II
vassaux ne rappelait-elle pas la lutte acharnée du vicomte de Béziers, des comtes de Foix, de Toulouse, contre Simon de Monifort et ses soudoyés ? Charles accordant la paix à Gérard, mais permettant à ses pairs de poursuivre leur vengeance personnelle contre les Rossilionnais, ne jouait-il pas le rôle de Philippe- Auguste pardonnant au comte de Toulouse, essayant de le protéger, mais laissant Simon de Montfort poursuivre la guerre et usurper ses domaines? Enfin, quand le jongleur fait intervenir le pape pour rétablir la paix entre les combattants, et que (iharles restitue ses domaines à Gérard et à ses barons, ne semble-t-il pas faire appel à la clémence d'Innocent III, à l'équité du roi de France, pour qu'ils cicatrisent les maux de la croisade, rendent le calme aux populations et restituent leurs fiefs aux seigneurs provençaux? Si ces rapprochements nous frappent, six cents ans après la publication du poôme, quelle action ne devaient-ils pas exercer sur les contemporains de ces événements!
Les mérites littéraires de Gérard de Rossillon étaient dignes à eux seuls de lui assurer le succès; mais ce fut à son caractère allégorique assurément que cette œuvre, aux idées moitié françaises moitié provençales, dut la majeure partie de sa grande popularité.
Les poèmes héroï-comiques sont de nature à nous dédommager des grossières traductions des Chansons de Gestes qusiud elles se nomment Ferabras ; s'ils ne nous font pas oublier Gérard de Rossillon^ ils ouvrent du moins devant nous un horizon littéraire tout nouveau; ils jettent une lumière qui ne cessera de briller
sur le midi de TEurope depuis le quatorzième jusqu'au dix-septième siècle.
Tous les poëmes en langue romane de cette catégorie n'appartiennent pas au midi de la France; quelques-uns reçurent le jour dans la Catalogne; d'autres peut-être en Italie ; cette circonstance nous ramène naturellement à ces troubadours proscrits par les croisés, qui fuyaient la Provence et cherchaient un asile dans les pays limitrophes. Mais que les auteurs de ces ouvrages soient d'origine provençale, qu'ils soient Lombards ou Catalans, ils n'en sont pas moins .oii peu dégagés de l'atmosphère des auto-da-fé, des persécutions, et délivrés de Tinfluence directe des trouvères. S'ils adoptent la forme épique de leurs œuvres, ils en modifient complètement l'esprit et reprennent les allures vives et légères, plaisantes et satiriques, des troubadours de la première époque. Ils s'égarent bien encore dans les aventures excentriques, mais leurs inspirations, sont pi us gracieuses, leurs allusions plus morales et plus sensées.
Sous leur main, le poëme prend la forme du conte, du fabliau ; ils reviennent aux conceptions galantes et chevaleresques; ils les racontent en poëmes au lieu de les chanter en descors et en balades; voilà toute la différence.
Le roman de Blandin de Cornouailles est incontestablement la traduction d'un poëme franco- normand; nous n'en voulons pour preuve que les deux premiers vers de l'introduction : le traducteur, un des plus hardis jongleurs du Midi assurément, ne s'est pas même donné le soin de les mettre en provençal; il les a
laissés à peu près tels qu ils étaient dans l'œuvre origiginale (1).
Le débat n'en est pas moins d'une allure assez franche, et prépare bien aux aventures galantes des chevaliers Guilhot et Blandin. Au commencement de leurs courses , les deux Jocondes rencontrent un petit chien qui les attire dans une caverne : Blandin y pénètre seul, marche longtemps au milieu de l'obscurité et atteint un superbe verger où il s'endort à l'ombre d'un pommier fleuri (2). Arrivent deux belles demoiselles qui l'éveillent, et promettent de fuir avec lui s'il les délivre d'un géant qui les retient prisonnières. Blandin accepte la proposition, arrache les captives à leur tyran, les amène et* retrouve son ami Guilhot à l'entrée de la caverne. Les deux amis se partagent fraternellement le produit de l'expédition : chacun prend une demoiselle en croupe et
(1) Au nom do Dieu commcnccray Vn bel dictât e retrayrai D'amors et de cavalaria
E una franca compania Que van far dos cavaliers De Cornoalho, bos guerriers.
(2) Montre ch'el si dormia
E reysidar non si podia, Aneron venir doas donzellas Mot bellas, a gran merveillas.
