II
Toublier : la scolaslique fut, à dater des C4arlovingiens, un exercice intellectuel particulièrement septentrional; chez les Franco-Germains, elle dominait tous les combats de l'intelligence; chez les races latines, elle restait étrangère au mouvement des esprits.
La région comprise entre la Loire et le Rhin était le centre de la philosophie transcendarite , officielle ; la région méridionale était celui des troubadours et de la philosophie pratique, léguée par les sept sages de la Grèce, telle que nous avons eu Foccasion de l'étudier au quatrième et au sixième siècle. Les écoles du gay savoir et les Cours ^ amour ^ éclipsèrent complètement dans la Provence celles de dialectique et de théologie. La métaphysique amoureuse des tensons rappelait seule, en quelques points, les obscurités du réalisme et du nominalisme.
Mais ce n'était là qu'un très-petit coin du tableau méridional. La scolastique circonscrivait si bien son action dans la Belgique et l'Ile-de-France, que toutes les écoles citées par les Bénédictins au nombre des plus importantes, étaient placées au nord de la Loire, h l'ouest du Rhône, de la Côte-d'Or, et recevaient leur impulsion de la célèbre Université de Paris (1); on ne peut mentionner, au sud de la Loire, que les
(1) Elles sont établies à Reims, à Laon, à Spissons, à Gha- Jon^sur- Marne, à Amiens, à Liège, à Toul, à Verdun, à Metz, à Besançon, à Sens, à Marmoutiers, au Mans, à Angers, à Bayeux, àl|isieux, à Chartres, à Orléans, à l'abbaye deSalnt- Denys, à Arras, fi Liège, à Tournay, à Glairvaux, & Cîteaux, à Gueldre, dans les Pays-Bas, à Vézelaf, près d'Aùtun, enfin à Paris.
écoles de Bourges et de Poitiers; toutes les autres n eurent aucun renom et méritent à peine d'être mises sur la liste des écoles publiques de petites villes et de bourgades (1)... L'autorité de l'Université de Paris devint telle que son organisation servit de modèle à toutes les facultés philosophiques et théologiques du moyen âge, notamment à celles d'Angleterre et d'Allemagne. L'étude du droit, celle de la médecine, au contraire, échappèrent complètement à son influence; la première de ces sciences, d'origine essentiellement romaine, eut son sanctuaire à Bologne; la seconde, considérablement influencée par les Arabes et qui entraînait l'étude de toutes les sciences naturelles et d'expérimentation, eut le sien à Palerme. Aussi toutes les facultés de droit prirent pour modèle celle de cette première ville; toutes les facultés de médecine celle de la seconde. Montpellier, dès le commencement du moyen âge, imita l'organisation de ces deux écoles italiennes ; Toulouse lui enleva plus tard la réputation de ses chaires de jurisprudence.
Ne manquons pas de remarquer enfin d'autres contrastes caractéristiques des races du Nord et des races du Midi : dans les règlements de l'Université de Paris, les professeurs étaient libres, ou tendaient constamment à secouer le Joug d'une autorité supérieure; mais leur principe de liberté était entaché d'égoïsme, le pouvoir administratif résidait tout entier dans leurs mains. Dans le système bolonais, au contraire, il appartenait aux écoliers, organisés en cor-
(i) Les Bénédictins nomment celles de Ghinon, de Clermont en Beauvolsis, de Tours; celles des abbayes delà Chaise-Dieu, en Auvergne, et de Grandselve près Toulouse.
