‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á laChapitre 13 sur 31 · VOYAGE DES CIMBRO-TEUTONS A TRAVERS LA GERMANIE · texte numérisé non relu

VOYAGE DES CIMBRO-TEUTONS A TRAVERS LA GERMANIE

LA NOAIQUE ET L*ILLTRIE

LesCimbres et les Teutons, qui causèrent tant d'effroi au peuple romain, dans les dernières années de la république, allaient-ils du Nord vers le Midi en peuples guerriers, n'ayant d'autre but que le pillage, Fincendie des villes et l'extermination des habitants 7 Etaient -ils des monstres vomis par les forêts du Nord, pour détruire le monde romain et noyer dans le sang la civilisation occidentale? C'est l'opinion que voudraient nous en donner les historiens de Rome. N'étaient-ils, au contraire, que de simples bûcherons, des pâtres assez pacifiques , se nourrissant de lait, de fromage et de viande, voyageant avec leurs immenses troupeaux, campant chaque nuit près de leurs chariots, ne prenant les armes que dans les cas de nécessité, contre les peuples qui voulaient les empêcher d'exercer le droit primordial de vaine pâture 7 C'est ce que nous sommes portés à croire, en examinant avec attention Tensemble des faits qui les concernent, et en les suivant pas à pas, depuis leur apparition jusqu'à leur anéantissement par l'implacable Marius dans les plaines de l'Arc et du Pô.

Il résulte de toutes les conjectures réunies par Plutarque et par Strabon sur les Teutons et sur les Cimbres (Kimris ou Cimmeri) , qu'on ne savait pas au juste quelle étaitleurpatrie originelle; mais qu'ils faisaient probablement partie de cette vaste confédéra-

tion scythe qu Homère désigne sous le nom caractéristique de nomades (1).

Plutarque pense qu'au moment de se diriger vers l'empire romain, ils venaient d'au delà de la forêt Hyrcinie, d'un pays près du Pôle, dit-il, couvert de forêts si épaisses, de brouillards si persistants, que le soleil n'y brille presque jamais.

Tacite enfin place les Gimbres près de TOcéan, à côté des Chérusques (2).

D'ailleurs qu'ils soient Scythes ou qu'ils soient Ger<> mains, il est incontestable qu'ils mènent la vie pastorale, qu'ils n'ont d'autres ressources que les troupeaux. Les Germains, ditGésar, de la manière la plus positive, s'adonnent peu à l'agriculture ; ils ne vivent que de lait, de fromage et de viande; nul n'a de champ limité ni de terrain qui lui appartienne. Tous les ans, les magistrats et les principaux chefs assignent des terres en telle quantité et en tel lieu qu'ils jugent convenable à chaque famille de la communauté, et l'année suivante ils l'obligent à se transporter sur un autre point (8).

( 1 ) Note versus septeutrionem gentes une priusnoniineSeyte, vel nomades, ut abHomero appellantur; post^a, eogoiUs re«> gionibus occiduls, Celtcç-lberi aut mixte poqoine GQltJberi et Celto-Scythse dicl ceperunt, cum priusab ignorationesingulae

gentes une omnes nomine efficerentur Ephorus ait in ora-

tione de Europa cœli ac terrée locis in quatuor deduetis partes, eamquse est versus subsolanum habitari ab ladisiquse versus austrum ab OËthiopibus, qu» versus occasum a Geltis; aquiloni objectam a Scythis. (Don Bouquet. Strab. t. l..,p. I.)

(5) Eumdem Germani sinum proximi oceano Cimbri tenent parva nunc civitas sed gloria ingens (eh. xxxvii.)

AgrleuUur» non student majorque pars vicius ^oruo in

Mille faits viennent corroborer ces premlèreâ preuves. Le plus beau titre de gloire de chaque cité germanique, dit César, est d'être entourée de déserts et de pays ravagés (1). Les SuèVes, notamment, se font gloire d'avoir pour frontières de vastes solitudes ; aussi le désert s'étend-il à six cent mille pas autour d'eux (2) .