Dis luna ù Tautra « bel cavalier, r-ornis lay desot aquel pomier, rrogo te clic Tanem reysidar. »
l.cs deux (îcinoiselies réveillent et lui promettent de s*e/i aller avec lui.
continue à courir: le monde. Bientôt ils aperçoivent un château; sa vue arrache des larmes aux jeunes filles, en leur rappelant des parents infortunés qu'un autre géant retient captifs (1). Les chevaliers promettent d'avoir raison de ce uionstre comme ils en ont eu du précédent. Guilhot l'attaque et se croit au moment de le terrasser, malgré les deux lions qui lui servent d* escorte, lorsque les deux fils du géant sur* viennent, s'emparent de Guilhot et le chargent de fera. Blandin arrive au secours de son com[)agnon ; il repousse les géants, délivre Guilhot et parvient à rendre la liberté aux légitimes propriétaires du château, auxquels ils confie aussi les demoiselles leurs parentes.
A peine remontés à cheval pour continuer leur route, les deux amis entendent un oiseau leur conseiller de tourner l'un à droite, l'autre à gauche, de poursuivre le cours de leurs exploits chacun de son cdté, et de se rejoindre, le jour de la Saint-Martin, à l'endroit où ils auront pris congé l'un de Tautre (2). Tandis que
(1) Respond Blandin nevos plorez, Car lo castel beu cobrarcz.
(2) 0 Gentils senhors, annas avant
C*atrobares un gran désert; Intras vos ben apert, E quant seres sus un bel pin Chc trobares en lo camin, Laun tenga à la par dreeha, Per una cariera estrecha (étroite) E Tautre tengua à l'autra man ; Aventura trobares mot gran. »
Quant ausiron lausel parlar, So dis Guilhot « avez ausit, Dayssel ausel cho nos a dich ? »
lo chevalier Guilhot a des aventures assez désagréables avec certain géant et certain chevalier noir, Blandin en a de plus gracieuses avec une demoiselle d'Outre- Mer qu il a rencontrée dans un pré et qui lui a servi sur la pelouse un repas succulent. Mais au moment où Blandin se livre au sommeil sous un pin, à la suite de cet intermède gastronomique, la demoiselle dérobe son cheval et disparaît en lui laissant le sien... Blandin assez désappointé, monte sur le palefroi qui lui reste et se met à la poursuite du ravisseur. Chemin faisant il rencontre le chevalier Peytavin qui se lamente sur la destinée de son maître, mort en essayant de délivrer une jeune demoiselle des liens d'un enchanteur. Blandin court au château périlleux, tue la majeure partie des gardiens, reçoit les autres à merci, et trouve enfin dans une chambre éloignée la belle victime, endormie sur un lit, e^ entourée de sept demoiselles (1). Blandin ne manque pas de tomber subitement amoureux; il veut épouser la captive -, mais il faut d'abord rompre l'enchantement qui Tengourdit. La chose n'est pas facile, car il s'agit d'enlever un autour blanc enfermé dans un donjon, sous la garde d'un serpent, d'un dragon et d'un géant sarrasin qu'on ne peut laire mourir qu'en lui arrachant une dent. Blandin agite son épée, coupe le serpent à morceaux, arrache deux dents au géant, tue le dragon, et la demoiselle est délivrée... Mais, ô découverte inattendue, la belle dormeuse n'est autre que la demoiselle ô* Outre-
il) E quant Blandin vi la donzela
Che era moult blanca e mot bella, Va s'en tant fort enamorar Que el non sap en se que far.
Mer qui lui a volé son cheval ! N'importe, l'amour fait )ublier des méfaits bien plus graves que le rapt d'un quadrupède. Il l'aime, elle l'aime :ils s'adorent, s'épousent, et complètent leur bonheur en donnant Guilhot à la belle Irlanda, sœur de la dame d* Outre- Mer» Les deux chercheurs d'aventures enchaînés par rameur et par le bonheur, renoncent à courir le monde, et le troubadour clôture ses extravagantes pérégrinations par ces deux vers qui semblent résumer le sens moral de l'ouvrage :
Che troberoQ bcoas molhers
E pregas Dieu cho ayssi vos prenha.
Il est aisé de comprendre toute la différence qui sépare les folles conceptions de Blandin de Cornouailles de celles de Ferahras. Ces dernières roulaient exclusivement sur les brutalités des guerriers féodaux ; la belle Floripar n'intervenait qu'à de longs intervalles, pour jeter sur l'élément belliqueux quelques lueurs de mer veilleux et de mysticisme. Dans l'histoire de Guilhot et de Blandin, au contraire, les aventures galantes et chevaleresques composent le fond du sujet; la femme occupe constamment la scène. Nous ne sommes plus en cour de joie, sans doute; les amants n'exhalent pas leurs sentiments sur le ton lyrique en tensons et en aubades : mais Tamour remplit leur âme, inspire leurs chants ; ils l'expriment en récits fabuleux et dramatiques. Ces récits sont empreints d'enfantillages, assurément, encombrés de rêveries extravagantes et grossières ; ils ne nous conduisent pas moins dans le brillant domaine de l' Arioste et dans celui de Boccace que certains troubadours nous avaient déjà fait entrevoir, notamoient Barjac et Balaûn,
llavmoiul de Miravals et Pierre Vidal (pages 190, 195, 201).
