II. *^y
Thibault imite les Provençaux avec amour ; il traduit, et prend successivement la forme de toutes leurs compositions. Tantôt il chante la fidélité d'une bergère qui repousse vigoureusement les sollicitations d*un chevalier cherchant joie de chambre en pâturage (1) ; tantôt il imite une pas tore lia de Cercamonsou de Gevaudan le Vieux : il a. toute la malice de ces coureurs d'aventures dans la pièce où la bergère finit par s'attendrir sur cette naïveté charmante :
Ne le dites pas à la gent.
Parfois il se lance dans les subtilités des tensons et
Sans de son cœur penser être le sire ? Par Dieu I amour, je puis bien vous le dire. Il vous fait bon servir et honorer.
Mais aisément on peut s'y trop fier.
( Voir les vers d'Arnaud de Marveil, p. 146.)
(I) L'autre ier par la matinée.
Entre un bos et un vergier, Une pastore ai trovée.
Chantant pour soi envoisier; £t disoit un son premier Glii me tient 11 maus d'amor; Tantost celé part m'entor, Ke je l'oi desraisnier: Si li dis sans delaier, Belle diex vous doint bon jor.
Belle vostre amor vous quier Saurez de moi riclie ator.
Elle repond trecheor Sont mais trop 11 chevalier.
Miex aim Perrin mon bergier Ke riche hom menteor, (Chanson XL. La précédente est du môme caractère.)
cberebe à résoudre avec son ami Banduin des difficultés galantes de la force de celles-ci : «Que doit*on faire lorsqu'une belle vous promet ses bontés à condition qu'on la portera soi-même dans sa chambre?... Le quel des deux amants est le plus digne de louange, celui qui recherche une dame pour son mérite, sa politesse* ou celui qui ne considère que sa beauté?.., (1) Quand une femme accorde un rendez-vous, est* ce sa bouche ou ses pieds qu'un amant doit baiser tout d'abord ? » (2) • L'action des troubadours est tellement directe, immédiate sur Thibault de Champagne, qu'il est impossible de ne pas faire remonter jusqu'à eux l'heureuse transformation opérée par cet aimable poëte dans la poésie
franco<^normande Dé^reux de faire de nombreux
emprunts à la langue romane (3), il introduit dans son
(1) Bauduio, il sont dui amant.
Qui ainient de cuer sans trichler,
Une pucelle de jouent;
Li que'lx la doit mîex desraignier?
Li uns laime por ses valors.
Et por sa cortoisie ensi; -
Li autres Taime par amors;
Por la grand beauté k'est en U,
(2) Et li mande, ke parier veigne à U Tout pour sa volonté faire*
Ke fera-t-il tout, avant pour li plaire, Quanti! dira, beavx ami bien vegniez; 15aisera-il ou sa bouce, ou ses pies?
(3) Voici quelques-uns des mots que ce poëte et plusieurs de ^es contemporains essayent de faire passer dans la langue française.
Bas, bois; eskapé, du gascon escr/joa, fuir, échapper.
E^ eskapè li sui sans perdre vie.
(Chanson LX.)
style une foule de ses mots qu'il n'essaj'e pas même de franciser; il se dépouille si habilement enHn de la lourdeur , de la monotonie grossière des anciennes traditions, qu'un critique a pu dire : « On est étonné des progrès que l'esprit français a déjà accomplis dans cet écrivain. Chez lui le bon sens n'est pas seulement nsuf, il va quelquefois jusqu'à la délicatesse de la pensée ; il s'élève jusqu'aux idées générales et les exprime avec une justesse surprenante. Véritable fondateur de la poésie française, il écrit au treizième siècle des vers qui annoncent l'essor rapide qu'elle prendia
Abricon, bricon, du gascon brico^ rien, bricon^ un petit rien. Ades, mot gascon, incontinent il n'y a qu'un instant Ancl^ anneau. A ngeU ange. Barat^ fosse,obstacle,barrière, trappe, piège. BateU bateau. Bon estre, bien-être, commodité de la vie, aisance. Bolès^ de bouta, placé, mis en quelque endroit* Jus, làhaut, quelquefois en bas. Cajus , idem, d*où est venu cagé^ tomber, ^cajut, tombé, chajus, idem. Carole, danse, divertissement. Cop, coup. Demorer, de demoura, rester, demeurer. i)oM, du. DrM,ami. J&n^ar6arrfer,embarrasser,entraver. Gagnon, de ca^non,chien, petit chien. Garésou, guérison, de gari, guérir. Jrtwîes,jamais.JbM,moî,je.t/oMenf, jeune. ilfai«to/rtwf, de wauto/e/î, mauvaise humeur. Mes, mais. Mes, miens. Oisel, oiseau. Ort, sale. Pas tore, de pastouro, bergère.
Au doux mois de mai joli Joer m'en alal.
Une pastore oi Qui criait ahai; Laisse que ferai, Se j'ai perdu mon ami James n'aimerai Home de mes q^\
(Anonyme.)
Plfiige,C2iUt\on. Querre, chercher. iî«/frt /a, ÙQrécntta, recueillir, mettre en lieu n1r. Sohs, soulagement, couso'ation.
deux siècles plus tard, et donne un avant-goût de Mai*ot et de Régnier. »
L'influence de Thibault fut d'autant plus grande qu'avec lui la poésie française, jusqu alors l'apanage des clercs lisant et des bourgeois, montait sur le trône et s'ennoblissait de tout Téclat de la couronne royale. Les trouvères franco « normands avaient rarement manié l'épée d'une main, la plume de l'autre. A partir de Thibault, la noblesse du Nord, les princes euxmêmes s'honorèrent de cultiver la littérature comme l'avaient fait les seigneurs provençaux et les rois l^atalans (1). Charles d'Anjou, frère de saint Louis, roi de Sicile, si malheureusement mêlé à la mort de .'infortuné Conradin, apprit à chanter au contact des îmeurs italiens, et nous a laissé une chanson (2) qui ;émoigne de son estime des lettres, si ce n'est de son jénie poétique.
Tous nos trouvères du treizième siècle ne subirent pas cependant au môme degré l'influence des troubadours. La tendre Marie de France, obligée de fuir
(1) Auboins de Sezanne, contemporain de Thibault et Cham- )enoîs comme lut, nous a laissé une chanson délicieuse, rentable chef-d'œuvre de philosophie conjugale et de maligne plaisanterie (Voir Paulin Paris, romancero français), — jegraod d'Ausy met au nombre des chevaliers poètes : lobert de Marberoles, Pierre de Craon, Hugues de Bersy, Mlles de Viviers, Gace Brustez; Jean Bretel, Renaut de Sabeuil, îoih Viaux, Robert de Mauvoisin, Gautier Dargies, Thibaud le Blason, Thierry de Soissons, le vidame de Chartres, le lue de Brabant, Pierre Mauclerc, le duc de Bretagne et le îomte do la Marche.
(T. rn, p. 270.)
{') Paulin Paris, le Romancero français.
lui avaient fait comprendre du regard et du sourire; mais il dédaignait leurs avances et persistait à rester indifférent. La chose était si étrange que personne ne pouvait la concevoir ; on craignait que l'amour ne se vengeât cruellement du coupable. La Providence vint heureusement à son secours ; elle Gt un miracle tout exprès pour le retirer du mauvais pas où il s'engageait. Un jour, dans une partie de chasse, il blesse une biche et se blesse lui-même; la biche, prenant la parole, prophétise « qu'il i*essentira autant de douleurs qu'il en a fait éprouver aux femmes et qu'il n'obtiendra sa guérison que lorsqu'une mie aura supporté pour lui de telles souffrances qu'elles exciteront la surprise des amants de tous les âges. Gugemer trouve en effet une dame qui lui accorde mille bontés; un mari jaloux se permet de contrarier le cours de leur rendez-vous; ce n'est qu'après une douloureuse séparation, lorsque la dame a gémi plusieurs années sous la tyrannie conjugale, que l'amour rejoint enGn les amants et les dédommage de ce qu'ils ont souffert.
