‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 42 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

A quoi donc a servi la gderre des Albigeois, puisque le zèle des Dominicains, la vigilance de rinquisition de Toulouse, n'ont pu empêcher la hardiesse des troubadours de se propager dans les domaines de saint Louis? Rutebeuf est un de leurs héritiers les plus directs ; peut-être même a-t-il de leur sang dans les veines 1 Son nom n'avait pas, à l'origine, l'orthographe franco-normande que nous lui avons donnée ; mais celle tout à fait méridionale de Rutebues^ Rustebues qu'il prend lui-même, et dont la seconde syllabe signifie bouvier. S'il n'est pas né au sud de la Loire, il pourrait bien du moins être le fils de quelque jongleur ou de quelque troubadour (1). Il a d'ailleurs eu de longues relations avec les gens du Midi à son retour d'une croisade ; il nous apprend, dans son Dit de Lerberlcj qu'il a séjourné dans la Morée, à Salerne, à Burienne (près de Sienne) , à Byterne (Vi-

Que je n'ai pas tort, si le plafn.

Et que ce soit sans Jugement

Qu'il sueffre cest escillement,

Je le vous monstre a iex vofans,

Où droitz est torts et voirs noiants.

Bien avez oi la descorde

(Ne convient pas que la recorde)

Qui a duré tant longuement

(Sept ans tos plain entièrement)

Entre la gent saint Dominique

Et cels qui lisent la logique. (t. I, p. 73.)

(1) Le poëte Adeuez, qui vivait sous Philippe le Hardi, porie un nom plus méridional encore; il doit être rangé parmi les troubadours exilés qui profitèrent de leurs heureuses apti* tudes, pour apprendre la langue do l'Ile de France et en faire usage*

erbe)« La Fouille, la Galabre, la Sicile, lui sont famiières (1).

S'il a tr attentivement exploré les richesses bota- ( x)ntrées, de manière à faire une collée- I icinales qui laisse bien loin en rn B ( PerabraSi n'est-il pas probable

u'il a idie leusement encore les chants

;rec8f latins, osq liens et romans. Son fran*

ais se rasent évidemment de cette influence; il ren* earme bon nombre de mots italiens et provençaux. ions citerons eré (était), dou (du), ôorde (ferme), iffnoTy signorie (2).

Rutebeuf n'est pas seul à se plaindre de sa misère kvecune complaisance misanthropique ; Colin Musset, lutre vielleur chansonnier du treizième siècle, rime de ongues complaintes sur sa pauvreté (3), De nombreux X)mpagnons de ménestrandie suivent aus^i Rutebeuf lans la carrière du frondeur peu dévot, sans s'injuiéter des ordonnances de saint Louis.

(i) Si m^en reving par la Morée, Où J*ai fait meut grand démoréu

Et par Salerne, Par Burienno et par By terne, En Pouille, en Calabre, à Palerme.

(t2) Mult fu a malaise la mère

Qu'il ne savoit où sa fille ère

Or n'ai ne borde ne maison.

(3) Sire quens, j'ai yîélé

Devant vos en vostre ostel t Si ne m'avez rien donné Ne mes gages acquitez

C'est vilainie :

Foi que doi sainte Marie,

Un trouvère inconnu paraphrase la Voie du Paradis, Le roi de Cambrai, sous prétexte de venger la religion de ceux qui Toffensent, publie une verte satire contre tous les ordres monastiques, les clercs de Paris et les évêques (1). Un autre, dans la Bataille des sept Ars^ tourne en ridicule l'Université, accusant les théologiens de s'enivrer, les chirurgiens et les médecins de vendre trop cher leurs médicaments , les mathématiciens de surcharger leurs démonstrations de subdivisions ridicules.... Les professeurs de musique de logique et de grammaire ne sont pas traités avec plus d'indulgence.

Hues d'Oisy, de la Ferlé, ne nous a laissé que trois chansons; mais elles flagellent vigoureusement Blanche

Ënsi ne vos sieurré-je mie I M'aumosnière est mal garnie.

Et ma maie mal farcie.

Parfois cette misère conduit le jongleur à un niveau singulièrement bas de l'échelle sociale; le successeur deshlstrioDS romains ajoute aux produits de son art celui du jeu et autres industries honteuses. Le fabliau du Curé et des Deiix Rihauds nous montre deux ménétriers, les plus audacieux ribauds du monde, passant leur vie à jouer aux dés ( Legrand d'Aussy, t. III, p. 133). Hutebeuf lui-même, ce prince de la méncstrandie, dut une partie de sa pauvreté à cette passion malheureuse.

