INFLUENCE DES VASCONS SUR LES HABITANTS I>E LA BRETAGNE
Les craintes des Francs à ce sujet ne tardèrent pas à se réaliser : les Bretons, autrefois si ouvertement belliqueux, si fièrement inébranlables, et qui mouraient si bien autour des autels druidiques plutôt que de murmurer une formule de sounïission, furent surpris des victoires remportées par les Vascons; ils voulurent marcher sur leurs traces, substituer la guerre d'embuscade aux batailles rangées, la finesse politique aux principes carrément formulés; ils procédèrent à ce changement de tactique du temps de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve.
Rien ne peut mieux faire connaître l'état intellectuel et moral de la Bretagne que l'histoire du célèbre chef Morvan Lez-Breiz.
Les Francs n'avaient jamais conquis la Bretagne avant Louis le Débonnaire : Eginhard le constate dans
des termes qui ne laissent pas d'incertilude (Ih Ce prince tenait un plaid à Aix-la-Chapelle, en 818, lorsqu'il apprît de Lambert, commandant de la marche de Bretagne, queles Bretons venaient d'élire un roi d'une grande renommée, appelé Morvan. Excités par lui, ils refusaient de faire aucun acte de soumission envers l'empire et persistaient, au contraire, h ravager les terres des Francs. Quel était ce Morvan, d'après la tradition bretonne? Un enfant inspiré, un de ces génies nationaux que Dieu envoie pour sauver les peuples. Il descendait de la race de Konan, premier roi des Bretons. Une sorte de vision lui avait révélé sa destinée. Les chants populaires donnent h cette tradition légendaire toute la grâce, tonte la poésie d'un bardit primitif (2).
(1) Tota BritaDDorum provincia, quod nanquam ante a Francis fuerat, subjugata est (Egînhard, Ann. franc. ).
(2) Gomme l'enfant, Loz-Breiz était chez sa mère; il eut un jour une grande surprise : un chevalier s*avançait dans le bois, et il était armé de toutes pièces, et Tenfant Les-Breiz, en le voyant, pensa que c'était saint Michel, et il se jeta à genoux et fit le signe de la croix :
— Seigneur saint Michel, au nom de Dieu, ne me faites point de mal.
— Je ne suis pas plus le «soigneur saint Michel que je ne suis un malfaiteur : chevalirr ordonné, je ne dis pas.
— Je n'ai jamais vu de chevalier, pas plus que je n'ai entendu parler d'eux.
— Un chevalier, c'est quelqu'un comme moi; en as-tu vu
passer un?
— népondcz-moi d'abord vous-mômc : qu'est-ce que ceci et qu'en faites vous?
— J'en blesse tout ce que je veux ; cela s'appelle une
lance.
— Mieux vaut mon casse- tête; on ne l'affronte pas sans
A la nouvelle de ce soulèvement , Louis envoie le moine Witchar, dont le monastère était voisin de la Bretagne, interroger le nouveau monarque sur ses projets. L'émissaire se met en marche, et c'est avec mille difficultés qu'il atteint la demeure du chef, car elle était entourée, à Timitation de celles des rois barbares, de forêts épaisses, de marais et de rivières ; fortifications naturelles que complétaient des haies infranchissables et des fossés profonds. Witchar trouva le manoir encombré de soldats : Morvan préparait une grande expédition de guerre. Le moine franc, introduit auprès de lui, est accueilli avec une bienveillance et des témoignages de joie dont l'exagération rendait la sincérité douteuse. Resté seul avec le roi, "Witchar peint avec emphase la puissance et les vertus de Louis
mourir. Et qu'est-ce que ce plat de cuivre que vous portez au bras?
— Ce n'est point un plat de cuivre, enfant, c'est mon blanc bouclier.
— Seigneur chevalier, ne raillez pas ; j'ai vu plus d'une fois des blancs monnoyés : il en tiendrait un dans ma main,
tandis que celui-ci est large comme la pierre d'un four
Mais quelle espèce d'habit portez-vous : c'est lourd comme du fer?
— Aussi est-ce une cuirasse de fer pour me défendre contre les coups d'épée.
— Mais dites-moi, seigneur, êtes-vous né comme cela?
Le vieux chevalier, à ce mot, partit d'un grand éclat de rire.
— Qui diable vous a donc habillé, si vous n'êtes pas né comme cela?