Le roman de Jaufre^ infiniment plus sérieux, mieux composé et d'un esprit plus fin, nous fait pénétrer dans une zone héroï-comique plus attrayante et plus sensée. Les véritables Chansons de Gestes^ d'origine franco-normande , avons-nous dit , étaient entièrement absorbées par l'élément batailleur : les troubadours, tout en les imitant, revinrent peu à peu aux aspirations méridionales \ ils substituèrent les ruses de la galanterie à celles des combats, et la gaieté à l'ivresse du carnage. Les combinaisons les plus osées eurent un fond d'allégorie raisonnable; les incidents burlesques furent assaisonnés d'un esprit d'observation si pénétrant, de plaisanteries si fines, de descriptions si gracieuses, que le lecteur charmé se sentait ramené sur la route delà vie réelle, malgré le voile de merveilleux qui en obscurcissait tout d'abord la direction.
Ce roman d'aventures, contemporain de celui de Gérard de Rossillon , œuvre du treizième siècle , fut évidemment composé dans la Catalogne. Nous en trouvons les preuves dans le corps même de l'ouvrage. Lepoëte le dédie au roi d'Aragon. Le père de Jaufre, nommé d*Ovon(l), est présenté comme un des meilleurs chevaliers de ce monarque ; plusieurs per-
1) l'] pueis a T son noin demandât : t; Seigner Jaufre le fi) h d'Ovon Ai nom, en la terra don son. »
E Cîin lo reis ausi parlar De d'Ovon, pren à sospirar...
De ma taula c de ma cortson
îges du poème appartiennent également à la Cane (1), notamment Pierre Cabreira ou Cabrera, tirait son nom d'un bourg de cette province. eut suppose que le sujet lui a été raconté par ud ier étranger, parent d'Arthur et de Gauvain, it son séjour à la cour de Barcelonne (i). ar dernier témoignage enfin, nous apprenons du liqueurcatalan, Muntaner, que ce poème jouissait son pays d'une réputation égale à celle de Landu Lac.
Dens li fassa vere merce
Si *1 platz, car el moric par me,
G*us arqaers pel pietz lo feri.
D'un cairel qu'el cor li parti
Ad un castel que cunbatla
D'un mien guerrer en Normandia.
On n'ignore pas que TAragon et la Catalogne ne fort qu'un ïtat depuis 1137.
E ditz cel que las a rimadas.
Que anc lo rei Artus no vi, Mas contar tôt plan o ausi En la cort del plus savi rei Que anc fos de neguna lei, Aise es lo rei d'Aragon Paire de pretz e filz de don...
Anc en tan j'oven coronat Non ac tan bon a poestat.
Qu'el doua grantz dons volontiers A joglars e a cavaliers, Per que venon en sa cort tut A cel que per pros son tengut.
E cel que rimet la canso Auzi denant el la razq Dir a un cavalier cstrain Paren d'Artus et de Galvain
Maïs $;'il fut écrit dans la Calalogne, il dut Tèue par un troubadour provençal, exilé de son pays à la suite de la croisade. Outre que son style appartieut ^u dialecte de cette province beaucoup plus qu'à celui de la Catalogne, c'est dans l'Aquitaine qu'il a choisi ses personnages de prédilection, tels que le brave Destout de Verfeuil, du château de ce nom, dans le diocèse de Toulouse, et la belle Brunessinde, du château de Monbrun en Auvergne. L'aveu du troubadour, qui attribue l'origine de Jaufre au récit d'un chevalier breton voyageant en Catalogne, mérite toute notre confiance, car le sujet du roman, complètement étranger à l'histoire et aux traditions du midi de la France, est un épisode détaché des romans de la Table Ronà. La scène se passe ti la cour d'Arthur; la plupait des personnages sont Bretons. Quant au merveilleux employé par le poète, il appartient moitié à la littérature des bardes, moitié à l'esprit satirique et facétieux des ttoubadours. D'ailleurs, les deux traducteurs provençaux (2) ne firent faute d'imprimer à la légende bre-
(1) Kaullas : Destort de Verfollh, célèbre chevalier vaincu par Jaufre, et cité dans divers tensons de troubadours.
(2) L*un des auteurs fit le comnoencement, Tautre la fin; ainsi Guillaume de Loris et Jean de Muog se partagèrent la besogne du Roinan de la Rose.
E'n preguen tuit cominalment Que ccl que venc a nalsiment E totz nos autres a salvar.
Que si M platz el deing perdonar A cel qu'el roniantz comenset K a aquol que Tacabet...