(I) Voir ces deux pièces dans Rutebeuf. édition Jubioal, t. II, p. 2'i7; t. I, p. /lAl.— Ces trouvères emploient aussi des mots évidemment empruntés au roman du midi de la France: e.çc/tr/?6o/, sobriquet du diable,a la physionomie bien gasconne et I ourrait bien venir de eschar, échar^ buissons de ropces, dV;pincs,ou de 6>Wiar;)a, déchirer, mettre en pièces ;arrumatrc, tour de pas:<e-passe, est également d'origine romane*

— sou —

de Castille, son ami Thibault de Champagne et le jeune roi Louis IX.

Ne soyons pas trop surpris de la hardiesse des jongleurs et des ménétriers : ces enfants de l'art se montrent d'autant plus libres d'esprit, qu'ils ne sont attachés à aucun point du sol et ne relèvent d'aucune autorité. Le poète du moyen âge n'a pas à subir les exigences et les craintes d'un éditeur patenté; il se publie lui-même etf plein air; le délit, s'il y en a, ne laisse pas de traces ; il échappe à l'appréciation de la police. Le bureau du colportage n'est pas inventé. Chaque ville, chaque castel forme d'ailleurs un petit État dans l'État, un boulevard d'indépendance en guerre ouverte avec ceux qui l'entourent. Le poëte libre penseur y trouve un asile contre ses ennemis. Moyennant quelques mots d'un exorde flatteur, il fait aisément croire au duc de Bourgogne ou au comte de la Marche que ses satires contre la noblesse ne s'adressent qu'au duc d'Orléans ou au duc de Normandie. Il persuade à l'évêque de Sens ou à l'abbé de Citeaux que ses facéties contre les prêtres et les religieux ne concernent que les prélats d'Italie ou de Provence, les moines de Gascogne ou des Pays-Bas. Chez les grands seigneurs, il se moque des ridicules de la bourgeoisie; chez les prévôts et les échevins, de la morgue des barons et des vicomtes. Grâce à la jalousie, à l'état de guerre qui tiennent toutes les classes de la société sur le qui vive, le plus hardi critique trouve toujours chez un des mille barons , des cent évêques , des mille conseils de ville, une protection propre à raffermir cette indépendance d'esprit, qui nous confond lorsque nous lisons les écrits du moyen âge, et dont la moindre conséquence serait aujourd'hui de

faire conûsqaer rœuvre, interdire la représentation

et eîDDrisonner rauteur. Aussi peat-on assurer que le moyen âge, si injustement dénigré pour la tyrannie des uns et le servilisme des autres, fut an contraire l'époque la plus audacieuse de la pensée humaine : cette audace se produisit avec un tel éclat dans les républiques italiennes, qu'il n'est plus possible d'en douter en ce qui concerne cette nation. 11 serait temps de reconnaître que ce spectacle se répétait dans plusieurs parties de l'Europe et principadement en France.

Les troubadours proscrits et les jongleurs ambulants ne furent pas seuls à introduire l'esprit et le caractère national dans la littérature française ; d'illustres seigneurs, venus dans le Midi à la suite de Louis Vlll et de Louis IX , coopérèrent puissamment à cette expansion. S'étant mis en communication avec les troubadours dans leur propre pays, ils se pénétrèrent de l'harmonie de leur langue, de la richesse de leur prosodie, de leurs aptitudes, et montèrent sur ce ton la lyre franco-normande. Ainsi, par un système de compensation assez fréquent dans l'histoire, les Provençaux, vaincus dans le domaine religieux et politique, prenaient une éclatante revanche dans celui des lettres et de la civilisation : leurs vainqueurs euxmêmes les aidaient à étendre sur d'autres r^ons l'autorité de leurs mœurs et de leur caractère.

Thibault de Champagne prit place à la tête de ces imitateurs. Après avoir porté les armes dans la Provence k côté de Louis Vlll, en 1226, il se sentit subjugué par l'attrait de la poésie méridionale et il entreprit

d'en imposer Teaprit et la forme aux chants de langue A* Oui. Lui-même nous en fait Faveu dans ces vers pleins de charme :

Au revenir que je fis de Provence»

S'émut mon cœur, un petit, de chanter:

Quand j'approcbois de la terre de Franco Où celle maint que ne puis oublier.

