II
Judée , espérant que le Cihrist leur procurerait, dans ces contrées, des fiefs plus considérables que ceux qu'ils abandonnaient en Europe, et le Midi fut momentanément délivré de toute menace d'invasion.
Le résultat des croisades trompa bien des espérances. Après les glorieux succès d'Antioche et d'Ascalon, la discorde fit évanouir les avantages de la victoire; presque tous ceux que la mort ne retint pas dans la terre de Judée rentrèrent dans leur patrie, où ils ne retrouvèrent même plus le castel patrimonial; ils l'avaient aliéné pour payer les frais d'équipement et de voyage. Le malheur frappe les ambitieux sans éteindre l'ambition. Irrités par les déceptions de la guerre d'Orient , ces gentilshommes ruinés parcourent la Bourgogne et la France, sans autre fortune que leurs chevaux et leurs armes ; errant de cour en cour, de province en province , ils offrent leur épée à tous les princes qui leur donnent quelque espoir de combat; ils envient le bonheur des chevaliers aragonais et caS' tillans, qui ont constamment des infidèles à combattre et des fiefs à leur enlever.
La conquête de l'Angleterre était venue très à propos calmer leur impatience, au douzième siècle... au treizième, leurs descendants se trouvaient dans un embarras de la môme nature, aggravé par cent ans de déceptions et d'attente, lorsque la publication delà croisade contre les Albigeois leur ouvrit un nouvel horizon, et les poussa vers les riches provinces du Midi, comme un fleuve gonflé que ses bords ne peuvent plus contenir.
Il n'entre pas dans notre sujet de faire l'histoire de cette guerre intérieure dont les détails dramatiques sont profondément gravés dans toutes les
léiuoires. Il nous suffira d'en résumer Torigine et les àsultats» que la plupart des historiens ont fort injustelent appréciés. L'expédition contre les Albigeois eut uatre causes principales : l'ambition et l'esprit d'avenure réveillés, dans les populations du Nord^ par la onquête de T Angleterre, où tant d'aventuriers avaient rouvé grande renommée et gros profits.
L'inquiétude semée parmi les théologiens par l'anlace des scolastiques et par les hardiesses analogues les troubadours et des libres penseurs du Midi.
l^'intolërance et l'orgueil du clergé d'origine barbare xcitéa par les croisades, qui l'avaient habitué à voir Europe entière marcher à ses ordres.
Enfin les innombrables points d'antagonisme qui 'avaient cesse d'exister entre les pays de langue d'O t ceux de langue d'Oui^ dans le domaine moral, littéaire» "politique, philosophique, et que nous avons nalysés dans les chapitres précédents.
Les causes générales du conflit sont connues ; pasuns aux incidents qui en hâtèrent l'explosion et aux loyens qui furent pratiqués pour terminer la lutte.
Guillaume le Conquérant nous a montré comment e recrutait cette population turbulente qui, toujours
l'affût des occasions de trouble et de bataille , criait iwx armes l sous le plus léger prétexte , se lançait à 1 poursuite de la première victime désignée ; tuait, enversait, détruisait sans scrupule et s'adjugeait les épouilles des vaincus en plaçant T usurpation de épée au-dessus de tous les droits et de tous les prinîpes. II lui avait suffi de chercher un prétexte de guerre
is l'oppression exercée par les pirates danois sur 3S Anglais et sur quelques Normands,! pour voir' oixantp mille guerriers accourir sous sa bannière.
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^V; l>^ hUum^n.) leor doaoeat les noms de < ytttitjfAn^ Aih:iç^ii9, l'oriuios, Patarins, Ensabatès» #1<4 l^'/n, .Sft^j^i^s, Ileoriciens, Uanichéens, Ton Nf«:(//r)«tnff, Ari^DM, Poblicaios, Bulgares, fions-Uom KroAfix, Tr/iVOTtainn, Apostoliques, Spéronlstes, Ama i'.nin\f»ipn, ioft^pliinff, PétrobusieDs.SolarSyTurloplns^B liomnieriolM, VnririK, Ortholan«i
secte; mais le nombre même des chefs paralysela puissance du mouvement. Durant cette longue guerre des Albigeois, jamais n'apparaît un de ces noms d'à* pôtre un peu respecté, qui captivent la foule et résument une croyance ; pas de Calvin, pas d'Arius pour donner l'impulsion à ces hérétiques disséminés. Qu'on nous permette, par conséquent, d'introduire dans le récit de ces temps une modification de nature à rendre aux faits toute leur vérité. Ces hommes ne sont pas des hérétiques ; ils ont toutes les allures de sophistes et de Ubres penseurs : ils nient tout, ils n'affirment presque rien.
La Provence offrait donc alors un tableau moral assez semblable à celui que présente de nos jours TAmérique du Nord, où chacun pense ce qu'il veut. Ouvre un temple nouveau comme on inaugure un magasin, publie son petit évangile comme on édite une brochure, et appelle à lui ceux qui veulent bien l'écouter et payer le prix des chaises pour l'entretien du nouveau culte. Il y a plus encore I C'est que bon nombre de catholiques vrais, mais un peu tièdes, furent placés par les illuminés de l'époque dans les rangs des hérétiques, parce qu'ils refusaient de les htàv et de les massacrer, absolument comme le seraient de nos jours un grand nombre de chrétiens fort honnêtes, si les chefs implacables du parti des intolérants étaient chargés de dresser la liste des réprouvés et des élus.
L'état des mœurs, l'organisation sociale de la Provence ne contribuaient pas peu au succès de cette anarchie des croyances. On était à Tépoque la plus florissante des troubadours et des Cours de joie, au règne des jongleurs et des poètes élégants.
L'amour empruntait les formes de la dialectique et de la théologie pour analyser les sentiments les plus intimes, embrouiller les problèmes moraux les plus mystérieux. La galanterie s'était fait un code où toutes les extravagances prenaient la forme de principes et d'articles législatifs. Cet étrange bouleversement des lois morales faisait de tous les troubadours des philosophes, de toutes les femmes des théologiens, et qui plus est des théologiens et des philosophes appliqués à se procurer le paradis ici-bas au lieu de se donner le temps d'aller le chercher dans l'autre monde. L'indépendance des seigneurs, celle des grapdea villes augmentaient le désordre en favorisant les prédications des esprits exaltés, La Provence entière était alors, h, l'exemple de la Suisse et d^ l'ADgleterre de jios jours, l'asile de toutes les intelligences mal assises, de tous les rêveurs atrabilaires et mécontents- Cette tolérance générale de raristocratie et de la bourgeoisie, partagée, dans une certaine mesure, par le clergé provençal, n'allait paa jusqu'à la complicité 3ans doute; mais des prêtres, des évoques, tout eo conservant les principes orthodoxes, ne prenaient pas moins part aux discussions dçs beaux esprits, aux prêches des apôtres aventureux.... En voyant la léger reté avec laquelle gentilshommes et prélats se pas* sionnaient pour ces controverses, on entrevoit, dans un avenir lointain, ces élégants salons du règne de Louis XV, où les grands seigneurs et les abbés de cour applaudiront aux épigrammes de Diderot et de Voltaire après avoir entendu la messe le matin et chanté le salut le soir.... Ce& abbés et ces grands sei-' gneurs du dix-huitième siècle seront-ils hérétiques pour cela? Pas plus que les Provençaux, qui donnaient
^ile aux libres penseurs albigeois : ils cédaient à cette igèreté d'origine provençale, devenue depuis si franlise, qui ne permet pas de résister au plaisir de *onder les choses sérieuses^ de satirtser les hommes sspectables et de faire sauter la mine du bon mot sous mtes les institutions qui se peraiettent de durer.
Telle est la situation qui se dessine au début de la rande querelle du treizième siècle ; elle nous remet en résetice des deux fractions de l'Ëglise des Gaules que ous avons introduites sur la scène dès l'arrivée du hristianisme : le clergé tolérant et pratique ; le lei^é ardent et impérieux.