porations (1). Bien que le Sud ne possédât aucun centre philosophique, il ne s'ensuivait pas que cette région ne produisît des dialecticiens assez ardents. Des professeurs très-renommés apportèrent dans les développements du système d'Aristote la fougue déclamatoire que les Méridionaux appliquent naturellement à l'expression de la pensée; mais si l' Aquitaine ou la Provence leur donnait le jour, elle leur procurait si peu d'auditeurs qu'ils se hâtaient d'abandonner une région où leur éloquence ne faisait pas ses frais ; ils venaient livrer combat dans les brûlantes arènes des écoles du Nord. Pendant que l'Allemagne voyait combattre aux premiers rangs : Bruno à Cologne, Ratbod à Trêves, le flamand Gautier Mortain à Paris (2); que la montagne Sainte-Geneviève applaudissait avec frénésie les arguments de Guillaume de Champeaux et d'Abèlard, de Jean de Salisbury et de l'Ecossais Richard (3), l'Aquitaine donnait le jour à Bérenger de Tours, à Gilbert de Porée, de Poitiers, et à Bérenger d'Aurillac ; l'Italie au célèbre Lanfranc et à Pierre
(1) Savlgny, Histoire du Droit romain au moyen â^e, t. lU, p. H()-117.
(2j Gautier Mortain était né à Mortagne, dans la Flandre; il mourut évêqne de Laon, en 117 ji.
(3) Le Nord fournit également les scolastiques Huçues d'Ypres, l'Anglais Robert Paleyn, nildebert de îavardin, Odon de Cambrai, Arnulphe de Laon, Théobald d'Étz^mpes, Bernard de Chartres, l'Allemand Manegod de Lutenbach, professeur à Paris, Anselme de Laon, PAnglaîs Adelard do Bath; le Normand Guillaume deConches, Honoré d'Autun, Geoffroi d'Auxerre, Uaoul de Laon, Albert de Reims, Simon de Paris, Alain de Ryssel, né près de Lille, et des centaines d'autres qu'il serait trop long de nommer.
Lombard. Ces vigoureux athlètes quittèrent de bonne leure leur pays natal pour se transporter dans la /éritable patrie de la scol.istique ; Gilbert professa lans les écoles de (Hiartres et de Paris ; Gerbert dans relies de Tours (1), de Fleury, de Sens, de Reims, ]e Paris, peut-être? Lanfranc brilla dans la capi- :ale des Capétiens avant de suivre Guillaume le Conquérant en Angleterre. Pierre Lombard, prit xussi sa part à la grande querelle, et ce fut pour déclarer à la dialectique la guerre de l'indifférence, du népriSf et aux scolastiques celle de Texcommuni- ^tion et du bûcher I
. N'anticipons pas sur la conclusion de ce chavire; remontons aux débuts du douzième siècle, et naintenant que nous savons d'où viennent les cham- )ions qui se précipitent dans la lice, disons quelques nots de la nature et des péripéties du combat.
Bien que la controverse portât toujours sur des juestions de mots et que la dialectique se donnât pour (nission, non point de contester les principes du dogme, mais de les expliquer, en cherchant par quel côté ils entraient dans le domaine delà raison humaine, on torturait si bien la langue philosophique, sous prétexte Je la perfectionner, qu'on arrivait à ne pas s'entendre; )n citait si souvent la foi à la barre du tribunal du raisonnement « qu'on envahissait le domaine de la héologie pour rendre des jugements singulièrement éméraires (2)«
(1) Il occupa plus tard la chaire de Saint-Pierre, sous le lom de Sylvestre U.
(2) Uosselîn de Complègne passe pour le pore du mélange e la dialectique avec la théologie. Mais Abèlard revendique uvertement la découverte de cette méthode.
