‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 34 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

Les troubadoui*s de la nouvelle école composeront, sur le ton de la douleur, la Cansos de la Croxada et la Guerra civil de Pamplona.

Toutefois, si les poètes de l'amour et de la gaieté ont disparu du sol de la Provence, les jongleurs sont restés à leur poste. Simples artistes ambulants, ils appartiennent à la catégorie des histrions et des musiciens de Tautiquité, qui n'eurent jamais, avons-nous dit, des principes littéraires ou morau}ic bien arrêtés : l'appât du gain, le désir de bien vivre dirigent toute leur conduite. Peu préoccupés des questions de religion et de politique, ils prennent résolument leur parti ; ne pouvant plus chanter pour Raymond et pour Roger, ils chanteront pour le nouvel évoque de Narbonne, pour Levis de Mirepoix ou Amauri de Montfort. Mais comment plaire à ces chevaliers du Nord, comment flatter leurs goûts violents et barbares?... Le meilleur moyen ne sera-t-il pas de répéter les poésies de leur pays natal ? Le jongleur a bonne mémoire : il apprendra des Chansons de Gestes^ il déclamera les combats d'Offier de Danemarche, des Lohérains et de Guy de Bourgogne.

Il ne manquera pas de professeurs dans ces nouvelles études : chaque seigneur franco-normand a des trouvères et des ménestrels attachés à sa personne; la foule des croisés entraine elle-même à sa suite nombre de chanteurs et de ménétriers populaires qui viennent dans le Midi chercher leur part de butin, comme la jongleresse Adeline avait trouvé la sienne dans la conquête de l'Angleterre. Le chanteur de la langue d'Oia fera donc concurrence au jongleur provençal dans son propre pays ; mais ce dernier se mettra en mesure de soutenir la lutte« et certes l'homme du Midi possède

sez de souplesse d'espiit et d'imagination pour ne »as se laisser vaincre sans combattre (1).

Il fera même beaucoup plus! il ne se contentera »as de chanter des poèmes franco-normands : il fabri- [uerasur leur modèle des Chansons de Gestes en langue omane, moitié inventées, moitié traduites ; il y fera atter des pairs carlovingiens avec des personnages du

di, afin de flatter les passions de toutes les races; es Chansons de Gestes de nouveau genre seront intitu- 5es : FtercArtis^ Gérard de Roussilhn. Le jongleur nira même par introduire dans ses compositions épines sa verve satirique d'autrefois ; il inventera le oême héroï-comique ; il écrira : Jaufre , Blandin e Comouaille et Flamenca,

La guerre des Albigeois a donc amené Téclosion de •ois genres littéraires nouveaux qui rentrent tous dans 3 poëme épique (2).

La chanson historique^ imitée de la Chanson d^An^ loche et de celk de Roland.

Le poème belliquettoc et chevaleresque imité des

(1) a II y avoit, dit du Fail, dans les Contes d'Entrapel^ un ielleur à Montpellier qui chantoit la Vie (TOgier le Danois veo tant d^art quMl menoit et ramenoit les pensées du peuple ai récoutoit en telle fureur ou amitié, qu'il forçoit les cœurs es Jeunes hommes, renforçoit celui des vieux à courageusment entreprendre tels labeurs et voyages que le bon Ogicr voit faits. »

(2) LMntroduction de la Chanson de Gestes dans la littéraire romane date si bien de la croisade contre les Albigeois, ue le troubadour Pierre Cardinal, énumérant, au milieu du reizième siècle, les poésies qui composent le répertoire d'un >ngleur, telles que Tristan et Yseul, Blanche et F loris, ne fait as la moindre allusion aux romans carlovingiens^ évidemlent inconnua alors dans la Provence.

Chansons de Gestes et des romans de la Table ronde. Le poëme héroï-comique de pure imagination, que les poètes romans n'imitent de personne, qu'ils inventent au contraire comme la composition qui s* adapte le mieux à la vivacité de leur esprit, à leur verve maligne et facétieuse. Les Espagnols, les Italiens surtout, admirateurs de cette nouvelle forme, se l'approprieront avec la puissance du génie, lorsque la langue italienne et la langue castillane auront remplacé les langues limousine et provençale , frappées à mort au quatorzième siècle par l'invasion du français.

Une grande révolution littéraire succédait par conséquent à une grande révolution politique ; le genre épique, étranger aux anciens troubadours, envahissait leur patrie à la suite des croisés et de leurs trouvères; le poëme sous toutes ses formes remplaçait la poésie lyrique aux compositions si variées et si séduisantes.