Nous devons toutefois signaler quelques modifica- 008 dans leur manière d'être. Le premier n'a cessé e poursuivre la route évangélique durant le moyen ge avec Lanfranc, saint Anselme, Thomas Becket, amenant sans cesse de nouveaux chrétiens au sanclaire pai* l'irrésistible attraction de la mansuétude et
la douceur; mais il s'est un peu gâté dans laPro^ ence par la fréquentation des troubadours et d'une ristocratie héritière trop directe de la décadence rolaîne (1).
Le second, plus éloquent, plus fougueux, a sans oute exécuté de grandes choses avec saint Bernard j tuillaume de Champeaux ; mais il a malheureusement rossi ses rangs de cette foule d'évèques d'origine Uemande, hommes plus au)bitieux que saints, plus ominateurs que convaincus, plus exigeants que cha*
(1) Nous citerons Raymond de Habastens, évoque de ToU- Duse, déposé par les légat?, et qui jouissait d'une réputation sscE fâcheuse.
ritables, qui se faisaient de l'épiscopat uue arme de conquête plutôt qu'une houlette de pasteur, apportaient dans l'exercice du sacerdoce la volonté implacable d'une féodalité tyrannique. Si le clergé évangélique avait partout quelques représentants, si les prêtres un peu relâchés occupaient particulièrement la Provence, les moines et les prélats intolérants, plus fortement organisés, régnaient au nord de la Loire, en Allemagne» en Angleterre, partout où s'étaient répandues les races germaniques (1) •
C'était entre ceclergé provençal et ce çlergédu Nord, ayant chacun son caractère opposé, et également excessif, que la cour romaine allait se trouver placée dans la grande lutte du treizième siècle. Son rôle, dans ces malheureuses circonstances, a été si mal interprété par l'esprit de parti, qu'il est de notre devoir,
(1) L'état des choses était encore très-grave au douzième siècle, car Grégoire Vil écrivait à Tabbé de Gluni : « Une indicible douleur, une tristesse extrême s^emparent de mon âme à la vue de TEglise; en tournant mes regards au midi, au septentrion, à Toccident, J*y découvre k peine quelques évoques qui soient entrés dans Tépiscopat par des voies canoniques, qui vivent en évoques, gouvernent leurs troupeaux dans un esprit de charité, et non avec Torgueil despotique des puissants de la terre. » (Lettre XI.
Les concussions, la simonie n*étaient pas Inconnues aux évoques de cette époque. L*histoire cite un évéque du Puy qui mettait obstacle au mariage des veuves, suspendait les funérailles et les sacrements jusqu'à ce qu'on lui eût payé rançon, sous peine d'excommunication et d'interdit. Le pape Léon I[[ avait condamné ces abus, mais les évoques n'en avaient tenu compte, et Innocent III dut condamner Bertrand de Ghalencon et son clergé h restituer des sommes considérables injustement perçues. (Dom Vaissotte, t. Y.)
:royons-nous, de l'étudier, à notre tour sansprévention, i'aucune sorte, afin de rendre à chacun la responsabilité qui lui incombe dans le mal, comme le mérite qui lui revient dans le bien : Ce n'est qu'à la condition de jeter sur la conduite du Saint-Siège la lumière de l'impartialité la plus complète, que nous pouvons espérer d'apprécier l'influence que les terribles événements du treizième siècle exercèrent sur l'âge suivant. Un examen attentif nous montrera que le Saint-Siège, n violemment attaqué, ne partagea pas plus les ambitions implacables des croisés, que les tolérances excesâves du clergé provençal ; qu'Innocent III, loin de ançer des ordres de persécution et de massacre, arrêta souvent la confiscation des biens, éteignit les autodaféi et s'efforça d'imposer la conciliation aux hommes avides de sang et de carnage.
Le concile de Tours de 1162, et plus spécialement :elui de Vérone ; avaient condamné les nouveaux
nichéens, * ordonné aux fidèles d'éviter leur coiiinerce, et aux princes catholiques de les emprisonler. L'indépendance fière et susceptible des provençaux se prêtait peu à l'application de ces mesures sévères ; elles n'obtinrent aucun résultat dans le Midi ; e clergé lui-même les accueillit avec froideur, les dérétiques continuèrent àjouir de la plus entière impunité. Le roi d'Aragon, Alonzo II, après avoir hésité à exécuter ces arrêts, finit toutefois par décréter l'expulrion des Cathares, des Vaiidois et des pauvres de Lyon ; mais il refusa de leur appliquer la peine de nort.
La douceur naturelle de ce roi d'Aragon rendit longtemps le sort des hérétiques assez tolérable; mais son fils Pierre II monta sur le trône en 1196, et son n. 23
caractère irritable, exalté par la guerre des Mores, s'appesaDtit sur les libres penseurs. Il laissa les évoques de Tarragone, de Barcelone, de Gîronne, de Vie et d'Elne, publier les décrets du concile de Vérone dans leurs diocèses ; la Catalogne entière s'associa à des rigueurs qui rappelaient celles dont les Juifs avaient eu à soufinr aux époques de persécution.
Cependant le Saint-Siège n'avait pas tardé à reconnaître l'inefficacité des punitions corporelles décrétées par les deux conciles, il voulut recourir aux prédications apostoliques , et donna mission au cardinal Pierre , son légat , et à plusieurs religieux de ramener les esprits au catholicisme par la persuasion et de faire comprendre aux gentilshommes Tintérêt qu'ils avaient à rétablir Tordre dans une province profondément troublée. La tentative pacificatrice du légat échoua complètement. Lorsque Innocent III prit la tiare, le mal ne cessait de faire des progrès, l'anarchie morale organisait son gouvernement et prenait possession ostensible des châteaux et des villes.
Ce pontife, au regard pénétrant et à la volonté ferme, comprit la nécessité de diriger une attaque méthodique contre cet ennemi déjà redoutable: il nomma frère Guy et frère Raynier, religieux de TOrdre de Citeaux , ses commissaires en Languedoc, et leur donna le pouvoir de contraindre les seigneurs à proscrire de leurs domaines tout hérétique atteint d'excommunication.
Cet ordre fut très-froidement reçu par le clergé provençal : il voyait avec mécontentement ces magistratsextraordinaires empiéter surson autorité ;révèque de Carcassonne, Othon, prit prétexte de son âge
avancé pour se démettre de ses fonctions, afin de se soustraire à la pénible nécessité d'exercer des rigueurs contre ses sujets spirituels.
Ce manque d'appui devait frapper de stérilité les efforts des deux commissaires ; aussi furent-ils successivement remplacés par le cardinal de Saint- Prîsque, en 1200, par Pierre de Castelnau et par frère Raoul, en 1203.
Vaines tentatives I les libres penseurs que la tiédeur des prêtres indigènes encourageait, ainsi que la tolérance des gentilshommes, tournèrent les prédicateurs en dérision ; maniant l'arme terrible de la satire avec l'habileté de Guillem Figuera, de Bertrand Carbonnel et de Raymond de Castelnau (1), ils poursuivirent le cours de leurs succès, aux applaudissements d'une population avide d'indépendance d'esprit, et qu'ils faisaient rire.
Le roi d'Aragon n'abandonna pas les bulles apostoliques au mépris de ses sujets. Il se transporta chez son vassal, le vicomte de Carcassonne (1204), provoqua, sous sa présidence, une conférence entre les prêtres catholiques et les libres penseurs^ et après de longues discussions, il déclara ces derniers convaincas d'hérésie à l'égard de la divinité de Jésus- Christ, de l'unité de Dieu, de la nécessité des sacrements et de quelques autres points fondamentaux du catholicisme. Plusieurs prélats assistèrent à la publication de la sentence, mais aucun ne prit part à son exécution* Aussi le pape leur enleva-t-ii toute juridiction sur les dissidents pour la confier à ses légats.
(I) Voir plus haut, p. î215, i21G.