La surface de la Germanie, ajoute Tacite, est généralement hérissée de forêts, ou infectée de marais. Le sol est assez favorable aux grains (3) , mais contraire

lacte caseo, carne consistit : neque quisquam agri modum certum aut fines habetproprios (César, l.VI, cb. xxii.— Tacite, ch. XVI). César répète la môme observation à l'endroit des Suèves; bien qu'ils soient les plus belliqueux des Germains, dit-il, ils ne connaissent pas la propriété privée: toutes leurs terres sont commanes: ils ne restent jamais plus d'un an dans le môme canton ; ils consomment peu de blé et vivent généralement de laitage, de la chair des troupeaux, et surtout de la chasse, sed privati acseparati agri apud eos nihil est, neque longius anno rémunère uno in loco incolendi causa licet (livre iV, ch. i)^ Leurs terres, poursuit Tacite, sont successivement occupées suivant le nombre des bras de chaque

tribu, puis partagées selon les rangs L'étendue de leur

territoire facilite ces partages; ils ont beau changer de localité chaque année , ils ont toujours à parcourir de nouveaux espaces ils ne s'occupent ni déplanter des vergers, ni d'enclore des prairies, ni d'arroser des jardins (Tacite, ch. xxvi).

(1) Civitatibus maxima laus est quam latissimas circum se vastatis finibus solitudines habere (L. Vf, ch. xxni.)

(^)... Publiée maximam putant esse laudem quam latîssimô a suis finibus vacare agros... itaque una ex parte a Suevis circiter millia passuum d. c. agrlvacare dicuntur (Tacite, lîv. IV, ch. m).

(3) Satis ferax, ce qui he veut pas dire que le sol fournit beaucoup de grain, mais qu'il -pourrait en produire en abondance.

aux arbres fruitiers; les troupeaux y abondent; mais la race en est petite ; le gros bétail est privé de ce qui fait ailleurs Fornement de son front. Les Germains s'appliquent d'autant plus à le multiplier qu'il forme leur unique richesse (1). Maîtres, enfants, esclaves, vivent au milieu des mêmes troupeaux, sur la même terre (2).

Dans la punition des délits, les coupables ne payent pas l'amende en argent ou en denrées, mais en chevaux ou en bétail (3).

On ne saurait donner des preuves plus positives de l'organisation pastorale et nomade des peuples de la Germanie. Quant aux inductions politiques et morales que César et Tacite se permettent de tirer de cet état social, nous les croyons très-discutables... Ces historiens philosophes voient dans la communauté des biens une habile combinaison des législateurs, attentifs à éviter a que la longue habitude des travaux agricoles ne fasse perdre aux populations le goût de la guerre. Avec

(1) Numéro gaudent, eaeque solse et gratissimsB opes sunt (ch. V). Cette estime des troupeaux était consacrée par les usages religieux eux-mêmes. Tacite raconte qu'on nourrit dans les bois sacrés, sur les fonds de la communauté, des chevaux blancs exemptés de tout travail. On les attelle au char du Dieu, le prêtre ou le chef de la cité les accompagne dans les pâturages, observe avec respect le moindre de leurs mouvements, et cherche dans leur hennissement les signes de la volonté céleste (ch. x). Nous verrons plus tard les Cimbres jurer l'observation de la capitulation du pont de TAthesis sur leur taureau d'airain. (Plutarque, vie de Marins.) Un taureau pour divinité, des chevaux sacrés pour interprètes des dieux, tout cela ne constitue-t-il pas une religion pastorale?

(2) Intereadem pecora in eodem humo degunt (cb. xx).

(3) IVo modo pœna equorum, pecorumque numéro convicti multantur (ch. xii).

la propriété privée, chacun songe à étendre ses possessions, et les plus forts dépouillent tes plus faibles. Avec l'amour des richesses naissent les factions et les discordes : le sentiment de l'égalité, au contraire, maintient la paix parmi le peuple, qui se voit avec plaisir aussi riche que les puissants » (César, 1. VI, eh. xxxni).

Pourquoi chercher, dans les régions spéculatives, Texplicatun du fait le plus simple et le plus naturel.

