‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 8 sur 46 · II. h · texte numérisé non relu

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de trancher cette partie de la question. A cette incertitude près , rien de plus positif que le triomphe complet des espérances et des aspirations gauloises dans l'Aquitaine et la Provence sous le règne de Louis le Débonnaire, envoyé tout enfant pour gouverner cette région. Autant l'Empereur combattait la langue et les idées gauloises dans le Nord , autant Louis fut obligé de les subir, de les respecter dans le Midi; il fit même toutes sortes d'avances aux indigènes, afin de les mieux attirer à lui. Les poètes, les panégyristes s'ingénièrent à corrompre la véritable étymologie tudesque de son nom (1) pour lui donner une origine romaine. Ernoldus Nigel- Jius fit venir ce nom de ludus^ jeu, ce qui signifiait, d'après son Commentaire^ « qifil avait donné la joie et la paix à ses sujets et qu'il les gouvernait en jouant (2). » *

Louis le Débonnaire et Charlemagne pardonnèrent d'autant mieux ce jeu d'esprit au poète, que le projet de créer un royaume d'Aquitaine, gouverné par un Carlovingien, n'était pas une simple question de flatterie : elle empruntait aux événements le caractère de la nécessité. Séparer le Sud du Nord, la Gaule celtique de la Gaule franco-belge, était une consécration de la division primitive des races. On désirait prendre un moyen préventif qui empêchât les peuples méridionaux d'opérer une rupture complète avec ceux du Nord, de se déclarer en guerre ouverte avec eux; c'était bien assez d'avoir les Vascons et les Bretons pour irréconciliables adversaires.

(1) Il vient de hlut^ fameux, et de wig, mars.

(2) Ernoldus Nigellius ; Faits et gestes de Louis le Pieuçc,

Louis le Débonnaire sut accepter bravement cette situation délicate f il se fit aussi Gaulois qu'il put, afin de gagner l'affection de ses sujets ; ses efforts, hâtonsnous de le dire , ne furent pas sans résultats. Quand il alla trouver l'Empereur son père à Paderborn, dit l'anonyme de Ravenne, il se fit accompagner par une troupe de jeunes Aquitains de son âge et se montra vêtu lui-même de l'habit gascon (1). 11 eut soin aussi de fixer sa résidence au midi de la Loire; il habita successivement le domaine de Donéy dans les environs de Saumur (2); celui deCasineuil {Casinogihi?n), dans l'Agenais, au confluent du Lot et de la Garonne; celui d'Atidiaci dans la Saintonge, et celui d'Ebreuil, en 'Auvergne. Il fit réparer les châteaux de Cardonne, d'Ausone et de Castresserre , afin de pouvoir transporter son domicile officiel sur un plus grand nombre de points de son royaume (3). S*écartant enfin des usages des rois germaniques, il habita quelquefois rintérieur des grandes villes, à la manière romaine; notamment Toulouse, cité beaucoup plus considérable alors que les capitales des Mérovingiens, telles que

(i) Petit surtout rond (la veste); chemise à manches longues et pendant jusqu'aux genoux (la biaoulo) ; éperons lacés sur les bottines, le javelot à la main.

(2) Ge château, qu'il avait fait construire » dans un lieu fertile, agréable, entouré de belles forêts, arrosé par la liOire, » portait deux noms: un nom gaulois, Dou^, et un nom franc, Thedwat »

(3) Equitable et paternel dans son administration, il traitait la population gauloise en amie et nullement en nation conquise. Un de ses premiers soins, en arrivant en Aquitaine, fut de décharger les habitants de l'Albigeois d'un ancien tribut qu'ils payaient annuellement en farine et en vin.

Paris, Soissons, Orléans, Reims, Ce ne fut qu'à de bien rares intervalles qu'il franchit la Loire, pour aller rendre visite à son père dans ses domaines de France ou d'Allemagne.

Pour mieux ménager la susceptibilité des Gaulois, faciles à s'alarmer, il évita aussi de s'entourer d'officiers francs, et choisit la majeure partie de ses fonctionnaires dans les rangs des indigènes (1).

Il ne faut pas se le dissimuler, toutefois ! si la population gauloise du Midi était soustraite à la domination de celle des Francs ; si elle relevait la civilisation des troisième et quatrième siècles sous le sceptre bienveillant de Louis le Débonnaire, elle n'avait pas moins éprouvé dans son sein quelques modifications à la suite de l'invasion des Vandales, des Wisigoths, des Sarrasins et des Francs.

Bien que l'Aquitaine fût délivrée des principaux inconvénients de la domination barbare, et qu'elle jouît d'une tranquillité relative, elle éprouvait les agitations d'un état social qui se transforme ; elle passait, elle aussi , de la société gallo-romaine à la société féodale.

(l) L'histoire ne cite, parmi les premiers, que Méginhaire, gouverneur général ; W^idbod, comte de Poitiers; Buhl, comte de Velaî, et peut être Rother, comte de Limoges. Nous trouvons, parmi les seconds. Sturmio, comte de Bourges ; Abbon de Poitiers, Corson et Guillaume, ducs de Toulouse ; Sigvîn de Bordeaux. Aimon d'Albi, Ithier, comte d'Arvemie, un des fils de Hatton, conseiller, homme de confiance de Louis ; Rampon, qui lui porta, à Doué, la nouvelle de la mort de son père. Presque tous les gouverneurs de province, font observer les historiens, étaient à peu près indépendants et appartenaient à d'aucleanes familles gauloises.

