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(Ghap, V.)
procédés cVinquisition qui, inconnus précédemment, vont être appliqués des bords du Rhône à ceux du Guadâlquivir. Il connaît la destruction des habitants de Béziers, dissidents et catholiques, l'assassinat du vicomte de Carcassonne; il a vu les vainqueurs couper le nez, les lèvres, la langue, arracher les yeux et les oreilles aux prisonniers, brûler les femmes et les enfants ; et cependant il reste inébranlable dans sa haine contre les hérétiques : le roi d'Aragon les appelle wie folle race^ wie folle erreur (1) , cela lui suffit. Guilhem de Tudéla partage complètement Tardeur fanatique de ce condottiere croisé, PèdreTAragonais, remarquable par sa violence et qui, après le sac de Montréal et de Fangeaux, a reçu force beaux deniers pour sa part de butin (2).
Ne reconnaît-on pas aussi l'Espagnol à la prédilection avec laquelle il rappelle des événements de la Péninsule qui n'ont pas le moindre rapport avec la croisade contre les Albigeois? Dans un certain passage, il parle tout à coup de la célèbre bataille de Navas de Tolosa, dans le seul but assurément de célébrer la valeur de tous les princes espagnols qui l'ont remportée, notamment du roi d'Aragon et du roi de Navarre, SancheleFort (3).
(1) Unas folas gens, e per lor fola erransa.
(Ghap. XXXIV.)
(2) Peire Aragones, i maioader ardit,
Aisel nac mant diaer de sa part si com dit
(Chap. xxxiv.)
(3) De par de là iMontpellier, dit-il, jusqu'à Bordeaux, le Concile ordonne de détruire tout ce qui lui désobéira; ainsi
La strophe qu'il consacre à ce glorieux souvenir nationaly les détails intimes dont il l'accompagne, ne sont-ils pas empreints de la fierté et de la complaisance d'un enfant du pays? Ailleurs il se détache de nouveau de son sujet pour lancer de violents reproches au roi de Léon et à celui de Portugal; il les traite d'insensés coquins; il ne les estime pas lui, jongleur, la valeur d'un bouton, et déclare qu'ils auraient grand besoin d'être mis à la raison par un Simon de Montfort ou un Guillaume d'Encontre (cb. xxiv).
De telles digressions seraient fort étranges dans la bouche d'un Toulousain ; elles sont toutes naturelles dans celle d'un Navarrais. Guiihem a peut-être pris part à la bataille de Navas de Tolosa, à côté de Sanche le Fort (1212) • Il est tout voisin du roi de Léon, il a vu ses peuples gémir de ses querelles avec celui de Portugal, il doit être naturellement indigné de son humeur batailleuse.
Après la prise de Carcassonne, lorsque la croisade perd son caractère exclusivement religieux et prend celui d'armée conquérante ; quand les chevaliers du Nord repoussent toutes les propositions du vicomte de Carcassonne, vassal du roi d'Aragon, malgré l'inter-
le raconte maître Pons de Mêla, qu*avait envoyé le roî à qui appartient Tudéla, seigneur de Pampelune et du château d'Estella, Je meilleur chevalier qui monta jamais en selle. Bien le sait l'émir qui commanda les Mores au Muradal, où furent le roi d'Aragon et celui de Castille, qui tous y frappèrent de leur tranchante épée, et dont j'espère encore faire bonne chanson nouvelle, toute sur beau parchemin.
(Chap. V.)
vention de ce monarque, Guilhetn de Tadéla sent ébranler sa première manière de voir. Il réfléchit , il éprouve des sentiments d'indignation en voyant le troisième Concile d'Arles imposer au comte de Toulouse des conditions d'une rigueur intolérable. 11 applaudit à la résistance de tous les habitants du pays, <( chevaliers et bourgeois, qui aimeraient mieux être tous tués ou pris que de souffrir, pour rien au monde, une chose qui les réduirait au rôle de serfs, de vilains et de paysans. » Aussi, quand il parle du sac de Lavaur,bien qu il déteste toujours les hérétiques,il trouve quelques expressions de regret pour dame Guiraude, jetée dans un puits et écrasée sous un tas de pierres (1).
Si Guilhem de Tudéla hésite encore à prendre ouvertement le parti des seigneurs provençaux, il ne restera pas longtemps dans Tincertitude : voilà que le roi d'Aragon, le vainqueur des Mores, le catholique par excellence, qui a poursuivi les mécréans darns ses Etats avec une rigueur conforme aux instructions des Conciles, fait connaître son opinion, déclare les comtes de Toulouse et de Foix injustement persécutés et se décideà leur porter secours. La voix du sang ne pouvait tarder davantage à parler en lui : « il a donné une de ses sœurs au comte de Toulouse, une autre à son fils; il prendra leur défense à la tête de mille cavaliers (chap. cxxx). »
(l) « Dont ce fut dommage et grand'pitié : car sachez pour vrai que jamais homme du monde ne la quitta sans s'être us is ù sa table. » (Chap. Lxviii.)