Tout le monde eul un peu sa part de responsabilité dans ce résultat : si les gi*ands abstracteurs de quintessence, venus du Nord, enfantaient la majorité (le ces erreurs, les gens du Midi, à l'esprit indépendant, à l'imagination bouillante, fournissaient aussi leur contingent de paradoxes. Quelques-uns de ces dernie]*s se bornaient, il est vrai, à lutter de subtilité avec les Allemands et les Franco-Normands ; mais d'autres se montrèrent fort audacieux dans l'interprétation des points du dogme (1). Nous avons déjà constaté, en nous occupant des troubadours, combien l'Aquitaine et la Provence produisirent, dès le douzième siècle, de hardis précurseurs de Savonarolle et de Luther (tl) . Les philosophes de ces provinces se montrèrent tout aussi téméraires que les poètes, Bérenger
(1) Gerbert d'Aurillac, par exemple, attaque vivement une formule fort obscure des philosophes de son temps. Les mots ratione uti^ disait-on> expriment le concoura de L'acte et de la puissance, tandis que le mot rationale représente seulement la puissance. La puissance est donc antérieure à Tacte; cependant on ne peut dire que faire usage de la rafsion ait pour
prédicat en puissance, et en acte la différence ratiomieile;
Gerbert leur répondait : « La raison peut être considérée, soit dans ridée éternelle de Thommc, c'est-à-dire dans les Intellisibles, soit dans Thommc terrestre. Là-baut, les formules actes sont éternelles ; ici-bas, Tacte ne se produit que par une détermination éventuelle de la puissance : on dit que Glcéron est raisonnable, parce qu'il peut faire ou ne pas faire usage de sa raison; donc la différence rationnelle est Inhérente à la substance chez Gicéron, ou chez Thomme; mais faire usage de la raison étant accidentel : ratiotie uti est l'attribut de rationale^ comme Taccident est Tattribut de son sujet. »
(2) Notamment: Bertrand de Born, Pierre Cardinal, FIguiera.
urSv entra autres, essaya d'expliquer, ou pour dire de nier la transsubstantiation , à Taide argument tout nominaliste qui arrivait à cette ère conclusion : la substance du corps eucharisne saurait répondre à la consommation journa- [ui en est faite, alors même que le corps du aurait été grand conune une tour : tant de peuples mangé depuis plusieurs siècles qu'il ne doit plus ' miette (1). Puis, déclarant guerre ouverte onciles, il anathématisait leurs décrets au nom rpbyre et*d'Aristote.
ifranc, alors chanoine de Compiègne, Anci' Aoste, prieur du Bec, protestèrent au nom . Révélation contre ce sophisme et rétablies limites exactes du domaine de la raison et imaine de la foi; Fulbert anathématisa Théré* e <c gorti des entrailles de l'enfer ; >> l'Eglise mit oière main à sa condamnation en le repoussant isein.
B la dialectique réaliste ne se tint pas pour batftossèlin, clerc de Chartres, maître d'Abèlard, a le dogme avec une subtilité insidieuse aussi table à cette époque qu'elle paraîtrait spécieuse \ jours. D'après lui, toute chose étant tine et non }sée de parties^ se trouvait j^^r conséquent indi- ?;il en concluait que les trois personnes de la é ne pouvaient pas former trois dieux existant iment, comme existent trois anges, trois âmes ; rtu de \ indivisibilité des choses^ il ne fallait
1 prétendait établir par là quMl n'y a de réel que co ; substance, et que la substance n'appartient ici-bas I qui tombe sous les sens.
pas dire que Dieu renferme trois dieux, mais que ce Dieu unique peut être désigné sous trois noni^, à cause de la diversité de ses attributs (1).
Bientôt, Guillaume de Champeaux donna au réalisme une formule plus accentuée. Dans son système, toute conception de l'intellect correspond inévitablement à une réalité ; l'idée la plus générale, de même que la plus particulière, est l'image exacte de ce qu'il y a de plus individuel dans la nature. Toutefois, comme Y un se présente avant le mtUHple^ Yim est le grand Eire^ l'être unique, lequel, capable de recevoir les contraires, précise la forme de toutes les individualités et leur communique tout ce qu'elles ont d'essentiel.