Cet acte de rigueur augmenta la discorde entre les commissaires et les évoques. Bérenger de Narbonne, accusé d'une tolérance envers les hérétiques, qui allait jusqu'à donner asile & un Aragonais de leur secte, fut suspendu par les légats. A la mésintelligence succéda naturellement l'antagonisme, l'animosité ; le pape chargea Arnaud, abbé de Glteaux, de faire cesser ce conflit d'autorité que la gravité des circonstances rendait plus regi*ettable. Le choix du pacificateur fut malheureux ; la guerre entre Arnaud et les évèques ne fit que s'envenimer : ceux de Toulouse, de Viviers, de Béziers furent déposés, comme venaient de l'être ceux de Garcassonne et de Narbonne; ils essayèrent de se disculper et de recouvrer leurs sièges en écrivant au Pape... prévenu par les rapports des légats. Innocent n'écouta pas leur justification ; Bérenger dut aller à Rome pour briser le réseau de dénonciations qui l'entourait et faire parvenir la vérité aux oreilles du Saint-Père... Sa défense changea complètement l'état de la question : celui auquel les légats avaient attribué tous les crimes imaginables fut réconcilié et rétabli dans son diocèse ; le pape en lui pardonnant lui dicta les devoirs les plus apostoliques , tels que ceux de ne plus faire commerce d argent, de visiter saprovince, d'y tenir des conciles et de combattre les hérétiques* Cette affaire commence à présenter sous son véritable jour le rôle respectif des deux branches de l'autorité ecclésiastique ; les légats dénoncent, persécutent ; le pape écoute, cherche la vérité, absout.
Le légat ne se découragea pas. Cet homme, qu'un zèle excessif portait toujours à la colère, était impatient de lancer l'excommunication. Raymond de Toulouse fut le premier à essuyer ses coups. Ce prince
refusait de faire la paix avec quelques seigneurs des bords du Rhône ; il jeta l'interdit sur ses terres et demanda au pape la confirmation de la sentence. Il ne pouvait manquer de l'obtenir en s' appuyant sur les motifs que le pape l'appelle dans sa lettre du 29 mai i 207 : « chacun partagerait le courroux d'Innocent, si Raymond eût été coupable de tous les crimes que le légat lui impute (1). » Toutefois, sous l'empire de son irritation, Innocent ne fulmina pas d'une manière définitive. « Nous vous avertissons , écrit-il au comte, et vous commandons, par le souvenir du jugement de Dieu, de faire une prompte pénitence proportionnée à vos fautes, afin que vous méritiez d'obtenir les bienfaits de l'absolution. » Ces reproches sévères , qui laissaient entrevoir la réconciliation, produisirent leur effet. Le comte fit trêve avec les seigneurs de Provence et fut absous.
Mieux on étudie cette époque néfaste, plus on comprend l'irritabilité d'Innocent.
Nous l'avons vu dès 1198 se préoccuper de l'anarchie du Languedoc : menaces, prières, prédications, régénération de l'épiscopat , il n'avait rien négligé pour rétablir la paix et la foi par les moyens pacifiques; et cependant neuf ans après, en 1207, pas un progrès sérieux n'était obtenu. Certes, nous ne prétendons pas qu'Innocent eût un de ces caractères évangéliques qui attendent tout du temps et ne con-
(1) Notamment d*avoir seul empêché la pacification du Bas- Languedoc et de la Provence, d'avoir ravagé la province d*Arles et juré à l'éxôqiie d'Orange qu'il ne s'abstiendrait de ses brigandages, ni les jours de fêto, ni la semaine sainte, (nom Vaissette, t. V.)
I^; treizième siècle eut aussi son cbet d'aventuriers, moitié Français, moitié Normand , son grand condottiere audacieux et opiniâtre : le rusé Simon de Montfort (1).
Ce ne fut pas outre mer qu'il conduisit ses bandes; mais au delà de la Loire et des Gévennes. Il ne prétexta pas l'oppression de ses concitoyens par des étrangers ; mais celle de l'Eglise catholique par des seigneurs trop indépendants et des libres penseurs trop hardis.
Nous l'avons déjà dit I les désordres religieux et moraux étaient graves dans la Provence ; ils n'offraient pas néanmoins les dangers sérieux d'une hérésie fortement organisée. En voyant les innombrables sectaires de l'époque prendre une trentaine de dénominations différentes et aussi vagues les unes que les autres (2), on a l'idée d'une confusion de toutes les rêveries humaines plutôt que celle d'un système opposé à celoi du catholicisme. L'absence de toute doctrine frappe encore plus que le nombre des hérésies. Autant d'hommes un peu hardis, autant de petits chefs de
(1) Simon de MODtfort* seigneur de Montfort-rAmaury (m- Jourd*huiSelne-e^Oise),étalt comte de Leyeesterpar sa mère, ce qui le rattachait à la conquête de GulUaame le fi&tard. Il prit part à la première croisade, mais avec si peu de succès qu*il ne finit pas même d'arriver dans la Judée.
(2) Les historiens leur donnent les noms de Cathare?, Vaudois, Albigeois, Puritains, Patarins, Ensabatès, pauvres de Lyon, Sabéens, lienriciens, Manichéens, Toulousains, Ncstoriens, Ariens, Poblicains, Bulgares, Boos-UonEiines, Gottercaux, Travertains, Apostoliques, Spéronistes, Amaldistes, Gaïnistes, Joséphins, PétrobusieDs,Solars,Tur]oplns, Bégards^ Romagnols, Varins, Ortholanfli
secte; mais le nombre même des chefs paraly»ïela poissance da mouvement. Durant cette longue guerre des Albigeois, jamais n'apparaît un de ces noms d'àpôtre un peu respecté, qoi captivent la foule et résument une croyance; pas de Calvin, pasd*Arius pour donner l'impulsion à ces hérétiques disséminés. Qu'on nous permette, par conséquent, d'introduire dans le récit de ces temps une modification de nature à rendre aux faits toute leur vérité* Ces hommes ne sont pds des hérétiques; ils ont toutes les allures de sophi^it^;^ 8t de Kbres pemetirs : ils nient tout, ils n'affirment presque rien.
La Provence offrait donc alors un tableau moral issez semblable à celui que présente de nos ymn rAmérique du Nord, on chacun pense ce qu'il veut. Ouvre un temple nouveau comme on inaugure un ma- ^sin, publie son petit évangile comme on édite une brochure, et appelle à lui ceux qui veulent bien l'écouter et payer le prix des chaises pour l'entretien du
uv< i culte. Il y a plus encore I C'est que bon 30 re de catholiques vrais, mais un peu tiëdes, furent placés par les illuminés de l'époque dans les rangs des hérétiques, parce qu'ils refusaient de les iidr et de les massacrer, absolument comme le se- -aient de nos jours un grand nombre de chrétiens fort lonnëtes, si les chefs implacables du parti des intolérants étaient chargés de dresser la liste des réprouvés ^t des élus.
L'état des mœurs, l'organisation sociale de la Prorence ne contribuaient pas peu au succès de cette tnarchie des croyances. On était a l'époque la plus lorissante des troubadours et des Cours de joie, au ègne des jongleurs et des poètes élégants.
qu'Arnaud, dont il se défiait à bon droit, jurant sur l'honneur qu'il était étranger au meurtre deCastelnau. L'ambassade eut un heureux résultat. Innocent accueillit favorablement la requête du comte à l'égard de l'abbé de Cîteaux, dont il reconnaissait la violence; il lui adjoignit Hugues Raymondi, évêque de Riez, Thédise, chanoine de Gênes, et Milon, son notaire, pourvu de l'autorité de légat a latere.
Ces choix furent si bien faits dans l'intention de satisfaire le comte, que ce dernier en exprima son contentement au Saint-Siège.
