‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 5 sur 46 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

poésie basque, nous allons le reproduire comme un précieux témoignage du caractère et de l'esprit des vainqueurs de Roncevaux.

Un cri s'est élevé Du milieu des montagnes des Eskualdunacs : Et rEtcheco-Jaona debout devant sa porte A ouvert l'oreille, et il a dit : « Que me veut-on? » Et le chien qui dormait aux pieds de son maître S'est levé, et il a rempli les environs d'Àltabiçar de ses aboiements.

Au col d'Ibaneta un bruit retentit;

Il approche, en frôlant à droite, à gauche, les rochers :

C'est le murmure sourd d'une armée qui vient

Les nôtres y ont répondu du sommet des montagnes;

ils ont soufflé dans leurs cornes de bœuf,

Et l'Etcheco-Jaona aiguise ses flèches.

Ils viennent! ils viennent! quelle haie de lances I

Gomme les bannières versicolorées flottent au milieu :

Quels éclairs jaillisisent des armes I

Combien sont-ils? enfant, compte-les bien :

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze,

douze, Treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-nenf,

vingt

Vingt, et des milliers d'autres encore I

On perdrait son temps à les compter.

Uni.-^sons nos bras nerveux, déracinons ces rochers,

Lançons-les du haut des montagnes

Jusque sur leurs têtes ;

Ecrasons-les! tuons-les!

Qu'avaient-ils à faire dans nos montagnes, ces hommes du

Nord?

Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix? Quand Dieu fait des montagnes, c'est pour que les hommes

ne les franchissent pas. Mais les rochcrô eu roulant tombent; ilsécrasent les troupes;

Le soDg ruisselle, les chairs palpitent.

Ohl combiea d*os broyés, quelle mer de sang!

Fuyez! fuyez! ceux à qui il reste de la force et un cheval. Fuis, roi Garloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge. Ton neveu, ton plus brave, ton chéri, Roland est étendu mort

là-bas.

Son courage ne lui a servi à rien.

Et maintenant Eskualdunacs, laissons les rochers ; Descendons vite en lançant des flèches à ceux qui fuient.

Ils fuient! ils fuient! où est donc la haie de lances?

Où sont ces bannières verslcolorées flottant au milieu I

Les éclairs ne jaillissent plus de leurs armes souillées de sang.

Combien sont-ils? enfant, compte-les bien :

Vingt, dix«neuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze,

treize, Douze, onze, dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois,

deux, un.

Un ! il n*y en a môme plus un.

G^est fini. Etchcco-Jaona, vous pouvez rentrer avec votre chien , Embrasser votre femme et vos enfants.

Nettoyer vos flèches, les serrer avec votre corne de bœuf, et

ensuite vous coucher et dormir dessus.

La nuit les aigles viendront manger ces chairs écrasées. Et tous ces os blanchiront dans Téternité.

L'examen de YAltabiçaren canttia est fertile en conséf|uences : il prouve que les Basques ne connaissaient [Kisle Christianisme; car Roncevaux, l'événement le plus considérable de leur histoire, ne leur inspira pas une seule action de grâces, un seul retour vers le Christ. Secondement , rien n'y porte l'empreinte de la gaieté bruyante, des bravades aventureuses des Celtes du Sud-Est. Cette poésie tout héroïque ressemble, au contraire, par sa gravité, sa mélancolie, sa fierté un peu farouche, à celle que va nous offrir la Bretagne.

Il ne faut pas négliger, si Ton veut prévenir des

confusions assez graves, de distinguer les Basques de la montagne, population ibéro-cantabre, des Vascons de la plaine, population appartenant, comme nous l'avons dit, à la race des Celtes méridionaux. Les Basques de la montagne ont les instincts fiers, impétueux, indomptables des peuples primitifs, tels que les Bretons, les Scandinaves ; les Vascons des basses terres, qui vont devenir les Gascons^ montrent, au contraire, la souplesse d'esprit et la gaieté, les ruses et l'entrain séduisant des Celtes.

Toutefois, il est un point sur lequel Basques et Gascons se trouvent en parfaite communauté d'idées ; c'est le désir de vivre libres, sous des chefs indigènes, et d'être entièrement séparés des Francs, qu'ils méprisent plus qu'ils ne les haïssent. A cet égard, les annales des deux peuples ne forment qu'une seule et même histoire.

En 778, par exemple, nous trouvons les deux fils de Loup, Adalric et Sancbe, en possession des deux Vascognes qu'ils se sont partagées. En 785, Adalric, au caractère impétueux, et très-probablement chef des montagnards, déclare la guerre au roi d'Aquitaine, Louis le Débonnaire, et s'avance du côté de Toulouse ; le comte Corson veut lui barrer le passage, mais il est vaincu et obligé de s'engager par serment à ne plus porter les armes contre Adalric, ce qui constituait une sorte d'alliance entre le comte de Toulouse et le chef basque. Charlemagne voulait punir l'auteur de ce coup auaacieux : il Tinvita à se présenter devant lui ; mais Adalric n'était pas homme à passer le seuil de la cour du lion sans s'être ménagé le moyen d'en sortir. Il se fit donner des otages avant de répondre à la convocation; et en plaçant ainsi Charlemagne dansTimp ossi-

bilîté de le retenir, il rentra sain et sauf dans ses montagnes. Plus tard, cependant, il consentit à se rendre à Worms, espérant justifier sa conduite; il paya cher son imprudence : il fut saisi, condamné à Texil, et son frère Sanche, esprit plus souple, plus accommodant, plus Gascon, en un mot, obtint le gouvernement des deux Gascognes. Mais les Basques courent aux armes pour venger leur chef préféré, et Loup Sanche ou Sancion (1) dut partager leur mécontentement, pour ne pas être dépossédé par eux. Aussi, Ernoldus Nigellius, panégyriste de Louis le Débonnaire, le désigne-t-il comme a prince des Vascons, gouverneur libre de ses propres sujets. »