Au miliea des périls de ces temps incertains, Normands et Sarrasins avaient renversé une foule de villes, de petites cités, de monastères, et propagé la terreur dans les autres. Lacampagne n'était plus habitable pour les personnes dont les richesses tentaient l'avidité de ces bandes d'envahisseurs. Les belles villas, aux portiques de marbre et aux bains fastueux, qui couvraient le sol de la Narbonnaise, de la Lyonnaise et de TAquitaine, dans les siècles précédents, avaient été détruites par les Barbares ou abandonnées par leurs maîtres. Les uns s'étaient réfugiés dans les grandes villes, où les remparts, la milice, l'autorité des évoques leur offrait certaines garanties contre le pillage et le massacre; les plus hardis avaient cédé leur latifundia à des colons, sous conditions de certaines redevances, et s'étaient fixés sur les sommets escarpés des rochers. Ils y avaient construit de petites forteresses entourées de fossés, de palissades et de terrassements; au premier signal d'alarme, ils appelaient autour d'eux la population rurale, afin d'opposer aux ennemis une résistance visçoureusc. La villa était devenue une mansio^ une maso^ un mas^ une simple exploitation agricole; la résidence du maître avait pris le nom romain de castellum.

Dans les deux hypothèses, que le patricien se réfugiât dans une ville ou dans son castel, il négligeait également la culture des lettres , laissait perdre les volumes et les manuscrits de ses pères et se corrompre leurs habitudes d'élégance et d'urbanité. Plus de ces réunions, de ces causeries littéraires de l'époque d'Ausone et de Sidoine ; plus de vers latins et de beaux discours ; plus d'imitation de Virgile et d'Horace. Au lieu d'étudier la poésie, on apprenait Téquitation -,

IL b.

on ne voyageait plus en litière, mais à cheval, armé de pied en cap, afin de se défendre contre un ennemi ou de Téviter par une fuite rapide. Au lieu de faire de la philosophie grecque sous les portiques et les ombrages, on s'exerçait à manier la lance et Tépée, le bouclier et la hache. L'usage des bains était le seul plaisir qui survécût à cette transformation de la vie gallo-romaine. On trouvait des piscines dans tous les châteaux (1), quelquefois même dans les monastères (2j. Cette distraction hygiénique se maintiendi*a durant tout le moyen âge ; la châtelaine se hâtera de l'offrir au chevalier fatigué par un long voyage ou par la lutte des tournois. A cette exception près, les mœurs reviennent à la violence des époques d'invasion et de guerre. Les évoques eux-mêmes ont dû prendre l'épée, le casse-tête pour leur défense personnelle ; ils portent des ceinturons dorés, des couteaux à manches précieux, des habits, des éperons, des armes d'un travail recherché (anonyme de Ravenne) ; ils voyagent suivis d'une escorte et ne craignent pas de se lancer dans la mêlée quand roccasion leur en est offerte.

Le règne de Louis le Débonnaire et les actes de ison

(1) Témoin le palais où Dagobert prenait son bain, lorsqu'il ordonna de tuer son oncle Brunuf. Ce fut à ses eaux thermales qu'Aix-la-Chapelle dut la prédilection de Gharlemagne. L'Empereur passait des heures entières dans les piscines, entouré de tous les membres do sa famille, de ses officiers, quelquefois au nombre de cent.

(2) Nous en avons trouvé un exemple dans celui de sainte Uadegonde de Poitiers.

administratioD portent des témoignages frappants de cette corruption des mœurs.

Thégan, chroniqueur d'origine franque, a le soin de faire observer dans la vie de Louis que , longtemps avant ce roi, les plus vils serviteurs étaient élevés aux sièges épiscopaux, et que, malgré son zèle à corriger les abus de son siècle, le fils de Charlemagne eut le tort de ne pas apporter assez de soin à faire cesser celui-là.

Sous les derniers Carlovingiens, les Normands, les Danois, les Bretons, les Hongrois recommencent leurs courses ravageuses ; pillant tantôt une province, tantôt nne autre ; aimant mieux rançonner les villes que de les brûler. Les peuples épouvantés croient entendre les bruits précurseurs de la fin du monde ; les classes riches se retranchent plus que jamais dans leurs castels fortifiés ; la population rurale se groupe autour de la forteresse qui la protège ; la milice bourgeoise veille sur les remparts de la commune et tient ses portes fermées ; vassaux et vavassaux cherchent un appui autour de leur suzerain. La féodalité étend partout son double système : le morcellement fondé sur la jalousie et la fierté individuelle; la fédération^ basée sur la crainte et la nécessité. Le morcellement est une suite des traditions, des aptitudes gauloises; \îi fédération est la conséquence du péril des invasions germaniques.

Au milieu de ces déchirements d'une société en travail, quelle est la littérature, quel est le genre d'esprit qui régnent généralement dans le midi de la Gaule? Ceux des Carlovingiens , propagés par Alcuîn et par Eginhard, ou ceux des Gallo-Romains, autrefois représentés par Ausone et Sidoine Apollinaire? Un moine de beaucoup d'esprit va nous répondre et nous prouver que le vieux génie de la Celtique gallo-

romaine a victorieusement résisté aux tentatives scientifiques et littéraires comme aux invasions violentes, et qu'il est demeuré tel que nous l'avons toujours connu.

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