Mais la légation était trop généralement hostile à Raymond pour que le nouveau légat, circonvenu par ses collègues, ne suivît pas, à l'égard du comte, la ligne de conduite de ses devanciers. A peine rendu dans la Provence, Milon le cite à comparaître k Valence devant plusieurs prélats que Pahbé de Cîteaux avait eu le soin de lui indiquer (1). Toutefois, la conférence eut des résultats dont on ne peut contester les avantages. Le grand suzerain provençal et seize de ses barons signèrent, devant des évêques, une convention par laquelle ils renonçaient à toute association avec les brigands, et s'obligeaient à ne plus confier à des juifs l'administration de leurs domaines ; à n'exiger de leurs peuples ni péage, ni guidage ; à observer la trêve de Dieu ; à respecter la liberté des églises ; à réparer les dommages causés aux ecclésiastiques et aux laïques; à rendre justice à tous ceux qui porteraient plainte devant eux; à veiller à la sûreté des lieux publics ; à poursuivre enfin les hérétiques, leurs fauteurs et leurs receleurs.
(I) Dom Vaissette, t. V.
Soyons justes envers le légat : si Ton met à part le dernier chapitre, qui n'est plus conforme à nos principes de liberté de conscience, on doit reconnaître que les obligations imposées aux seigneurs provençaux formaient une charte politique de la plus haute importance, et pour laquelle l'humanité doit des actions de grâces au Sanit-Siége et à ses représentants. Quel temps, hélas! que celui où l'on était obligé d* extorquer à de puissants seigneurs l'obligation de renoncera ces actes de brigandage ! Quand un pape redresse de pareils torts, il faudrait y regarder de près avant de ie représenter comme l'oppresseur des princes et le tyran des populations.
La croisade va se réunir devant Béziers, mettre cette ville & feu et à sang et massacrer la population catholique jusque dans la cathédrale. Laissons le cruel abbé de Cîteaux, ou tout autre chef croisé, jeter ce cri sinistre : « Tuez-les tous. Dieu saura bien reconnaître ceux qui sont à lui ! » Laissons ce légat intriguer avec les seigneurs laïques pour tromper le vicomte de Carcassonne, le mener à capituler à des conditions qui ne furent pas exécutées.
Laissons les croisés entrer dans les villes prises d'assaut, croix et bannières déployées, au chant du Veni Creator; laissons les aventuriers du Nord épouvanter le Midi par cet usage des mutilations, cette soif de carnage que les Chansons de Gestes élevaient au rang de qualités féodales (1) .
(1) L'histoire nous montre les croisés coupant les mains, les lèvres, les narines aux prisonniers, leur arrachant les yeux et la langue.
Laissons Tainbitieux Montfort plonger le vicomte de Béziers dans un cachot et s'enridiir de ses dépouilles. ]^e nom du pape n'est nullement mêlé à ces odieux événements; toute la responsabilité en retombe sur les aventuriers qui composent la croisade. Les chefs de cette invasion du Midi sont des seigneurs franconormands et bourguignons ; le comte de Nevers est le seul qui appartienne à l'Aquitaine (1).
Les soldats sont des enfants perdus de toutes les nations.
Les plus implacables égorgeurs sont ces mêmes brigands, écume de toutes les races, qui, sous le nom de ribauds et de tafurs^ avaient épouvanté les Turcs et les chrétiens d'Orient par leurs exploits de cannibales. A Béziers, ils ont attaqué la ville avan| que les croisés proprement dits en aient commencé le siège.
Quelques bourgeois étaient sortis hors des mûrs pour escarmoucher et lancer aux bourdonniers du Nord (2) des provocations dans le goût de celles que les premiers Gaulois, envahisseurs de l'Italie, adres-
(1) Ces chefs sont : le duc dâ Bourgogne, les comtes de Saint-Paul, de Bar-sur-Seine, d^Auxerre, de Fores, de Genève; Simon de Montfort, comte deLeyeester, Guy de Lévis, Guy de Beaujeu, Guillaume de Roches, sénéchal d*Anjou, Gaucher de Joigny, Guillaume d^Eucontre ; Ils sont accompagnés par les archevêques de Reims et de Roaeo; les évoques d'Autun, de Clermont, de Nevers, de Bayeux, de Usieux, de Chartres. D'après le fanatique Pierre de Vaux-Cernai, les cinquante mille combattants réunis sous les murs de Carcassonne arrivaient de la Flandre, de la Normandie et de la Bourgogne (Dom Vaissette, t. V, p. 107-119).
(2) Bourdonniers, surnom donné aux croisés à cause du bourdon qu'ils portaient en signe de pèlerinage armé.
saient aux Romains (1) ; les ribauds courent sur eux, les ramènent battant jusqu'à la ville et se mettent aussitôt à saper les murs à coups de pioches, à briser les port^ \ coups de massues (2) . .
Les croisés viennent à leur sûde ; la ville est prise,
(1) « cette gent Ignare et folle, dit Guilhem de Tudela, avec des bannières de grosse toile blanche, allait courant devant les croisés, criant à tonte haleine; ils pensaient leur faire épouvantail, comme on fait à des oiseaux dans un champ d'avoine, huant, braillant et agitant leurs enseignes le matin dès quMl faisait clair.
« Quand le roi des ribauds les vit ainsi esearmoucher, braire et crier contre lost de France, et mettre en pièces un croisé français après ravoir précipité d'un pont, il appela tous ses truands et les rassembla en criant : « Allons les assaillir I » Aussitôt qu'il a parlé, les ribauds courent s'armer, chacun d'une masse, sans autre armure; ils sont plus de quinze mille, tous sans chaussures, en chemises et en braies. Us se mettent en marche tout autour de la ville pour abattre les murs; ils se jettent dans les fossés et se prennent à travailler du pic, à briser, à fracasser les portes. » {Cansos de la Crozada, ch. xix.)
(2) « Les habitants se réfugient dans la cathédrale ; les prêtres et les clercs vont se vêtir de leurs ornements, font sonner les cloches, comme s'ils allaient chanter la messe des morts, pour ensevelir les corps des trépassés ; mais ils ne pourront empêcher qu'avant la messe les truands n'entrent dans l'église; ils sont entrés déjà dans les maisons.... Les ribauds sont ardents au pillage ; ils n'ont point peur de la mort; ils tuent, ils égorgent tout ce qu'ils rencontrent;
ils amassent et font partout grand butin Les ribauds,
ces fous, ces misérables tuèrent les clercs, les femmes, les enfants; il n'en échappa, je crois, pas un seul. Que Dieu reçoive leurs âmes, s'il lui plaît, en paradis : car jamais, depuis le temps des Sarrasins, si fier carnage ne fut ni résolu, ni exécuté » {ibidem).
et c'est encore aux ribauds que revient l'initiative du carnage, du pillage et de l'incendie (1).
Après le sac de Carcassônne, quelques chefs croisés furent tellement indignés des excès commis par ces bandits et quelques seigneurs leurs complices (2), qu'ils refusèrent de rester dans les rangs de la croisade; le comte de Nevers donna le premier l'exemple de ce repentir ; le duc de Bourgogne ne tarda pas à
l'imiter Simon de Montfortet l'abbé de Cîteaux
redoublèrent d'intrigue et d'audace pour imprimer une activité nouvelle à l'expédition : d'abord ils se mettent en quête de prétextes pour se brouiller avec Raymond, afin d'avoir occasion de traiter ses domaines comme on avait traité ceux du vicomte de Béziers. La rupture fut prompte et facile, et Raymond n'eut plus d'espoir que dans la justice du pape. Telle était sa confiance en lui qu'il se vanta d'obtenir aisément la restitution de ses châteaux, comme nous l'apprenons d'une lettre de Milon écrite à Innocent après le concile d'Avignon; mais le légat et ses collègues prévinrent ses démar-
(1) « Après cela, lesgartz se répandent dans les maisons qu'ils trouvent pleines et regorgeant de richesses; mais peu s'en faut que, voyant cela, les Français n'étouffent de rage ; ils chassent les ribauds à coups de bâton comme des mâtins et chargent le butin sur leurs chevaux. ... Le roi des ribauds et les siens, qui se tenaient pour fortunés et riches à jamais de ce qu'ils avaient pillé, se mettent à vociférer quand les l'Yançais les en dépouillent : « A feu! à feu! i» s'écrient-ils, les sales bandits, et voilà qu'ils apportent de grandes torches allumées et mettent le feu à la ville » (eh. xx, xxi, xxii).