On serait disposé, de nos jours, à répondre à toutes ces belles définitions : Que nous importe que cet m soit ou ne soit pas disposé à recevoir les contraires? Mais les philosophes du douzième siècle ne prenaient pas les choses les plus futiles avec cette désinvolture; de nombreux champions lancèrent toute Tartillerie do syllogisme contre la thèse de Guillaume de Gham* peaux; ils entassèrent définition sur définition pour lui prouver que la science des êires ne poitvaii avairun
(1) Quand on objectait à cette prétendue iodi visibilité des choses que toute maison renfermait des murs, des fondements, un toit, Rosselin lançait à ses contradicteurs cette argumentation qui lui semblait péremptoire : « 8i cette chose qulqst un mur est une partie de cette chose qui est une maison, comme la maison n'est autre chose que le mur lui-même, le toit et le fondement, il faut avouer que le mur est partie de lui-même et du reste; mais comment serait-il partie de luimême? De plus, comment le mur se précèderait-il loi-môme, puisque Tantériorité à soi est impossible? **
ondement aussi fragile; que si, d'un côté, les peronnes reçoivent leur nom de ce qui constitue leur idividualité ; si, de Tautre, les choses dépourvues de lison prennent des noms communs, cette commuauté de noms doit nécessairement venir de certains oints de similitude.
Dans la méthode de Rosselin et de Guillaume de
ihampeaux, la dialectique masque ses points d'attaque
.pe la théologie, quelquefois sans s'en douter; elle
montre plus ouvertement agressive sous la bannière 'Abèlard. La guerre devint d'autant plus redoutable irec lui que le héros populaire de l'Ecole de Paris ratait à la vigueur de ses démonstrations uneéloquence lei de fougue. L'apôtre du nominalisme^ cette an t 98 du réalisme, établit les fondements de sa cri-
oe sur la négation des essences générales et des semplûres éternels ; il bat en brèche surtout l'adage :
Tout singulier est universel, » et se livre, à cet gard, à des définitions au milieu desquelles l'esprit ) plus solidement philosophique ne manquerait pas
s' égaler aujourd'hui. Sa campagne contre toutes 3S sectes réalistes de son temps ^ notamment celles TAdelard de Bath et de Guillaume de Ghampeaux, fit a gloire et causa ses malheurs. En maltraitant les miversaux in se tout aussi brutalement que les uniersaux in re^ il s'attira des colères terribles qui abouirent à l'anathème de l'Eglise. Le nominalisme^ cette
rmule naissante, mais nettement accentuée, du ibre examen, fut condamné dans l'Ecole d'Abèlard omme il l'avait été déjà dans celle de Rosselin. et la iberté de penser parut définitivement vaincue au béléfice de la foi.
Mais l'ardeur de la controverse ne tarde pas à
reprendre de plus belle; TUniversité de Paris, les écoles du nord de T Allemagne et de l'Angleterre, continuent à retentir du bruit de la dispute sur la substance des êtres et des choses. Les scolastiques montrent mille fois plus de subtilité paradoxale, d'obscurité abstractivc dans Texplication de la nature des choses, ({ue les Provençaux n'en avaient montré dans l'analyse des sentiments du cœur. Bernard de Chartres soutient o que, hors des idées, rien n'est espèce ni genre; » il reconnaît bien « que, d'après la définition de Sénèque, l'idée est l'exemplaire étemel des choses de la nature; mais, comme ces exemplaires ne sont ni sujets à corruption ni altérés par les mouvements qui agitent les individus et qui se succèdent presque sans interruption, ils s'écoulent sans cesse diiFérents d'euxmêmes et doivent être proprement appelés des nniversaux ; les choses individuelles étant jugées indignes de recevoir un nom substantif (1). » Suivent plusieurs pages qui s'obstinent à vouloir expliquer ce que la raison s'obstine à ne pas comprendre (2).
Gautier de Mortain aifirme que rien n'existe hors de l'individu, mais que l'individu considéré sous divers aspects est successivement l'espèce, le genre et ce
(1) Hauréau, Philosophie scolastique, t I, p. 2A&.
('2) « Il y a cependant une distinction assez claire dans le système de Bernard de Chartres, dit M. Cousin, c'est quUl présente la matière ei l*idée comme les deux éléments primitifs et éternels. La Providence applique Tidée à la matière, la matière s'anime et prend une forme. L'intelligence dl renferme donc d'avance les exemplaires de la vie, les no » éternelles, le monde intelligible et la prescience deschoses i doivent arriver. Or, ce qui est dans rintelllgence suprême loi est conforme, et l'idée est divine de sa nature. »
u'il y a de plus général, » il part ensuite de Ntat idividu pour s'élever à F état universel (1).