Dès ce moment, la lutte change complètement de ^ractère aux yeux du troubadour navarrais : elle devient espagnole autant que provençale. Guilhem de Tudèla cesse de chanter; il veut attendre les événenentsrce n'est qu'après l'expédition du Roi qu'il re- )reDâra la plume ; o il mettra en histoire tout ce dont 1 sera informé, tout ce dont il aura gardé le soutenir (!)• »
Pierre poursuit ses préparatifs de campagne; il réunit ses barons et leur communique ses projets. tt Le comte de Toulouse implore son appui contre la croisade qui répand la destruction dans ses domaines. Puisqu'il n'a ni failli envers l'Eglise, ni fait tort à personne, qu'il est d'ailleurs son beau-frère par une double alliance, il ira le secourir contre une méchante race qui, poussée par la seule convoitise, prélend lui enlever son héritage. Il prie donc ses amis et ceux à qui son honneur est cher, de s'équiper, de s'armer, car il veut passer les monts avant la fm du mois (ch. cxxxi — cxxxii). »
Comment Guilhem de Tudéla résisterait-il au lan-
(I) Le reis P. d'Arago xxuvl seror dona Al comte de Tolosa e puis sen iiiarida Un autra à se filh malgrat daquels de sa Er ses mes en la guerra e si ditz que viendra, Ab be m. cavaliers que totz pagatzlos a, E si les crozats troba ab lors combatra : E nos^ si tant vivem, veirem cals vencera ; E metrem en ester la, so que nos membrara. E escriurem encara so que nos sovindra ; Aitant cant la materla adevantdurara Tra la guerra er fi nea (cli. cxxx).
gage de son souverain, aux acclamations enthousiastes de ses barons, la fleur de la chevalerie chrétienne ! Puisqu'ils vont combattre les croisés, il n'hésite plus à considérer la croisade comme une expédition de rapine, et les bourdonniers du Nord comme des voleurs de fiefs. Le roi d'Aragon part, en effet, et porte secours à sou beau-frère ; mais il est battu à Muret et trouve la mort dans la mêlée. Le fidèle Espagnol, navré de douleur, ne met plus de mesure dans sa haine contre la canaille que la France et la Bourgogne ont vomie sur la Provence ; il rend Tabbé de Giteaux et Foulques de Toulouse responsables de tous les excès.
Les princes provençaux deviennent le modèle de toutes les grâces et de toutes les vertus. Le jeune comte de Toulouse est un bel enfant tel que jamais de mère ne naquit garçon plus gi*acieux, plus adroit, plus sage et de plus gentilles façons : aussi le Pape
veut-il qu'il soit réconcilié à l'Eglise Le comte de
Foix est doux et avenant^ beau de personne^ de fraîche couleur et ne manque pas d'éloquence.
Il est donc évident que la Cansos de la Croxadaîni écrite à deux reprises bien distinctes : la première, avant l'intervention du roi d'Aragon en 1213, au fur et à mesure des événements; la seconde, après une suspension de quelques mois, lorsque la chevaleresque expédition des Aragonais eut complètement modifié aux yeux du poëte le caractère de la lutte. Or, si de tels changements d'opinion étaient naturels chez un homme d'outre-Pyrénées, pourrait-on les comprendre dans un Provençal?
Eût-il été possible qu'un homme du pays, un poëte de cette valeur et de ce caractère applaudit, même au début de l'expédition, à l'invasion des croisés, au
massacre des populations, à la spoliation des princes; qu'il comblât d'éloges des étrangers et accablât d'outrages ses compatriotes ?
Par une singulière anomalie, qui prouve jusqu'à la iernière évidence la fausseté du système de M. Fauriel, toutes les considérations qu'il invoque à l'appui de sa thèse confirment directement la nôtre et ruinent la sienne de fond en comble. Le critique aventureux ne sait pas trop s'expliquer la rareté des manuscrits 3e la Croxada^ tant au nord de la Loire que dans 'Aquitaine et la Provence; il n'a su découvrir qu'un lomme, Gulon de Manneville, auteur d'une Chronique lu Querci dans le dix-septième siècle, qui semble avoir 5u connaissance de ce poème, encore fort imparfaitenent (1). Cette rareté serait étrange, en effet, si l'ouvrage eût été composé, chanté dans le midi de la France ; elle est rationnelle pour une œuvre écrite }ur les bords de l'Ebre, répandue dans la Navarre et a Catalogne, mais évidemment proscrite de ce côté les Pyrénées. Un poëme fait à la glorification des ^ovençaux, rempli d'imprécations contre les croisés, le devait-il pas nécessairement disparaître en France, lous la persécution des inquisiteurs dont Toulouse ùt le siège pendant plusieurs siècles ?
M. Fauriel désigne avec raison les « procédures de ;e tribunal contre les personnes suspectes d'hérésie, 'institution de l'université de Toulouse, au milieu lu treizième siècle, la guerre déclarée aux livres écrits
(!) Chanson de la Croisade, par Fauriel. Introduction,
XI cl XIII.
en langue romane, et particulièrement à ceux qui renfermaient quelque chose de favorable à l'hérésie comme les causes de la décadence de la poésie romane. » Mais si tous les livres furent persécutés avec cet acharnement, comment les manuscrits de la Crojrada auraient-ils échappé à la destruction (1) ?