— Celui qui en a le droit : le seigneur comte de Quimper. (De la Villemarqué, Chants populaires de la Bretagne, pages
le DéboDnaire ; il reproche ensuite au chef breton ses excursions ravageuses sur la terre des Francs et son refus de payer le tribut ; il cherche à lui faire comprendre le danger de sa conduite ; danger d'autant plus grave que TEmpereur ne saurait avoir pour lui les ménagements qu'il observe envers des peuples chrétiens, puisqu'il reste obstinément attaché, avec toute sa famille, aux erreurs du paganisme. Il lui conseille de répondre avec empressement avec la démarche amicale de TEmpereur et de se lier avec lui par un traité de paix qui soit sincère et durable (1) .
Witchar était content de son éloquence : il croyait avoir frappé l'esprit de Morvan et le supposait décidé à se soumettre aux volontés de l'Empereur; mais une femme vint troubler la conférence et faire disparaître tout espoir d'accommodement, en exaltant l'orgueil national du Breton. La scène est digne de Grégoire de Tours et mérite quelques éclaircissements.
Le récit d'Ernoldus Nîgellius est conforme aux instincts , aux mœurs et aux usages grossiers que les historiens attribuent aux premiers habitants de la Bretagne (2) : il nous les représente fiers, rebelles à toute soumission, cruels, aimant la rapine, habitant au milieu des bois, et ne connaissant pas l'usage des jugements écrits, conséquence naturelle d'une civilisation à peine ébauchée (3) . La religion chrétienne, repoussée par les chefs et par la masse de la nation,
(i) Voir Ernoldus Nîgellius, 1. lll, vers. 93.
(2) Voir le tome précédent, De l'Esprit français, p. 207 à 210.
(3) Les VascoQs en étaient au même point. Ou sait que les Francs eux-mêmes ne commeucèrent à écrire leurs lois qu'après leur établissement dans la Belgique.
n'avait pénétré que timidement dans quelques villes. La Bretagne était donc à cet égard, au neuvième siècle, dans situation où se trouvait la Gaule au troisième et au quatrième (1). Ernoldus Nigellius va jusqu'à dire que les sexes y vivaient dans l'état de promiscuité signalé par Strabon et par César. Cette dernière accusation pourrait bien, toutefois, n'être qu'une calomnie rétrospective (2). Mais les femmes n'étaient pas moins dans un état d'infériorité voisin de l'esclavage; elles n'exerçaient certaine autorité qu'au moyen de la méchanceté et des séductions les plus grossières. Ainsi, dans la scène que nous citons, Ernoldus Nîgelîius donne à l'épouse de Morvan tous les caractères de la femme barbare : elle est cruelle, insolente, provocatrice; elle domine son mari comme une Frédégonde, en flattant ses instincts les plus matériels. Lorsque l'impérieuse bretonne vient joindre Witchar et Morvan , curieuse de connaître l'objet de la mission du moine, elle commence par envelopper son mari dans un réseau « d'agaceries et de caresses particulières aux femmes d'intrigue; elle baise ses genoux et ses mains, sa barbe et son visage. » Le chef breton la renvoie, un peu cavalièrement, « s'occuper des affaires du ménage, attendu que les questions politiques intéressent les hommes seuls. » Elle s'éloigne un instant; d'un air soucieux et boudeur, mais elle ne
(1) Autre point de ressemblance avec les Basques de la montagne, chez lesquels le confesseur saint Léon fut martyrisé, au commencement du dixième siècle. (Voir notre Histoire des peuples pyrénéens^ t. 1, p. 275.)
(2) Les Chants nationaux bretons ne contiennent paci un mot qui autorise une supposition de cette nature.