Il ne fut pas seul à prendre leçon de poésie dans le pays des troubadours : le voyage de la Provence était alors à la mode parmi les poètes , comme ceux d'Athènes et de Rome le sont de nos jours parmi les artistes. Perrin d'Angecort, qui dédia ses chansons à Charles d'Anjou, dit dans l'une d'elles :

Quant parti suis de Provence,

£t du temps félon, Ai voloir que recommence

Novelie chanson.

Quant à Thibault, ses relations avec les poëtes du Midi remontaient plus haut que son excursion du côté d'Avignon et de Toulouse. Fils de la reine Blanche de Navarre, et né en 1201, il appartenait par les femmes à cette Espagne du Nord pour laquelle le dialecte catalan ou provençal était la langue aristocratique et littéraire, témoin les poëmes de la Cansos de la Croxada et de la G^ierra civil de Pamplona. Appelé au trône de Navarre en 1234, après la mort de Sanche le Sage, son grand-père, il vint à Pampelune nouer des relations plus intimes avec les rimeurs du Midi , et dut assurément connaître l'exilé toulousain Guilhem Aneliers, dont nous nous sommes occupé déjà.

Thibault de Champagne appartient conséquemment au pays des troubadours par sa naissance et ses traditions de famille; il ne se sépare des poètes romans que par la langue d'OuU qui lui a été apprise à la cour de Philippe-Auguste où il a passé sa jeunesse. Ne soyons donc pas étonnés si ses Chansons exhalent un esprit et des allures tout méridionaux... C'est lui qui supprime définitivement les longues strophes monorinies et y substitue les petits coupleLs à rimes masculines et féminines , telles que les avait arrêtées l'art poétique du Gai Savoir. C'est lui qui donne à ses pastorelles et à ses ballades une galanterie tantôt badine, tantôt sérieuse, où perce h chaque vers l'in- (laence des Cours d* amour.

Se plaint-il des rigueurs de sa dame, des blessures que lui font les dards de ses yeux, son ressentiment est tout confit de tendresse, si bien qu'il ne saitlui-mètties'il aime ou s'il hait (1). Souvent timide et discret comme un fegnayrc aquitain, il cache soigneusement le nom d3 sa mie et veut sérieusement mourir pour se soustraire à la douleur d'un sentiment méconnu : on croirait lire

(I) Les douces doulors Et les maux plaisants, Oui viennent d'amors Sont dois et cuisants.

Et qui fait fol hardement, A paines aura secors, J'en fis un dont la pavors Me tient au cors que je sans.

Imitation tics vers de Folquel de Marseille, rapportés p. l/i7.

les plaintes de Hugues Brunec, de Pierre Rogiers ou de Bernard de Ventadour (1).

De même qu'Arnaud de Marveil et Raimbaud d'Orange n'osaient pas déclarer leur passion à leur dame (2), de même Thibault demeure frappé d'admiration et de respect à la vue de celle qu'il adore (3) ; il essaye de la faire connaître en décrivant sa beauté, mais il se garde bien de dire son nom (4),

(1) Amour ainsi a torné mon affaire Qu'aimer ne Tose et ne m'en peux retrairo, Ainsi le veut amour, ne sais comment, Qu'un peu la liais trop amoureusement.

(2) Mourir me faut amoureux en chantant. En chantant veux ma douleur découvrir.

Quant j'ai perdu ce que plus désiroio.

Las 1 je ne sais que puisse devenir.

Et la mort est ce dont j'espère joie.

Il me faudra à tel doulor languir Quand je ne puis ni veoir ni ouir Le bel objet à qui je m'attendoie.

Voir plus haut, p. 156 et 157.

(3) Celle que j'aime est de tel seignorie, Que sa beauté me fit outrequider ; Quand je la vois, je ne sais que je die. Si suis surpris que ne Toèe nommer.....

Aucune fois je l'ai vue En songe tout à loisir; Lors je pleurois tendrement.

Oh I je voudrois en dormant Écouler ainsi ma vie I

{l\) Moult me sus bien épendre et allumer A son accueil, à son naissant sourire.

Qui l'entendroit si doucement parler

Page 1