‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 9 sur 46 · LE MOINE DE SAINT-6ALL · texte numérisé non relu

LE MOINE DE SAINT-6ALL

L'écrivain qui remplira l'heureuse mission de nous montrer, au neuvième siècle, la persistance du caractère, du style et du génie gaulois, vivait dans le monastère de Saint-Gall à l'époque où Charles le Gros s'y rendit, vers 884. Cet empereur, charmé sans doute de l'esprit du bon moine, le chargea d'écrire l'histoire de son temps; il se mit à l'œuvre et puisa tous ses renseignements, comme il nous le dit lui-mênae, soit dans la tradition populaire, soit dans les récits du religieux Wérembert et du père de ce dernier. L'un avait été contemporain de Louis le Débonnaire, l'autre compagnon du guerrier Gérold, qui combattait h côté de Charlemagne contre les Saxons, les Esclavons et les Avares. Malgré le cachet d'exactitude que la naïveté et le sans-façon du récit donnent à la chronique de Saint-Gall, plusieurs historiens du dernier siècle, notamment dom Bouquet, ont très-sévère aient traité son auteur anonyme (1). Nous sommes bien éloignés de

(1) « Il est inutile, dit dom Bouquet dans sa préface, de se mettre en peine de chercher le nom de cet auteur, car Toavrage le déshonore plus qu'il ne l'honore; outre qu'il i

partager les préventions du célèbre critique ; nous ne demandons à l'histoire ni la flatterie, ni le panégyrique; mais la lumière, la sincérité. Quand Charlemagne nous est représenté dans l'intimité d'une vie moins pompeuse que celle d'Auguste ou de saint Louis, quand les évêques et les clercs sont traités un peu cavalièrement, nous ne crions ni à l'indignité ni à l'outrage : nous nous bornons à nous adresser cette question : ces récits sont-ils l'expression de la vérité? Ne pouvant nous empêcher de répondre afiTirmativement, nous remercions le moine de Saint-Gall d'avoir eu Je courage de les publier, comme nous félicitons Tacite ou Suétone d'avoir raconté les secrets biographiques de certains Césars. Les éloges que le moine de Saint-Gall prodigue à Gharlemagne en maint endroit, son désir évident d'être agréable à Charles le Gros, écartent toute idée de dénigrement préconçu. Quant aux histoires peu édifiantes racontées sur certains évêques, elles ne dépassent nullement celles que Grégoire de Tours et les annalistes du règne des Carlovingîens racontent sur les prélats d'origine barbare. La seule différence qui les distingue, c'est que les unes sont écrites en style sérieux et compassé, tandis que les autres le sont en style familier et satirique, en style gallo-romain , en un mot;....

rempli de fables et d^historiettes mal assorties, Chai'los y est représenté comme un homme qui exerce des cruautés, qui ne respire que menace?, qui jette la terreur partout; de sorte que, si nous ne le connaissions pas d'ailleurs, nous aurions de lui des sentiments peu avantageux. Les évoques y sont traités Indignement; leurs mœurs, leur faste et lonr ambition Font repris avec trop d'aigreur et avec indécence. »

au fond, la gravité des accusations est la même.... Selon nous, le moine de Saint-Gall a le grand mérite d'écrire sans déguiser sa pensée; tant pis pour ceux qui tombent sous la verge de ses jugements. Certes, le chroniqueur helvétique met un peu de son crû dans ses narrations; mais, en colorant l'épisode, il Téclaiie si bien du reflet des idées et des* mœurs du tem[)î^, que la vérité morale devient plus saisissante çt plus complète.

Son cruvre offre un intérêt tout particulier à nos recherches sur le caractère et Tesprit de notre race ; bien qu'il habite un couvent des Alpes suisses, il n'en est pas moins un Gaulois pur sang et un des philosophes les plus finement observateui^, les plus sensément satiriques de la période carlôvingienne.... Héritier de la malignité joyeuse d'Ausone, de Rutilius et quelquefois de Pétrone, avait-il reçu cet apanage intellectuel dans quelque province du midi de la Gaule? Nous ne le pensons pas; lui-même nous assure qu'il ne quitta jauiais le monastère de Saint-Gall; mais il n'avait nul besoin de naître entre les Pyrénées et les Alpes pour

posséder un esprit gaulois de la meilleure trempe

On n'a pas oublié les divisions géographiques qui concernent les divers établissements de la race gauloise en Europe (1 ) ; nous prions le lecteur de se bien rappeler surtout la colonie qui occupait le sudest de l'Helvétie à l'époque des Bren et à celle des Cimbro-Teutons : le monastère de Saint-Gall appar-

(1) « Pour moi, dit-il, naturellement paresseux et plus lent qu'une tortue, comme je ne venais jamais en France, ce fut dans le monastère de Saint-Gall que je vis le chef des Francs. »

tenait à cette contrée. Le caractère si franchement gaulois du moine conteur est assurément un des témoignages les plus concluants de la persistance do cette race à se maintenir dans les hautes vallées du JRhin, entre les Lombards d'Italie et les Germains du Tyrol et de la Suisse allemande (1). Le moine de Saint- Gall se montre fier de son origine et y reste fidèle (2) ; il ne cesse de venger ses compatriotes de T orgueil, des exactions des Germains, leurs vainqueurs. Il no perd pas une occasion d'opposer Tintelligence rapide, la finesse, l'amour de l'étude des Gaulois, h, la paressé intellectuelle, à la brutalité des Germains. Nous l'avons vu entrer dans cette voie, quand il noua a montré Chariemagne assistant aux examens des élèves du professeur Clément; il sera bien plus

(i) Les Helvètes gaulois reproduisaient, dans cette partie des Alpes» le mouvement d^indépendance et de lutte victorieuse que les Vascons nous ont offert daos les Pyrénées cantabres et les Bretons dans les forêts et les rochers de FÂrmorique* L'ouvrage du moit.e de Saint-Gall donne la preuve, dans plusieurs passages, que c'est bien la langue romane des Grisons que Ton parlait alors dans les environs de son monastère. Quand il s'occupe du paysan, chasseur de renards, il dit que ses chiens portent le nom gaulois de lévriers. Un des prélats, victime de sa verve satirique, se nomme Beehouj or rechou signiûe frêne, et sert encore de nom patronymique à une foule de paysans du midi de la France. La même observation est applicable au moine de Saint-Gall, Tachon, dont le nom signifie blaireau. .

(2) Fait-il intervenir un géant dans une légende, il lui donne le nom grec de Polyphème, et cite fréquemment l'histoire profane et la Mythologie, comme aurait fait un élève de Técole gallo-romaine au quatrième et au cinquième sièclo.

incisif lorsqu'il s'attaquera aux évèques, la plupart de race tndesque, et qu'il mettra à uu leurs sottises et de leur ostentation.