Sachons reconnaître qu'après la guerre des Albigeois, la publication de l'œuvre énergique deGuilhem de Tudéla était impossible dans un pays aussi bouleversé que le midi de la France ; des royaumes indépendants comme TAragon et la Navarre, pouvaient seuls permettre de populariser sur leur territoire des chants de cette nature. Ce n'est donc pas dans nos bibliothèques, composées d'anciennes archives monastiques, qu'on peut espérer découvrir des manuscrits de ce poëme, mais seulement dans les bibliothèques espagnoles, comme il est arrivé pour celui de la Guetra civil de Pamplona^ dont nous allons nous occuper.
Si Guilhem de Tudéla parle avec prédilection de Toulouse, de ses environs, de divers personnages de cette contrée et des événements dont elle fut le théâtre , faut-il en conclure, avec M. Fauriel, que Guilhem y avait reçu le jour ? Pas le moins du monde. Tout indique au contraire que s'il a paru dans la Provence avant l'arrivée du roi d'Aragon, il n'a pris part à la guerre qu'à dater de la seconde partie de la croisade. Pour la première, qui s'est déroulée dans le Bas- Languedoc, il en raconte les événements d'après les récits qu'on lui en a faits, sans trop de passion ou d'enthousiasme. Quand il parle du vicomte de Béziers, il dit ne Tavoir vu qu'une fois, à l'époque du mariage
(1) Ibid., p. 16.
du comte de Toulouse avec Eléonore d'Aragon. Làdessus, M. Fauriel se demande à quel titre un Navarrais aurait assisté à cette cérémonie; il oublie donc qu'il considère lui-même Tauteur de la Croxada comme un troubadour, un jongleur. Or Pierre d'Aragon fut le protecteur le plus assidu des musiciens et des poètes : un troubadour des frontières de ses Etats ne devait-il pas naturellement le suivre dans la capitale de son beau- frère? N'avait-il pas, ainsi, Foccasion de voir le vicomte de Béziers plus intimement qu'un simple Toulousain.
A partir de 1213, Guilhem se mêle plus directement aux incidents de la guerre, il en parle avec l'animation et les détails d'un acteur passionné, et l'on n'ignore pas que les derniers événements de la grande lutte se déroulèrent autour de Castelnaudary, dePamiei*s, de Muret et de Toulouse. Mais, nous objecterat-on, comment un Navarrais aurait-il écrit un poëme en langue romane ? si lui-même avait appris suffisamment lalangue des troubadours pour savoir l'employer, aurait-il pu chanter son œuvre avec succès devant ses compatriotes? C'est là certainement le point capital de la question, celui sur lequel se fonde la principale objection de M. Fauriel. L'éminent critique n'oublie qu'un point : c'est que la langue romane régnait non-seulement dans la Catalogne, mais encore dans tout l'Aragon et la majeure partie de la Navarre.
A Pampelune, le bas peuple parlait basque, il est vrai, comme dans les provinces Vascongadas (1) ;
(1) Nous possédons des chansons basques du temps des d'Albrer, dans lesquelles les Pampelunais tournaient ces princes en ridicule (voir notre Histoire des peuples pyrénéem^ t. IV). PlQj^ieurs rues de Pampelune avaient des
mais raristocratie, la bourgeoisie, parlaient catalan : nous en trouvons la preuve incontestable dans la publication du poÔQie déjà cité: La Gtierra civil de Pamplona^ composé dans cette ville par un exilé toulousain, nommé Guilhem Aneliers, qui dut fuir son pays après la guerre des Albigeois (l) .
noms basques, notamment la oalle Gorriburlu ou plutôt Gorri- Buru , dans le bourfi: de la Navarrerie (notes de la Guerra civil, p. 179).
(1) Raynouard rapporte un de ses sirventes, t. IV, p. 271. Aneliers s'y plaintamèrement de Toppression qui pèse sur son pays et des excès des Français ; n'osant plus s'occuper des tristes affaires du temps, il se résout & parler, du Dieu mort sur le Calvaire.
Joglars ben son desamatz L^ flor dels valons baros Guy cortz, dorapneyars e dos Plaziou joys e solats; Ou'er, si re als volets dire, Vos pessaran descarnîr, Quar ja no 'Is pot abellir, Qu'aver avec lur tolh rire LiO valens coms, sens fench dire.
Mante pretz e s'fagrazir D'Astarac e '1 platz servir E donar e joy e rire
Dans un second sirvente, cité partiellement, t. V, p. 197, il exprime des sentiments analogues; il parle de :
Mains homes an pel segle trazitz Qu'en van faiditz queren d'autrui lur vida Quar dreitz no 'Is val ni 'Is es razos auzida Tan son lassatz ab Frances fermamens Qu'om no 'Is auza lur falz ditz contrastar Ou'ar en lur cotz fa 5ayns Marcx acabar
Ce poème présente une identité littéraire complète avec la Cansos de la Croxada: il est, comme elle, en longues strophes de vers monorimes de douze syllabes, se terminant chacune par le petit vers de six que nous avons déjà signalé. Le ton général, les descriptions de combats, le récit des aventures, offrent le même caractère.