tarde pas à revenir et donne à ses sollicitations une hardiesse qui dit assez à l'étranger qu'il est de trop dans cet entretien conjugal. Witchar denaande une derniëi'e fois quelle est la réponse qu'il doit porter à son maître ; la femme obtient de Morvan qu'il laissera la nuit s'écouler avant de donner son ultimatum.... Elle a la nuit pour elle, le succès lui est assuré!... Quels moyens l'épouse met-elle en usage pour réussir? Elle gorge son mari de vin, l'enivre de voluptés, et lorsque Witchar se présente le lendemain, il le trouve exalté par l'ivresse et les excès de la nuit : «Retourne à ton maître, répond-il à l'émissaire, dis-lui que ma terre n'appartint jamais à personne, et que je ne lui dois ni tribut, ni soumission. Comme il règne sur les Francs, moi je règne sur les Bretons ; s'il vient m*attaquer, je saurai me défendre. »
Witchar s'éloigne. Peu de temps après, les troupes de Louis le Débonnaire pénètrent en Bretagne, détruisant, pillant tout ce qu'elles rencontrent, les églises exceptées. Ces succès apparents avaient, toutefois, des résultats éphémères. Morvan et ses sujets. avaient adopté la tactique des Vascons de Roncevaux. Après avoir caché leurs denrées, leurs meubles, leurs richesses dans des lieux introuvables, ils s'étaient retirés dans les bois, mettant des marais, des rivières et de longues distances entre les envahisseurs et eux. Les Francs ne trouvaient donc à détruire que de misérables cabanes et pas un objet de valeur à piller, pas un habitant à massacrer ou à réduire en esclavage.
Les troupes de Morvan elles-mêmes évitaient les batailles rangées; disséminées par pelotons derrière les haies, les rochers et les broussailles, elles se bornaient à harceler les Francs, à les faire tomber dans
des pièges et des embuscades; c'était une chasse à rhomme plutôt qu'une guerre proprement dite. Après mille petites escarmouches, les Francs parviennent, toutefois, au centre de la Bretagne, près du manoir fortifié de Morvan ; le chef se décide alors à livrer bataille, ne voulant pas se laisser enfumer dans sa retraite. Il réunit ses meilleurs soldats, dit adieu à sa femme, lui promet un riche butin et s'élance à cheval armé de deux javelines. Il arrive en face des Francs ; il en choisit un pour son adversaire et le provoque en duel, à la manière des Celtes qui envahirent l'Italie dans les premiers temps de la République, mais avec infiniment moins d'entrain et de gaieté. Le caractère breton formait toujours un contraste bien tranché avec celui des Gaulois du Midi. « Morvan t'apporte son premier présent, lui crie-t-il; depuis longtemps il te le réservait; j'espère que tu en conserveras la mémoire. » Il lance une javeline et perce le bouclier de Cossus. ((J'ai reçu ton présent; à moi de te faire le mien, » répond ce dernier, et, fondant sur le roi breton, il le perce d'un coup de lance et le renverse. Aussitôt sa tête est tranchée et les Francs se la passent de main en main. A cette vue, les Bretons se dispersent épouvantés, et la résistance devient impossible. La veuve de Morvan, sa famille, ses serviteurs se jettent aux pieds de Lguis le Débonnaire, qui, fatigué de poursuivre à travers les bois un ennemi insaisissable et de ravager un pays qui n'offrait aucun butin, se hâte de recevoir une soumission qu'il savait bien devoir être éphémère, puis il rentre dans l'Aquitaine.
Ce récit d'Ernoldus Nigellius est conforme aux traditions bretonnes en ce qui concerne les événements eux-mêmes ; il leur est très-opposé au point de vue des
mœurs, surtout du caractère et de la position sociale des femmes.' Dans le poëme de Lez-Breiz (1) , en effet, les plus tendres sentiments de famille se mêlent à une bravoure exaltée; les femmes y sont des saintes ; les hommes des héros chevaleresques. Quel est, de ces deux poëmes, celui qui a le moins respecté la vérité? A notre avis, celui de la tradition bretonne. Nigellius était contemporain de Morvan et assista môme à Texpéditiou de Bretagne : il put donc voir de près les hommes et les choses. Le chant populaire de Lez- BreiZi au contraire, porte dans sa première partie des traces évidentes d'une date moins ancienne. Voici sur quelles preuves nous basons cette opinion. D'abord la position des femmes, leur caractère, leurs sentiments sont entièrement conformes à ce qu ils furent au treizième et au quatorzième siècles ; le sexe est libre, respecté; il exerce le prestige d'un véritable génie domestique. La première conversation entre la mère et l'enfant qui a vu passer le brillant cavalier (2) ,
(i) De la Yillemarqué, Chants populaires delà Bretagne^ t. I, p. 127 à 18/1.
(2) Et l'enfant de revenir en courant à la maison, et de sauter sur les genoux de sa mère, et de babiller :
— Ma mère, ma petite mère, vous ne savez pas? je n'avais rien vu jamais de si beau : un plus bel liomme que le seigneur Michel l'Archange qui est dans notre église.
— Il n'y a pas d'homme plus beau, pourtant, que les anges de Dieu, mon fils.