Les troubadoui's n'ignorèrent pas complètement la mélancolie qu'inspire la tendresse malheureuse; mais ils ne descendirent pas jusqu'à la douleuc aiguë, jusqu'au dénoûment dramatique. Les infortunes des amants n'étaient pour eux qu'un moyen d'aiguillonner le désir, de rendre la félicité plus, complète ; tout finissait au mieux dans le meilleur des mondes possibles : Âucassin épousait Nicolette et les deux amanis terminaient leur vie dans la joie. GriselUdis, si cruellement éprouvée par son mari, retrouvait enfin son affection el la félicité conjugale.
Les Bretons aimaient à pénétrer plus profondément dans les calamités de la vie : au lieu d'aboutir unifor-
mément au bonheur par un chemin semé de quelque tristesse, ils arrivaient souvent à la mort par un sentier rempli de larmes et de sanglots. Les troubadours en un mot furent les créateurs de la comédie sentimentale, comme ils avaient été ceux du roman héroïcomique; les Bretons et les Allemands furent les créateurs du drame' lugubre.
La douce et mélancolique Marie subit alternativement l'influence de ces deux écoles; elle reste néanmoins plus fidèle au caractère breton. Plongée dans la religion de l'amour sentimental et profond, elle se ferait scrupule d'interrompre le ton élégiaque de ses lais par le sourire, les plaisanteries, les observations satyriques dont les troubadours parsemaient leurs tensons et leurs contes; elle soupire, elle aime, elle souflFre ; elle se complait dans les langueurs que soulage de temps à autre le don S amoureux merci. Quant au dénoûment de ses épisodes, il est tantôt sanglant et funèbre à la manière bretonne, tantôt heureux et réparateur à la manière romane. Nous savons combien la fin des Deux Amants est lamentable; celle SEquitan l'est encore davantage. Le jeune roi et sa maîtresse passent du lit d'amour dans la chaudière d'eau bouillante où le mari les fait plonger. Dans le lai de Bisclavaret^ l'épouse infidèle et son complice sont chassés du royaume et mettent au monde de petits monstres sans nez ; Ivenek voit assassiner l'amant de sa mère, et celle-ci mourir de douleur sur son tombeau ; il venge ce double malheur en fendant la tête du meurtrier de son père. Le lai des Chaitivet a des péripéties presque aussi tristes : sur quatre chevaliers qui font leur cour à la même dame, trois tombent morts dans un tournois, le quatrième est gravement blessé et
trouve la dame telleiuent attiistée par la destinée de ses rivaux qu'il ne lui reste plus qu'à désirer ausâla uiort.
Les autres lais de Marie se teroiineot d'une façon plus conforme à la donnée des troubadours; ceux de Lanval^ du Frêne, du Clièvrefeuille , d'EliduCt de fjraelend et de F Epine , nous montrent les amoureux traversant le chemin périlleux de la vie et arrivant au paradis terrestre des cœurs enflammés,.. Une des plus charmantes compositions de Marie de France, intitulée le RossigyioU rappelle même si fidèlement le caractère et la forme des aubades provençales, qu il est iuipossible de ne pas la considérer comme la traduction d'un chant des bords de la Méditerranée. Il est probable toutefois qu il passa du provençal dans la langue bretonne avant d'être traduit en franco-norniard. M. de la Villemarqué a trouvé dans les chants populaires de la Bretagne le texte sur lequel Marie dut écrire son lai (1). Rien de plus facile à comprendre
(1) La jeune épouse de Saint-Malo pleurait, hier à safeDÔtre élevée :
— Hélas I hélas! je suis perdue! mon pauvre rossignol est tué!
-— Dites-moi, ma nouvelle épouse, pourquoi donc vous levez-vous si souvent,
Si souvent d'auprès de moi, au milieu de la nuit, de votre lit.
Nu-tête et nu-pieds? Pourquoi vous levez- vous ainsi?
— Si je me lève ainsi, cher époux, au milieu de la nuit, de mon lit.
C'est que j'aime à voir, tenez, les grands vaisseaux aller et venir.
— Co n'est sûrement pas pour un vaisseau que vous illff si souvent à la fenêtre;
d'aiilenrs que l'introduction d'une aubade méridionale dans la langue bretonne ; les seigneurs armoricains, nous Tavons déjà vu, étaient allés en assez grand tiombre grossir les rnngs des croisés de Simon de Montfort; ils purent rapporter au retour Taubade du Rossignol^ dont le ton mélancolique convenait à leur caractère, comme Thibault de Champagne en rapporta plus d'une de ses poésies galantes, dette origine du Rossignol nous semble d'autant plus probable
Ce n^est point pour un vaisseau , pi pour deux, ni pour trois»
Ce n*est point pour les regarder^ uon plus que la lune et les étoiles.
Bladaroe, dites le -moi, pourquoi chaque nuit vous levezvous?
-* Je me lève pour aller regarder mon petit enfant dans son berceau.
— Ce n'est pas davantage pour regarder dormir un enfant.
Ce ne sont point des contes qu'il me faut : pourquoi vous levez-vous ainsi?
— Mon vieux petit homme, ne vous fâchez pas, je vais vous dire la vérité :
C*est un rossignol que j'entends chanter toutes les nuits dans le jardin, sur un rosier ;
C'est un rossignol que j'entends toutes les nuits ; il chanto gaiement, il chante si doucement ;
Il chante si doucement, si merveilleusement, si harmonieusement, toutes les nuits, toutes les nuits, lorsque la mer s'apaise!
Quand le vieux seigneur Tentendit, il réfléchit au fond de son cœur;
Quand le vieux seigneur l'entendit, il se parla ainsi à luimême:
— Que ce soit vrai, ou que ce soit faux, le rossignol sera pris!
que cette pièce est seule de ce genre dans la collection des chants populaires, et contraste, parla grâce de ses détails et la raillerie mêlée à la tendresse, avec le ton belliqueux, mélancolique ou lugubre des autres chants bretons.
Mais quittons les traditions littéraires de cette parlie de la France pour reprendre l'étude de l'influence générale exercée par les troubadours sur les poètes franco-normands.
Le lendemain matin, en se levant, il alla trouver le jardinier.
— Bon jardinier, écoutez-moi, il y a une chose qui me donne du souci :
Il y a dans le clos un rossignol qui ne fait que chanter, la nuit;
Qui ne fait, toute la nuit, que chanter, si bien qu'il lue réveille.
Si tu Tas pris ce soir, je te donnerai un sou d'or.
Le jardinier, Payant écouté, tendit un lacet dans le jardin;
Et il prit un rossignol, et il le porta à son seigneur ;
Et le seigneur, quand il le tint, se mit à rire de tout son cœur.
Et il rétoufia, et le jeta dans le blanc giron de la pauvre dame.
— Tenez, tenez, ma jeune épouse, voici votre joli rossignol ;
C'est pour vous que je Tai attrapé, je suppose, ma belle, qu'il vous fera plaisir.
En apprenant la nouvelle, le jeune servant d'amour do la dame disait bien tristement :
— Nous voilà pris, ma douce amie et moi, nous ne pourrons plus nous voir,
Au clair de la lune, à la fenêtre, selon notre habitude. - {Chants populaires de la Bretagne, i. I, p. '2l\7,)
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iàmie^ Avarice et Vilenie^ Envie et Convoitise, Vieil-
9se et Tristesse^ Papelardise et Pauvreté. Le songeur
icrit longuement la charmante propriété du bâche-
• Déduit : les oiseaux remplissent les vergers du bruit
ne nous a pas transmis de vergers ou jardins de cette n>que. Ifouf nous trompons, la petite ville de Tafailla, dans . Navarre» a conserva le palais et les jardins du roi Charles i Noble, construit vers lûlG. On y remarque un premier irterre quadrangulaire, de la grandeur de la cour du Palaisoyal à Paris, et un jardin proprement dit, également quaraogulaire et aussi grand que le jardin du Palais Royal. Ces eux de plaisance avaient tout l'appareil militaire de places 'armes; ils sont entourés de remparts formidables et hérissés B tours carrées. G^était sous la protection de cette en- »inte que les Lenôtres du quinzième siècle avaient conduit as eaux par des aqueducs, établi des fontaines et des Jets 'eau au-dessus d'élégantes arcades ogivales surmontées de inacles. lis avaient ménagé des lieux de repos à voûtes de lapelle au rez-de-chaussée des tours, avec parois ornées de riques vernies, sièges de piei^re, etc. L'objet le plus dfgne 'attention est une salle d'été sans toiture, composée d'une iceinte d'arcades surbaissées, ornées de pyramidelles et de ioaoles, salle de conversation etde danse, plus petite de moiô que la magnifique rotonde du parc de Versailles, et qui it au style ogival, ce que la merveille de Louis XIV fut à celui u dix-septième siècle. Rétablissons dans ces curieux jarins des rois de Navarre les massifs de roses et de jasmins, B romarin et de laurier qu'ils ont perdus, les treilles etles cainets de verdure, les gazons et les massifs, les bassins et les ^ntainesque les jardiniers n'y entretiennent plus, et nousauons, croyons-nous, une image exacte des lieux où Guillaume e Loris a placé les peintures murales, les cabinets et les ergers, les belles dames endormies et éveillées, les portes .'entrée et de sortie, les surveillants jaloux, les guichetiers aexorables, qui forment le théâtre et le personnel du Roman e la Rose (voir, pour plus de détails, notre Voyage archéoloique dans la Navatre, p. 135 à 138).