Rien de plus incontestable que la composition de ce poème à Pampelune même, à la suite de la guerre civile qui ensanglanta cette capitale en 1276, pendant la jeunesse de la reine Jeanne, sous le gouvernem* Eostache de Beaumarchez.
Mais que Jhesus ab tolz, lor autres sens £1 nom do Dieu.
MiUot menticoDe dt;ux autres sirventes également adressés au comte d^Astarac, et dans lesquels il tonne contre la tyrannie, Tavarice, la fausseté des seigneurs, contre le clergé, les moines et les Français. Malheureusement, la note biographique dont il fait précéder cette trop courte citation, contient autant d'erreurs qu'elle renferme de mots; il rappelle Ameller au lieu d'Aneliers, et le fait vivre à la fin du douzième siècle, c'est-à-dire cent ans avant qu'il n'existât ( t m, p. /iO/i).
Les quatre sirventes que nous connaissons s'accordent par conséquent à le représenter comme un partisan dévoué des comtes de Toulouse, et un ennemi acharné des croisés et des Français. En faut-il davantage pour expliquer son éloignemeni volontaire ou forcé du paj's natal, et son refuge dans la Navarre ?
La guerre des Albigeois n'était pas terminée en 12/iO, la guerre civile de Pampelune eut lieu en 1276; un troubabadonr toulousain, quittant son pays au milieu du treizième siècle, put donc parfaitement assister à la révolte du Navarrais contre le gouverneur français Beaumarchez et composer un poème sur ces tristes événements.
Ce poëme, inconnu à l'époque où M. Fauriel faisait ses leçons à la Sorbonne sur la poésie provençale, fut découvert dans les archives du couvent de Hitéro, en 'i8/i4, par Pablo llarregui, et imprimé à Pampelune en 1847, par les soins de la commission des monuments historiques de la province. 11 est probable que si M. Fauriel avait pu le consulter, il aurait singulièrement modifié son opinion sur les limites du domaine de la langue romane ; il aurait évité de publier cette phrase singulière : « J'ignore quelle langue on parlait à Tudèle en 1210; c'était peut-être encore le basque, mais, à coup sûr, ce n'était pas le provençal. »
L'erreur est en conscience trop grossière pour un professeur de littérature romane. Si M. Fauriel ignore quelle était la langue des habitants 'de Tudéla au treizième siècle, les Navarrais ne partagent pas son ignorance; les philologues de cette province, s' élevant au-dessus des préjugés de l' amour-propre national, si puissant dans les races espagnoles, avouent sans hésiter que leurs ancêtres ne parlaient nullement castillan, moins encore arabe ou wisigoth, mais simplement un dialecte de la noble langue romane.
M. Pablo Uan-egui, tout Basque qu'il est, ne réclame pas même la priorité en faveur de sa langue natale : il fait précéder le poëme de Guilhem Aneliers de considérations qui donnent aux nôtres un appui que nous sommes heureux de rencontrer dans un savant de son mérite.
La ressemblance complète de la Guerra civil de Paniplona avec la Cansos de la Croxade^ lui paraît incliquer dans son auteur le désir évident d'imiter minutieusement le poëuie de Guilhem de Tudéla ,
lequel dit-il, « avait précédé le sien et devait être fort répandu dans Ja Navarre, puisqu'il avait été composé par un enfant du pays (p. 6). »
iM. Pablo liarregui ajoute « que la langue provençale, employée par Guilheûi Aneliers, s*est perdue depuis plusieurs siècles dans la Navarre; » mais il pense qu elle devait y être cultivée du temps des troubadours, soit à cause des intimes relations qui rattachaient la Navarre à la France depuis le règne de Sanche le Fort, soit parce que le roman était en usage à la cour d'Aragon et s'étendait naturellement dans la Navarre Sans cela, dit -il, n'eût-il pas été ridicule d'écrire un poëme avec tous les soins, tout le luxe d'érudition que comportait un grand ouvrage sur un événement désastreux pour la Navarre, si aucun habitant n'avait été à même de le comprendre? M. liarregui ne prétend pas que le provençal fût la langue populaire du pays, comme il Tétait de la Catalogne et du royaume de Valence ; mais il résulte, assure-t-il, de nombreux documents que le dialecte local était un mélange de locutions catalanes et castillanes ; il reconnaît enfin que le provençal formait la langue poétique par excellence de la noblesse et de la bourgeoisie (p. 4 et 5) .
Si les hautes classes parlaient provençal, même à Pampelune, à plus forte raison se servaient-elles de ce dialecte à Tudéla, où le peuple employait le mélange de catalan et de castillan que nous avons signalé. Le basque, idiome des basses classes de la Haute-Navarre, ne s'étendait pas au delà de la Merindad^ ou canton, de la première de ces villes.