Les Germains ne connaissent que la propriété commune, par la raison que, n'ayant que des troupeaux, ils n'ont que faire de champs clos, de prairies limitées ou de vergers. Ils n'ont besoin que de vastes pâturages dans lesquels il y ait place pour tout le monde; aussi chaque peuplade ménage-t-elle de vastes solitudes autour d'elle, non point en haine de ses voisines, mais par sollicitude pour ses troupeaux. Si chaque année elle change de cantonnement, ce n'est pas le moins du monde pour éviter l'ambition et la jalousie que peut inspirer la propriété particulière; mais afin de procurer à son bétail des pâturages nouveaux, une herbe à la fois plus fraîche et plus nourrissante. Si les Germains habitent des maisons incommodes, nïal construites, c'est par la raison qu'ils changent de résidence à tout instant et qu'ils n'ont pas le temps de s'installer d'une manière convenable dans des habitations définitives et solides. LesCimbro-Teutons, peuples du nord de la Germanie, ont incontestablement tous les caractères de peuples nomades ; lorsqu'ils abandonnent leur cantonnement des bords de la Baltique et se mettent en marche vers le Sud, ils amènent avec eux femmes, enfants, vieillards, cha-

riots, ustensiles, tout ce qui constitue en un mot leur fortune et leur existence. Ces départs loin de présenter quelque chose d'étrange, étaient familiers au contraire à tous les peuples germains : César nous montre IcB Usipèdesei les Teuchthères s' éloignant du voisinage des Suèves et errant trois années consécutives à travers la Germanie (1). Le voyage d'une tribu nomade dans cette contrée était d'autant plus facile que chacune, avons-nous dit, était séparée de ses voisines par de vastes landes n'appartenant à personne. Mais cet état de choses imposait, par voie de suite, rimpérieuse nécessité d'amener une quantité suffisante de troupeaux pour assurer la subsistance des émigrants ; le pillage ne pouvait rien procurer dans un pays privé de villes et de récolle; il était donc impossible de compter sur lui pour nourrir une tribu de huit à neuf cent mille personnes (2). Nous pouvons nous en convaincre par les difficultés qu'éprouvait alors une simple armée de 25 à 30,000 hommes à s'aventurer dans les forêts de la Germanie. Quand les soldats romains, étal)lis à Vesoncio (Besançon), apprennent que César veut les conduire dans cette contrée, ils gémissent sur leur destinée, déplorent avec leurs amis le danger commun

(t) Agris expulsis et multis Germanise locistrlennium vagati (liv. X, ch. m.)

(2) Plutarque élève le nombre des Cimbro-Teatons à 300,000 combattants; mais on prenait les armes jeune alors, à quinze ans à peu près, et ou les conservait jusqu'à ce que les infirmités ne permissent plus d'en faire usage. En portant le nomi)re des femmes à 300,000 aussi, et celui des enfants et des vieillards à 200, on ne doit pas s'écarter beaucoup de la vérité, total 800,000.

et font leur testament Ceux qui affectent le plus de

fermeté n'attribuent pas leur tristesse à la crainte de Tennemi, mais à la difficulté des chemins, à l'immense profondeur des forêts et au manque de vivres , car l'armée doit tout transporter avecelle (1)1. 1, cb. xxxix.

Si le pillage, les contributions de guerre, que les Romains organisaient avec une si grande habileté, étaient incapables d'alimenter une armée de quelques milliers d'hommes, comment le maraudage aurait-il pu nourrir une horde de huit cent mille individus !... Il est donc positif que les Cimbro-Teutons n'avaient d'autre moyen de traverser les steppes et les forêts que de porter leurs vivres avec eux, et ces vivres étaient leurs troupeaux.

Après quelques jours de marche, les Cimbro-teutons rencontrent les Boïens sur le plateau des monts Sudètes (Bohême), preuve évidente qu'ils se dirigeaient vers le bas du Danube et l'Orient, et ne pensaient nullement à attaquer les Romains dont ils ignoraient sans doute l'existence.