— Sauf votre grûcc, ma mère, on en voit; ils s'appellent, disent-ils, chevaliers, et moi je veux aller avec eux et devenir chevalier comme eux.
La pauvre dame, à ces mots, tomba trois fois à terre sans eonmdssance, et l'enfant Lez-Drelz, sans détourner la tête,
e retour du jeune héros à la maison maternelle après (\\x ans d'absence, Tépanchement de satristesse dans les bras de sa sœur qui ne Ta pas d'abord reconnu, ont toute la mélancolie d'une ballade allemande et la fraîcheur sentimentale du retour d'Ulysse (1).
entra dans récurie, et il y trouva une méchante haquenée, et il monta vite sur son dos et il partît, en toute hâte, sans dire adieu à personne, courant après le beau chevalier vers Ouimper, et il quitta le manoir. (De la Villemarqué, ibid.)
(i) « Le chevalier Lez-Breiz fut bien surpris, quand il revint au manoir de sa mère, au bout de dix ans révolus, trèsfameux entre les guerriers ; il fut surpris, en entrant dans la cour, de voir pousser les ronces et Tortie au seuil de la maison, et les murs à demi ruinés et à demi couverts de lierro.
Le seigneur Lez-Breiz voulant entrer, une pauvre vieille femme aveugle lui ouvrit.
— Dites-moi, ma grand'mère, peut-on me donner Thospitnlîté pour la nuit?
— On vous la donnera assez volontiers, mais elle ne sera pas, seigneur, des plus brillantes : cette maison est allée à perte depuis que l'enfant Ta quittée pour faire à sa tête.
Elle avait à peine parlé, qu'une jeune demoiselle descend, et elle le regarde en dessous et se met à pleurer,
— Dites-moi, jeune fille, qu'avez-vous à pleurer?
— Seigneur chevalier, je vous le dirai volontiers : j'avais un frère de votre âge, voilà dix ans qu'il est parti pour mener la vie de chevalier, et aussi souvent que je vois un chevalier, aussi souvent je pleure, en pensant à mon pauvre petit frère I
— Ma belle enfant, dîtes-moî, n'avez-vous point d'autre frère? N'avez-vous point de mère?
— D'autre frère I je n'en ai point sur la terre ; dans le ciel, je ne dis pas ; et ma pauvre mère aussi, elle, y est montée. Plus personne que moi et ma nourrice dans la maison. Elle s'en alla de chagrin quand mon frère partit pour devenir chevalier. Voilà encore son lit de l'autre côté de la porte, et
Si le chant de Lez-Breiz présente les femmes comme de douces et blondes châtelaines du moyen âge, tous les passages qui rappellent la religion sont empreints des sentiments chrétiens de la même époque. La Vierge, le Christ, les Anges y exercent un pouvoir empreint de bienveillance et de protection. Quand Lez Breiz rencontre dans le bois le chevalier inconnu, il le prend pour saint Michel; quand il revient auprès de sa sœur, celle-ci lui montre la croix bénite de sa mère, ({u elle porte religieusement à son cou. Lez-Breiz se dispose-t-il à courir au combat , il se rend à Féglise de Sainte-Anne-^Armor^ et fait vœu de l'embellir d'une foule d'objets précieux, s'il reste vainqueur de son adversaire (1).
son fauteuil près du foyer, et j*ai sur moi sa croix bénite, coDSOiation de mon pauvre cœur.
Le seigneur Lez-Breiz poussa un sourd gémissement, si bien que la jeune fiUe lui dit :
— Votre mère, Tauriez-vous perdue aussi, que vous pleurez en m*écoatant?
— Oui, j*ai aussi perdu ma mère, et c'est moi qui Tai
tuée.
— Au nom du ciel! Seigneur, si vous avez fait cela, qui ôtes-vous? Comment vous nommfz-vous?
— Morvan, fils de Konan, est mon nom, Lez-Breiz mon surnom Ma sœur!....
La jeune fille fut si interdite qu'ello resta sans mouvement et sans voix ; elle crut qu'elle allait mourir. Enfin son frère lui passa ses deux bras autour du cou et approcha sa bouche de sa petite bouche, et elle le serra dans ses bras et elle Tarrosa de ses larmes. »
(1) « O sainte Anne, dame bénie! je vins bien jeune vous rendre visite. Je n'avais pas vingt ans encore, et j'avais été à vingt combats , que nous avons tous gagnés par votre
Tous ces détails ne sont-ils pas entièrement opposés au Druidisme qui régnait encore en Bretagne, au polythéisme farouche dans lequel les Nains et les Fées malfaisantes jouaient un rôle grossier?