Guilhem pouvait donc non-seulement écrire sa Cansos de la Croxada à ïudéla avec tout autant de succès
que dans la Provence, mais il devait l'y chanter avec une sécurité dont il n'aurait certes pas joui dans les domaines des Montfort; d'ailleurs, le style même de ce poëme n'est-il pas la preuve de son origine espagnole. M. Fauriel en signale la grossièreté, l'incorrection : de pareils défauts, inexcusables chez un Provençal, n'étaient-ils pas naturels chez un troubadour d'outre-monts, qui parlait un dialecte roman moins perfectionné que celui de Toulouse ou de Marseille?
Mais il est dit, quelque part, que Guilhem commença la Chanson de la Croisade en 1210,à Montauban. Comment concilier ce passage avec son origine navarraise? D'abord, rien n'empêche que le troubadour soit venu dans l'Aquitaine à cette date pour voir le théâtre des événements. Guilhem ne nous dit-il pas, au chapitre V, que le roi de Navarre avait envoyé Pons de Mêla dans le Midi à l'époque du premier Concile tenu contre les Albigeois? Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le passage invoqué par M. Fauriel est une interpolation évidente d'un simple et misérable jongleur qui n'a pas craint de prendre la parole à cet endroit pour se plaindre de l'avarice des seigneurs qui ne le payent plus. Ces reproches inconvenants font le contraste le plus frappant avec le ton élevé de la Chanson entière; ils sont inconciliables avec la profonde déférence de Guilhem pour des seigneurs qu'il ne cesse de glorifier à la manière arabe, en les appelant Celui qui me dore^ celui qui me met en splendeur (1). Quant à la forme
(1) Il faut soigneusement distinguer, dans les romans de langue d'Oet dans ceux de langue d'OMt, lepoëte qui compose Tœuvrc, et le jongleur ou le ménestrlsl qui la chante. Ce
[itléraire de la Cansos de la Croxada^ elle appartient tout entière au geiire narratif mêlé de discours : pas d'invention, pas de merveilleux, pas d'incidents romanesques; le vers lucide et rapide, empreint de l'énergie d'une conviction forte, marche toujours droit la it sans se détourner de sa route. Tableau complet 5t acère de cette funeste expédition, la Cansos [ovmQ irément la meilleure histoire qui nous en ait été vo\ •vée : elle égale en clarté, en rapidité descrip- ,îve, en impartialité, peut-être, les meilleures composiions historiques du moyen âge. Les récits de combats, nen qu'imités de ceux des Chansons de Gestes, leur jont évidemment supérieurs comme disposition scélique et exactitude des incidents. Dans les Chansons ie Gestes^ les chevaliers bardés de fer s'attaquent, se >oarfendent, se hachent à morceaux ; après ces longues lescriptions d'équarrissage de chair humaine, qu'on lirait stéréotipées, tant elles sont monotones, tout est 3it ; la bataille est perdue pour les uns, gagnée pour les autres.
Guilhem de Tudéla saisit mieux la physionomie de ces mêlées furieuses ; quelques traits lui suffisent pour en dessiner les principales lignes avec une remarquable vigueur. On peut s'en convaincre en jetant les yeux
dernier y met souvent un peu du sien, et a recours, pour provoquer la générosité des spectateurs, à des adulations, à des reproches raèlés de lazzis qui font tache sur le corps de i'œuvre la plus sérieuse. Ces espèces d'intermèdes, fort rares dans les Chansons de Gestes, deviennent très- fréquents dans les romans des quatorzième et quinzième siècles ; l'influence des jongleurs méridionaux ne fut pas étrangère à cette innovation.
sur le sac de Béziers, sur la bataille de Muret et sur le siège de Beaucaire. La traduction peut en donner une idée à ceux qui sont le plus étrangers à la langue rcniane.
Les discours des chevaliers ont souvent la coupe de ceux de Tite-Live et de Quinte-Curce. On sent à la lecture de la Cansos que les poètes de langue romane, infiniment plus lettrés que ceux de langue d'Oui, étaient versés dans l'étude des bons écrivains de Tantiquiié. Nous n'irons pas jusqu'à présenter l'ouvrage du Navarrais Guilhem comme un chef-d'œuvre; mais nous soutenons qu'il surpasse, à tous les points de vue, tout ce qui lut écrit depuis Stace jusqu'au seizième siècle.
La forme de la Guerra civil de Pamplona est scrupuleusement imitée de celle de la Cansos (1) ; Aneliers commence son poème comme Guilhem : in nominePatris et Filii et Spiritàs Sancti; il divise son œuvre eJi strophes monorimes d'inégale longueur, se terminant par un petit vers de six pieds ; lepoëme tout entier est une histoire sérieuse, très-exacte de la guerre civile de Pampelune au treizième siècle ; il est dégagé de toute aventure d'amour, de tout incident romanesque, de toute invention merveilleuse. Dernier point de ressemblance enfm 1 les deux auteurs, complètement dominés par l'importance de leur sujet, ne s'écarlent jamais du style historique sérieux ; ils évitent soigneusement toutes les plaisanteries, jeux de mots, observations facétieuses , qui faisaient le côté saillant des poésies des troubadours.