Mais les Boïens étaient une tribu d'origine gauloise, établie au milieu de la Germanie depuis l'époque des bren ; ces Gaulois, bien que vivant du produit du bétail infiniment plus que de la culture des terres, étaient toutefois moins exclusivement pasteurs, moins nomades que les Scythes et les Germains; l'approche d'une

(1) Plus tard, César marchant contre les Suêves, apprend que ce peuple s'est retiré dans ses forêts; aussitôt il s'arrête, nous dit-il lui-même, et se décide à ne pas aller plus avant, de peur de manquer de vivres, a Inopiam frumenti veritus quod ut supra demonstravimus minime, constituit non progredi, longius » (liv. VI, ch. xxix.)

tribu nouvelle et nombreuse les inquiéta, ils ne voulurent pas la laisser pénétrer dans leurs pâturages, où elle n'aurait peut-être nourri ses troupeaux qu'en affamant les leurs; ils lui interdirent l'entrée de leurs territoire.

Les Cimbro-Teutons qui voyageaient avec des idées pacifiques et nullement avec des projets belliqueux, s'arrêtent devant cet obstacle ; se tournent vers le sudouest , traversent la forêt Hyrcinie^ pays inhabité, ouvert à tout le monde, passent le Danube et pénètrent dans la Norique (Archiduché d'Autriche).

Les historiens nous disent qu'ils dévastèrent la campagne et mirent tout à feu et à sang ; mais ce récit est un peu vague et nous préférerions un fait par^culier et précis à cette assertion tellement générale, qu'elle échappe à toute investigation. Il était impossible assurément qu'une horde aussi nombreuse traversât une province avec ses immenses troupeaux, qu'elle campât des semaines entières dans un canton sans y couper des arbres, épuiser les pâturages et causer quelque préjudice aux indigènes; quant à une dévastation proprement dite, à la mise de tout le pays à feu et à sang, on nous permettra de demander ce qu'ils pouvaient brûler dans une contrée sans villes et sans récoltes, ce qu'ils pouvaient massacrer dans des forêts où la population était libre de fuir à leur approche avec ses troupeaux ? Des faits très-positifs ne se chargent-ils pas d'ailleurs de combattre ces exagérations malveillantes? Quand les Cimbres s'approchent de Noreia^ capitale de la Norique, voilà que ce peuple, représenté comme un fléau ravageur, ne sait pas faire le siège d'une bicoque ; il se contente de camper à l'entour!

Ce fut là que le consul Papirius Carbon vint, avec ses légions, leur barrer le passage des Alpes ; le général romain dut trouver à ce peuple de 300,000 combattants un aspect peu redoutable, car il osa lui dire du ton le plus impérieux : « Je vous ordonne de vous retirer et de respecter un pays allié du peuple romain, » et ces terribles Teutons, ces barbares qui mettent tout à feu et à sang, au lieu de se montrer indignés de ce langage et de tomber sur la petite armée romaine, répondent avec la modération d'hommes qui ne cherchent qu'à éviter toute querelle : « Notre intention n'est pas de nous établir en Norique; si les Romains ont des droits sur ce pays, nous porterons ailleurs nos pas. )i

Cette facilité à céder aux Romains ne se comprendrait pas si les Gimbro-Teutons avaient eu, comme on les en accuse, l'intention d'attaquer l'Italie et de détruire Rome. Cette partie des Alpes était la plus abordable de toutes; la horde se trouvait dans toute sa force; l'armée romaine était peu capable de résister à 300,000 combattants. xMais, nous le répétons : ce peuple nomade ne prétendait s'établir ni en Italie, ni ailleurs; il voyageait, il cherchait des pâturages frais et non pas des conquêtes. Il avait d'excellentes raisons d'éviter les combats... il n'est pas de peuple assez barbare, soyons-en sûrs, pour vouloir exposer étourdiment la vie de ce qu'il possède de plus cher, l'existence de ce qui constitue sa fortune, pour le plaisir de faire du bruit.

Quand nous voyons les Germains conduire leurs femmes et leurs enfants avec eux, c'est qu'ils changent de cantonnement et qu'ils ne songent pas à revenir dans celui qu'ils abandonnent ; ils emportent avec