de leur ramage; déjeunes dames : Beauté, Richesse, Jolivelé^ Laryesse, Franchise^ Courtoisie^ s y livrent à la danse et à toutes sortes de jeux. Le songeur épris d'une de ces belles, ne peut résister au désir de cueillir certaine Rose. L'Amour veut l'arrêter ; il se met à sa poursuite et, au moment où Tamoureux va saisir le bouton^ il lui enfonce successivement quatre flèches dans le corps. la correction est un peu brutale; l'incorrigible amoureux n'en est que plus pressé de terminer la cueillette de la fleur, seul remède capable de le guérir de ses blessures. L'Amour se fâche de plus belle; il lance une sixième 'flèche, appelée Faux-Semblant. L'amant vaincu, jure foi et hommage à l'Amour et lui donne son cœur en garantie. Le fils de Vénus, en possession de ce joyau, y met une clé d'or, puis il révèle à son vassal les lois de la galanterie, comme le ferait un élève d'Ermengaud de Béziers (1). L'amoureux, d'après lui, doit joindre l'amabilité à l'élégance, et la prévenance à la libéralité; il doit chanter harmonieusement, danser avec grâce et ne pas manquer de maigrir; car il ne saurait être sincèrement épris s'il ne portait la peau collée à ses os, pour se distinguer des soupirants félons qui se permettent de lutter d'embonpoint avec les abbés et les princes.
Le songeur, ayant convenablement profité de la leçon du professeur , va joindre la pratique à la théorie, passer les fleurs du jardin en revue et savourer leur parfum enivrant, lorsqu'un homme tout noir vient mettre obstacle à son exploration : ces
(1) Troubadour, auteur du Bréviaire (Tarnour (voir plus haut, p. 2U).
Dàngier, un des portiers du jardin ; il est escorté de Male-Bouche, de Peur^ de Honte^ fille de Raison et mère de Chasteté. Dangier^î\xnt\i\^ •expulse du jardin le pauvre amante qui se désole. .. iî^won accourt, lui conseille d'oublier les dangereuses leçons du fils de Vénus. Le bachelier es art d*amour ne veut en rien faire; il aime mieux se raccommoder avec Dangier, Mais celui-ci met pour condition au traité de paix qu'il ne franchira plus le seuil du jardin , et l'infortuné tombe dans le plus profond désespoir... Cependant Frafichise et Pitié pigneni leurs prières aux siennes; ' Dangier consent enfin à le laisser rentrer, avec Bel- Accueil^ dans le parterre tant désiré : il porte même la bienveillance jusqu'à lui permettre de donner un baiser à la Rose; mais Male-Bouche^ témoin de ce fait criminel, le rapporte à Jalousie; Honte se joint à elle pour reprocher à Dangier sa coupable complaisance.
Telle fut la mise en scène au milieu de laquelle la mort frappant Guillaume de Loris , lui ravit la gloire de continuer ses tours de force de galanterie allégorique. Jean de Meung, philosophe observateur, recueillit l'héritage de l'abstracteur de quintessence amoureuse, et l'œuvre subit Theureuse influence de cette nouvelle direction.
La Raison intervenant de nouveau entre T Amour et l'amant, engage ce dernier à se brouiller avec son imprudent professeur ; à cet effet, elle lui dépeint les maux innombrables que cause le dieu fripon et les plaisirs éphémères qu'il procure. Poursuivant son cours de philosophie morale, elle lui conseille de se défier aussi des promesses de la Fortune, car les grands biens nous rendent moins heureux que la mén. 30
(liocrii/i ; elle peiiii les douleurs qui poursuiveiit les avares dans leur prospérité, dévoile rhypocrisie des iii<'*cliants (|ui font parade des vertus qu'ils n*ont pas. et celle des juges qui devraient être peodas à la place (les voleurs qu'ils condamnent (1). Elle voudrait que Tanirint préférât l'exemple de Socratc, de Diogène et d'Heraclite, auxquels la sagesse assura rimmortalité. La richenso, loin de rendre les hommes meilleurs , poursuit-elle, développe leurs viceset leur scélératesse, témoin Néron faisant mourir sa mère et son précepteur.
(le discours de la Raison, digne du malheureux Senë(|ue, mériterait d*ètre attentivement écouté ; mais l'aveugle amant n'est plus que l' homme-lige de l'Airiour, il ne peut se dégager de son servage et retourne à la poursuite de la Mose.
Hélas! il lui faudrait pour l'atteindre pouvoir imiter les largesses d'un prince, et la fortune lui a retiré toutes ses faveurs Qu'est dévenu l'âge d'or
qui précéda le partage des terres, opération fatale, source de tous les maux de l'humanité ?...•• Tous les malheurs l'accablent à la fois.
Oel-Acnieil, dont le secours lui serait si utile pour réduire la liose à capitulation, vient d'être fait prisonnier par 7<//ow.s7t\ A la nouvelle de ce malheur, l'Amour c()nvo(iue ses barons : Oiseuse^ Noblessc-de- Cœur, Simplesse^ Franchise^ Pitié et les autres; il
(1) Tex juges fait le larron pendre Qui miex deust être pendu, Co jugement li fust rendu Des rapines el des tors faits Qu'il a por son pooir forfait; ( vers 5607. )
Teat entreprendre le fdége du château et briser les portes de la prison. Privé de ses meilleurs serviteurs, Ovide, Hbnlle, Gallus, Guillaume de Loris, l'Amour TOadrait retrouver cet inappréciable Bel- Accueil dont le secours vaut une armée. Il se met à la tète de ses troupes et livre un combat acharné à la garnison de Jalousie; mais il est repoussé, battu, et, pour comble d'infortune, reste prisonnier entre les mains des vainqueurs.
Le siège n'en est pas moins poursuivi avec un acharnement tout féodal : des ambassadeurs vont à Cythère implorer, dans ce péril extrême, l'assistance de Vépus. La déesse de la beauté pleurait Adonis qui venait de se diriger , malgré lui , vers les rives du Ténare. En apprenant la captivité de son fils, elle prend les armes et vole au château de Jalousie; le combat reprend de plus belle. Furieuse de la captivité de son fils, la déesse médite une vengeance héroïque : nulle femme à l'avenir ne conservera sa chasteté, dit-elle ; tous ses barons s'engagent à seconder ses projets. Nature^ qui, pendant la bataille, tonnait contre l'acharnement que les hommes mettent à se détruire au lieu de travailler à se multiplier, reprend courage au serment de Vénus et de ses chevaliers. Elle se livre à de longues dissertations sur le système de la création des choses et des êtres, comme pourrait le faire un médecin des écoles de Montpellier ou de Salerne. Les guerriers, que son éloquence exalte, donnent un suprême assaut; Vénus fait sommation à Pudeur de mettre bas les armes, la menaçant, en cas de résistance, de livrer au pillage toutes les roses du jardin. Pour mieux disposer Tattaque, elle jette dans le camp un brandon qui met tous les soldats en feu. Dangier, Peur et Honte^ pren-
nont la fuite ; Piiié, Comtoisie et Franchise pénètrent dans la place, elles délivrent fieMccw^eV, et mettentsous sa protection l'amant qui lui a été si fidèle. Après un long récit de son pèlerinage d'amour , Tamant rentre vainqueur dans le fameux jardin, monte à l'assaut de la tour, introduit son bourdon de pèlerin dans une brèche et cueille enfin la Rose si laborieusement cherchée Le jour paraît; le rêve se dissipe (I) ; le roman est terminé (2).