Nous l'avouons franchement, quant à nous, ce qui nous plaît dans le moine de Saint-Gall , c'est l'enjouement, la bonhomie satirique de l'observateur. En étudiant la pléiade des écrivains obscurs et prétentieux de l'époque de Charlemagne, il nous semblait que l'esprit gaulois, déjà compromis par l'invasion mérovingienne, achevait de courir à sa perte; nous jettions un cri de détresse, et voilà que, tout à coup, un pauvre moine réveille cet esprit dans une vallée solitaire des Alpes, à l'endroit où le Rhin cesse d'être helvétique pour devenir tout à fait allemand. D'abord, pour mieux combattre en riant la lourdeur d'Eginhard, les obscurités scolastiques d'Alcuin, le sensualisme grossier des évêques germaniques, il leur oppose uu Charlemagne taillé à la manière gauloise, prince bon enfant, friand de bons mots et de plaisanteries ; véritable piécurseur d'Henri IV, il joue de bonnes malices au lieu de promulguer des capitulaires, fait la guerre aux sots et non pas aux Saxons et aux Huns, morigèrje les nobles orgueilleux, protège les hommes d'esprit et les faibles (1). I! a la répartie fine, écoute

(1) Les boulîons de la cour, en possession d^uoe liberté sans limites, ein ployaient quelquefois leur privilège à caln.er !•» couproux de Charipp, à Tempêcherde commettre dos actes d'injustice. « Le roi ayant privé de toutes ses dignirés Tjdalric, frère de la reine Hildegarde, quand elle fut morte, raconte le moine de Saint-Oall, le bouffon lui dit qu'ddalric, en perdant sa sœur, avait aussi perdu tous les honneurs donc il jouissait en Orient comme en Occident L'Empereur se mit ji pleurer et rendit toutes ses digaités t sou bdau*frère, i>

les boufTons avec plaisir et leur fait parfois concurrence, pour rire aux dépens de Tignorance orgueilleuse, inêaie lorsqu'elle porte la mitre épiscopale.

Nous aimons ce chroniqueur, qui saisit C4harlemagne dans l'intimité de sa vie, le façonne à sa guise, comme Rabelais fera plus tard un Pantagruel énorme, comme Béranger fera un roi d'Yvetot petit, pour donner une leçon aux princes contemporains et leur révéler leurs défauts, ou par l'exagération même de ces défauts, ou par le contraste des qualités contraires.

Assistons à quelques-uns des combats livrés par le moraliste aux gaucheries et aux prétentions de certains évèques ; nous saisirons mieux la portée de ses ntnvelés malicieuses.

Charlemagne apprend un jour la mort d'un prélat; le prudent monarque demande si le défunt a eu soin de se faire précéder dans l'autre monde par un contingent notable de bonnes œuvres et de travaux, de manière à se faii*e ouvrir les portes du paradis, n II n'a pas envoyé plus de deux livres d'argent. Seigneur, répondit le messager, et voilà certes un bien léger

viatique pour un voyage de si longue durée »

Charles réfléchit.... « Si je te donnais cet évêché, dit-il à un jeune clerc de très-humble origine qui assistait à cette conversation, aurais-tu le soin de faire de plus abondantes provisions de voyage? » Le jeune homme, vi dévorant ces sages paroles comme des raisins mûrs avant le terme^ qui seraient tombés dans sa bouche entr'oiiverte^se prosterne devant l'Eml)ereur et confie à son souverain et au bon Dieu le soin de le mettre en mesure de faire rcxpériei.cc. »

— Cache-toi derrière ce rideau, reprend le llui, tu

sauras combien de rivaux te disputent ce poste honorable.

Le jeune clerc ne tarda pas à voir défiler la foule nombreuse des solliciteurs; il y en avait de toutes les origines et de tous les âges. La reine elle-même avait

un protégé quelle recommandait «selon l'usage

de toutes les femmes qui veulent faire triompher leurs projets sur la volonté de leur mari, elle dissimulait habilement son courroux, adoucissait le timbre naturellement rude de sa voix et s'efforçait de toucher par ses câlineries Tâme impérieuse de Charles. — Cher prince, mon seigneur, lui disait-elle, pourquoi perdre l'avenir de cet évêché en le donnant à un enfant incapable? Je vous en conjure, mon aimable maître, vous ma gloire et mon appui, dotez-en mon clerc, votre serviteur dévoué. »

La petite comédie n'était pas encore à sa dernière scène; le premier clerc, toujours caché derrière le rideau, se prit à crier à la façon d'un ange invisible : « Tenez ferme, seigneur Roi, ne souffrez pas que personne arrache de vos mains le sceptre puissant que Dieu confie à votre vigilance. » Charles, enchanté de la leçon de soumission conjugale que la voix miraculeuse donnait à la reine, s'empressa d'accorder Tévêché au jeune clerc qui montrait tant d'esprit; mais il lui recommanda « de mettre tous ses soins à expédier vers l'autre monde des aumônes abondantes et un bon viatique, pour.se préparer à faire un heureux voyage vers les lieux d'où Ton ne revient pas. »

Un autre évêque ayant également quitté ce monde, la coutume fît un devoir à Charlemagne de donner sa succession à un clerc fort recommandable par la noblesse de sa naissance, mais beaucoup moins par sa conduite

et sa capacité. Le jeune évêque , au comble de la joie, réunit ses amis dans un festin et se livra avec tant d'ardeur aux douceurs de la table, qu'il oublia de se rendre à l'église à l'heure de 1* office. Quand arriva le moment de chanter le verset dévolu au nouveau prélat, Monseigneur était encore à dîner. Ciharles assistait à la cérémonie ; il appelle un (^Jierc de bonne volonté qui fût disposé à chanter l'antienne à la place de l'absent. Un enfant pauvre, « d'une naissance fort humble, peu instruit dans les lettres, et que tout le monde méprisât à cause de sa condition, se présente ; il chante d'une voix si juste, que Charles, émerveillé, retire l'évêché au jeune noble, qui se montrait si peu digne de Toccuper, et le donne à l'enfant du peuple. »

Charlemagne n'était pas heureux dans ses investitures ecclésiastiques : un jour qu'il venait de remettre un diocèse à un jeune homme de belle tournure, le nouveau prélat, fier de ce poste élevé, sauta si lestement sur lecheval fringant qu'on lui avait conduit, qu'il manqua de franchir de part en part et de retomber de l'autre côté. L'Empereur, admirant l'agilitô de l'écuyer, fit une réflexion très-judicieuse : a une sûreté de pied si remarquable^ dit-il, mériterait un commandement militaire beaucoup plus que la direction d'un diocèse, 'et il retira l'évêché à l'homme qui montait si bien à cheval. » Le chroniqueur ne dit pas s'il lui accorda un emploi militaire en échange.