• eux tout ce qu'ils possèdent. Nous sommes profondément surpris d'entendre donner à la présence des femmes et des enfants dans leur camp un motif qui prouve que les Romains ne comprenaient rien à l'organisation de la société pastorale. Tacite prétend, en effet, que les Germains se font toujours accompagner de leur famille, afin d'être mieux excités à combattre par la nécessité de soustraire aux dangers ce qu'ils aiment le plus. « Ce qui enflamme particulièrement leur valeur, dit-il, c'est que le hasard ne préside pas à la formation de leurs baode&} elles sont au contraire une agrégation de parents et de familles. Les combattants ont auprès d'eux les objets de leur affection ; ils peuvent entendre le» cris de leurs femmes, les vagissements de leurs enfants; ces êtres chéris sont pour chacun d'eux la témoins les plus sacrés et les panégyristes qu'ils oeti* ment le plus. »

« C'est àdes mères, c'est à des épouses qu'ils viennent montrer leurs blessures ; elles ne craignent pas de compter et de sucer leurs plaies, et, durant le combat, elles leur apportent à la fois des exhortations et des vivres. » (1) (chap. vu).

Nous en demandons bien pardon au génie de Tacitet mais autant d'explications, autant d'erreurs I

La vérité simple est beaucoup moins dramatique. Les Germains emmenaient leurs femmes avec eux lors-

(l) Et in proxnno pignora, unde femioarum uUulatus an- (liri, unde vagitus infantium. Ili cuique sanctissimi testes, hi maximi laudatores; ad matres, ad conjuges vulnera feront: nec nia numerare, aut exlgere plagas pavent (Tadtei liv. Vllotvni).

qu'ils voyageaient en masse ; par la raison que les peuples pasteurs n'ont d'autre patrie que leurs chariots et leurs tentes et que partout où sont les troupeaux se trouve nécessairement la nation entière.

Lorsqu'ils faisaient une expédition purement guerrière, ils se gardaient bien d'entraîner à leur suite les objets qu'ils affectionnaient pour se donner du cœur : ils les cachaient loin du théâtre du combat^ dans les forêts, dans les iles entourées de lacs, pour les sous^ traire au péril ; les guerriers seuls cour^^ient au^^ armes. Quand les Suèves apprirent l'approche des Romains, nous dit César, ils quittèrent leurs retraites ordinaires et déposèrent dans les bois leurs feoimest leurs enfants , leurs objets précieux (1) ; puis les hommes en état de porter les armes se réunirent dans un lieu situé vers le centre de la région, et y attendirent les Romains pour les combattre (2),

Un historien réfléchi comme Tacite aurait du ne pas oublier que si les lois civiles et religieuses sont varia? blés selon les latitudes et les degrés de civilisation, les sentiments du cœur restent immuables dans toutes les

(1) Uti de oppidis demigrarent, libcros uxore3 su^que opi-r nia in silvas deponerent (liv. IV, ch. xi;c.

(2) Les Belges, originaires de la Germanie, avaient les mè'* mes usages ; quand les Romains attaquèrent les Netvims: les Atuaiuret (Namur) allèrent à leur secours, et loin de conduira avec eux les enfants et les femmes, ils placèrent tous ceuij; que leur sexe ou leur ^e rendaient impropres h combattre, dans un liou défendu parades marais inaccessibles à une armée.

Muliercs cuique per ^tatem ^d pugnam inutiles viderentur, in euxn locum coiuecisse quo prppter paludes exercitu aditus non esset (liv. Il, ch. xvi).

Le simple bon sens ne faiMl pas comprendre que près d'un million d'âmes ne pouvait rester pendant un si long intervalle dans une seule province, qu'à la condition de se nourrir du produit des troupeaux; les Cimbres rencontraient là le même état de choses que dans la Germanie, s'ils n'avaient eu d'autres ressources que celles du pillage, ils n'auraient pu prolonger leur expédition au delà de trois ou quatre mois, sous peine de mourir de faim, après avoir dévoré les dernières ressources de la conjjjée (1).

D'ailleurs, si les Cimbro- Teutons n'avaient vécu que de vol, les populations de la Germanie et des provinces du Danube ne se seraient-elles pas liguées pour exterminer une horde qui menaçait de les affamer elles-mêmes? Au lieu de cela, nous les voyons, à de très-rares exceptions près, accueillir les Cimbro- Teutons avec bienveillance , leur donner accès dans leurs pâturages et dans leurs bois, en vertu du droit de vaine pâture.