(1) Son étendue est à peu près la moitié de celle de k Croxada : elle ne compte que 1C4 couplets et 5,500 vers,
En dehors de ces rapprochements, la Gw^rra civil diffère essentiellement de la Cansos par la négligence du style, la diffusion, la monotonie du récit, \)nv tous les défauts enfin d'jLine composition négligée. Comme la question religieuse , cette passion suprême du moyen âge, est étrangère au débat et qu'il ne s'agit que d'une petite querelle de localité, le Toulousain Guilhem Aneliers raconte les émeutes et les massacres, les incendies et les trahisons avec la froideur d'un homme désintéressé, qui voit les événements se dérouler sous ses yeux, mais qui ne se passionne pour aucun des deux partis. Son œuvre est plutôt une chronique rimée qu'un poëme. Il n'est pas inutile de remarquer enfin que l'auteur de la Guerra civile dont nous connaissons parfaitement l'origine toulousaine, donne à ses personnages le titre espagnol de doyi (1), contrairement à ;!' exemple du Navarrais Guilhem qui, plus voisin de 1* Aragon, leur donne le titre catalan de en (2). Ce n'est que très-exceptionnellement qu' Aneliers emploie cette dernière particule.
Défauts et qualités mis à part, ces deux poèmes hiswriques forment un genre littéraire particulier qu'on ne saurait confondre ni avec les poëmes chevaleresques ^
tandis que cette dernière renferme 21^ couplets et 9,578 vers.
(I) Don Garcia, don Perè Sancliez, don Joliaii Peritz Alegre, ion Pascal Beazca, don Ochoa Santz (cliap. xxiv). Don fîonzalvo, don Corbaran (chap. xxviii). Don Garci Almoravit, don Gonzalvo Ibainnes, don Pascual Bealza, don Sancho Mustara, don Pons Baldoi, don Ramon, don Arnal (lvii).
(•2) Eji Simon, en Dalmace d'Entoisel, en Gui, en Arnaud.
ni avec les poëmes hérm-comiques dont nous allons nous occuper.
[jes poëmes chevaleresques^ en langue romane, ouvrent leur série par celui de Ferabras. Disons-le une fois pour toutes : lorsque ces compositions provençales sont les traductions d'œuvres franco-normandes, elles sont, comme elles, en vers de douze syllabes divisés eo strophes monorimes et sans le petit vers final de six syllabes, spécial à la Cansos de la Croxada et à la Guen^a civil. Lorsqu'elles reproduisent des épisodes des poëmes de la Table Ronde, elles sont, comme ces derniers, en vers de huit syllabes.
Nul poème roman ne porte des traces plus frappantes de l'influence des trouvères que celui de Ferabras. On ne saurait y voir que l'imitation servile d'une Chansoîi de Gestes ^ fastidieuse et détestable. Cervantes ne manqua pas de le choisir comme le type de l'absurde et du mauvais goût, lorsqu'il voulut se moquer des romans de chevalerie (1).
Tous les détails portent l'empreinte de cette origine : la scène ne se passe pas du tout en Provence, mais chez les Sarrasins de la Navarre, peu de temps avant le désastre de Roncevaux. Les personnages sont absolument les mêmes que ceux delà Chanson de Roland: Charlemagne, Olivier, Roland, Oger le Danois, Gane- Ion ; les héros musulmans seuls changent de nom : ils s'appellent Balan et Ferabras. Le traducteur proven-
(1) Il a toutefois un mérite, celui de ne renfermer que 5,000 vers.
al a si bien suivi à la lettre le poëme franco-normand, [u'il fait sans cesse invoquer saint Denis par les gueriers de Charlemagne.
Rien de faux et de ridicule, de confus et de fatigant oaime le fatras des incidents qui le composent. Ce I sont qu'embuscades et combats, trahisons et masires, entremêlés d'incidents miraculeux de la plus ;rossière invention et aussi dépourvus de sentiments l'amour que de bon sens et d'esprit.
Ferabras agite à la fois trois cimeterres appelés : 3aptismey Graman et Florence ; il porteà Tarçon deux >arils d'un baume infaillible; il suflit d'en prendre [uelques gouttes pour être guéri incontinent des blesfures les plus graves. La belle Floripar possède une «inture douée du pouvoir merveilleux de procurer les aliments; elle conserve, on ne sait trop à quel itre, en qualité de Turque sans doute, la couronne l'épines et les clous de la vraie croix. Après avoir rahi ses compatriotes, elle se consacre au salut des chrétiens, les délivre d'une foule de dangers, et finit )ar recevoir le baptême avant d'épouser le brave Guy le Bourgogne. Ferabras lui-même se convertit : il est )aptisé, se tourne contre les Turcs et devient un des léros du christianisme. Dans les combats, Floripar •edouble le courage des Français en leur montrant ses •cliques ; le diable anime celui des Turcs par des noyens de sa façon. Les chrétiens ont-ils un pont à ranchir, c'est en vain que l'émir donne ordre de les 1 arrêter, un événement prodigieux renverse tous les )bstacles. Floripar ayant fait cadeau de la couronne l'épines et des clous de la croix à Charlemagne, celui- :i apprend eu songe la trahison prochaine de Ganelon, :e qui n'est pas de nature à expliquer comment il se
laisse prendre à T embuscade de Ronce vaux. Les é ments poétiques de ce poëine se bornent donc à combats, à divers faits de guerre extravagants, au i vouement d'une musulmane pour les chrétiens, e l'intervention de la magie. Le style est flasque, diti monotone; il n*a jamais la sauvage énergie de quelqi passages des Chamons de Gestes (l) ; en revanche!