Tel est le thème de galanterie au* développement duquel les deux poètes employèrent les fades et prétentieuses combinaisons de l'allégorie et cette nombreuse fannllede personnages mythologiques inventée, comme on se le rappelle, par l'extravagant Toulousain Pierre Vidal. Toutefois, la donnée étant admise, le caractère des personnages répond bien à leur dénomination, et leur conduite est parfaitement d'accord avec leur caractère. Les digressions et les épivSodes, beaucoup trop nombreux sans doute, roulent convenablement sur le sujet principal et s'y rattachent par des
(1) Ainsi ci la rose vermeille Atant fu jor et je m'esveillo.
(2) F.xplint li rommans la rose
Où Part d'amours est toute enclosa ; Nature rit, si com moi semble Quant lîic et hec joignent ensemble.
La nature en est bone et noeve :
Or (Joint diez qu'en gré lé recoeve Celé por qui je l'ai empris, C'est elle qui tant a de pris Kt tant est digne d'être améo Qu'el doit cstre rose clamée.
is qui n'ont rien d'iJlogique. Il en est donc du nan de la Rose comuie du Roland furieux ; si Ton 1 tient au sujet, rien de faux, de prétentieux et de e comme ces combats interminables, ces combinais à perte de vue, n'ayant d'autre but que l'accomjsement de l'acte le plus vulgaire de la nature huine. Mais ces puérilités sont embellies de descriptions ;racieuses, d'études de caractères et de sentiments si is, de rapprochements historiques et philosophiques érieux, qu'on finit par oublier les défauts de la iceptioji, pour admirer l'élégance, la convenance, la ité des détails. Que de coloris dans la peinture jardin de Déduit et des dames qui l'habitent! el mélange de grâce et de délicatesse dans le 'trait de l'Amour (1), dans ceux de Courtoi-
(1) A 11 se tint de l'autre part Li diex d'amors, cil qui départ Amorètes à sa devise.
C'est cil qui les amans justise, Et qui abat l'orgueil des gens, Et si fait des seignors sergens, Et les dames refait bajesses, Quant il les trove trop engresses.
Li diex d'amors de la façon, Ne ressemblait mie garçon ; De beaulté fist moult à prisler, Mes de sa robe devisier Criens durement qu'encombre soie Et n'avoit pas robe de soie ; Ains avoit robe de florètes Fête par fines amorètes A losenges, à lionciaux, Et à bestes et à liépars ; Fu la robe de toutes pars II. 30.
nu* (1) (H de JeunesBe (2)! Cette poésie àralîore pidc, œn vfM'M (le huit pieds à rim^ jamelles , n ont- ÎIn pan (les qualités complètement inconooes aox
Portralto et ovrée de flori.
Par' divorvité de colori.
mes rossignolet
qui ontor son chicf voletoient,
iA'u foilleM juK en ubatofent :
Cnr il iert tout covers d*oi»iaux.
Du papogaux, do rossignaux,
1)0 calandres et de mésanges ;
Il H(>niblait quo co fut uns anges
(^iil fut tantost venu du ciau (vers 8M et soir.)*
(1) Apr^M HO tonolt Courtoisie.
oui moult osioit do tous prisie»
Si nV.n^ orfçuillcuse ne foie. !
(;\>Mi (!()le (lul, à la karole (danse). ^
i.ri Hoo merci nrupela
Ains i\iio. nule, quant Je vins là,
Kl nu fu no niée, n*umbrage,
Mo» Hugos anquos sans outrage,
1)0 biaus rospons et de biaus dis,
Onu nuH no fii par 11 laidls»
No no poria nuiui rancune,
Kt fu cl*>ro comme la lune,
Kst avort lus autros estoiles
Oui no rcBomble quo ohandoiles(vers}l)28 et suîv.).
(i) ApriVs co tint nilon esciant, Jonosco au vis clor et luisant, Qui n'avoit oncores passés.
Si eu m jo cuit, douzo ans d'assés.
NlciMo fù, si no ponsoit Nul mal, no nul cnfi:in qui soit : | n:
Mos moult iert envoisie et gaie, I i
(îar jono chose no s'esmaic. 1 <]
hansons de Gestes et bien supérieures à celles des Hxians de la Table Ronde , même quand ils ont té mis à la mode chevaleresque par Chrestien de royes (1) ?
L'usage de Tallégorie ne conslitue-t-il pas, malgré
défauts littéraires, un progrès immense, remporté ar lélicatesse et l'honnêteté sur le grossier réalisme
â )s précédents? Grâce à elle le poète peut tout (prii sans mots choquants , tout peindre sans îpr ions indécentes ! Les derniers vers qui racon- (nt 1 ui décisif donné à la Rose^ sont assurément 'une Dardiesse extrême , cependant les plus verleuses châtelaines de l'époque purent parfaitement les itendre sans trop rougir. Le roman de la Rose fut la lus savante, la plus habile compositition du moyen je; le poë te trouva le moyen d'y crayonner le ta- Ifiau de toutes les classes, de toutes les fonctions viles, de tous les ordres religieux; de passer en revue
yices, les vertus, les connaissances de son temps ;
Fors de Joer, bien le savès.
Ses amis iert de li privés En telle guise, qu'il la besoit Toutes les fois que li plesoit ; Volant tous ceux de la karole ; Car qui d'aus deus tenest parole.
Il n'en fussent ja vergondeux, Ains les vaisies entre ans deus Balsier comme deux colombiaus (vers 1250 et suivants).
(1) Dans ces vers, le féminin n'est pas encore parfaiteent distingué du masculin , sans doute ; mais le son est fférent, ce qui constitue une amélioration harmonique î la plus grande importance.
,..i,l i... Lne^ar*^"* T''^-^
..1.. tnwmi-- I^W^I^TN'^-
riolences de la conquête une fois dénoncées,
les descendants des spoliateurs en stigmati-
irs vices et leur orgueil, en célébrant les avan-
I la sagesse et de la médiocrité. Il élève la
e littéraire au-dessus de la force brutale, et,
lifiant l'argument tout gaulois de l'évéque Adal-
au sacre de Hugues Capet, il place la noblesse
valeur, dans la vertu et non dans la naissance.
îse l'homme qui se targue du mérite de ses
Ifç DUS ne Tosasts contredire.
Lors s^assemblërent por eslire.
Un grand vilain entr^eus eslurent le plus ossu de quauquMl furent, aie plus corsu et le graîgnor Si le firent prince et seîgnor ; Gll Jura qu'adroit les tendroit
que lor loges deffendroit
chascun endroit soi li livre biens dont il se puisse vivre (vers 964i).
la vint li commencement d rois, as princes terriens 0elon lescript as asciens.
Ainsi l'ont entre'eus acordé ; Gum cil rot dit et recordé Cil tint grand pièce c'est office Li robeors plains de malice 5'assemblèrent quant seul le virent, Bt par maintes fois le bâtirent, puant les biens venoient cmbler.
ijors restut le peuple assembler ; ~ chascun en droit soi taillier, !
serjans au prince baillier, aimunc^.ment lors se taiilièroiit, . tous et toutes li baillièrcnt l't donnèrent grans tenemeos
il put développer, dans ce cadre élastique, cette sage philosophie du bon sens, qui devait porter le coup mortel à la scolastique. Jean de Meung avait plus de science et d'imagination que de gaieté; doué d'une indépendance d'esprit, d'une hardiesse peu communes, il prodigua la satire à tous les travers de son temps: le génie de Pierre Cardinal était passé tout entier dans son âme. Né dans la bourgeoisie, qui commençait à dresser fièrement l'autorité de la science et du talent en face de l'orgueil aristocratique, il se tint en dehors de la chevalerie guerrière, tout en écrivant pour les palais et les châteaux. Jean de Meung est incontestablement un Gaulois des bords de la Loire ; il est naturel qu'il n'aime pas la féodalité franque, maîtresse du sol qu'elle a usurpé sur les indigènes. Aussi attaquet-il le partage des terres, opéré par les anciens leudes, et l'élection de l'un d'eux pour roi, avec une audace qui nous confond. Ce passage est des plus importants au point de vue historique ; il retrace rétablissement des Francs dans la Gaule du nord et la confiscation des forêts communales, tels que nous les avons présentés à l'époque de l'invasion mérovingienne (1).