Aquost bon libre es fenîiz, Dieus en sia tots temps grazila
onne le cachet très-marqué de leur esprit. Le style a oufela légèreté, toute la variété des poésies lyriques ; es vers de huit syllabes, comme tons ceux des romans le la Table Ronde ^ sont à rimes mêlées, marchant deux
deux ; l'introduction est d'une allure charmante et ait tout de suite comprendre le caractère méridional lont les auteurs ont revêtu la tradition bre-
lonDe (1). Le reste du poème répond à ce début
La plupart des compositions franco-normandes retracent la vie tout entière, mais fort décousue, d'un léros. Le roman de Jaufre se fait remarquer par la dmplicité de l'action principale : elle a son exposition^ nœud, son dénouement; les nombreux épisodes jax s'en détachent n'en troublent point l'unité générale.
Le roi Arthur est au milieu de sa cour ; il célèbre les fêtes de Pentecôte. Le damoisel Jaufre se présente Bt sollicite Tordre de chevalerie; Arthur promet de le loi accorder après le repas auquel il l'invite à prendre Mirt. Tout à coup le féroce Tautal de Reigimont pénètre dans la salle transporté de fureur, tue un chevalier aux pieds de la reine, détie insolemment les 3tutres, et apostrophe le roi lui-même avec une vioence digne des imprécations de Loke, au festin
(1) Dun conte de bona inaneira D'azauta rason vertadeiro.
De sens et de chavalarias, D'ardimens et de cortesias De proesas e d'aven tu ras, De fortz, d*estrainas e de duras D'asautz, dencontre et de batailla Podetz auzir la comensaiHa.*.
d'OEger {Eddas). Au milieu de la consternation gênéraie» Jaufre jure de ne prendre aucun repos avant que le traître ne soit puni. Arthur admire son courage, l'arme chevalier et le baise sur la bouche (1) •
Jaufre s'élance à la poursuite de Tautal ; il court sans relâche, pourfendant par occasion, et pour se faire la main, tout ce qu'il rencontre de méchant : nains et guerriers, géants et enchanteurs. Il délivre les femmes, les enfants, les prisonniers, et à chaque action d'éclat, il en fait hommage au roi breton, en lui envoyant toutes les victimes qu'il a mises en liberté, tous les ennemis qu'il a vaincus.
Après avoir placé Jaufre dans une position difficile, car il est victime d'un enchantement, l'auteur interrompt son récit pour décocher une violente satire contre les mœurs et les hommes de son siècle ; l'indignation absorbe à tel point sa pensée qu'il ne veut plus s'occuper de son héros; mais il en est différemment du bon roi d'Aragon, dont il énumère les vertus avec une complaisance qui semble indiquer le désir de lui payer en flatteries son hospitalité généreuse (i ) .
Parmi les innombrables aventures de Jaufre, il en est une qui met particulièrement en lumière la verve
(1) Ce baiscp, pratiqué aussi par les Albigeois comme une sorte de sacrement et d'initiatloD, n'cxpriinait-il pas Tidéc ûcV insufflation de Tâmc, delà volonté du chevalier ou du prêtre dans le sein du néophyte ? Le choix du jour de la Pentecôte pour la nomination dejî chevaliers semblerait l'indiquer.
(2) Ma per lo bon rei d'Aragon Cui a m e voil daitan iservir Lo fa rai de prcisson issir
nique et néanmoins fort sensée du poêle. Le roi Ihur, étant en chasse, a commis l'imprudence de se )arer des gens de sa suite pendant qu ils prenaient ir repas, il s'est aventuré seul dans la forêt. Tout à np il est assailli par une grosse bête inconnue, qui saisit et l'emporte entre ses cornes (1).
;i) Le mérite du style vaut bien la peine que nous fassions inaftre le récit dans Toriginal. Le roi aperçoit la bête :
El reis es se méravillatz
Gant la vi, pueis es se seinatz,
E ve '1 vos a pe desendut
Pueis met denan son pieetz lescut
E trais sa espada mantenen.
Mais la bestia no fes parven
Qu^el vis, ni an sol no s*croUet ;
Ans tenc lo cap cliu emanjet,
A maiors goladas que trueia,
Del blad qu^era en la tremuela,
E, cant el vi que no 's movia,
Penset se, car assatz paria,
De ta bestia que non es brava,
Car per défendre no 's girava :
E al, en las ancas donat
De Pespada un col p de plat,
E encara no 's moc per tan ;
E 'l reis es li vengut denan,
E fes semblan que la ferls,
E la bestia parven que no 'i vis ;
O '1 reis a son esc ut pausat,
E pueis a U bon branc estuiat,
E pren la ab amdoas mans
Per los corns que son loncs e grans,
El reis es autz e graz e fortz,
E tira e secot e ester iz,
Et anc sol no la poc crolar.
E 'l reis cuiet son poing levar,