Il n'est pas jusqu'au luxe des offrandes promises par Lez-Breiz : cordon de cire, bannière de velours et de satin blanc, bâton d'ivoire poli et cloches d'argent, qui n'indiquent un état de civilisation infiniment plus avancé que celui de la Bretagne du neuvième siècle.
Les derniers chants du poëme , au contraire : le chevalier du roi ; le maure du roi ; le roi , l^ ermite , répondent parfaitement, par les sentiments énergiques du patriotisme, par la violence, la cruauté des combattants, à l'état social des Bretons de Morvan. Ici tout rappelle le neuvième siècle et nullement le' treizième 5 quelques passages entre autres portent l'empreinte de toute la sauvage barbarie des chants Scandinaves, des
assistance, ô dame bénie I Si je retourne encore au pays, mère sainte Anne, je vous ferai présent d*un cordon de cire qui fera trois fois le tour de vos murs, et trois fois le tour de votre église, et trois fois le tour de votre cimetière, et trois fois le tour de votre terre; arrivé chez moi, je vous offrirai une bannière de velours et de satin blanc, avec un support d'ivoire poli. De plus , je vous donnerai sept cloches d'argent, qui chanteront gaiement nuit et jour sur votre tête. Et j'irai trois fois à genoux puiser de l'eau pour votre bénitier. » {Chants populaires, Ibid,)
« Il n'aurait pas été chrétien dans son cœur, ajoute pieusement le poète, celui qui n'eût pas pleuré à Sainte-Anned'Armor, en voyant l'église mouillée des larmes qui tombaient des yeux de Lez-Breiz, lorsqu'il pleurait à genoux, en remerciant la vraie patronne de la Bretagne. Grâces vous soient rendues, ô mère sainte Anne ! c'est vous qui avez gagné la victoire. »
prédictions de Gwenc'hlan et du vin des Gaulois (1 ) . On sent à leur lecture que les générations les ont répétés de siècle en siècle comme des cris de guerre , des formules de malédiction.
Quand Louis le Débonnaire assiste au duel du Maure avecLez-Breiz, il crie au premier : « Tiens, tiens bon I noir corbeau de mer 1 plume de merle!...» Dès que Lez-Breiz a tué le Maure, « il tranche sa tête, l'attache au pommeau de sa selle par la barbe qui était grise et tressée, puis il monte sur son cheval rapide et part avec son jeune écuyer. Arrivé chez lui, il détache la tète du Maure et il l'accroche à sa porte, afin que les Bretons la voient : hideux spectacle ! Elle effrayait les passants avec sa peau noire, ses dents blanches et sa bouche ouverte qui bâillait (2) . »
Certes, voilà des traits qui rappellent les habitudes des vieux Gallois, des Kimris , et nullement celles des
(1) Voir le tome précédent, De V Esprit français^ p. 209 et
("2) Plus tard, sa sœur veut le détourner de courir au combat. « Mon cher frère, lui dit-elle, si vous m'aimez, vous n'irez pas aujourd'hui combattre. Ce serait aller à la mort, et que deviendrons-nous après 1 Je vois sur le rivage le blaoc cheval de mer ; un serpent monstrueux enlace ses deux jambes de derrière de deux anneaux terribles et ses flancs de trois autres anneaux, et ses jambes de devant et son cou de deux autres encore; il monte le long de son poitrail, il le brûle, il Tétoufife, et le malheureux cheval se dresse debout sur ses pieds, et, renversant la tète de côté, il mord la gorge du monstre. Le monstre bâille, il agite son triple dard, rouge comme du sang, et déroule ses anneaux en sifflant : mais ses petits Font entendu, ils accourent: fuis, la lutte est inégale, tu es seul! oh! fuis sain et sauf!.... »
(Chants populaires, Ibid.)
Bretons régénérés par le Christianisme. Il est impossible que le poëte qui célèbre ces actes sauvages avec une sorte d'enthousiasme farouche, soit celui-là même qui a chanté la prière à sainte Anne, le départ de Lez-Breiz de la maison paternelle et sa dramatique conversation avec sa sœur. Nous devons conclure de ces contrastes que la seconde partie du poëme remonte seule au neuvième siècle ; que la première y fut ajoutée au treizième ou au quatorzième, lorsque la Bretagne avait répudié les sombres croyances, de la religion druidique, et adopté la piété mélancolique et douce qui fait aujourd'hui le cachet de ses sentiments religieux.