(I) La terre mesines partirent Et au partir bornes i mirent Et quand les bornes i metoient, Mainte fois s'entrecombatoient Et se tolurent ce qu'ils porent, Les plus forts les graignors pare orent, Lors convint que l'en esgardast Aucun que les loges gardast Et qui les maufaitors préist, Et droit as plaintifs en feist,
3S. violences de la conquête une fois dénoncées, mit les descendants des spoliateurs en stigaiatileurs vices et leur orgueil, en célébrant les avans de la sagesse et de la médiocrité. Il élève la sance littéraire au-dessus de la force brutale, et, oduisant l'argument tout gaulois de l'évéque Adaln , au sacre de Hugues Capet, il place la noblesse i la valeur, dans la vertu et non dans la naissance, éprise l'homme qui se targue du mérite de ses
Ne nus ne Tosasts contredire.
Lors s'assemblèrent por eslire.
Un grand vilain entr'eus eslurent
Le plus ossu de quauquMl furent,
Le plus corsu et le graignor
Si le firent prince et seignor;
Cil jura qu'adroit les tendroit
Et que lor loges deffendroit
Se chascun endroit soi li livre
Des biens dont il se puisse vivre (vers 964i).
De la vint li commencement As rois, as princes terriens Selon lescript as asciens.
.Ainsi l'ont entre'eus acordé ; Cum cil rot dit et recordé Cil tint grand pièce c'est office Li robeors plains de malice S'assemblèrent quant seul le virent.
Et par maintes fois le bâtirent, Quant les biens venoient embler.
Lors restut le peuple assembler ; Et chascun en droit soi taillier, !
Por serjans au prince baillier, Communc^.ment lors se taillièreiit, Et tous et toutes li baillièrcnt r.t donnèrent grans tenemeos
pères, pour dédaigner le travail et revendiquer le î privilège de la paresse et de l'arbitraire (1) .
Après les nobles et les rois viennent les moines, qui déguisent leurs habitudes mondaines sous les apparences d'un ascétisme hypocrite (2) ; il les accuse, é
(1) Et se nus (nul) contredire m'ose / Qui de gentillece s'alose, ' .
Et die que li gentil-homme F^ Si cum li pueples les renomme, -^t Sont de meillor condition ::a Par noblesse de nation, ^ Que cil qui les terres cultivent,
Ou qui de lor labor se vivent. ^
Je répons que nus n'est gentis, -^
S'il n'est as vertus ententis,
Ne n'est vilain, fors par ses vices,
Dont il pert outrageus et nices.
Noblesse vient de bon corage ;
Car gentillece de lignage
N'est pas gentillece qui vaille ;
Por quoi bonté de cueur 1 faille,
Por quoi doit estre en li parans^
La proece de ses parens.
Qui la gentillece conquistrent
Par les travaux que grans i mistreat (vers 18806).
(2) Ge mains avec les orguIUeux Les vezies (rusés) les artilleux (artificieux) Qui mondaines honors convoitent Et les grands besoigs exploitent, Et vont traçant les grand pitances.
Et porchassent les acointances Des poissants hommes et les siveot.
Et se font povres, et si se vivent, De bons morceaux délicieus, Et boivent des vins précieus ; Et la povreté vont preschant....
le Ruiebeuf, d'avoir fait bannir du royaume ce Guillaume de Saint-Amour, pour ses attaques e quelques ordres religieux (1). Il trace le porsatirique des béguins^ (poines mariés, que le le de Cologne avait condamnés en 1260 (2). I devine que, sous la plume d'un pareil Juvénal, I n'est pas plus épargnée que les nobles et les astiques. La meilleure de ces petites scènes lalantes a toutes les qualités d'une excellente coe. Une rusée commère, digne d'être la femme de re Patelin, parvient à surprendre un secret à son , à force de câlineries et de reproches. La moralité anecdote est un peu acerbe ; le sexe tout en- )aye pour la- femme coupable d'indiscrétion. Jean leung le montre, sous les traits du serpent de
Et tous jours povres nous faîgnons.
Mes comment que nous nous plaignions, Nous sommes, ce vous fait savoir.
Cil qui tout ont sans rien avoir
Ou estre banis du roiaume
A tort, comme fu mestre Guillaume
De Saint-Amor, qu'ypocrisie
Fit essilier par grande envie (1170i)
S'il ne vuelent estre ypocrite ?
Tel gens puist estre la maudite !
Ja certes tiex gens n'amerons.
Mes béguins à grans chaperons, As cliieres pasles et alises ; Qui ont ces larges robes grises.
Toutes fretelées de crotes, Ilosiaux froncis et larges botes, Oui ressemblent borce à cailler A ceus doivent princes baillier A governer eus et lor terre , Ou soit par pais, ou soit par guerre.
Virgile, so cachant dans l'herbe pour mieux répacJre non venin ; il engage T homme de tout âge à fuir aiteotivoinent œtte méchante, cette abominable bète [i\ Varié dans sa forme littéraire, Jeao de Menog eovahit parfois le domaine de Plaute et de Méoandreet fait de nombreux emprunts aux jeux partis des troul)a(l()urH (2); il nous montre fréquemment la Raison, lîrl'Arnunl ^ Tauteur et divers autres personnages, priMiant la parole à tour de rôle dans des dialogues
(1) Hiaus seignors gardex-vous des famés Si voH cors amez et vos âmes; Ad mains que J*à si mal n'ovrcs Quo vos sccrez lors descovrôs, Quo dedans vos cuers estuiéir\ l''ui(^.s, fuies, fuies, fuies, Kuiôs, enfuus, fuies tel beste, (ïoPvous consel et amoneste Sans dôcuption et sans guile, Kt noti^s ces vers de Virgile, Mos qu'en vos cuers si les ficliiés Qu'il n'en puissent estre sachiés Knfans qui coillés les florèles Vx les froics freschos et notes, Ci içlst le frois serpent en Terbc :
Tuiles, on fans, car il enherba Kl empoisonne et envenime Tout liommo qui de lui saprime.
Car tant est venimeuse beste l'ar cors et par queue et par teste, gue ^e de li vous aprochiés, Tost vous troverez entechiés (veri 16774 à 16798).
(*i) Parfois niôine le dialogue est vif, pressé, et comportait nt'cessairement une pantomime animée. On en trouve un spécimen au vers i!i^266 etsuiv.
dramatiques, évideroment destinés à être joués par des acteurs.
Après avoir passé toutes les classes de la société en revue, Jean de Meung attaque directement les vices individuels et les flétrit avec énergie. Disciple des moralistes grecs et romains , il rend la richesse et l'avarice responsables de la majeure partie des maux de la société (1), il impose des bornes à la mendicité, il
RAISON
Cognois-le tu point ?
L^AMÂNT
Oii dame 1
RAISON
Non fais I
l'amant Si fais!
RAISON
De quoi pas t'aime 7
l'amant
De tant qu'il me dist: tu dois estre Moult liés, dont tu as si bon mestre Et seignor de si haut renon.
RAISON
Congnois-le tu de plus?
l'amant
Ge, non Fors tant qu'il me baille ses règles, Et s'en foi plus tost c'uns egles, Et ge remes en la balance.
(1) As richesses font grand ledure (déshoneur) Oant il lor toUent lor nature, Lor nature est que doivent orre, Por la gent aidier et secorrc, II. di
veut que Tîncapacité du travail et l'insuffisaDce des ressources soient bien constatés avant d'engager le chrétien à se montrer généreux envers le mendiant (1). Il flétrit la lâcheté de celui qui, ne sachant pas lutter avec courage contre la misère et la douleur,
Sans estre ^ fort enserrées i A ce les a Diex aprestées.
Or les ont en prisou repostes (cachées) Mes les richeces de tes hostes, Qui miex, selon lor destinées, Deussent avoir esté traitées.
S'en vengent honorablement ; Car après eux honteusement Les traînent, sachent ei hersent.
De trois glaives le cuer lor percent ; Li premier est travail d'aquerre ; Le second qui le cuer lor serre, C'est paor qu'en nés tôle ou emble.
