de l'académie de Charlemagne, il est important de lie pas

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