Nous aurons l'occasion de revenir sur cette modification du génie breton, car elle exercera une notable influence sur l'esprit et le caractère français ; elle concourra avec le génie allemand à introduire dans notre littérature deux éléments restés complètement inconnus des Gaulois : la rêverie et la tendresse. Mais nous sommes encore éloignés du cycle des romans delà Table-Ronde : la vieille Bretagne druidique jette ses derniers reflets belliqueux, implacables. L'histoire \a nous en fournir de nouveaux et frappants exemples.
Louis le Débonnaire avait fait à la hâte un traité de paix avec les Bretons, terrifiés par la mort de Morvan ; mais les trêves imposées par la crainte ne sauraient être de longue durée. A peine les Francs se sont-ils
éloignés, que Vuiomarkh succède à Morvan En
822, il tombe sur les frontières franques et les ravage absolument comme le duc vascon Adalric avait traité l'Aquitaine des environs de Toulouse. Louis dut faire une nouvelle expédition de ce côté. Vuiomarkh fut tué dans son habitation, et Louis laissa monter sur le trône
Dl
le célèbre Noménoé, héros légendaire qui devait effacer la gloire de tous ses prédécesseurs. Cette supériorité, il la dut principalement au développement qu'il donna à la tactique gasconne, c'est-à-dire à une soumission apparente, à une déférence ostensible envers les Francs, qui lui permettaient de préparer plus sûrement ses forces et ses alliances, et de se mettre en mesure de combattre les étrangers. Quand il croit avoir endormi la vigilance de Charles le Chauve, il profite habilement de l'occupation que la guerre donnait en Aquitaine à ce successeur de Louis le Débonnaire ; il envahit les contrées de la Sarthe et de la Vilaine, les ravage de fond en comble et rentre dans ses forêts chargé de butin. Charles voulut le punir : il pénétra dans la Bretagne ; mais toute sa veng^nce dut se borner à conclure une trêve qui fut rompue aussi facilement que la précédente et avec des résultats bien plus avantageux pour Noménoé. Cette fois il avait eu le temps d'organiser ses troupes, de bien combiner son plan d'attaque ; il chassa les Francs de Nantes et de Rennes et délivra ses sujets du tribut qui leur était imposé : aussi les Bretons lui consacrèrent-ils un chant de guerre encore célèbre, et qui fut pour la Bretagne victorieuse ce que le chant de Roncevaux est resté pour les Basqnes (1) . Nous ne ferons pas sur celui-ci les réserves dont nous avons accompagné celui de Lez-Bimz. Le Tribut de Noménoé ne porte aucune trace d'interpolation ; son allure vive, enthousiaste, hérissée de finesses et d'images populaires, est, selon nous, le type des chants bretons du neuvième siècle.
(1) Nous le reproduisons tout entier comme le monument
Il résulte clairement de ce rapide coup-d'œil jeté sur le tableau de la Vascogne et de la Bretagne, que ces deux provinces étaient, sous Charlemagne et ses fils, ce qu elles avaient été sous les Romains. Complé-
le plus précieux de l'esprit breton de cette époque et de la forme littéraire des chants nationaux.
a L'herba d'or est fauchée; il a bruiné tout à coup. Bataille ! 11 a bruiné, disait le grand chef de famille, du sommet des montagnes d'Arez. Il bruine depuis trois semaines de plus en plus du côté du pays des Francs : si bien que je ne puis en aucune façon voir mon fils revenir vers moi.
— Bon marchand, qui cours le pays, sais>tu des nouvelles de mon fils Karo?
— Peut-être, vieux père d'Arez ; mais comment est-il, et que fait-il?
— C'est un homme de sens et de cœur; c'est lui qui est allé conduire à Rennes les chariots traînés à quatre chevaux, attelés trois par trois, lesquels portent sans fraude le tribut de la Bretagne divisé entre eux.
— Si votre fils est le porteur du tribut, c'est en vain que vous l'attendez. Quand il est allé peser l'argent, il manquait trois livres sur cent, et l'intendant a dit : « Ta tête, vassal, fera le poids, n Et, tirant son épée, il a coupé la tête à votre fils, puis il l'a prise par les cheveux et il l'a jetée dans la ba* lance.