Le Charlemagne du moine de Saint-Gall ne se lasse pas de donner de vertes leçons à la morgue des nobles et à lasuflBsance des sots. Un évêqiie fort ignorant jouait à l'antiquaire et tirait vanité de sa galerie d'objets précieux. On voit que la manie des collections ne date pas du dix-neuvième siècle. Charlemagne entre-

prit de le guérir de ce ridicule. Il appelle un juif, fort habile à préparer toutes les ruses qui procurent de l'argent, et le charge de vendre, aussi cher qu'il le pourra, un objet sans valeur à Tamateur de curiosités. Le juif goûte fort ce projet ; il empaille un rat et court Toffrir à l'évêque comme une relique arrivant de la Terre- Sainte ; le prélat, « qui n'avait jamais d'argent quand il s'agissait d'en donner aux pauvres, achète le rat un prix énorme et l'enchâsse dans sa crédence..,. » Charles réunit bientôt une foule de dignitaires ecclésiastiques et leur raconte l'aventure, sans en nommer l'auteur : « L'un de vous, leur dit-il, a eu la vanité de se procurer à prix d'or un animal fort extraordinaire, savez-vous quel est cet animal? Un rat embaumé.... O évêques, pères et pourvoyeurs des pauvres, poursuit l'Empereur moraliste,, vous devriez secourir les malheureux de votre argent, au lieu de vous montrer avides de semblables frivolités ! »

Tel est le style dégagé, satirique, plein de verve

du moine de Saint-Gall Quelle hardiesse dans ses

appréciations, quelle persistance à dénigrer la noblesse à l'avantage de la roture, à venger les pauvres Gaulois de la morgue des Germains. Voltaire et Beaumarchais ne seront pas plus audacieux, ne manieront pas le sarcasme d'une main plus habile. Joinville et Froissard auraient pu admettre cette manière d'écrire l'histoire; le grave dom Bouquet, habitué à la pompe de Versailles, au style sévère de Port-Royal, ne pouvait comprendre ces témérités rabelaisiennes.

La sottise et la vanité sont immortelles ; étouffées sur un point, elles renaissent de leurs cendres et repoussent sur un autre, plus vigoureuses que jamais.

L'âme du Trîmalchion de Pétrone, avons-nous dit, 'était incarnée dans une foule de gouverneurs romains; lous la voyons, plus tard, reparaître dans plus d'un 3ude germain, dans plus d'un évêque de la même race, /homme au rat embaumé est le type le plus caractéisé de ces sots vaniteux favorisés par la fortune. Rien l'égale son orgueil et son outrecuidance. Est-il chargé le veiller sur l'impératrice Hildegarde, pendant que jharlemagne va combattre les Huns ? il s'exagère les )ODtés de la reine : a il pousse l'insolence jusqu'à lui lemaDder la baguette que l'Empereur a fait fabriquer M)mme marque de sa dignité suprême; il voudrait en "aire sa crosse épiscopale. La reine se garde bien de :éderàcet étrange caprice....» Battu sur ce point, r évoque éconduit prend sa revanche sur un autre et 5e tire d'une situation assez embarrassante avec une :iardîesse qui n'est pas sans esprit.

L'Empereur venait d'assujettir les évêques à prêcher dans leur cathédrale à certains jours désignés, 30US peine de perdre leur diocèse. L'homme au rat embaumé fut d'autant plus mécontent de cette ordon- Dance, qu'il était d'une ignorance sans égale, « il ne savait autre chose que se plonger dans les délices et ^'abandonner à son vain orgueil. » Il dut se résoudre, néanmoins, à remplir les conditions de sa charge ; car il n'était pas d'humeur à renoncer à ses bénéfices. 11 invite, un jour, deux ofiîciers impériaux à venir assister au sermon réglementaire. 11 monte en chaire; la foule est immense et se groupe autour de l'orateur ; 3lle est impatiente d'entendre prêcher la parole de Dieu ii celui qui passe pour ne pas savoir seulement bégayer la langue des hommes. Un seul assistant ne paraissait pas se douter que Monseigneur allait se mettre en frais :

c'était un pauvre mendiant aux cheveux rouges qui, n'ayant point de bonnet et honteux de la couleur insolite de sa chevelure, se tenait près de la porte et couvrait sa tète d'un pan de son manteau.

Le prélat ne savait trop par quel bout commencer son homélie, quand un heureux hasard dirige ses regards vers le pauvre. Saisi d'une inspiration subite, il dit à son bedeau : « Fais venir cet homme qui a la tète couverte et se tient près de la porte. » Le bedeau prend le pauvre par le bras, l'entraîne malgré sa résistance, et quand Tévèque l'a sous la main : « Regarde, peuple, s écrie-t-il d'un ton prophétique en découvrant la tête du mendiant, cet homme roux est un misérable! » Et le prédicateur descend de sa chaire.... Le sermon était terminé. Il avait incontestablement un double mérite : celui d'être court et celui de remplir les prescriptions du règlement : Monseigneur avait parlé.... Il termine la messe, bien que le moine de Saint-Gall semble l'accuser de ne pas trop savoir la dire, et passe dans la sacristie.

La journée solennelle n'était pas terminée. Si le bon évêque faisait les sermons très-courts, il excellait, en revanche, à faire des dîners très-longs. « Il convoque ses auditeurs les plus distingués dans une salle du palais épiscopal, décorée de tentures et de tapisseries pour ce jour de triomphe ; un festin magnifique, servi dans de la vaisselle d'or et d'argent, y attendait les convives. Le prélat, assis sur des coussins de plume, vêtu de soie, couvert de la pourpre épiscopale, était entouré de soldats richement équipés ; tout respirait un luxe inconnu aux Sari-asins eux-mêmes, si bien que les officiers de l'Empereur rougissaient delà simplicité de leur costume. « A la fin du repas , notre Trimalchion

nîtré fait venir des musiciens et des chanteurs, « dont es accents et les sons auraient amolli les cœurs les )iu3 fermes et durci les flots liquides du Rhin. » Les ionvives, déjà repus, tenant à la main des coupes *emplies de vins parfumés, la tête couronnée de 'oses, étalent en butte aux sollicitations des bouchers )t des cuisiniers, des charcutiers et des pâtissiers, irdents à leur offrir tout ce qui peut aiguiser la gournandise (1).

he prudent évêque ne borna pas là ses moyens de ^aptatîon : il chargea de riches présents les officiers ie Charlemagne ; aussi rendirent-ils les meilleurs lémoignages de sa capacité et de son dévouement im- [lérial, assurant qu'ils « l'avaient entendu prêcher ivec une véritable éloquence. »