(2) Notamment de la mort du vicomte de Carcassônne, empoisonné dans sa prison, et des usurpations de Simon de Mont fort, mis en possession de ses domaines.
hcs en écrivant une lettre fulminante, évidemment iestiûée à exaspérer le pape contre lui (1) :
Ces dénonciations arrivaient à propos. Après avoir isité la cour de France, Raymond se rendit à Rome .vec les députés de Toulouse, pom* soumettre à Inno- «nt ses plaintes contre l'abbé de Citeaux.
La démarche effraya Simon de Montfort et le légat ; e premier, voulant flatter le pape, imposa trois de-
(1) ■ Ne vous laissez pas surprendre par ses paroles artifijeuses, mais au contraire appesantissez de plus en plus sur ai le joug de TÉglise comme il le mérite : car il a transressé presque tous les quinze articles pour lesquels il a fait erment entre mes mains.... G^est pourquoi il est manifeste- Dent déchu de tout droit sur le comté de Melgueil ; les ept forteresses quMl m'a remises sont confisquées au profit le TÉglise romaine.... » Pour mieux convaincre le pape de a cessité de cette confiscation, Milon ajoute : « Si le :< jà de Toulouse, ce qu*à Dieu ne plaise, recouvrait ses eaux sans autre satisfaction, tout ce qu'on a fait contre es étiques et tout ce qu'on a établi pour le repos du pays lev drait absolument inutile, et il serait beaucoup mieux D avoir rien fait que de ne pas finir après avoir com-
ncé.... » Puis, comme si ces accusations n'étaient pas s fortes, le légat écrit une seconde lettre, de concert vec révêque de Biez, dans laquelle il détaille ses griefs ontre le comte de Toulouse, et, revenant à la réconciliation n'jl craint de voir accorder par le pape, il termine ainsi :
« Comme nous avons appris que le comte doit se rendre icessamment à Rome pour obtenir, par la recommandation H roi Othon, du roi de France et de plusieurs autres dont se vante d'avoir l'amitié, la restitution des châteaux qu'il DUS a remis, erreur qui serait pire que la première, nous ^ons cru devoir vous faire connaître la vérité, afin que, si î prince obtient audience de Votre Sainteté, il trouve en >us la fermeté du successeur de saint Pierre. (Lettre H'Jte le Sou le 10 septembre, après le concile d'Avignon}.
niers de cens annuel sur chaque maison en faveur de l'Eglise romaine et lui fit payer les dîmes précédemment perçues par les hérétiques ; les évèques ne cessèrent d'écrire, d'intriguer en faveur de Simon, exagérant ses services et ses conquêtes, au point de faire croire au Saint-Père, qu'il avait pris dnq cents villes et châteaux et rendu leurs habitants à la foi, a preuve évidente, dit dom Vaissette, qu'on en imposait au pape; que le légat et Montfort le trompaient de concert. » (Tome V, page 142.)
Malgré tant d'efforts conjurés, le comte de Toulouse fut favorablement n accueÛli en présence des cardinaux, et, quand il eut exposé ses griefs, le Saint-Père le prit par la main, lui donna une nouvelle absolution, et y ajouta un riche manteau et une bague de grand prix comme gages de sa bienveillance. » {Ibidem) (1).
(1) Des lettres d'Innocent sanctionnent pleinement cette version : « Raymond, comte de Toulouse, s'étant présenté devant nous, écrivait-il à Milon, le 35 Janvier 1210, nous a porté ses plaintes contre les légats qui Tont fort maltraité, quoiqu'il eût déjà rempli la plupart des obligations trèsonéreuses auxquelles maître Milon, notre notaire^ de bonne mémoire, Pavait assujetti. Il nous a produit les certificats de diverses églises, établissant qu'il leur a faitsatisfactiOD; il a dit enfin être prêt à exécuter toutes les promesses qu'il n'avait pu encore achever d'accomplir. Il nous a prié de loi permettre, en conséquence, de se Justifier devant nous, tonchant la foi catholique, sur laquelle il est injustement suspect depuis longtemps, et de lui rendre ensuite les ch&teaux que nous occupons; ajoutant qu'il n'est pas Juste qu'on les détienne sans fin, ne les ayant donnés que pour caution. Quoiqu'on assure que ces châteaux sont dévolus à l'Église romaine en vertu des obligations par lui contractées et non encore remiNies, cependant, comme il ne convient pas que TËglin s'enrichisse aux dépens d'autrui, nous avons traité bénigne-
«e pape étendit môme sa clémence jusqu'aux Tousains ; « Vous devez savoir, écrivit-il à l'abbé de 3aux, que les députés des citoyens de Toulouse se t pr^ntés devant nous et s'obligent & donner ene satisfaction sur les articles pour lesquels ils ont onru les censures ecclésiastiques. C'est pourquoi ts vous ordonnons, ainsi que nous l'avons marqué is nos lettres précédentes, de révoquer la sentence a été portée contre eux après avoir reçu caution leur part. »
it le comte, et avons jugé, du conseil de nos frères, quMl
levait pas perdre ses droits sur ses cliftteaux, pourvu
[1 exécute fidèlement ce qui lui a été ordonné. Il doit
leurs nous tenir compte de ce que nous avons fait épar-
r ses domaines par Tarmée chrétienne qui, sur notre
I, est allée combattre les hérétiques. Mais devant être
ittentif aux choses qui regardent la foi et lès peser
a ireroent, nous avons enjoint à nos légats de tenir un
IU9 dans un lieu commode, trois mois après avoir reçu
p Kttes, et d'y convoquer les archevêques, évêques,
princes, barons, chevaliers et autres, dont ils jugeront
j] nce nécessaire. Si, avant la fin du concile, il se pré-
I un accusateur contre le comte, et que cet accusateur
prouver qu'il s'est écarté de la foi orthodoxe et qu'il
isoi ble de la mort du légat Pierre de Gastelnau, les lé -
s, ' avoir ouï les parties et continué la procédure
a itence définitive, nous remettront cette affair
iment instruite et renverront les parties à un terme
s pour se présenter devant nous et y entendre leur ju-
it S'il ne s'élève aucun accusateur contre le comte,
ttts délibéreront de quelle manière ils recevront sa
neation sur les deux articles, afin que son ignominie
dans l'endroit même où elle a commencé. Si le comte
soumet à faire preuve de son innocence suivant la forme
lui aura été prescrite par les légats, avec l'approbation
Avec de si bonnes intentions, comment le Languedc ne fut-il pas rapidement pacifié? C'est que les ordn du pape étaient paralysés par ses légats, sous prétext de la mauvaise foi du comte et des intérêts de la croi sade. En veut-on la preuve? Le 19 janvier 1210, 1 pape ordonne à Fabbé de Gîteaux et à maître Thédis d'aller absoudre les Toulousains et de lever l'interdit L'abbé, qui connaissait l'aiTection du peuple pour i chanoine de Gênes, laissa ce collègue dans l'Ariége e se rendit seul à Toulouse. Les Toulousains, choqué de l'absence de Thédise, s'irritèrent et firent des dif Jicultés. Cependant ils finirent par se rendre et offri
du concile, ils Tadmettront à se justifier; mais si parhas il vient à succomber, ils auront soin de nous en donner avis en conservant toujours en leurs mains les châteaux qo' leur a remis. Ils nous avertiront aussi, s'il se plaint qu'o Topprime injustement, touchant la manière dont ils \m ac ront ordonné de se justifier. Dans Tun et Taatre cas, i attendront la réponse du siège apostolique. Que si le comi se justifie canoniquemcnt de ki manière qui lui aura éi prescrite, ils déclareront publiquement qu'ils le tien pour catholique et pour innocent de la mort de Pierre i Gastelnau, et ils lui rendront ses châteaux, après qu'il au accompli ce qui lui aura été ordonné. Ils recevront cepei dant de lui une autre caution sufl^ante pour Tobservation la paix perpétuelle à laquelle 11 s'est engagé ; mais ils appo teront toute y attention possible à ce que Pexécution de nos ordr ne soit point retardée par des questions frivoles et malicieuses, » Cette dernière phrase est caraciéristique; elle dévoil certaine suspicion à Tégard des légats. Si nous rappo cette lettre en entier, c'est qu'aucune ne met si bien à du i caractère , la conduite et les intentions d'Innocent ; i pape veut menerles affaires du Languedoc d'une mainfern» mais il veut connaître surtout le véritable état des choses pardonner au repentir et hâter la pacification.