Quant ils les ont mises ensemble ; Dont ils s'esmaient i^ans cessier ; Li tiers est dolor du lessier; Si eu m je l'ai dit ci- devant, .
Malement se vont décevant
(1) Vez-ci les cas spécîaus Se li bons est si bestiaus Qu'il n'ait de nul mestier sience Ne n'en désire l'ignorance ; A mentiiance se puet traire Tant qu'il sache aucun mestier faire Dont il puisse sans truandîe Loiaument gaingnier sa vie,
Les autres circonstances sont lorsqu'il ne peut laritiourer i cause de maladie, d'enfance ou de vieillesse; lorsqu'il cherche du travail et qu'il n'en trouve pas, ou que, malgré son activité, le produit de ses fatigues est iosiffisaat»
cherche le repos dans lo suicide (1)* Revenant toujours à la philosophie morale, même dans ses poésies di- VCTses,il développe, à ToGcasion de son Testament {2}^ ies principes sur les divers âges de la vie et la nécessité de la mort (8) , sur les soins à donner aux enfants (4) , sur la honte et les dangers de la luxure (6),
(1) Ëmpédoclés mal se gsirdSk
Qui tant es livres regarda, Ettantama philosophie.
Plains, espoirs de mélancolJe, Conques la mort me redouta, Mes tout vif ef feu se bouta, Et jointz piedz en Ethna salllf, Por montrer que bien sunt failli (iil qui la mort vuelent douter Par ce si volt de gré bouter.
N'en preist or, ne miel, ne sucre», Ains eslut ilec son sépulcre Entre les sulphureus boillons.
(2) Il se compose de quatrains en vers monorimes de douze pieds.....
Mort est à tous commune, mort est à tous bannière Mâltz nuïi? n'en puet savoir l'heure ne la manière, Or pri fe Dieu et cel que mes cuers a tant chière, Qui! veuille recevoir en gré cette matière.
(3) Tantost com li homs naist, il commence à morir Pou puet force et jonesse en homme seignorir
A trente ans ou quarante, prend ya teste à florir, Et d'ilec en avant ne fait que langorir.
(6) Si tu aimes tes hoirs, apren-leur bonnes teches, Car se tu as deliz du monde les alèches, Et to ne les châties, et reprens et rebrèches, Tu pers eulx et le tien, et si di que tu pèches.
(5) Luxure est un pechiés que glotonnie aluche, Et si le fait flamber plus cJcr que seiche btrche
sur rinconstance des hommes , qu'il condamne avec autant d'énergie que celle des femmes (1). Il termine par une description des coiffes et des robes de son temps, qui ne nous permet pas d'être trop surpris de rexcentricité des chères du Directoire et des lionnes de 1860 (2).
c'est uns feus oultrageux qui en trop de liex juche, Moult est fermes et forts qui n'i chiet ou tresbuche. Luxure n'est de rien endormie ne crampe, Partout queurt, partout monte, partout gravist et
(rampe.
Car glotonnie est l'ordre qui fait ardoir sa lampe. Si ne lesse conter de li nul bon exemple.
Se pechié de luxure n'est de trop près gardé L'en puet partout crier : vous ardés, vous ardés! Presque trestout li mondes en est engabardés. Nul ne se pert si-tost par tables ne par dés !
(1) Pou refont por leurs famés li mari, c'est certain; Si tost com Gile est morte veulent avoir bertain Lors douroient à peine deus fuilles de plantain Por famé ne por niepce, por sor ne por Ântain
Amour d'omme envers famé n'est mié tainte en graine. Por trop pou se destaint, por trop pou se desgraioes; Car se li homs n'a famé vive, servant et saine. L'amour ne durra pas laiens une semaine.
Les famés sont diverses et li home félon, Por ce s'ontrament-il des amors guenelon ; Agnès n'ame Robert, non fait perot Belon, lis ont nom /b/ SI fie s'a droit les apelon.
(2) Je ne sais s'en apelle potences ou corbiaus
Qui soustien lient leurs cornes,que tant tiennent à biaus, Mes tant os-je bien dire que sainte Elézabiaus, IN 'est mie en paradis por porter tiex borriaus.
Jean de Meung composa aussi des ouvrages sérieux. U avait
Le roman de la Rose a pour nous une importance plus grande' que pour la plupart des critiques, il nous parait toucher ta la philosophie plus encore qu'à la poésie. Jean de Meung, en donnant à l'étude psychologique de l'individu et à celle de la société, la forme de la littérature légère, rompait carrément avec les doctrines et les formes doctorales de la scolastique; il transportait la philosophie du domaine spéculatif et nébuleux des races du Nord , dans le domaine de l'observation et de la morale des races du Midi ; il évitait les sentiers tortueux des dialectitiens officiels et pénétrait dans ceux de l'expérimentation et de la pratique; il rompait enfin avec la vieille métaphysique franco-germanique de l'école de Paris, il ouvrait la yoie à la philosophie toute française qui se préparait à éclore au seizième siècle.
Bornons -nous ici à constater ce iait, nous aurons soin de l'étudier plus attentivement dans un autre chapitre.
Jean de Meung ne se borna pas d'ailleurs à écriri^ la satire , il la joua en vrai Gaulois, nous allions dire en Gascon, jusqu'à son lit de mort. Sentant sa fin approcher et désirant s'assurer une sépulture honorable, il lègue un coffre précieux aux Jacobins de Paris, à condition qu'ils enseveliront le donateur dans leur cloître et n'ouvriront le dépôt qu'après ses funérailles. Il meurt, on l'enterre, on se précipite sur le coffre : qu'y trouve-t-on? Une collection de morceaux d'ardoise.
Les religieux, fort en colèie, voulaient déterrer son
traduit VArt militaire de Vègèce, les Lettres d'Abélard à Héloîse, la Spirituelle amitié d'Aelred, la Consolation de Boëce. 11 en introduisit plusieurs passages dans le roman de la Rose.
cadavre el le jeter hors du préau sacré ; le parlement s'y opposa, et prit la défense d'un poëtequi faisaitTorgueil do la France. Le roman de la Rose jouissait déjà de riinmense popularité qu il conserva pendant les deux siècles suivants. Malgré les attaques exagérées ilu ciMèbre (Jerson et celles de Martin Franc, secrétaire de Félix V, il exerça dans l'Europe entière une autorité littéraire jusqu'alors inconnue. Chaucer le transporta chez les Anglais en Timitant; Pa=?quier n'hésita pas ;\ dire qu'il égalait la Divina Comedia^ soit par les sentences, soit par le style, et qu'il surpassait tous II s autres poèmes italiens (1).
i/esprit provençal et aquitain, une fois naturalisé dans le roman de i^^alanterie substitué à la Chanson de (iesfes, ne cessa de faire de rapides progrès.
Le roman tle liatthin de Sebourg^ histoire héroïcomique du troisième roi de Jérusalem, et satire trèsmordanie de la pœmière Croisade, fut la fidèle imitation du roman tacétieux inventé par les Provençaux; peut-éire mémo cette œuvre excentrique du quatorzième siècle ne fut-elle que la traduction d'un roman méridional. Outre que le ton général, le style, les idées semblent lui donner cette origine, on y trouve un bon nombre de mots gascons et provençaux que l'auteur, tout Flamand ou Français qu'il était, ne s'était pas donné la peine de traduire en son dialecte (2).
(0 (/^v'ir/c'it's de la Fi\inct\, 1. VllI, eh. in).
U 0:>t à remarquer aussi que les éditeurs corrigèrent nombre dVxpressions sous Louis XII et François 1*'; Clément Marot se ohariToa, à la prière des dames, d'en faire une édition en ihll,
V J) Le mot h.i^'nde ou hir^uie vient du gascon hurj/a exciter, provoquer. liricony même dialecte, signifie peu de chose.
Jetant br.ndons de fou pour 'ni faire harguie.
Dans tous les cas, ce roman est d'autant plus intéressant à étudier, qu'il est à peu près le seul de langue d'Owi qu'on puisse placer à côté de Jaufre et de Flamenca^ du Roland amoureux et du Roland furieux*
Nous n'essayerons pas néanmoins de donner. l'ana* lyse d'une composition désordonnée dans laquelle fauteur, empruntant la verve comique et l'imagination vagabonde des derniers troubadours, entasse aven* lures sur aventures et drôleries sur excentricités* Il DOttS suffira de faire connaître quelques détails.