Mais l'anecdote par excellence, celle que Cervantes 5t Le Sage auraient choisie pour orner leur Doîi Quichotte ou leur Gil-BlaSy c'est celle de Tévêque et du chasseur de renards :

Un prélat fort orgueilleux ne se contentait pas de Drendre l'attitude d'un apôtre et d'un martyr; il vou-

(1) Malgré les protestations de dom Bouquet, toutes les frelaines que le moine de Saint-Gall met sur le compte des ivèqaes sont parfaitement justifiées par les témoignages les dus authentiques. Dans le plaid de 7M9, Charlemagne défenlit aux évoques, abbés et abbesses d'avoir ni couples de jhiens , ni faucons , ni éperviers, ni jongleurs. ThéoJuIphe, tvêque d'Orléans, leur interdit à son tour de loger avec les femmes et d'aller aux tavernes. Enfin, au plaid d'au- Dmne de 803, à Worms, on présenta à l'Empereur une pétilon du peuple demandant que les évoques n'allassent plus

la guerre, comme ils persistaient à le faire, malgré les •anons et les Gapitulaires.

lait qu'on lui rendît les honneurs célestes. Un de ses vassaux, plein de ruses, mais fort honnête, et que Tévêque avait toujours dédaigné de recevoir ou de traiter avec estime, entreprit de lui inspirer des sentiments plus bienveillants à son égard. Le vassal possédait deux chiens excellents parfaitement dressés à la chasse au renard. Notre homme n'était pas Germain, assurément, car c'est à son occasion que le moine de Saint -Gall fait observer « que ces chiens étaient de ceux que les Gaulois appellent lévriers. » 11 se met en chasse et découvre un renard occupé à guetter des rats ; il lance ses lévriers, qui, en quelques enjambées, atteignent le renard et le saisissent; le maître accourt sur sa monture, arrache le renard de la gueule des chiens avant qu'ils l'aient blessé et se hâte de porter la bête fauve h son voisin l'évêque. « Comment as-tu réussi à prendre un animal aussi difficile à saisir? demande le prélat. — Monseigneur, répond le paysan grison, nous allions dire gascon, je traversais un champ îï cheval, lorsque j'aperçois cette bête à quelques pas. Je lâche les rênes, mon roussin prend le galop 5 mais le renard court plus vite, il est prêt à m' échapper; alors, levant les mains au ciel, je le conjure en ces termes : Au nom de monseigneur Rechou, arrête-toi et ne bouge pas davantage. Aussitôt il reste immobile et je le prends comme j'aurais fait d'une brebis abandonnée. »

Le prélat, gonflé d'orgueil au récit de ce miracle, ne doute plus de l'autorité qu'il exerce dans le ciel : « C'est maintenant, s'ccrie-t-il, que ma sainteté se montre dans tout son éclat; je sens ce que je suis, je pressens ce que je serai un jour. »

Le rusé chasseur tenait des avantages plus positifs

— Bique monseigneur Rechou : lui, si méprisé jusqu'alors àTévéché, s'y.voyait comblé de bienveillance.

Nous passerons sous silence certains épisodes où les mœurs des évéques sont traitées avec une hardiesse qui leur donnerait accès dans les Cent Xouveiies nouvelles ou dans les Contes de la Reine de Navarre. Ces gayetés du moine de Saint-Gall n'en complètent pas moins les divers genres de satire qu'il lance contre les princes de l'Eglise.

Prêtons quelque attention aux ferments de discorde qui, dès le neuvième siècle, éclatent entre le clergé régulier et le clergé séculier.

Qui ne connaît les curieuses caricatures, pleines d'audace et de cynisme, que Aq pieux architectes n'ont pas craint de sculpter sur les chapiteaux des cloîtres et des basiliques?... Dans celles-ci, les moings, représentés sous la figure de démons et de singes, de porcs et de renards, se livrent à toutes sortes d'actes ridicules et souvent libertins. Dans les chapiteaux des cloîtres, le clergé régulier prend sa revanche : les évoques et les prêtres y ont mille postures indécentes ou stupides.... Les récits du moine de Saint-Gall précédèrent l'époque de ces sculptures satiriques; elles ne pénétrèrent dans les constructions religieuses que du onzième au treizième siècle. On commença donc par écrire les caricatures avant de les sculpter; par les crayonner sur parchemin avant de les graver sur pierre.... On ne peut douter que les facéties du moine de Saint-Gall n'aient servi d'encouragement et de modèle à plus d'une de ces hardiesse?.

Il ne se trouva pas seul mêlé à l'introduction dans l'Eglise de cet élément nouveau, complètement inconnu des Apôtres et des premiers chrétiens : la

race gauloise tout entière fut responsable de ce ferment d'agitations et de luttes intérieures.

Tant que le Christianisme était resté en Orient, ou dans les catacombes de Rome, la religion nouvelle n'avait eu qu'un principe : la morale douce et tolérante de l'Evangile. Les images étaient peu répandues ; longtemps même on les repoussa d'une manière absolue comme une imitation du polythéisme. On adorait Dieu, mais sans retracer son visage; on honorait les saints, sans chercher à reproduire leurs traits. Les artistes byzantins, dans leur désir de décorer les basiliques, commencèrent à faire admettre quelques figures, quelques scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament ; tous ces essais de l'art retraçaient uniformément les miracles de la charité du Christ, tels que ; la résurrection de Lazare, la multiplication des pains, la guérison de l'aveugle et du paralytique; jamais un souvenir des punitions de la Bible, des ressentiments de Jéhovah.... Pour les artistes de cette époque, Dieu n'avait que deuxqualités : la charité, la bonté ; les hommes ne devaient avoir que des vertus analogues : la foi, la joie séraphique, le calme, la résignation, la générosité.

Du premier au troisième siècle , les chrétiens ne purent pas croire que la colère fût permise, même envers les païens qui les persécutaient. Ils ne lançaient ni la dérision, ni la satire, contre les absurdités et les immoralités du paganisme.

Ces armes ne guerre n'entrèrent dans l'arsenal chrétien, si l'on peut parler ainsi, qu'au moment où la nouvelle foi pénétra dans les races gauloises, soit dans le nord de l'Italie, soit en deçà des Alpes. Nous avons vu le Gaulois Rutilius et son compatriote Ausone atta-

quer le moDacbéisme par le ridicule; leurs descendants, devenus des chrétiens plus convaincus, tournèrent la satire contre les ennemis de la foi nouvelle.

Mais ces moyens de lutte, si familiers et si chers à la race gauloise , ne devaient pas être exclusivement employés contre les païens et les hérétiques : les chrétiens finirent par les diriger contre euxmêmes, par les prodiguer dans la controverse intérieure.