On eût dit que la scolastiqiie prenait à tâche de îter le trouble partout où régnait certain ordre, et 58 ténèbres partout où la lumière se permettait de irillér. Platon, Aristote avaient donné les bases solides u raisonnement. Le poitevin Gilbert de Porrée, proesseur à Chartres, puis à Paris, entreprit de saper es fondements, de pulvériser ses colonnes. Il s'attaqua Taborâ au chef des péripatéticiens et fit une prétenlue découverte qui produisit une rumeur énorme duaiit tout le moyen âge. Parmi les dix Catégoines t'Aristptè, disait-il, quatre avaient fait l'objet de toutes préoccupations du maître, les six autres n'avaient b 111 qu'uQe attention très-secondaire.
C'était détruire en quelques mots les deux tiers de \ valeur du prince des philosophes. Il assurait donc [ue certaines Catégories désignaient non-seulement
substance, mais ce qui est absolument inhérent à la uDstance; que d'autres indiquaient quelque mode xtérieur qui venait changer la condition de la subs- Gincej sans toutefois s'unir à elle, distinction qu'il ;nait par les mots formes inhérentes^ et for^ nés assistantes. Aristote ayant traité insuffisam-
(1) 1,0 Normand Guillaume de Conches, se montre plus 3 que la plupart de ses contemporains; il essaye de Jeter n milieu de ces Inextricables controverses la transaction de 'éclectisme; 11 prétend que les sectateurs les plus obscurs )t échapper quelques rayons de lumière, et part de V 9 vérité pour donner une assez bonne définition des I re activités de Famé : l'esprit, la raison, Vintclligeuce, et la nemoire»
— arment plusieurs Catégories, Porrée entreprit de les compléter, et rencontra si bien dans ce travail les tendances de son temps « que ses formules furent acceptées comme des lois aristotéliques.
Encouragé par ce succès, Gilbert de Porrée ne vit en tout lieu que des imperfections et des lacunes et se posa comme le correcteur de l'antiquité. Platon avait publié cette proposition admirablement claire et laconique : « La nature est une mère féconde, dans le sein de laquelle s'accomplit l'acte mystérieux de toute génération. » Mais voilà que Gilbert veut porter son regard beaucoup plus loin que le philosophe grec; il prétend surprendre tous les secrets de cette génération, définir les définitions, subdiviser les divisions, et il arrive à cette conclusion ténébreuse, a La matière en soi est sans forme, et la forme en soi est dégagée de tout alliage matériel. Ainsi considérées, la matière et la forme sont dans le repos, tandis que la matière informée^ ou forme matérialisée est dans le mouvenient (1), »
Que pouvait-on désirer de mieux pour amener une de ces obscurités impénétrables, au milieu desquelles les athlètes pourraient se battre*pendant des siècles,
(1) Il ne s'arrôte pas même en si beau chemin ; Il se réunit à Jean de Salisbury, pour dire que • la forme née est singiilière dans cliacun des individus, et univeraelle dans la totalité des individus; » que touteiles parties conformes dont la réunion compose h tout de Platon, ne sont autre chose que l'être même de Platon ; si on les supprime, Platon n^est plus, mais si Ton supprime Platon et les autres individus de Tespêcc liumaine, c^ue reste t-117 Des formes pures, Dieu.lei idées... Ainsi, l'essence appartient aux universaux que riotel- Icct reçoit des particuliers (llaurèau, PhUosopfûe scofasiique.
sans que le public comprit rien à leur débat, et qu'ils y comprissent eux-mêmes davantage ? Le choc eut lieu et Dieii sait s'il fut long et bruyant 1
Les champions de la dialectique, enivrés de ces querelles de mots qu'alimente l'incertitude d'une langue mal faite, se lancent à la tête des termes qui ne sont pas universellement admis ; ils argumentent presque toujours à faux, égarés par un insatiable besoin de dépasser toutes les barrières, d'escalader tous les obstacles au risque de se casser le cou. Mécontent de toutes les définitions, chacun part d'un verbianinaffistri^ur s'élancer à mille brasses plus haut, entassant les abstractions les plus nuageuses sur les objections les plus futiles, prenant toutes les doctrines précédentes pour de vaines erreurs, tous leurs paradoxes personnels pour des fondements définitifs.