aille livres pour le soutien de la foi; Tabbé de IX accepta TofiFre et reconnut les citoyens pour catholiques. Mais cet arrangement ne pouvait imoder Simon de Montfort, son complice. Sous te de quelque retard dans le payement des mille » Arnaud excommunia les consuls et jeta un I interdit sur la ville.
si, pour une raison frivole, Tordre du pape se i méconnu, et il fallut d'autres conférences et es négociations pour arriver à une absolution se* Le mauvais vouloir des légats éclata bientôt façon plus décisive encore. Le pape avait orla réunion d'un concile à Saint-Gilles pour re- Raymond à se purger du crime d'hérésie et de rt de Pierre de Castelnau. Les légats, ne pouluder la convocation du concile, l'ouvrirent à la i septembre 1210. Mais les évêques conjurés ) Raymond surent en faire avorter les résultats : étendirent que ce prince, ayant négligé d'obéir ? choses de peu d* importance^ ne ferait pas plus OQçulté pour se parjurer à l'égard des choses 3, et, sur cette allégation, lui contestèrent le le se justifier. (Valsernay, ch. xxxix.) (1).
<e déni de Justice était hardi ; ii fallait l'expliquer au on lui envoya ce nouvel acte d^accusatiou : comte ayant été cité au concile, disaient Tévêque de ; Thédise, y a comparu ; mais nous avons compris marnent quMl ne suivait pas les ordres des légats, surtout tre Milon, et le concile a été d'avis de ne pas le recose justifier sur les deux crimes capitaux.... Il s'est isolument à son sens réprouvé, et oubliant la grâce que t-Siége lui avait faite et dont ii n'était pas digne, il a iniquité sur iniquité et a commis encore des crimes
Ce n'était pas assez pour les légats-, il leur fallait une rupture plus décisive, afin que Simon de Montfort pût envahir définitivement les domaines du comte et que chaque aventurier obtînt un manoir. Un nouveau concile s'ouvrit à Arles, sur Tordre du pape, en février 1 211 ; le comte y comparut, et on lui dicta les conditions les plus injurieuses, afin qu'un refus d'y souscrire leur offrît un prétexte à lancer l'anathème (1).
Que nous sommes loin des articles de paix si équitables dictés au premier concile de Saint-Gilles, alors que iMilon arrivait de Rome avec les instructions précises d'Innocent! Ceux du concile d'Arles ne respirent que le fiel et la taquinerie; aucun règlement d'utilité publique : on ne cherche que des levains d'exaspération. Le légat réussit. Le faible comte de Toulouse ne put rester froid à ces flagellations ; il quitta brusque-
plus énormes.... Sommé plusieurs fois par nous de comparaître, il n'a pas daigné se présenter, et a refusé en notre présence même de satisfaire les évêques de Garpentras, de Valsons et leur clergé.
(1) Quatorze articles furent consacrés à interdira à Raymond et à ses nobles vassaux « toutes sortes de viandes, excepté deux ; lout habit de prix, neleur permettant que l'usage des chapes yioires et mauvaises. On voulut contraindre tous les nobles à habiter la campagne après avoir rasé leurs fortifications jusqu'au rez-de-chaussée. On condamna Raymond à livrer aux légats ou à Simon de Montfort tous ceux que les légats lui indiquernieyilet dont ils disposeraient àleur volonté; puis on l'obligeait à aller combattre outre-mer, dès qu'il aurait accompli toutes ces conditions, et à ne rentrer dans ses États que sur la permission expresse du légat. Pour dérision dernière, toutes ses terres et seigneuries devaient lui être rendues quand il plairait au légat et à Simon de Montfort. »
(nent la salle, et le roi d'Aragon le suivit. Les légats, joyeux d'une irrévérence qu'ils avaient habilement préparée, excommunièrent le comte ; ils renchérirent sur les précédentes formules en le déclarant publiquement ennemi de l'Eglise, apostat de la foi, et offrirent ses domaines au premier occupant.
Le coup était violent; ses auteurs devaient craindre Tétonnement du pape, qui avait ordonné d'absoudre : aussi lui députèrent-ils Arnaud, abbé de Saint>Ruf, avec mission de disposer son esprit en leur faveur (dom Vaissette, t. V]. La mission réussit, et le pape oraflrmala sentence d'excommunication par une lettre du 17 avril 1 211, dans laquelle u il regrette et s'étonne que le noble Raymond, comte de Toulouse, ne se soit pas rendu à ses exhortations, comme il l'avait espéré. » Les légats ne montraient pas moins de rigueur envers les évéques opposés à leurs violents projets; leur impatiente ambition marchait d'un pas égal dans le domaine temporel et dans le domaine ecclésiastique. inosieurs prélats favorables à Raymond furent forcés de quitter leurs sièges, notamment ceux de Rhodez, d'Auch, de Carcassonne; on les remplaça par des hommes dévoués à Simon de Montfort. Plus on avance dans les affaires de la croisade, plus la tendance usurpatrice des seigneurs croisés et des légats se dessine en couleur tranchée.
De quel côté est la vérité? En qui doit-on avoir foi? Les évéques accusent Raymond de ne pas répondre à leur requête, et le malheureux comte, de l'aveu de tous les historiens, s'épuisait en efforts pour obtenir son absolution, même au prix d'une soumission honteuse.
Au milieu de ces incertitudes, que pouvait faire le
Saint-Père V II était éloigné du théâtre des évéDements et ne les connaissait que par les rapports peu sincères de ses légats. Cependant on dirait qu'il soupçonnait ses représentants de ne pas observer une impartialité conforme à ses instructions : car il écrivait au roi Philippe-Auguste, dans le mois d'août 1211 : « Nous savons que le comte de Toulouse ne s'est pas justifié; mais nous ignorons si c'est par sa faute, bien qu'il passe pour hérétique dans le pays. »
Le Nord, cette inépuisable pépinière d'aventuriers, fournit constamment des contingents nouveaux. En 1210, Guillaume de Gaïc vient joindre Simon de Montfort et lui annonce un renfort de Bretons. En 1211, Tabbé de Gîteaux envoie en France l'infatigable évêque Foulques, qui décide celui de Paris, Robert de Gourtenay, Enguerrand de Couci, Juël de Mayenne, à le suivre à la croisade (1). Léopold, duc d'Autriche, Adolphe, comte de Mons, Guillaume, comte de Julliers, se croisent à la même époque et amènent des recrues considérables; Simon ne reçoit pas moins de six mille Allemands en un seul jour au siège de Lavaur.
Le roi de France, irrité des conquêtes exécutées pai* un aventurier dans un pays qui lui rendait hommage, s* en plaignit au pape. Innocent, ayant de nombreux doutes sur la conduite désintér^»^ des légats, leur adressa des reproches assez vifs dans plusieurs lettres successives, que dom Vaissette fait connaître.