Le moine de Saint-Gall vient de nous donner un des plas curieux spécimens de cette polémique aux éclats de rire échangée entre le clergé séculier et le clergé régulier. Quelle fut la cause de la guerre que se faisaient ces deux Ordres de TEglise ? Pourquoi les deux milices qui défendaient le même dogme, montaient la garde autour du même autel, se déchiraient-elles entre elles comme auraient pu le faire les moines hurleurs de Mahomet et les solitaires de la Thébaïde ? Cette question est d'une assez grande portée historique pour mériter d'être éclaircie.

Après avoir divisé le clergé gaulois en clergé doctrinaire absolu et en clergé tolérant et pratique, nous avons annoncé, à la fin de Tépoque mérovingienne, l'apparition d'une nouvelle classe de prêtres; hommes violents et despotes , fournis par la race bar- 'bare.

Les évêquescarlovingiens, ce point est incontestable, étaient presque tous d'origine germanique. Les évêchés donnaient de beaux revenus, assuraient l'autorité; il n'en fallait pas davantage pour rendre les conquérants très-attentifs à s'en emparer.

Les monastères, bien loin de là, étaient fort pauvres à l'origine et placés ordinairement dans des lieux

arides et reculés, témoin ceux de Saint-Gall (1) et de Saint'Guillem' du ' Désert. — Les vainqueurs de la Gaule, avides de biens terrestres, se montraient peu désireux de se soumettre à des règles monastiques fondées sur l'abstinence, la solitude et la pauvreté. La résignation d'une vie toute contemplative, spiritualiste, convenait mieux aux hommes vaincus et persécutés : aussi les monastères étaient-ils l'asile préféré des indigènes. Nous en avons donné la preuve pour les couvents de femmes, lorsque nous avons parlé de celui de Sainte-Radegonde de Poitiers. L'observation serait bien plus applicable aux abbayes d'hommes. On peut donc poser comme règle générale que le clergé séculier, détenteur de l'autorité et de la richesse, se recrutait dans la race conquérante ; que le clergé régulier, au contraire, éloigné des biens de la terre, recueillait ses membres dans la population gauloise.

Cet état de choses a servi d'explication naturelle h, l'antagonisme qui troublait le calme du monastère de Poitiers au sixième siècle; comment n'expliqueraît-il pas également les querelles ecclésiastiques qui s'accusent d'une manière si accentuée dans le moine de Saint-Gall?

Ce dernier ne se dissimulait pas les périls de la guerre satirique qu'il poursuivait contre les évêques; mais les instincts de sa race l'emportaient, et il comptait sur l'appui de l'empereur Charles le Gros.

(1) Pépin le Bossu, fils naturel de Charles, convaincu d'avoir voulu faire périr l'Empereur, fut battu, tondu et envoyé pour correction dernière dans le monastère do Sain t-n ail, co«9/(/eVt' comme le lieu le plus pauvre et le plus triste de l'Empire.

• Je crains bien, 6 mon Empereur et Seigneur Charles, disait-il, d'encourir la haine des prêtres de tout rang, et surtout des évoques, lorsque je ne songe qu à remplir vos ordres ; mais je m'inquiète peu de la colère de tous les grands, pourvu que je ne perde pas votre appui. »

Peut-être comptait-il aussi sur la frayeur que Satan inspirait h ceux qui seraient portés à le persécuter. Il a soin de placer fréquemment le tentateur sur le chemin des hommes influents, comme une espèce d'exécuteur des hautQS œuvres qui les intimide ou les punit.

l]n prélat était fort enclin au péché d'orgueil; désireux de posséder le superbe mulet d'un paysan, il l'achète à prix d'or et monte dessus. Mais la. bête fringante n'est autre que Béelzébuth lui-même... L^évêque veut aller parader le long d'une rivière; le mulet se jette dedans, et les passants ont toute sorte de diflicultés à retirer l'homme d'Eglise du courant qui l'entraîne.

Lorsque Charlemagne faisait construire les portiques et les péristyles d'Aix-la-Chapelle, le surintendant Luitfried abusa tellement de l'absence du monarque, pour arracher des sommes considérables à tous les malheureux attachés aux travaux, « que Pluton ne put transporter tant de richesses aux enfers sans le secours d'un chameau. » Comment eut -on connaissance de cette particularité? par l'entremise d'un jeune clerc qui, «s'étant endormi, vit en songe un géai)t énorme se diriger du palais du Roi vers celui de Luitfried, chargé d'un ballot assez volumineux. « D'où viens-tu et où vas-tu? lui demande le clerc? — Je passe de l'habitation du Roi dans celle de Luitfried, répond le géant; je liiettrai celui-ci sur les bagages et plongerai le tout

dans les enfers. » Le clerc s' étant réveillé, se hâta de raconter Taventure à ses camarades.

Luitfried ne tarda pas à monter sur le chameau que Satan mettait à son service ; on le trouva mort un jour dans un endroit de Thabitation que l'on ne nomme pas. Charlemagne fit rechercher l'or qu'il avait dérobé et décida, en vertu d'une jurisprudence t'oyale assez commode, « que ce bien, fruit de la rapacité, ne pouvait être employé à la délivrance de l'âme de ce malheureux, et qu'il serait partagé entre les ouvriers et les plus pauvres de ses officiers attgichés aux constructions d'Aix-la-Chapelle. »

Le moine de Saint-Gall n'y va pas de main morte quand il dénonce les rapines et les exactions des hommes que Charlemagne a la faiblesse d'honorer de sa confiance. Les architectes et les entrepreneurs se montrent les plus ardents à la curée. L'Empereur fait-il constniire la basilique d'Aix-la-ChapeJle, l'abbé, directeur des travaux, soumet les ouvriers à toute sorte d'exactions, et ramasse par ce moyen une immense quantité d'or qu'il entasse dans des coffres; mais voilà qu'un incendie envahit son habitation; il court à sa chambre pour enlever ses trésors : une poutre embrasée lui tombe sur la tête, « détruit son corps par les flammes terrestres et livre son âme à celles qui ne s'éteignent jamais. »

Tachon, moine de Saint-Gall, s'était chargé d'exécuter une cloche qui devait dépasser tout ce que l'on connaissait en ce genre. Il demande à l'Empereur cent livres pesant d'argent pour les mêler avec la fonte ; mais, au lieu d'introduire le métal précieux dans le creuset, il le glisse dans son tiroir, et la cloche, plus mauvaise que les bourdons ordinaires, ne rend

aucun son sous les efforts du carillonneur. Tachon veut agiter lui-même le marteau ; « il tombe sur sa tête déjà chargée d'iniquités et, perçant son corps, vient jusqu'à terre, entraînant à sa suite les intestins du larron. » 1! équitable Charles s'empressa de reprendre l'argent qu'on lui avait escroqué et le distribua entre ses officiers les moins fortunés.