'Après avoir fait connaître les aberrations métaphysiques des docteurs des Cours damour^ il était utile de résumer rapidement celles des docteurs scolastiques, qui certes ne se montraient ni moins incompréhensibles, ni moins fous.
. Il y avait entre eux cependant cette difliérence essentielle, que les premiers se contentaient d'outrager le bon sens, de froisser la morale, tandis que les autres détraquaient la raison elle-même à force de vouloir l'honorer et finissaient par renverser les bases du dogme chrétien, en escaladant le ciel sur leurs pyramides de suppositions et d'hypothèses.
. Les théologiens avaient toujours eu conscience du
t. I, p. 368-369). Suivent des distinctions à perte de vue sur les particuliers et les ^t/^r^/ayicc.s sur la distinction des individus qui (subsistent &ans être deâ subsfants, etc., etc.
péril. A la fin du douzième siècle il leur parut si wenaçant , qu'ils dénoncèrent les logiciens comme les plus redoutables ennemis du dogme. La latte éclata d'abord à Paris : les ennemis de la dialeaique eurent l'abbaye de Saint-Victor pour quartier génénJ. Hugues, né à Ypres, en Lorraine^ après avoir longtemps parcouru rAUemagne, vint s'établir dans cette communauté ; il reprocha deux grands défauts à la dia* lectique : il la trouva insuffisante^ il la trouva dangereuse ; insuffisante^ parce qu'elle s'appuyait • la seule raison et n'admettait que les choses dont s lui révélaient l'existence ; alors que la nuson devait borner à faciliter la compréhension des vérités rév I par la foi ; dangereuse^ parce qu'elle étAit impuit à faire jaillir la lumièi*6 des obscurités mystérieuses la nature et que ses tentatives ne pouvaient ab qu'au bouleversement des doctrines supérieur i raison humaine. Deux religieux do la même coa nauté, Gautier et Godefroy, partagèrent son ment; le premier résuma ses arguments con dialectique dans un pamphlet de la plus g violence. L'Ecossais Richard, autre théologien de ïl cole de Saint-Victor, mort en 1178, porta les plus n coups aux prétentions des nominaUstes. Il t que l'on cherchât la vérité en s' élevant d' abords l perfection de la foi, à la connaissance des chos que l'on s'efforçât de comprendre directement ce • Ton croyait, par la méditation et la tention de l'i ligence, sans s'égarer dans le labyrinthe des sf gismes réalistes ou nominalistes. L'Anglais Palëyn, professeur à Paris, Pierre de Poitiers^ Ro de Melun attaquèrent la dialectique par le mépris; l'accusèrent d'être vaine,' sans portée, inutile ; d'atit
US ardents, la jugèrent abominable, digne de tous les lathèmes.
A la fin du douzième siècle, la philosophie, qui
itait montrée si redoutable entre les mains d'Abë-
rd et de Rosselin, n*est plus qu'un jouet, une
aniié; on abat le vieil arbre, on Tarrache du sol
Dsi qu'un tronc vermoulu. Gomme il avait été robuste,
qu'on craignait de le voir repousser, T Eglise
5 Paris eut recours pour la première fois aux
loye les plus énergiques pour en extirper les der-
racines. Pierre de Corbeil, son archevêque,
I I concile provincial en 1209 et fit condamner
livres d'Amaury de Bêne. Innovation terrible et
la plus funeste conséquence I Le bras séculier
ta son action brutale à la condamnation cano-
16 ; le corps de Bêne fut exhumé, jeté dans les
ips; ses adeptes, Guillaume de Poitiers, Bernard,
ime, Etienne, Jean-Etienne de Gelles, Dudon,
ge, Odon* Guérin, Ulrich, Pierre de Saint-
l» presque tous clercs, diacres ou professeurs,
i dégradés. Quelques-uns se rétractèrent en pré-
6 des supplices ; la plupart persistèrent dans leur
iction : ils périrent sur le bûcher ou dans les
ihots.