(1) On peut s'en faire une idée par la lecture de quelqi fragments :
l/emperayre de Fransa ses près a regardar Ë vic^lo Sarrazi en Tengarda montar.
Janiays de puz rie home non auziretz parlar. De las tors de Palerma si fay senhor clamar E si anetdeforsaen Roma guerreyar, E tuh cels de la terra fetz asi renegar E car las gens no y s volgp, am lu y s'enhoreyar, £ fetz destruire Roina e Ms* monestier gastar. Mortz lai fo Tapostol, li légat, e H bar Si 'nportet la corona que tant fay adamar E 'l signe e 'Is clavels don si fetz clavelar, E 'nportet lo enguen don dieus si fetz onchar E M ver santé Suzan don fe *nvolopar Ferabras d'Alichandre (Alexandre) se fazia clamar. La gracieuseté de Floripar est toutefois assez exacte analysée, bien que d'une manière prosaïque : Ab tan veus Floripar, la fiiha Tadmirat Ane pus gentil donzela no vie lunh home nat ; De la sua faytura vos diray veritat ; Ac lo cors bel e dreyt e ben afaysonat ; La carn avio pus blanca qu'evori réparât, K la cara vormelha cura roza en estât ; E la boca petita, e tenc las dens serrât, Qu'ela avia pus blancas que neu can agolat, E cenfz una correya de seda de baudrat ; La finola son rica de fin aur emerat.
moar y conserve la brutalité qu'il montre dans ces dernières compositions (1). Le traducteur proven* çal s'est évidemment dégagé de toutes ses qualités natives; il s'est fait complètement franco-normand pour mieux plaire aux seigneurs croisés, dont il désirait gagner les bonnes grâces.
One distance considérable sépare Gérard de Rossilhti de Ferabras. Bien qu'il soit la traduction évidente d'un poème de langue d'Owi, tiré lui-même d'un ancien manuscrit latin du neuvième siècle, intitulé : Gesta nobilissimi comitis Geraldi de Rossillon^ il offre sur plusieurs points les qualités des poésies des troubadours, la galanterie, l'amour dévoué, l'observation pleine d'esprit et de bon sens. On dirait même qu'il se divise en deux parties : la première, toute franco-normande, faite à la gloire du roi Garlovingien ; la seconde, plus méridionale, concentrant Tintérêt sur Gérard, sur les seigneurs rossillonais et sur le délicieux personnage de la comtesse Berthe.
Cette œuvre a pour sujet les longs démêlés de Gérard avec Charles Martel ou Charles le Chauve ; démêlés qui ne durent pas moins de vingt-deux ans. Elle débute par la fin d'un discours où Charles se plaint à ses barons de la conduite de Gérard. Il part du Nord, traverse les Ardennes et vient faire le siège de Rossillon. Après une série monotone de marches, de coiitre-
(1) Notamment, dans répisode où renchanteiir, chargé d'enlever à Floripar la ceinture merveilleuse, pendant son sommeil, veut profiter de cette circonstance pour commettre un autre larcin .. Mais Floripar crie au secouis ; on arrive, et Tenchantcur, mis à mort, est précipité dans la mer.
marches et de combats, le feu est mis au château par une servante jalouse de la comtesse (1) ; celle-ci se hâte de fuir son habitation en flammes ; Gérard, qui se trouve dans un bois voisin, veut lui porter secours; mais, attaqué par Charles, il est battu de nouveau, et ce n'est qu'avec les plus grandes difficultés que les deux époux persécutés finissent par se rejoindre. L'intervention un peu tardive de la comtesse dans les événements, exerce sur le caractère du poëïue une influence tout opposée à celle de Brunhilt dans le chant des JVibelungen. Le roman, qui avait commencé à la façon d'une chanson toute belliqueuse, tourne brusquement au sentimental, au mélancolique; il devient un délicieux tableau de tendresse et de dévouement conjugal ; nous devons reconnaître que le poëte a su combiner les aventures romanesques de manière à bien dramatiser cette pensée. Ne sachant que devenir, errants, fugitifs (2), Gérard et la comtesse s'éloignent à travers les sentiers difficiles; ils rencontrent des marchands venant de Bavière et de Hongrie; Berthe leur persuade que Gérard est mort; les marchands, à leur retour, répandent cette nouvelle en France ; et les proscrits espèrent retrouver quelque sécurité, grâce à une supercherie qui doit calmer la colère de leurs persécuteurs. Après de longues fatigues, ils atteignent un vieux manoir que les malheurs de la guerre ont plongé dans la tristesse : le père et les
(1) La molher G. una enveiosâ Ancella de sa cambra, vilha diosa \
(2) No sab que faire
Mas clamet se dolens, chaitius, pecbaire.