Si Charles prenait un malin plaisir à tromper les trompeurs, ses enfants, moins habiles, furent parfois victimes de ruses assez grossières. On connaît l'aventure de ce vieux Normand qui avait pris l'habitude lucrative de se faire baptiser à chaque nouvelle cérémonie, afin de profiter de l'habit blanc que l'empereur Louis faisait remettre à chacun des catéchumènes. Un jour l'étoffe étant venue à manquer, à cause du nombre non prévu des néophytes, on dut faire coudre à la hâte quelques vieux surplis pour en former des robes. Le Normand dont nous parlons, furieux de se voir afl'ubler de cette guenille, s'écrie tout en colère : « Voilà plus de vingt fois qu^on me lave ici, on m'a toujours revêtu d'un habit neuf très-convenable , aujourd'hui Ion ne me donne qu'un vieux sac dont un gardeur de cochons se contenterait à peine ! »

Si nous nous sommes appesanti sur une œuvre estimée fort légère, au point de vue historique, par les auteurs du dernier siècle, nous répondrons que l'étude des caractères et des usages, même quand ils revêtent la couleur de la satire, n'est pas moins intéressante, au point de vue moral, que celle des plus hautes questions de politique. La Chronique de Saint- G ail jette incontestablement de précieuses lumières sur cette phase du neuvième siècle; elle forme, par la tournure d'esprit de l'auteur, une sorte de transition

entre la société gallo-romaine du cinqoîème siècle et celle de la féodalité. II nous a para important de constater ce dernier effort de l'esprit gaulois ayant de nous .aventurer à travers le moyen âge.

I^ monastère de Saint-Gall, refuge préféré de la rnce vaincue (1), joue d'ailleurs un rôle social qui ne se circonscrit nullement dans la Ckrmilque dont nous avons donné l'analyse. Cette communauté était aussi, dès l'époque de Charlemagne» un des grands ateliers de copistes et de rabricateurs (enlumineurs) ; elle lutta, pour la confection des beaux manuscrits, avec les monastères de Corbie, de Saint-Vandrille, de Fulde et de Reims. Ce fut à Saint-Gall enfin, vers Fan 851, que se réfugia un sujet gaulois, chassé de l'abbaye de Jumiége par l'invasion normande, et qui devint l'occasion d'une innovation liturgique très-importante.

La victime des pirates normands portait un antiphonaire de son abbaye réglé d'après le cbant grégorien, comme tous ceux de l'empire de Charlemagne, mais avec cette particularité que le dernier vers des jubili ne se chantait plus sur la prolongation monotone du dernier a de Pallelxda, mais sur des paroles intercalées dans le texte par quelque moine, et qui, toutes défectueuses qu* elles fussent, servaient puissamment à graver la phrase musicale dans la mémoire du psalmiste.

Par une heureuse coïncidence, le moine de Saint- Call qui nous occupe n'était pas alors le seul homme

(1) On parlait sî bien gaulois à Saint-Gall, qu'en 909, Othon, recevant les députés de ce monastère, leur dit bon r/K«?, bon matin, en langue romane romanicc, {Acla smictorum ordinis hcncclicfif Seculurn V, p. 21.)

d*esprit du monastère : le jeune Notkcr cultivait avec passion la musique sacrée; il fut frappé de l'utilité de ces phrases complémentaires introduites dans les hymnes, et, se mettant à l'œuvre pour perfectionner l'ébauche apportée de Jumiége, il composa de nouvelles jwose^ à la suite des jubili, et put offrir, vers 860, son Liber Sequeniianim à l'évêque de Verceil^(1 ) .

Telle fut l'origine de ces proses, la plupart trèsremarquables, qui ont donné au chant grégorien un de ses compléments les plus poétiques. Découvertes en germe par un moine gaulois de Jumiége, elles furent développées, perfectionnées par un moine portant un nom germanique, il est vrai, mais faisant partie d'un monastère incontestablement peuplé et dirigé par des religieux gaulois.

Cette innovation revenait de droit à des Gallo-Romains. Dès les premiers siècles, les clercs, grands imitateurs d'Horace et de Tibulle, s'étaient pénétrés de leur rhythme et l'avaient appliqué à l'expression de la pensée chrétienne : aussi les hymnes de l'Église n'avaient-elles rien du caractère sombre, implacable, exalté des peuples du Nord, bien que la plupart des évêques et des abbés appartinssent à la race germanique. Elles avaient, au contraire, les qualités de l'action de grâce et de la réjouissance: pourquoi? c'est qu'elles avaient pour auteurs des clercs, des religieux, d'illustres pontifes de race gauloise, et non point ces évoques ou ces abbés germains dont le moine de Saint-Gall nous a dénoncé l'orgueil et souvent l'insolence. Nous voyons briller au premier rang de ces poêles liturgiques : saint Ambroise de Milan, saint Hilaire de Poitiers,

(1) Léon G^Mihier, Histoire de la Poésie Latine au mrn/rn fh/e.

saint Paulin d'Aquitaine, saint Grégoire le Grand enfin, qui donne son nom à ces compositions poétiques et musicales élevées à leur plus haut degré de perfection.... Ces chants de triomphe et de joie conviennent admirablement à une religion qui semble ne connaître d'autres sentiments que ceux de la contemplation, du pardon et de la charité. Ces jiibili^ ces alléluia^ dont quelques-uns existent encore, étaient chantés à l'unisson par des milliers de fidèles et remplissaient les voûtes des basiliques de vibrations qui transportaient les âmes. Saint Benoît, fondateur de l'ordre à la fois le plus gaulois et le plus italien : italien par la science et la doctrine, gaulois par l'activité laborieuse et la bienveillance; saint Benoît, disonsnous, se hâta d'introduire le chant ambrosien dans son Ordre, et contribua puissamment à répandre dans l'Occident tout entier ce germe d'art musical et de haute poésie. Le chant ambrosien, rectifié, développé par saint Grégoire, fut le point culminant de la littérature latine se faisant chrétienne. Poésie sans afféterie, sans combinaisons puériles et toute d'inspiration, elle suivit d'abord les règles de la prosodie latine et ne s'en écarta légèrement qiie par Vassonnance, Cette modification n'était pas encore la rime , mais elle la renfermait en germe. Hâtons-nous d'ajouter que son unique but fût tout d'abord de marquer certains temps de repos dans la déclamation et dans le chant (1) .