M. Fauriel a écrit bien des pages dans le but de renverser une proposition qui sort forcément de la nature même des faits ; que n'a-t-il pas dit pour essayer d'établir que d'anciens poèmes romans, dont il n'a pu retrouver un fragment, une preuve, passèrent dans le Nord, y furent traduits par des trouvères et donnèrent naissance aux Chansons de Gestes? Nous prétendons, au contraire, que tous les poèmes romans connus furent composés après la guerre des Albigeois, sous l'influence de l'invasion des hommes du Nord : nous en trouvons la preuve dans le très-petit nombre de ces romans, qui ne dépasse pas une douzaine, dans la date des manuscrits, dont pas un ne remonte plus haut que le milieu du treizième siècle; tandis que ceux des Chanso7is de Gestes se comptent déjà par centaines,

it que plusieurs d'entre eux datent du dixième et du mzième siècle.

Quoi qu'il en soit, les trois genres dont nous venons ie parler ont assez d'importance pour mériter d'être étudiés avec quelque attention. Consacrons à chacun m examen particulier.

Le poëme épique véritablement national ne peut édore, nous l'avons déjà dit, que sous l'empire de deux circonstances : il faut que la nation soit dominée

' de profondes passions politiques ou religieuses ; il

it que des événements d'une importance fondamentale soulèvent la race entière et fassent converger toutes ses préoccupations vers le même but.

Les Provençaux étaient arrivés à ce moment soennel de leur existence ; une lutte religieuse acharnée ^emplissait maintenant leur histoire, formait un épisode saibgiant qui dominait tous les faits passés. Le lujet d'un poème national était trouvé; son titre était ait: la Cansos de la Croxada pouvait éclore. Il ne aut pas se le dissimuler ! tout poëme épique national l'est autre chose qu'un tableau historique parfaitenent exact et sincère : tel est le caractère de ï Iliade^ veAxxi des Nibelungen^ celui du Romancero du Cid, les Chansons de Roland et dAntioche.

Le poëme d'imagination et de souvenir, au conraire, n'est qu'un mélange de combinaisons et de rêveries plus ou moins poétiques, mais qui appartiendent à l'invention individuelle, tandis que les épisodes du véritable poëme sont un produit direct des événements, une émanation des passions et des sentiments de tout un peuple.

L'auteur de la Cansos de la Croxada^ tout en imi-

tant la forme des chansons du Nord, notamment celle dAntioche^ comme il nous le dit lui-même (1), sut néanmoins y joindre quelques-unes des qualités littéraires des troubadours. Il rompit la monotonie des longues strophes inégales et monorimes au moyen d'un trait final, résumé dans un petit vers de six pieds qui éclate comme un cri et produit le plus grand effet. 11 semble dire que le poète, fatigué de la tirade dans laquelle il a donné cours à toute sa passion, jette une clameur dernière avant de s'arrêter épuisé.

La Cansos de la Croxada a soulevé, dç nos jours, une question d'autant plus étrange que le promoteur est parvenu à lui donner une certaine gravité, sans s'appuyer sur une seule preuve de quelque valeur. Cette histoire poétique de la croisade fut-elle composée sur le théâtre même des massacres de Simon de Montfort, par un sujet des comtes de Toulouse, ou sur un autre point du Midi par un troubadour étranger à la Provence?

On ne pouvait guère s'attendre à voir soulever une pareille difficulté, alors que l'auteur de ce poëme nous apprend lui-même, sous la formule solennelle : Au nom du Père^ du Fils et du Saint-Espril, qu'il s'appelait Guilhem et qu'il était né à Tudela, dans la Navarre (2) . Toutefois le démenti formel donné à son

(1) Seohors esta cansos es facta daital g^ia, Gom sela d'Antiocha, et Ayssis versifia

E sa toi aital so qui dirre lo sabia

(Et se chante sur le même air pour qui la sait chanter.) (0) El nom del Payre e del Pilh e del Sent Esperit Gomensa la cansos que maestre W. fit Us clerc que en Navarra fo a Tudela noirit Mot es savis e pros si cum lestoria dit

rtion par M. Fauriel, qui s'ot)stine à ne voir dans «ur de la Croxada qu'un habitant de Toulouse, ( oblige à traiter ses allégations comme choses seses et à prendre la défense de la sincérité du trouyxxv (1).