Le danger avait été grand : de simples quelles de mots avaient fini par constituer la première àurrection du libre arbitre contre Tautorité de la vélation ; mais le remède opposé au mal était exai, barbare; son application nous conduit à s abominable croisade des Albigeois, qui ne fut la libératrice de l'Eglise, mais au contraire sa 18 dangereuse ennemie.
Nous venons de voir TEurope du douzième siècle
divisée en deux grandes zones. Dans celle du Nord régnent la poésie épique, souvent simple chronique rimée, la scolastique et la théologie, qui sont loin de vivre en bonne intelligence. Paris est le foyer d'où s* élancent, avec un fracas assez confus, les sciences purement spéculatives. Dans la zone dû Sud, régnent la poésie des troubadours et les connaissances pratiques: la jurisprudence, la médecine, les sciences naturelles (1).
Or, si nous recherchons l'essence de ce double travail de Fesprit humain, nous reconnaîtrons aisément que l'obscurité des études littéraires et scientifiques du Nord a pour cause la paresse des intelligences et Tincertitude de leur conception, phénomènes intellec tuels qui ne sont pas sans rapport avec la froideur du sang et du climat, la pesanteur de l'atmosphëre et l'enfance de la civilisation.
La direction des études, dans le Midi, dépend au contraire de la rapidité de la compréhension , de la souplesse de l'esprit, suites naturelles de la chaleur du sang, de celle du climat, de la netteté du coup d'œil, favorisée par l'abondance de la lumière sol^re, qui donne à chaque objet des lignes et des couleurs fortement accusées.
L'interminable longueur des Chansons de Gestes^
(i) L'esprit y jouissait d*u ne telle indépendance que les Bénédictins ont dû louer Tempressement que les Juifs mettaient à ouvrir des écoles dans toutes les villes où ils habitaient, notamnncnt à Montpellier, Lunel, Béziers, Beaucaire/ Saint-Gilles, Narbonno, Marseille. Ils favorisaient ainsi de tout leur pouvoir Tinstruction de la jeunesse.
encombrées de digressions et de répétitions, n'estelle pas une sorte de corollaire des tâtonnements et des incertitudes de cette philosophie scolastique qui s'égare dans une argumentation à perte de vue ?
Les poésies des troubadours, courtes, rapides, parfaitement divisées et colorées, n'ont elles pas une étroite liaison avec les formules brèves , précises, faciles à saisir de la jurisprudence romaine et de la philosophie grecque, si bien adoptées parles Romains et les Gallo-Romains?
Quand le troubadour ou le moraliste aquitain et gascon, quand le penseur du Midi, en un mot, examinent un objet, ils l'embrassent instinctivement et d'un regard, sans hésitation, sans trouble intérieur, sans confusion laborieuse ; leur intelligence adroite et souple saisit l'idée au vol, non point une idée compélxe longuement analysée, approfondie, explorée dans le dédale de toutes ses ramifications; mais une idée simple, nettement dégagée des abstractions qui ne feraient que l'obscurcir. Décrivent-ils un paysage, ils tracent la silhouette des objets les plus précis, Folivier, le pin, la fontaine, la rose, le rossignol, le soleil,, les étoiles; ils en indiquent la grâce , le parfum , les couleurs , l'harmonie , sans s'égarer dans les visions nébuleuses et les considérations lointaines.
Racontent-ils un fait, décrivent-ils un sentiment, ils expriment en quelques mots l'intimité qui attire deux cœurs, l'admiration de l'amant qui trouve la femme belle, l'émotion de la femme qui ne s'appartient plus. On s'aime ; si on ne se le dit pas, tout le fait comprendre; si on se le dit, chaque mot est une affirmation, un serment qui en proclame la vérité au lieu