Soyons justes envers Charlemagne : l'introduction de l'art musical dans la pompe catholique était ce qu'il comprenait le mieux, ce qu'il protégeait avec le plus d'intelligence. La prospérité de la musique religieuse

(1) Léon Gauthier, ibid.

fut principalement l'œuvre des papes et des Bénédictins, sans doute; mais rEmpereur y concourut énergiquemenl. Prenant des moyens eflicaces pour répandre les meilleures méthodes dans les cathédrales et les abbayes, il fit venir d*Itahe des maîtres renommés et fonda, sous leur direction, deux écoles de plain-chant, à Metzetà Soissons, dans la partie franque de son empire. Nous devons même faire observer que, dès le début, éclata une lutte assez vive entre les accents modulés, roulés, harmonieux, de la musique italienne, et les voix rudes et gutturales des Francs; la distinction des deux écoles musicales remonte donc à bien des siècles. Plus tard, nous aurons à suivre leurs progrès, à marquer leur influence ; car la musique sera un des ressorts les plus actifs du caractère italien et du caractère français. Bornons-nous à mentionner aujourd'hui ce perfectionnement de Fart des sons, qui passe de l'exploitation vulgaire et toute matérialiste des histrions et des artistes ambulants, dans le domaine de la liturgie sacrée, qui devait nécessairement le spiritualiser et Tennoblir.

DISSOLUTION DE l'eMPIRE

Après avoir raconté Téchec de la tentative scientifique et littéraire de Charlemagne au sud-ouest du Rhin, nous avons montré, dans un monastère des Alpes, des preuves caractéristiques de la persistance du vieil esprit gaulois survivant à l'invasion germanique. Ce ne fut pas cette germanisation morale de la Gaule seulement qui se brisa dans les mains de Gbarle-

magne, mais la reconstitution politique de l'Empire. Ses fils, assez semblables aux généraux d'Alexandre, mirent à détruire son œuvre gigantesque plus d'ardeur qu'il n'en avait employé lui-même à l'édiftce. La colossale bataille dé Fontanettim ^ près d'Auxerre (25 juin 841), vit combattre, sous diverses bannières, les contingents de toutes les parties de l'empire en décadence, qui protestaient, les armes à la main, contre l'union prématurée que leur avait imposée l'empereur franc... Austrasiens, Italiens, Neustriens, Aquitains, Gascons, Burgondes, Provençaux, Wisigoths de Septimanie combattirent avec un acharnement égal pour briser les liens qui les unissaient à la famille carlovingienne et reconquérir leur indépendance de race et leur nationalité.... Pendant que les fils de Charlemagne, Louis, Pépin et Charles, cherchaient à se constituer des royaumes plus ou moins vastes au milieu de flots de sang, leurs propres soldats se déchiraient entre eux pour briser l'unité de leurs royaumes, fonder un Etat par bannière, créer un petit roi par province.... C'était la réaction provinciale la plus forte qui se fût produite contre le système des conquêtes et des annexions. C'était une protestation vigoureuse de la race gauloise contre les tendances unitaires des Mérovingiens et des Carlovingiens.

Rien ne manqua au succès des ennemis de la cohésion impériale. Quarante mille Francs, la fleur de la nation qui représentait cette unité, les plus fiers descendants des soldats de Charles Martel et d« Charlemagne jonchèrent de leurs cadavres la plaine de l'Andrie.... Ce désastre détruisait à la fois la renommée militaire et l'influence politique des Francs; il inspirait une

conQance nouvelle aux anciennes tribus gauloises , avides de reprendre la libre disposition de leur existence.

« Pleurez sur les destinées des Francs, s'écriait Florus, le diacre de Lyon ; Tempire élevé par la grâce du Christ glt maintenant dans la poussière » {Flori dtaconi qtierela. — Historiens des Gaules.)

Avant cette époque, la race gauloise avait fait quelques essais partiels de résistance, livré de simples combats pour la revendication de son indépendance. Le carnage de Fontanetum fut sa grande bataille, sa victoire décisive. Du 25 juin 8A1 datait une ère nouvelle : la conquête germanique prenait fin, l'unité gouvernementale, si habilement organisée par les Romains, imitée par les Wisigoths et par les Carlovingiens, disparaissait pour plusieurs siècles; Fontanetum vengeait la Celtique des conquêtes de César et de l'invasion des Barbares; il réveillait au milieu d'un désordre qui n'était pas sans utilité et sans grandeur, le système gaulois du clan, du canton, de la province autonome. Ce triomphe des idées locales va se formuler dans le régime féodal : les clients de l'ancienne Gaule reparaîtront dans les vassaux (1); le Sénat conservera son nom dans le Midi ou recevra, dans certaines localités, celui de commun conseil; le henadouriaid prendra celui de champ de mai^ à* état ou de bras; le comte, le baron, le marquis remplace-

(1) Vassaux, \assos (rassis, vassalas), venaient non point du tudesque ^Âe^e/, compagnon, ou fasssen, lier, ce qui constituerait uneètymologie assez douteuse ; mais du celtique vasel, noble, ou de gwas, jeune bomme, jeune guerrier marchant à la suite d'un chef (Henri Martin, t. Il, p. 27/i).

ront le bren et le rix.,.. Toutefois, un point capitalles séparera : les chefs primitifs étaient élus, le seigneur féodal se rendra héréditaire ; mais un principe général dominera toutes ces particularités : la province, la circonscription naturelle reprendront leur physionomie, leur existence distinctes. Durant la gestation laborieuse de ce régime nouveau, un fait important doit naturellement se produire. Dès que la population gauloise est revenue au premier rang, même dans la Gaule franque ; dès qu'elle se sent maîtresse de ses destinées, son premier soin est de se débarrasser de la langue tudesque et même du latin, qui pesaient sur elle comme le souvenir de ses premiers conquérants. Nous ne manquons pas de preuves qui établissent cette révolution littéraire 5 mais, en fussions-nous dépourvus, les inévitables lois de la logique sociale suffiraient à nous en donner la conviction.

Depuis longues années, les événements préparaient ce résultat. Dès que les Francs eurent renversé Tadministration romaine, le latin, ne recevant plus de TEmpire l'autorité des traditions officielles et littéraires qui protégeaient sa pureté contre Faction des langues indigènes, se vit entamé, corrompu par chaque peuple à son tour. Le clergé lui-même, malgré son désir de maintenir Tusage d'une langue universelle et savante qui répondait si bien à ses principes de catholicité^ dut l'estropier, la hérisser de barbarismes, afin de l'adapter à l'ignorance des populations, de l'appliquer aux objets du culte, aux croyances nouvelles et aux habitudes d'un état social qui se constituait. Le plus souvent il prit, dans ce travail de vulgarisation, le mot populaire, gaulois, breton ou germanique et l'affubla d'une terminaison latine; de négligence en négligence.

la corruption gagna du terrain : les temps des conjugaisons se transformèrent, les cas des substantifs se perdirent et furent remplacés par des prépositions qui en facilitaient l'usage. Bientôt le latin n'exista plus qu'à l'état de squelette : si quelques débris survivaient dans les livres liturgiques, dans les formulaires des hommes de loi, c'était au prix de mutilations déplorables. Il disparut complètement du langage usuel de toutes les classes, et, dès lors, la noblesse et la bourgeoisie se trouvèrent à l'unisson du bas peuple, qui n'avait jamais abandonné Tusage des idiomes indigènes, ainsi que nous avons eu l'occasion de l'établir (1). Deux ans après la bataille de Fontanetum (843), Charles le Chauve parlait bien encore tudesque {lingtm teudisca) aux troupes de Louis le Germanique son frère, mais ce dernier devait employer le roman {lingua romand) pour se faire comprendre des soldats de Charles le Chauve (2) .