(1) Citons encore Robert de Mauvoisin, Raymond d'Angers, Mathieu et Bouciiard de Marli, nugues de Lastic, Martin d*A]gaïs, Guy de Lucé, Pierre de Richebourg, Jean de lionteil, Perrin d'Issy, Ancel de Goëtivi.
ittaDt eDfio la dernière main à cette correspon- ( 6 politique, il écrivit, le 13 janvier 1213, au tf Bit Arnaud : o Nous vous ordonnons de conférer
ec Pierre, roi d'Aragon, et les autres personnes prudentes que vous jugerez à propos de convoquer, afin d'établir la paix ou la trêve dans la province, sans Gaitiguer davantage le peuple chrétien par les indulgences que le Saint*Siége accorde à ceux qui portent les armes contre les hérétiques (1 ) . »
L'ordre de suspendre les hostilités était formel ; le concile de Lavaur s'ouvrit ; mais le roi d'Aragon pria irainement ses membres, dans un Mémoire du 16 janvier 1216, de faire grâce au fils de Raymond, pendant
(1) tt Noble Raymond, comte de Toulouse, a été trouvé coupable en plusieurs choses contre Dieu et contre l'Église, et nos légats, pour l'obliger à se reconnaître, ont excommunié
personne et abandonné ses domaines au premier occu- I \\ cependant il n'a pas été encore condamné comme berétique et comme complice de la mort de Pierre de Castelnau de sainte mémoire, quoiqu'il en soit très-suspect Cest pourquoi nous avons ordonné que, s'il se présentait contre lui un accusateur légitime, dans un certain temps, on loi assignât un jour pour se purger, suivant les formes marquées dans nos lettres, nous réservant de rendre là-dessus une sentence définitive; en quoi on n'a pas procédé suivant nos ordres. Nous ne comprenons donc pas pour quelle raison nous pourrions encore accorder à d'autres des lijjtats qui n'ont été enlevés ni à lui ni à ses héritiers ; nous ne désirons pas paraître lui avoir extorqué frauduleusement les châteaux qu'il nous a remis, l'apôtre voulant qu'on s'abstienne de l'apparence même du mal : si on avait rendu quelque sentence contre lui sur ces deux articles, sans égard à la forme que nous avons prescrite, elle serait nulle. Or, comme il n'y a pas encore lieu de vous accorder la demande que vous nous avez faite, de disposer de ses États en faveur d'un
que le père irait combatlre en terre sainte, et de restituer leurs domaines aux comtes de Foix, de Coniuiinges et de Béarn, qui n'avaient jamais été suspects d'hérésie. La conspiration ourdie entre les légats et Simon de Montfort pour la confiscation entière du Languedoc devait triompher malgré les instructions du Saint-Siège. Il fut répondu à Pierre d'Aragon que le comte de Toulouse ne pouvait être reçu à se purger du crime d'hérésie, par la raison que, loin de chasser
autre, nous vous ordonnons de travailler de toutes vos forces à conduire cette affaire d'une manière qui soit ferme et solide. Nous mandons à Tévèqùe de liiez et à maître Thédlse, chanoine de Gênes, d'y procéder suivant la forme que nous leur prescrivons; et si c'est par la faute du comte que la procédure ne se continue pas, fis auront à lui signifier que nous agirons comme le bien et comme la fbi le demanderont; mais qu'ils ne manquent pas de nous instruire de la vérité, n Une lettre identique fut écrite à Thédise pour loi « ordonner de ne rien négliger dans cette affaire, comme on (lit quil avait fait jusqu*ators, »
Plus tard, le roi d'Aragon, ayant chargé Tévèque de Sé^ gorve et maître Golumbie de dénoucer les vexations des légats et de prendre Tintérêt du comte de Toulouse, le pape, éclairé sur la vérité des événements, écrivit, le 18 janvier 1213, à l'archevêque de Narbonne, à Tévêque de Ries et c\ Thédise cette lettre ferme et sévère :
« Vous, archevêque de Narbonne, et iSimon de Montfort, ityant conduit l'arméo des croisés dans les domaines du comte de Toulouse, ne vous êtes pas contentés d*envahir tous les lieux où il y avait des liérétiques, mais encore ceux dans lesquels il n'y avait aucun soupçon d^hérésîe.... On uous a démontré que vous avez usurpé le bien d'autrui avec tant d'avidité, que le comte de Toulouse conserve à peine, de tous ses domaines, sa ville capitale et le château de Montauban ; vous n'avez pas même respecté les domaines que lUchard, roi d'Angleterre, avait donnés à sa sœur en la ma-
es sectaires de ses domaines, il avait continué de les favoriser et de persécuter TEglise; que les routiers et 3es complices avaient fait périr plus de mille croisés (singulier grief à coter à un prince qui repoussait une invasion), et qu'il résultait enfin de son état de « suspicion d'hérésie une présomption invincible qui )e rendait indigne d'être réconcilié à l'Eglise. » Des objections de la même force furent adressées
riant avec ce comte, non plus que les terres des seigneurs de FOix, de GommiDges et de Béarn. Pierre dWragon se plaint encore de ce que vous, archevêque de Narbonne, et Simon de Montfort, avez obligé les sujets de ces trois comtes, quoiqu'ils soient ses vassaux, à prêter serment de fidélité à un autra Ce prince va jusqu'à me proposer de faire élever par ses soins le fils du comte de Toulouse dans la foi catholique, afin qn^étant exempt d'hérésie, on n'ait pas prétexte de lui refoser le domaine de son père.... C'est pourquoi nous vous ordonnons d'assembler un concile dans un lieu commode et ré et d'y convoquer tous les archevêques et évêques, 101 comtes, barons, consuls et recteurs que vous jugerez \ propos; après leur avoir soumis les demandes et les désirs da roi d'Aragon, sans aucune considération humaine, roo8 nous enverrez leur avis, et nous statuerons ensuite sur tout ce qui sera convenable. »
Le même pape écrivit à Simon de Moutfort : « L'illustre roi d'Aragon nous a fait remontrer par ses ambassadeurs que, non content de vous être élevé contre les hérétiques, ?ou8 avez tourné les armes des croisés contre les peuples catholiques; que vous avez répandu le sang des innocents et envahi à son préjudice les terres des comtes de Foix, de Comminges et de Gaston do Béarn, ses vassaux, quoique les peuples de ces terres ne fussent nullement suspects d'hérésie Ces ambassadeurs nous ont fait remarquer aussi qu'en exigeant le serment de fidélité de ces mêmes peuples et en permettant qu'ils habitent dans le pays, vous faites un aveu tacite qu'ils sont catholiques, à moins que vous ne voulus-
z passer vous-même pour fauteur des hérétiques. »
aux comtes de Foix, de Comminges et de Béarn, le roi d'Aragon vit ainsi repousser toutes ses requêtes. Alors Pierre, n'écoutant que son indignation et son dévouement chevaleresque, prit ouvertement le parti du comte de Toulouse.. ..
Ainsi le Saint-Siège et ses légats tournent toujours dans le même cercle vicieux; Tavantage reste aux intrigants, et Ton peut résumer ainsi l'histoire de cette fameuse croisade. Les seigneurs du Midi avaient toléré l'existence des hérétiques, mais sans adopter leurs erreurs. Le clergé méridional, cédant aux idées de liberté de conscience, bases du droit public de cette contrée, se bornait à combattre les sectes par la prédication. Le clergé du Nord, plus absolu dans ses exigences, prétendit extirper les hérésies par la force. Les seigneurs de Bourgogne et de France se chargèlent de l'exécution du programme avec toute la fougue de l'intérêt personnel.
Placé entre ces deux partis, le pape, excité par les uns, trompé par les autres, montra cette conduite hésitante, mêlée de menaces et de pardon, que les historiens du dernier siècle exploitèrent dans l'intérêt de leurs idées anti-catholiques, avec une habileté qui n'était pas exempte de calomnie.
Au milieu de ce trouble des esprits et des consciences, n'oublions pas de constater un fait de la plus haute portée ; il complétera le tableau moral et religieux de la Gaule, esquissé au commencement de ce chapitre. Pendant que le clergé, coupable de tolérance excessive envers les Albigeois, exerçait son action sur la Provence, celui d'Aquitaine et de Gascogne savait éviter ce péché d'indifférence auasi bien que le zèle intolérant du clergé du Nord. Adoptant
le rôle de médiateur entre ces opinions extrêmes,
I prenait le parti d'Innocent III, tantôt contre le despotisme des abbés de Cîteaux, tantôt contre la hardiesse des sectaires (1 ) .
Sa position entre la Provence, berceau des libres penseurs, et le Nord, arsenal inépuisable de croisés, lui dictait naturellement cette conduite. D'ailleurs les jectes albigeoises, si nombreuses sur les bords de la
diterranée, ne firent que de très-rares apparitions
i nord des Cévennes, ce qui épargna au clergé et à 'aristocratie du centre de la France les cruels em- 3arras qui perdirent les Provençaux.