enfants sont morts dans les combats; la veuve exaspérée par la douleur, prend les exilés pour des larrons et leur ferme la porte. La comtesse console Gérard et Fentraîne vers une autre demeure ; ils y trouvent un asile, mais Gérard tombe malade, et son hôte, fort brutal, le relègue dans une espèce de bouge où le malheureux demeure quatre-vingts jours sans quitter son grabat. Réduit à la dernière misère, Gérard n'a pour vivre que le produit du travail de la comtesse, et quand il se plaint du sort en se rappelant le passé, Berthe ne cesse de le consoler, de relever son courage, afin qu'il ne soit pas au-dessous des rudes épreuves que leur réserve la fortune. Elles sont terribles en effet : depuis vingt-deux ans, le comte n'a pas retiré quatre deniers deses domaines ; le voilà contraint de se faire charbonnier pour vivre.
Un jour on annonce une grande réunion de peuple dans les environs de leur asile; Berthe et Gérard s'y rendent. La vue des beaux chevaliers arrache des larmes à la comtesse; Gérard s'en inquiète» Berthe r^retterait-elle le sacrifice qu'elle a fait à son mari? songerait-elle à l'abandonner ? Ses craintes sont injustes : elle pense au contraire que le ressentiment de Charles a eu le temps de s'apaiser et qu'on pourrait tenter d'obtenir son pardon. Elle communique ses impressions à Gérard, qui partage son espérance. Ils se mettent en route et vont joindre Charles à Orléans (1). La reine de France écoute les plaintes de
(1) Probablement à la demeure royale de Doué. (Voir plus haut, p. 63* )
Berthe avec bonté, et promet de demander au roi la grâce de Gérard et la restitution de ses domaines. Si la partie batailleuse et féodale de ce poëme est la simple imitation d'une Chanson de Gestes^ le rôle de Berthe donne à la seconde moitié de l'œuvre un caractère sentimental qui nous ramène à la brillante époque des troubadours aquitains. On sent qu'en adoptant la forme franco-normande, le traducteur roman n'a pas abdiqué ses instincts poétiques; il a su mêler aux traditions carlovingiennes les doux souvenirs des Cours d'amour et des fabliaux passionnés. Berthe ne ressemble pas à la femme opprimée, peu estimée, sans influence, des premiers trouvères; elle montre au contraire le ferme courage, le dévouement, la sensibilité de Nicolette et de la belle Maguelonne (1); elle possède l'intelligence et exerce la grande autorité morale de la Gauloise et de la Gallo- Roinaine. La reine franque ne manque pas aussi de présence d'esprit : elle parvient à calmer si bien le ressentiment de son mari, en lui racontant un prétendu songe, que Charles, tout ému, voudrait avoir Gérard près de lui pour lui tendre la main à l'instant même. La reine profite de ces bonnes dispositions et lui présente Gérard dès le lendemain, pendant l'audience publique. A la vue du rebelle, Charles regrette d'avoir pardonné. Ses pairs l'engagent à le punir d'une façon exemplaire; mais l'empereur a donné sa
(1) Nicolcito, Pâmante d'Ancassin; Moguelonno, héroïne du célèljre roman de Pierre de Provence et de la belle Mayuclonne que des traductions ont popularisé dars l'Europe entière.
parole, il ne la retirera pas. Tout ce qu'il peut faire, c'est de peraiettre à ses barons d'exercer contre Gérard leur vengeance personnelle, dès qu'il aura quitté sa cour.
Les seigneurs francs portent la guerre dans le Rossillon et nous rejettent dans les récits des combats, des trahisons et des désastres. Mais le pape impose sa médiation. Gérard et ses barons consentent à rendre hommage à l'empereur; la paix est définitivement rétablie.
Les jongleurs méridionaux qui traduisirent Gérard firent preuve de tact en choisissant un sujet qui avait le mérite d'intéresser également les seigneurs croisés et les Provençaux : les premiers, en leur rappelant les expéditions heureuses des Carlovingiensdansle Midi; les seconds,en célébrant la longue résistance de Gérard, de ses vassaux, et en attribuant leur défaite 4 des trahisons de toute nature, plutôt qu'à leur faiblesse. Un tel poëme, publié après la croisade contre les Albigeois, avait une autre portée, celle de l'allégorie; et Ton sait qu'il n'est pas de forme littéraire capable de produire un plus grand effet dans les graves circonstances où des races vaincues sont obligées de déguiser leurs sentiments, pour éviter la colère des vainqueurs. Dans les idées du traducteur, l'invasion de Charles dans le Rossillon n'était-elle pas une allusion à celle des croisés dans la Provence (1) ? la longue résistance de Gérard et de ses
(1) Nous continuons à comprendre le Languedoc dans la Provence, par la raison que ce mot ne fut en usage qu'au quatorzième siècle.