(1) Nous recommandons, à ce sujet, le dernier chapitre do V Histoire littéraire de la France^ par M. Ampère, t. IH, p. Z|73 à à9â. li y rouille, à travers les derniers auteurs latins, les rudiments d^une langue rustique, romane, vulgaire^ antérieure au français et au provençal écrit, et apporte un contingent sérieux de preuves à l'appui de notre opinion de la persistance du gaulois, du celtique traversant la période de Toccupation romaine et remplaçant naturellement le latin, lorsquMl tombe en désuétude et disparaît sous les premiers Capétiens.

(2) « Pro Dco amur, dit d'abord Louis le Germanique^ et pro Christian poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus servir et podir me dunat, si salvarai io cist meon fradre Karle, et in adjudha, et in cadhuna cosa si cum om per dreit son fradre salvar dist, in o quid il mi altrezi fazet. Et ab ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit. »

Tel était donc le résultat final de la grande révolution germanique entreprise par Ciharlemagne. Les fils de celui qui avait coniploté la destruction des langues gauloises au bénéfice du tudesque et du latin, se trouvant réunis près de Strasbourg, en plein pays geroïanique, échangeaient, à la tête des deux armées, des serments de paix et d'alliance en langue gauloise. Chose remarquable, qui donne une preuve toute particulière de l'indépendance des Aquitains, c'est qu'uo sujet de Charles le Chauve s'engageait personnellement dans la même langue, envers le roi Louis, et promettait de désobéir à Charles s'il venait à rompre la paix (1). Vers 911, enfin, personne n'entendait plus le germain à la cour de Charles le Simple : on eût dit qu'il n'existait plus de Francs dans l'Ile-de-France. Le duc RoUon, ayant voulu prêter serment de fidélité à ce roi sous la formule tudesque by Got (par Dieu!), toute l'assemblée partit d'un éclat de rire (dom Bouquet, t. VIII, p. 316).

Ces événements méritent toute notre attention.... La population indigène aurait-elle donc remplacé déjà la population conquérante, qui se serait retirée du côté du Rhin avec Louis le Germanique? L'ensemble des faits tend à établir cet important résultat, et, loin de le regretter, nous devons nous en réjouir.

Dans la lutte que Charlemagne poursuivait contre l'esprit gaulois, il ne s'agissait de rien moins que de la suppression complète d'un des éléments les plus ac-

(1) « Si Lodhuwigt sagrament que son fradre Karlo jurât conservât, et Karlus meos sendra de sue part, non le stamt, si io returnap non tint pois, ne io, ne nads oui io returnar int pois, in nuUa adjudha contra Lodhowig nuu li juer. »

lits de la civilisation. Si le programme cVAIcuin et d*Eginbard avait réussi, nous parlerions allemand et quelque peu latin, cortmie les juifs de la Bohême et de la Moravie ; la langue française n'existerait pus^ ce qui, malgré l'élégance et rharmonieuse clarté de fallemand^ serait assurément une lacune dont la littérature européenne n'aurait pas à se féliciter.

Le tudesque a donc repassé le Rhin, le latin n'est plus la langue des hautes classes, il n'avait jamais été celle des classes agricoles : les peuples indigènes, les Francs eux-mêmes, entraînés dans le mouvement d'une population plus considérable et qui les absorbe , ne se communiquent plus Ieui*s pensées qu'au moyen des langues gallo-romanes. Robert, fils de Hugues Capet, est d'autant plus estimé qu'il passe pour les connaître à fond. Erai linguœ Galliœ pcritia facundissimus^ dit la chronique. Nous reviendrons sur cette question importante à l'occasion des Normands.

La nouvelle langue, ou pour mieux dire la vieille langue ressuscitée, ne présente pas une homogénéité à toute épreuve. Elle forme, au contraire, deux dialectes bien tranchés : le français ou langue d'oU dans le nord, le roman ou langue doc dans le midi (1). Cette langue gauloise géminée olfre même de telles différences que les peuples qui la parlent ne savent pas toujours se comprendre. Ne soyons pas surpris de ces différences, elles tiennent à des conditions climalériques d'abord, à l'influence des peuples étrangers ensuite. Le gaulois méridional (ancienne langue celle)

(1) Nous ne parlons pas du bas-breton et du basque, langues d'un usage trop circonscrit, pour pouvoir entrer dans cette division générale.

a cette sonorité d'intonations, cette abondance de voyelles, à laquelle nous avons donné pour cause la chaleur du climat, la vivacité du sang, l'abondance et la brusquerie des gestes ; d'ailleurs, elle a depuis longtemps opéré avec la langue latine, particulièrement répandue dans cette zone, un échange de mots qui constitue les langues romanes.

Le gaulois du nord ou wallon, resté plus sourd, à cause de la froideur du climat, de la lenteur des imaginations, du calme des caractères, a reçu du mélange de quelques mots tudesques et normands des différences nouvelles qui l'ont éloigné davantage de l'ancien gaulois méridional.

N'oublions pas que les particularités qui séparaient ces deux langues avaient des causes très-anciennes. Nous avons cherché à les bien marquer, au début de cet ouvrage, en nous appuyant sur César, sur Strabon et sur la géographie.

Quand une race est en possession de qualités morales ou physiques fondamentales, elle ne laisse guère extirper leurs racines de son sein. Des événements graves \ invasions, révolutions profondes, peuvent arrêter le développement de la tige, la faire rentrer dans le sol, au point qu'elle semble avoir péri ; mais le germe est intact ; surviennent des circonstances favorables, il repousse impatient et vigoureux.

Nous allons voir les mœurs, les habitudes, l'esprit des anciens Gaulois reprendre toute leur vivacité, à la faveur des libertés provinciales du moyen âge ; le culte de la femme des anciens Celtes, le dévouement, la religion du serment des 5o/rfw/e5 d'Aquitaine reparaîtront avec un nouvel éclat aux premiers souffles de la chevalerie*

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