La situation privilégiée de cette région donne une force nouvelle à la distinction que nous avons établie
II l'occasion des troubadours entre l'Aquitaine et la Provence. Les Aquitains montraient en toute chose un caractère plus sensé, plus sérieux que les Toulousains ît les Marseillais. Bien que les esprits jouissent d'une grande indépendance dans la patrie de Bertrand de
rn et de Pierre Cardinal, ils ne se lançaient pas à l'aventure dans les fantaisies paradoxales de Pierre Vidal et de Raymond de Miravals; l'Aquitaine restait le pays de la philosophie pratique de l'époque de Sidoine Apollinaire; la Provence était celui de la li-
(I) Les principaux médiateurs, groupés autour d'fnnolent III, furent l'archevêque d'Auch et l'abbé de Condom, n 1*208 ; les évêques de Rhodez et de Clermont-Ferrand dans 'affaire de l'évêque du Puy, en 1209 ; Tévêque d'Uzès dans 'affaire de l'absolution des Toulousains, en 1210. Nous ne itérons pas l'évêque de Gouserans, légat du Saint-Siège, qui lédait un peu trop à l'impulsion du l'abbé de Cîteaux.
cencc et de la prodigalité folle des derniers temps de l'empire romain (1).
La lutte acharnée dont' nous venons de parcourir les principales phases devait naturellement produire de déplorables conséquences morales et littéraires. Les gens du Nord, en appesantissant sur le Midi des calamités supérieures à toutes celles qu'avaient causées les Wandales, les Sarrasins, et les Wisigoths, éteignirent momentanément dans ces régions la verve satirique et enjouée, gracieuse et galante, bases de la poésie provençale.... Sous l'impression des massacres de Béziers, de Lavaur et de Minerve, le badinage et la gaieté se transformèrent en cris de fureur et de rage. Nous avons donné quelques spécimens de ces nouvelles productions en parlant des troubadours; nous avons fait connaître les imprécations de Guiblem Figuéra contre Rome, celles de B^trand Garbonel et de Raynols d'Apt contre tous les rangs du clergé. Des poètes fanatiques du parti contraire répondirent à leurs reproches par des menaces d'excommunication et d'autoda-fé. Le dominicain Izarn se fit remarquer parmi les plus fougueux apolo^stes de l'inquisition; son dialogue avec un hérétique peut passer pour le chef-
(L) Quelques faits donnerout une idée de la disposition des Provençaux à rextravagauce. Dans une fête de fieaucaire, les seigneurs da pays voalarent éclipser par leur luxe les chevaliers accourus d'Aquitaine^ d'Aragon et de Catalogne : le comte de Toulouse fit distribuer cent mille sous d^argent aux chevaliers par le seigneur kaymond d^Agout ; le comte d^Orange, Raimbaud, fît labourer les environs de son chftteau et semer jusqu^à trente mille sols; Raymond de Vaisons mérita le premier prix d*excentricité en livrant trente de ses plus beaux chevaux aux flammes.
d'ceuvre d'un genre déplorable au point de vue religieux, oiais qui donne une juste idée de la violence des passionsqui animaient les membres de lu croisade. . . Aux prises avec un Albigeois qu'il entreprend de convertir, le prédicateur résume son éloquence dans cet argument sans réplique : a Abjure, oxi tu es mort et damné. Regarde le bûcher qui brûle tes pareils ; il est prêt à te consumer toi-même (1). Viens à nous, qui possédops la foi pure, assise sur les sept échelons des sacrements : sinon je te livre aux flammes I (2) » Pour lui mieux faire comprendre les beautés du sacrement de mariage, il lui rappelle qu'on fait cuire la poix, qu'on apprête les instruments de torture par lesquels il va passer, si les vérités qu'il lui développe ne peuvent entrer Sans son cœur ou pénétrer entre ses dents (3). Avant de le remettre au bourreau, il veut lui parler encore de la résurrection (A) ; la discussion théologique se poursuit sur ce ton de menace et de fureur pendant huit cents vers alexandrins.
Telle est la poésie nouvelle que les excès de la croisade inspirent. Les dominateurs de la Provence, habitués aux mutilations et aux massacres racontés dans
(1) E s'aquest no vols creyre,
Vec tel foc arzirat que art tos companhos,
(2) Si cauziras el foc o remanras ab nos, G'aven la fé novela ab los sept escalos
Que son ditz sacramens; los cals mostra rasos Que deven creyre tug a salvamen de nos.
(3) N'it pot entrar en cor ni passar per las dens Per qu'el foc s'aparllia e la peis el turmens Per on deu espassar....
(li) Ans que ti don comiat (congé) nit lais el foc in^rar De resurectio vuelh ab tu disputar.
les Chansons de Gestes^ prennent le ton des trouvères carlovingiens pour poétiser les sinistres arrêts de Tinquisition. Plus de tensons et de ballades sur les bords ensanglantés du Rhône et de THérault ; plus A* aubades et de rondeaux sur les cendres de Béziers et de Minerve. La haine des gens du Nord contre ceux du Midi va jusqu'à vouloir détruire leur langue; ils la désignent sous le nom de langue hérétique (1), et Dieu sait toutes les œuvres dont ils jettent les manuscrits au feu !
Le résultat final de la croisade contre les Albigeois fut la destruction complète de la haute aristocratie et du clergé tolérant de la Provence; leurs biens et leurs bénéfices furent audacieusement adjugés à des aventuriers, chevaliers ou moines, accourus du Nord (2). La Provence fut traitée comme l'avait été l'Angleterre un siècle auparavant : des Sans-Terre^ des Sans-Avoir, des d Encontre et autres condottières remplaçaient la noblesse indigène, coQjmeles Franco- Normands avaient remplacé les Anglo-Saxons,. . . seulement, il y avait cette énorme différence au point de vue de la civilisation , c'est que, dans la conquête de l'Angleterre, les vainqueurs arrêtaient les progrès de la barbarie Scandinave , tandis que, dans celle de la Provence, les races du Nord venaient, sous prétexte de combattre des abus
(1) Ce fut le nom donné au Provençal par Innocent IV, en i2Zi5, lorsqu'il en interdit Tusage aux étudiants.
(Fauriel.)
{'!) Nous devons «jouter à la liste des évoques déposés au début de la croisade : ceuxd'Auch, de Rhodez et de Carcassonne, qui, d'abord investis de la confiance d'Innocent lïf, furent privés de leur diocèse peu d'années après, en 1211, sur les dénonciations des légats (Vaisseite, t. V, p. 162).
religieux, noyer dans le sang un peuple à l'esprit trop indépendant sans doute, mais infiniment plus civilisé, plus artiste, plus élégamment chevaleresque qu'elles ne l'étaient elles-mêmes.
IHFLCENGE D£S TROUVÈRES SDR LES ThOUBADODRB
Durant ce cataclysme social qui emportait les comtes de Toulouse, les vicomtes de Carcassonne, de Narbonne et tant d'autres, les simples teneurs de fiefs qui surnagèrent au naufrage, à la faveur de leur obscurité, ne se firent pardonner leur origine qu'à force de soumission envers les conquérants. Plus de Cours d'amour, de réunions élégantes et littéraires ; plus de troubadours : les chevaliers poètes ont péri dans les cachots, les auto-da-fé ou les champs de bataille. Les bourgeois rimeurs ont fui vers l'exil ; nous les retrouverons en Espagne, en Italie, en France même; ils chanteront encore, mais, le plus souvent, sur un ton complètement opposé à celui que leur inspirait autrefois la vie joyeuse du pays natal. Exilés, ils ont l'imagination pleine de souvenirs de deuil et de massacres ; leur poésie se ressentira naturellement de ces douloureuses impressions ; la poésie galante et joyeuse ne saurait remplir l'âme des proscrits : le poëme épique, avec ses récits de batailles et de calamités, ses imprécations et ses appels aux armes, doit mieux répondre aux passions et aux haines nationales.