Il fallait punir ce qui constituait une défection au point de vue franc. Le duc de Toulouse, Guillaume le Pieux, conduisit des troupes dans la Vascogne : l'attaque fut énergique, la résistance vigoureuse ; elles se prolongèrent de 789 à 790. Quand, après avoir fait la paix, Loup Sancion prit part au plaid de Toulouse, il <jlonna la preuve qu'il n'avait pas oublié les relations intimes de son père avec les Arabes ; le comte Guillaume, consulté sur la guerre qu'il serait utile de faire au printemps, ayant émis l'avis d'attaquer les Maures de Saragosse, Loup Sancion combattit cette opinion et conseilla de rester en paix avec ces Sarrasins qui avaient si bien aidé les Vascons à détruire , àRoncevaux, l' arrière-garde de Charlemagne.

Les Vascons ne cessent, d'ailleurs, de revendiquer énergiquement leur indépendance pendant tout le

(1) Sancion, c'est-à-dire petit Sanche ; Sancion étant une ierminaison mignarde qui désigne la gentillesse, la bonté.

règne de Louis le Débonnaire. En 814, Skîmin ou Skivin, fils d'Adalric, soulève la naontagne; Louis parvient à le faire enlever par un coup de main audacieux ; mais les Basques, indignés, placent Garsiraire, son fils, à leur tête et combattent avec acharnement contre les troupes de Louis. Après trois ans de lutte, Garsimire périt dans un dernier combat (chronique de Moissac) . Loup Centulle, oncle de Garsimire, et son frère Garvard sont défaits presque en même temps par le comte d'Auvergne et le duc de Bérenger. La position était critique; mais les Vascons évitent de dures représailles, en faisant, selon leur habitude, un acte de soumission apparente. Les Francs s'éloignent, l'insurrection se relève ; la réunion de la Gascogne à l'Aquitaine est un rêve que les Carlo vingiens ne peuvent jamais réaliser.

Ce qu'il y avait de plus grave, dans ces luttes incessantes contre les Carlovingiens, c'est que les succès des Vascons n'étaient pas dus à des circonstances fortuites, à des coups de hasard imprévus, mais aux ressources mêmes du caractère national. Les Francs redoutaient à juste cause la présence d'esprit, la finesse, l'agilité de ces Vascons insaisissables. Leur intelligence, déjà si flexible quand il fallait déjouer les ruses des autres, le devenait encore davantage quand il s'agissait de faire triompher les leurs. Il n'était pas de faux-fuyants et de combinaisons que ces fins matois ne tinssent en réserve pour sortir sains et saufs des pas les plus glissants; on ne pouvait jamais savoir au juste si leurs chefs étaient franchement les ennemis des Francs ou leurs alliés; s'ils obéissaient à leurs sujets quand ils prenaient les armes, ou s'ils les poussaient eux-mêmes à s'élancer contre les ennemis.

Vaincus sur un point, ils disparaissaient pourJ|!ilcr reformer leurs bataillons sur un autre ; vainqueurs» ils se tenaient si bien sur leurs gardes, qu'on ne pouvait ni les rejoindre ni les punir (1); aussi, les historiens qui ont le mieux étudié les Gascons de ces temps reculés ne cessent-ils de signaler leur finesse, leur subtilité, leur dissimulation impénétrable (2).

(1) L^affaire de Roncevaux fut un modèle de cette tactique d^embuscades. « Taudis que Tarmée des Francs, dit Eginhard, engagée dans un étroit défilé, était obligée, par la nature du terrain, de marcher sur une seule ligne, longue et resserrée, les Gascons, qui s'étaient embusqués sur la crête de la montagne (car l'épaisseur des forêts dont ces lieux sont couverts favorise les surprises), descendent, se précipitent tout à coup sur la queue des bagages et sur les troupes d'arrièregarde chargées de couvrir tout ce qui précédait, et ils les culbutent au fond de la vallée. Ce fut là que s'engagea un combat opinifttre, dans lequel tous les Francs périrent jusqu'au dernier. Les Gascons, après avoir pillé les bagages, profitèrent de la nuit qui était survenue pour se disperser rapidement Ils durent, dans cette rencontre, tout leur succès à la légèreté de leurs armes et à la disposition des lieux ; les JPrancs, au contraire, pesamment armés et placés dans une situation défavorable, luttèrent avec trop de désavantage.*.. • Il n'y eut pas moyen, dans ce moment, de tirer vengeance de cet échec; car, après ce coup de main, l'ennemi se dispersa si bien, qu'on ne put recueillir aucun renseignement sur les lieux où il aurait fallu le chercher. « Equibard. {Vie de Charles, ch. IX.)

(2) « L'astronome, biographe de Louis le Débonnaire, dit Fauriel, donne à entendre que Gharlemagne chercha, pour gouverner les villes de l'Aquitaine, des hommes distingués, non - seulement par la bravoure, la fermeté, mais i^ai* l'adresse, tels qu'il les fallait pour n'être ni trompés ni effrayés par ces populations rusées, mobiles et turbulentes. » (T. III, p. 853.)

Ce système de ruses dans la guerre, de ruses dans la politique était une assez mauvaise introduction à la franchise chevaleresque du moyen âge ; mais il assurait Je succès contre un adversaire numériquement cent fois plus fort, et ces qualités, sans cesse mises en pratique, formaient une sorte d'école d'application qui menaçait de révéler à la Gaule entière le moyen de triompher des Francs, de les battre dans les défilés, de les vaincre dans les traités et de délivrer enfin le sol national de leur présence.

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