Les Cimbro-Teutons ont longtemps exploité les pâturages de la rive droite du Danube ; ils reviennent sur leurs pas, entrent dans la vallée du haut Rhin et pénètrent chez les Helvétieos, peuples régis comme eux par les coutumes pastorales (2) et parfaitement à même

(i) De nos jours encore, lorsqu'une armée ru«se fait une expédition, elle emporte sur des chariots pour trois ou quatre mois de vivres. A mesure que les véhicules sont moins chargés de seigle et de blé, par suite de la consommation journalière, les soldats mangent les bceufs de trait devenus inutiles.

(2) M. Amédée Thierry a très-fidèlement déeritrétatsocial de ces montagnards. « Les tribus composant le peuple helvétien,

de comprendre les habitudes et les projets des Germains- Loin de profiter des forêts et des torrents, qui protégeaient leurs vallées pour en interdire l'accès, ils les accueillirent en frères, et trois de leurs tribus, les Tigurins, les Tugènes et les Ambrons se réunirent à eux et les suivirent dans les Gaules. Il est même très-probable que ces peuplades helvétiques amenèrent leur bétail avec elles, et le mêlèrent à celui des Cimbro-Teutons. Le pasteur est trop attaché à cette sortç de richesses pour s'en séparer.

dit-il, étaient presque totalement étrangères au mouvement de civilisation qui se faisait sentir dans les plaines transjuranes. Cet isolement et la vie pastorale à laquelle la nature du sol les condamnait, perpétuaient chez elles les vieilles habitudes gauloises, de guerre et de vagabondage. »

Nous nous permettons seulement de modifier les deux dernières lignes, et de dire que des contestations de pâturage pouvaient bien amener certaines querelles, mais qa^elles n^avaient rien de commun uvec la guerre proprement dite, qui ne fut certainement à aucune époque le système général des peuples pasteurs.

Il ne faut pas oublier que la propriété commune et la vaine pâture, fondement deTétat pastoral, se maintient encore dans les pays de montagnes de nos États les plus civilisés. G*est en vain que le morcellement et la propriété privée pénètrent dans les basses vallées, autour des villages des Alpes et des Pyrénées, des Landes et de l'Auvergne; quand on s'élè^ dans les hautes régions, on retrouve le sol soumis au régime communal. Le seul moyen d'exploiter ces pâturages, c'est de le livrer au bétail; ce bétail constitue la propriété des individus, le sol coni^titue la propriété commune : ce double élément servit de base aux peuples pasteurs de toutes les contréesi à toutes les époques. Si tel est, de nos jours, l'état de la haute Suisse, comment n'aurait-il pas été celui de l'Helvétie du temps de la république romaine 7...

Eœque solœ et gratissimœ opes sunt, dit Tacite (1). Il est trop prudent pour se priver d'un élément de fortune qui assure ses subsistances, et s'exposer à mourir de faim dans les forêts étrangères, où il ne trouverait que des bêtes fauves et des glands. Les Cimbro-Teutons ne pouvaient guère, d'ailleurs, admettre dans leurs rangs des tribus qui n'auraient pas fourni à l'émigration leur contingent de ressources alimentaires.

Au moment de s'aventurer à travers la Gaule, les Cimbro-Teutons, mêlés aux Helvétiens, avaient assurément la conviction qu'ils seraient libres de faire pacager leurs troupeaux dans les bois et les landes qui couvraient plus des trois quarts de cette région, comme ils l'avaient été dans les plaines du Danube et de la Germanie. Ils pensaient que ce continent était sous le régime de la propriété commune et de la vaine pâture et non point sous celui de la propriété particulière et clôturée, dont ils ne soupçonnaient peutêtre pas l'existence. La communauté du sol était bien en effet l'état social de l'ancienne Gaule ; nous en trouvons la preuve, non-seulement dans l'ensemble des faits rapportés par les historiens, mais encore dans certaines lois druidiques.

(1) Ces mêmes Helvétiens nous en fourniront l'exemple du temps de César.

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ÉTAT DE LA PROPRIÉTÉ DANS LA GAULE ,* SES RAPPORTS AYEG l'invasion des GIHBRO-TEUTONS

(( Homme, tu es libre, sois sans propriété, » dismt un article du code druidique. Sans propriété, c'est-àdire sans patrimoine personnel, sans enclos ; l'individu ne devant posséder d'autres objets que ses armes, les meubles qu'il emporte avec lui, le bétail qu'il emmène en voyage.