Le vieux chef de famille, à ces mots, pensa s'évanouir; sur le rocher il tomba rudement, en cachant son visage avec ses cheveux blancs; et, la tête dans la main, il s'écria en gémissant : « Karo, mon fils! mon pauvre fils!... »
Le grand chef de famille chemine suivi de sa parenté ; il approche de la maison forte de Noménoé :
— Dites-moi, chef des portiers, le maître est-il à la maison?
— Qu'il y soit ou qu'il n'y soit pas, que Dieu le garde en bonne santé.
sment séparées des États francs, elles restaient obsti-
ément attachées aux mœurs, aux usages, aux passions
leur état primitif; elles se gouvernaient en dehors
le l'administration impériale et n'avaient pas même
Gomme il disait ces mots, le seigneur rentra au logis, reenant de la chasse, précédé par ses grands chiens folâtres; l tenait son arc à la main et portait un sanglier sur Tépaule, it le sang frais, tout vivant, coulait sur sa main blanche de a goeale de ranimai
— BoE^our, bonjour à vous, honnêtes montagnards; à vous fabord, grand chef de famille. Qu'y a-t-il de nouveau, que ronles-vous de moi?
•— Noos venons savoir de vous sMl est une justice, 8*11 est in Dieu au ciel et un chef en Bretagne?
— Il est un Dieu au ciel, je le crois, et un chef en Breagne, si je puis.
— Celui qui veut, celui-là peut; celui qui peut chasse le Krmnc, défend son pays, et le venge, et le vengera. Il venliera vivants et morts, et moi et Karo, mon enfant, mon pauvre Karo, décapité par le Franc excommunié , décapité dans sa fleur, et dont la tête, blonde comme du mil, a été jetée dans la balance pour faire le poids!
Et le vieillard de pleurer, et ses larmes coulèrent le long de sa barbe grise, et elles brillaient comme la rosée sur un Ils au lever du soleil. Quand le seigneur vit cela, il fit un serment terrible et sanglant :
— Je le jure par la tête de ce sanglier et par la f1<>cl)0 qui Ta percé : avant que Je lave le sang de ma main droite j'aurai lavé la plaie du pays!
Noménoé a fait ce qu'aucun chef ne fit jamais : il est allé au bord de la mer avec des sacs pour y ramasser des cailloux; des cailloux à offrir en tribut à l'intendant du roi chauve. Noménoé a fait ce qu'aucun chef ne fit jamais : il est illé payer le tribut en personne, tout prince qu'il est.
— Ouvrez à deux battants les portes de Rennes, que je
subi la plus légère influence politique ou morale ni de la publication des CapitulaireSj ni de l'envoi des missi dominiciy ni de la propagande scientifique et littéraire de Tacadémie d'Eginhard et d'Alcuin.
fasse mon entrée par la ville ; c'est Noméaoé qui est ici avec des chariots pleins d'argent. Descendez, seigneur.
— Entrez au château et laissez vos chariots dans la remise. Venez souper et tout d'abord vous laver ; voilà que Ton corne Teau; entendez- vous?
— Je me laverai dans un moment, seigneur, quand le tribut sera pesé.
Le premier sac que Ton porta (il était ficelé), on y trouva le poids. Le second sac quon apporta, on y trouva le poids de mêffl& Le troisiènie sac que Ton pesa : ohé, ohé, le poids n*y est pasl Lorsque l'intendant vit cela, il étendit la main sur le sac ; il saisit vivement les liens, s'efibrçant de les dénouer.
~ Attends, attends, seigneur intendant, je vais les couper avec mon épée.
A peine achevait-il ces mots que son épée sortait du fourreau : elle frappait au ras des épaule» la tète du Franc, courbé en deux; elle coupait chairs et nerfs et une des chaînes de la balance de plus. Sa tête tomba dans le bassin et le poids y fut ainsi.
Mais voilà la ville en rumeur.
— Arrête, arrête l'assassin I 11 fuit, il fuit. Portez des torches, courons vite après luil
— Portez des torches, vous ferez bien ; la nuit est noire et le chemin glacé.
— Mais je crains fort que vous n'usiez vos chaussures à me poursuivre. Quant à vos balances, vous ne les userez plus en pesant les pierres des Breton?. — Bataille I...