Dcore si les preuves de sa nationalité se bornaient

première strophe ; si le corps de l'ouvrage était

sorte de protestation contre ce mensonge ou cette

Per elergues e per laycs fo cl forment grazit, Per comtes, per \escointes amatz et abezit, Per la destructio que el conosc e vie Eo la geomencia quel ac lonc temps leglt E conoc quel pais es ars e destruzit Per la fola crezensa qu* avian consentit, E que 11 rie borzes serlan enpaubrezit. De lor gran manentlas don eran erlquit £ que 11 cavalier seo irian faizit Gaitiu ea autras terras cossiros e marrit, Albires e son cor car era jchernit E de so que voila apert et amarvît Que el fezes un libre que iù& pei mou aozit, Queu fos sa savienza e son sen espandit Adoncs fe aquest libre y el meteich Tescrit Pos que fo comensatz entre que fo fenit, Ni» mes en als sa entensa neîsh apenas dormit. Lo libres fo be faitz et de bos mots compHt. E si voletz entendre li gran e li petit, Podon i mot aprendre do sen e de bel dit, ^

Car aisel qui le fe oaF ventre tôt farsit E sel que uol conoich ni nol a resentit Ja no so cujaria.

) S'il est permis de contester le nom qu^uu auteur se le lui-même, en tête de son œuvre, pourquoi se borner à re en douie celui de Guillaume de Tudela; pourquoi ne étendre le scepticisme à celui de Guillaume de Lorts, de deMung, d^Âlain Gbartier, de Marie de France?

erreur, on pourrait supposer que les vingt premiers vers sont une espèce' de préface ajoutée après coup par un jongleur ou un copiste; mais, au contraire, il n'est pas dans le poème entier une pensée, un détail qui n'appartiennent au caractère d'un Espagnol. Guilhem de Tudela n'aurait rien dit du lieu de sa naissance, que le critique devrait le découvrira la lecture la plus superficielle de son livre. A-t-il à parler du roi d'Aragon, il l'appelle 5on roi, expression qui convient mieux assurément à un Navarrais des frontières de r Aragon qu'à un sujet du comte de Toulouse (1).

Un ardent catholicisme, un dévouement au roi d'Aragon qui ne se démentent jamais et finissent par se mêler aune haine profonde contre les envahiaseursdu Languedoc, ne forment-ils pas aussi une réunion de sentiments plus naturels à un homme d*outre Pyrénées qu'à un habitant de la Provence 7

Circonstance plus frappante encore : le dernier de ces sentiments ne règne pas uniformément du début à la fin de l'œuvre. L'opinion politique du catholique royaliste change brusquement vers le premier tiers du poème, et le double point de vue sous lequel il considère la croisade indique pertinemment un homme étranger à la Provence, qui, tout en voyant

(1) Au moment où Pierre d' A ra^n se rend à Garcassonne pour essayer de rétablir la paix entre le vicomte et les croisés, l'auteur dit :

En un prat desotz laiga e latz. I boi folhut Ac lo coms de Tolosa son riche drap tendut, Lai es mo senhel rei e li sen dechendut Que son de Gatalonha e d'Aragon vengut.

(Ch. XXVII.)

les événements de près, les considère toutefois d'une hauteur plus élevée que celle de Tintérêt national et personnel.

Durant la première partie du poëme, Tardent catholique navarrais ne voit dans les Albigeois que des hérétiques dignes d'être persécutés et ramenés par la force dans le giron de Y Eglise. Il applaudit aux massacres et aux atUo-da-fé, et va jusqu'à dire, sur le ton de l'amëre plaisanterie, en racontant la prise de Minerve, qu'on entendit mainte folle hérétique beugler dans le feu (1).

Les moines de Cîteaux et les croisés sont les pieux exécuteurs de cette louable entreprise ; il les appelle ies nôtres^ noire (jent étrangère^ nos croisés^ et raconte leurs hauts faits avec complaisance.

La partie du poëme consacrée à ce dithyrambe ne remplit pas moins de trois mille vers. Voilà bien l'Espagnol intolérant, le persécuteur acharné des Mores et de tous les sectaires, l'admirateur fanatique detousles

(i) Li nostri Frances e cels devîis campanh»n, Mancels, e Angevi, e Breton de Bretanha, Loarenc, e Frise, c cGlh de Alanianha, Los ne traiso per forsa ans que vengues la granha

(la grôle) E i arson mant erctgc felo de puta canlia; E mot fola eretga que ins el foc rcgaulia.

(regimbe, beugle.) Ane no lor laiclia hom que valliauacastanlia. Pois gitet hom les cors els mes emei la fanha.

(la boue.) Que uo fesson pudor a nostra goiit eslranha, Ai celas malas rci^.

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