Le jongleur commence par appeler la foule à lui, en débitant un programme fort appétissant, assaisonné des plaisanteries les plus gauloises: il annonce de beaux récits de combats et d'amours, de sièges et de légendes édifiantes (1).
Plus loin, il raconte que les barons ont fait la paix, et que le moment est venu de passer du ton belliqueux au sans-façon burlesque.
Or, entendez histoire et canchon souffisant, Gentement ordenée : li ver en sont plaisant. Gh'est d'armes et d'amours et de gent combatant, Et vonut de la geste au bon roi Euriant Vous avez bien oy dire, en autre rommant, De la femme a che roi qui ot, en son vivant, Six fils et une fille, a une fois portant.
(1 ) Veschi belle matière rimée et de biaus dis : Ch'est d'armes et d'amours et de grans paletls. De prises de citez, d'acquerre los et pris.
( Baudoin de Sebourg^ cb. il ).
De saintes et de saints est ma chanson furnie
Et d'armes et d'amours et de chevalerie
Et de griez trahisons et de grant estourmie. (ch. v.)
Dont cascuQs apporta la caimne d'argent. Dont Matabrune ûst un mesquief si pesant Les caines leur osta; de quoi H six enfant, Por le voloir de Diu, furent chisne noantr.
Voilà qui ne débute pas mal pour un roman héroï-comique. Ce ton plaît au poète comme la sentimentalité plaisait à Guillaume de Loris, et robservation philosophique à Jean Clopine), aussi ne le quittera-t-il guère dans le cours de l'ouvrage.
Ses chevaliers flamands, habillés à la provençale, conservent bien quelque mauvaise habitude des personnages des Chansons de Gestes; ils ont les passions violentes et Tamour assez peu sentimental (1). Mainfroid, par exemple, exprime son ardeur d'un ton si énergique, qu'on n'est pas sans inquiétude sur le sort de la demoiselle qui provoque ses emportements.^ Toutefois on ne tarde pas à se rassurer ; Aliénor a la riposte ferme et le jeu des mains rapide ; un soufflet énergique donné à l'assaillant lui permet de s'échapper (2). La
(t) Or, entendez à moy, cheyalier et baron Et dames et puchiellez et jone danscillon, S'cntendez jolis mos, mis en belle raison. Courtois et delétables et de bonne fachon : Par qui n'avoit en lui sens, né avision , Gomment on doit amer, en la douche saison Et maintenir d'amour jusqu'en conclusion. Comment on doit amer, et requerre le don D'amours par qui amant vivent en grief prison. Mais qu'il ait cuer d'aprendre : je ne sais si bricon S'il prend garde à mes dis et oïr ma chanson Jamraais ne sera heure n'en vaille se mieux non.
(2)« Mainfrois » dit la puchelle « vous soyez bien venu « Belle » ce dist li lercz « mon cuer avez repus
fuite ne la met cependant pas à l'abri de tout péril... Au milieu d'aventures assez critiques, elle prie la Vierge de la préserver de toute villonie, en des termes pleins d'éloquence (1). Mais le trouvère revient bien vite du sentiment religieux au genre qu'illustrera Boccace. Tandis qu Aliénor navigue vers Babylone, une certaine dame de Ponthieu, enflammée de jalousie, la dénonce au soudan comme une aventurière fort compromise. Aliénor repousse l'accusation, se donne pour une vertu de premier choix : le soudan se laisse naïvement persuader, Tépouse selon la loi de Mahomet et lui octroie des royaumes pour joyaux, et des peuples pour esclaves. Elle, à son tour, répond à sa générosité en lui donnant deux jumeaux, un fils et une fille, qui consolident sa fortune et ses faveurs.
Cette longue aventure nous met sur la voie de la Jérusalem délivrée. C'est la première croisade servant de cadre aux amours, aux jalousies qui rempli-
« Il est avec le vostre vraiement erabattus.
« Certes, se vous volez, je suis mors et perdus ;
« Et s'il vous plaist, amie, je serai secourus. »
« Comment, » ce dist la belle « qu'est-ce à dire au surplus?
Il Belle, ce dist Mainfrois, à vous me suis rendus
« Et cuer et vie et corps; et sui tous pourveus
« De vo gent corps servir, qui tant est esleus.
« Soiez la miène mie, et je serai vos dru,
« Si menons gaie vie ! chi ne nous verra nuls. (p. 1^7,)
Mais elle sali sus ;
A deus tirans à deux, si grans horions frus, a Que Cescuns a six dens, de la gueule rompus.
(l) S'espouser ne me voelt, drois est que je li prie, Mey fâche avoir le pain, dedens une abeio Si prierai pour lui et maint et à nutie (matin et soir). II. 31.
ront le poënie du Tasse; le récit n'en est point fait dans le style épique du chantre de Sorente, mais sur le ton plaisant et facétieux de TArioste et des satiriques italiens. Il y a même, au début du chant V", un voyage aux enfers dont le poôte se sert d'une manière assez piquante pour expliquer le caractère turbulent et désordonné de son œuvre. Un jour qu'il naviguait sur la mer, sa barque s*est tellement rapprochée de la caverne de Satan, que les diables, s* échappant de leurs prisons, l'ont couvert d'une pluie de brandons enflammés. De là, dit-il, l'origine du mélange de faits d'armes et d'amours, de trahisons et de jalousies, d'interventions de saints et de diables, qui remplissent son roman.
Avec de pareils collaborateurs, le trouvère ne pouvait manquer de garnir son carquois d'une abondante provision d'épigrammes et de bons mots; il les décocha contre les femmes et contre les chevaliers, même quand ils prenaient part à la Croisade, et portaient les noms de Godefroy de Bouillon et de Baudouin (1).
Les juges ne furent pas plus épargnés; il les montra mettant la justice aux enchères, condamnant celui qui ne pouvait les payer, et donnant gain de cause à qui savait acheter leur conscience (2j.
(1) r.eoflroi de Frise aime une dame d'assez haute lignée. La dame ot quatre fies de moult très-haute orine. Car il furent extrait du linage de Chine (page 5).
(2) Qm plaide devant juge, combien qu'il ait raison, Quand le juge verra devant lui un bricon.
Qui maie cote arra et mauvais chaperon : Li juges ne donra de lui, un soel botton,
Mais ce qui fait le caractère ipdLriicuWer de Baudomn de Sebourg^ c'est la part considérable que le jongleur prend à la mise en scène et à Tarrangement de l'ouvrage. Sous le règne des anciennes Chansons de Gestes^ le ménestrel se bornait à dire au commencement des principaux épisodes :
Voici une vieille chanson, voulez-vous Técouter (1) ? et il en indiquait le sujet en quelques vers. — Sei-* gneurs, le récit est des plus graves (2). — Seigneurs, écoutez, et que Dieu vous protège (3). Ecoutez, seigneurs, par le Dieu d'espérance, une chanson fort agréable (4). 11 ne sortait pas de ces formules incolores... A partir de la fin du treizième siècle, le ménestrel a pris leçon des jongleurs méridionaux ; il s'est initié à leur genre familier et plaisant. II se met en scène au début et à la fin de chaque chant, souvent même au milieu; il réveille Tattention, gourmande la
Mal carra escoutés a dire sa lichen.
Et s'il i vient un noble qui d'avoir ait foison, Li juges lui demande clerement à haut ton, Quel cose 11 a afalre, «t s'aidier le poet-on? La peut dire 11 noble trestoute sa fachon, £t prier con li fâche avoir de lui raison. Le juges lui fera, sans nulle arrestation. Et laira toutes coses pour aidier che baron.
(Chant tu),
(1) Vieille chanson, voire volez oir {Garin le Loherains^ chap. 1").
(2) Signor, ce n'est pas gi us, qui que nusvousendie(ch. xix).
(3) Oies seignors, que Jesu bien vos faice ifigier^ ch. 1"). Oiez baronp, benele vos dex, ihid,
(fx) Oies signor, por Dieu Tespéritable Canchon de Geste qui mult est amiable.
paresse, stimule la générosité des spectateurs par des intermèdes de Tesprit le plus fin, par des lazzis les plus piquants; on dirait Paillasse faisant ses jongleries devant l'échoppe de la foire, et s' efforçant, à chaque entr'acte, d'augmenter l'attrait du spectacle, pour grossir la recette de la troupe.
Est- il gêné par la foule qui le presse, il la prie d'agrandir un peu le cercle et engage les auditeurs sans argent , à céder les premières places à ceux dont Tescarcelle est mieux garnie (1) ; il espère que ces derniers voudront se rapprocher davantage, afin de lui faire courtoisie dé quelque monnaie (2).
Sa mémoire lui fait-elle défaut, il prend son manuscrit sans façon et le consulte (3). Au commencement du
(1) Or traiez vous en cha, signour, je vous en prie Et qui n'a point d'argent, si ne s*assieche mie, Car cil qui n'en ont point ne sont de ma partie.
( Chant V ).
Ce qui semble dire qu'il y avait des places assises pour les auditeurs payants, parmi lesquels le jongleur faisait courir sa sébile, et des places debout pour le populaire.
2) Biau signour cheste istoire doit bien être prisie, Escouter le devez et faire courtoisie A chelui qui vous a le matière nouchie : Or vous traiez en cba, pour Dieu le fils Marie !
( Chapitre XI).
(3) Ainsi corn vous orrez ; mais que je lise avant.
(Chant XIX).
Ainsi com vous orrez au livre retraitier
(Chant X\ II).
Or commenche matere et histoire de pris. Oncques si royaus livres ne fu par homme dis, Signour, or escoutoz glorieuse chanson
(Chant XVI).
Dt neuvième, il place ceux qui Técoutent sous la tection de Jésus-Christ (1) , et termine par une disation sur l'inconstance de la fortune, à Toccasion jongleur qui marche à pied et de celui qui se lasse à cheval (2) .
lu début du onzième, il célèbre les brillantes quai de son livre inimitable et prie les auditeurs de iter leur générosité au diapason de sa poésie (3). foule se permet-elle de faire du bruit, il Tinvite silence (4). Ailleurs il lance cette boutade burles-
) Or vous traies en cha, bonne gant donneranche Que Jésus-Christ vous gard de mal et de grevanche l Histoire vous dirai, plaine de grant plaisanche Car d'armes et d'amours vous ferai remenbranche. Ghi doivent amoureux prendre lor gouvernanche Car du bien escouter personne moult s'âvanche Signour, or escoutés, pour Dieu le créatour:
(Chant IX).
) Pas trop ne doit chanter chieus qui à cheval va, Ne trop plourer ossi li homs qu'à piet sera, Car quant il plaist à Dieu, tantost remonté l'a Et chiens qui trop haut chante quant Diex volt tost
[plourra.
) Cette matere chi bien entendre devés, Car par vraie escriture est li romans fondés. Jamais plus roiaus livres ne vous sera chantés, Or vous traies ent cha, segnour et vous orrés Matere bone et vraie et de biaus mos rimes, Si la rime i est bêle, nulz tenir ne devez Car bel sont li ouvrage quant on les a parés.
I Seignour or faites pais, pour Diex et pour son non I Si vous recorderai une bonne chanson.
Telle noïstes onquesen nesune saison-:
Car chou est en la geste Godefroi de Bouillon.
que : Une pierre se détacha d'un pilier, et celui-ci loin de tomber demeura suspendu en cul de lampe. Vous avez Tair de le mettre en doute? Qui ne le veut croire aille s'en assurer (1).
Désirant enfin tranquilliser son auditoire sur le bon emploi de l'argent versé dans sa sébile ; il fait sermeot qu'à peine en son pouvoir, il se hâtera d'aller le boire au cabaret (2) .
Les trouvères chantèrent aussi avec prédilection les souvenirs de l'antiquité païenne. Les voyages d'Ulysse, les malheurs de Troie, l'expédition des Argonautes, les crimes de Médée, les conquêtes d'Alexandre, leur inspirèrent des poèmes qui pouvaient, par leur longueur et leur diffusion, lutter avec les Chansons de Gestes et les Romans de Chevakrie. Ce n'était pas le seul défaut de ces compositions illogiques : elles violaient audacieusement la vérité historique et la couleur locale. Les grands noms du passé, les événements groupés autour d'eux n'étaient qu'un thème banal sur lequel le rimeur appliquait les détails ordinaires de la vie chevaleresque et féodale. Alexandre, Ulysse, Jason devenaient de simples chevaliers du treizième et du quatorzième siècle, affublés de noms antiques. Le traducteur variait ses procédés de transformation; parfois il faisait disparaître les noms grecs
(I ) Encore le voit où en ichelle partie
Qui croire ne m'en voelt, si voist: car je len prie.
(2) Ainsi com vous orrez quant le poins en sera, Trestout de clief en clief on le vous contera; Et se j'ai vostre argent vous ne le plaindrez ja, Car citost que je l'ai, le tavernier l'ora.
)Our ne conserver que les événements et mettait sur e compte des saints et des barons du moyen âge les
entures de Y Iliade et de Y Odyssée : témoin une hisoire d'Ulysse dans laquelle Sainte-Foi jouait le rôle de lînerve et Raymond celui du roi d'Ithaque. Il y eut nême des trouvères qui, mieux servis par leur imagilatîon que les Grecs et les Romains dont ils emprun- Qt les poésies, donnèrent à leurs imitations une :râce, une naïveté que n'offraient point les œuvres ►rimitives.
Le lai de Narcice en fournit un frappant exemple. Le onteur franco-normand surpassa incontestablement >vide. D'autres, non moins heureux dans leurs compoitions, laissèrent bien en arrière Longus, Lucien et Lthénée.
Cette supériorité du trouvère sur le poëte antique
/int une règle générale, toutes les fois que le sujet
on rtait cette bonhomie de conception, cette naïveté
style qui constituèrent le génie de notre vieille
igue, le génie des auteurs qui l'employèrent.
Le point le plus intéressant à étudier à l'égard des
jets anciens, c'est de découvrir la voie qu'ils suiîrent pour passer de la littérature grecque et latine, î celle du quatorzième et du quinzième siècle.
Tout concours à prouver que les troubadours furent 3S agents naturels de cette propagation. Les premiers, n effet, ils traduisirent en roman les œuvres de l'aniquité payenne. Le plus vieux poëme puisé à cette ource fut i^ Histoire d'Ulyssey composée par Raymond
>usquet, troubadour des environs de Toulouse, bien .vaut que Lambert, Benoît de Sainte-Maure et un uteur anonyme eussent écrit les poëmes di Alexandre 3 Grande de la Guerre de Troie et du Roman de
T/if'ffcs. En second lieu, les lais et les fabliaux franconormands qui retracent des sentiments naturels et intimes, empruntés aux classiques de second ordre, offrent la grâce, Télégance, l'harmonieuse compositioD des chants des troubadours, et aucun des défauts des œuvres des trouvères. Tout concours donc à établir que les Provençaux s approprièrent d'abord les sujets antiques et que les trouvères ne firent qu'imiter leurs traductions.
Comment les poésies légendaires des Grecs et des Romains, en effet, ne seraient-elles pas entrées dans le domaine de la langue d'O, avant de passer dans celui de la langue d'Oui; n'avons-nous pas vu, à la fin de l'Empire romain, des compagnies de chanteurs ambulants, nommées Homénstes^ parcourir l'Italie et déclamer les épisodes de la guerre de Troie? Ces acteurs, qui nous sont apparus pour la dernière fois cheï Trimalchion, pénétrèrent incontestablement dans la Gaule méridionale, et transmirent leur répertoire aux jongleurs provençaux leurs successeurs; aussi les troubadours citent-ils fréquemment, dans leurs poésies, les personnages du polythéisme et de l'histoire grecque.
Tenons compte de cette conservation des souvenirs de l'antiquité par les poètes romans et par leurs émules du nord de la Loire. Ce grand fait littéraire interrompt la prescription de la décadence et de l'oubli au profit des traditions classiques. Ces jalons du passé resteront dressés au centre de l'Europelaiine jusqu'à ce que la Rouiissance vieime les relever avec éclat, au seizième siècle, comme l'archéologie moderne arrache du centre de la terre les ruines de Ninive et de Thèbes, du mont Palatin et de Pompéï.