Un regard jeté sur la topographie de la Gaule nous donnera une idée très-exacte de la question, et justifiera pleinement l'opinion que les Cimbro-Teutons se faisaient de la facilité qu'ils trouveraient à vivre dans les pâturages de cette contrée sans causçr de préjudice à personne. Toute la partie comprise entre le Rhin et les Pyrénées, l'Océan, la Montagne-Noire et les Cévennes n'était qu'une immense forêt, du milieu de laquelle se détachaient çà et là quelques plateaux rocheux et dénudés ou quelques clairières occupées par des bourgades. La Gaule méridionale seule, entre l'Aude, la Montagne-Noire, les Cévennes, la Durance et la Méditerranée, desséchée par un climat chaud, défrichée par des populations que les Grecs et les Romains avaient façonnées à l'agriculture, commençait à connaître le régime de la propriété particulière.

Pour répandre un certain ordre dans la description de la vaste région boisée, il faut diviser par groupes les forêts qui la couvrent. Chaque groupe est un centre

d'où partent des ramifications qui relient la forêt centrale, la forêt mère, aux groupes voisins, sans laisser entre eux de solution très-appréciable.

Le premier groupe occupait la Belgique et s'étentendait du Rhin à la Seine, de Trêves à l'Océan : sur les territoires des i4^re6«/^5, des Ambiaviri, des Morini, des Nervii, des Veromandui (1)»

La forêt des Ardennes formait le second groupe; elle s'étendait entre Trêves, Paris, le Jura, dans le pays des Camutes, des Vaugiones, des Nemeti, des Rmiraci, des Treviri, des Mediomairid, des Caresi, des Hemi et des Catalauni (2).

(1) Provinces de Boulogne, Santerre, Artois, Flandre, Hainaut; (Voir César, de 6e//o,l.III. ch. xxviii,liv.V,ch.ii!.— Strabon, liv. IV, ch. iv. — Tacite, Annales, llv. III, ch. xlii). Ce premier groupe renfermait principalement les forêts de Théoracia et d'Arvisia, sur les limites du Gambrésis etdu Verman> dois; celle de la Fosse Boulonnaise, qui couvrait les collines do ce nom, près de Boulogne ; la Tristiacemsis, diocèse de Thérouanne; le bois ùeBeyla (Bailleul). -- César y pratiqua des abattis considérables pour en chasser les Ménapiens et les Morins, qui s'y étaient réfugiés.

Nous citerons encore les forêts de Compiègne et de Sentis, (Silvacum) qui se prolongeaient jusqu'aux marais tourbeux de Ponthieu.

Voir, pour tout ce qui concerne les forêts, Texcellent ouvrage de M. Maury : Histoire des forêts de ta Gaule, 1 vol. in-8*.

(2) Provinces de Champagne, de Lorraine et d'Alsace. Ces forêts atteignaient d'un côté Basilia (Bâle) à l'entrée de ruelvétle, et de Tautre Lutèce. La forêt de Silva Bieria (Fontainebleau), celle de Senar, de Moret et de Vincennes, c'étaient que les ramifications méridionales des Ardennes. VArgonne séparait la Lorraine de la Champagne.

Les hauteurs de la Brie étaient encore couvertes de bois,

Un troisième groupe couvrait les six à huit chaînes parallèles du Jura, depuis Basilia jusqu'au fond du pays des Allobroges. Des bois, descendant de leurs cimes dans les vallées profondes, entouraient Besançon (Vesoncio) occupaient toute la Séquanaise (Franche-Comté) et se reliaient à Trêves par une suite à peu près interrompue de forêts. (1)

Leyrowjoedupays Ae^Lingones tapissait le plateau de la haute Seine et s'étendait jusqu'à Lyon (2).

Les forêts de TArvernia (Auvergne) formaient un cinquième groupe; on croit même que le nom de cette province gauloise venait du mot vern (aulne), essence d'arbre qui aurait particulièrement couvert cette région. Quoi qu'il en soit, les forêts des monts

lorsque le solitaire saint Fiacre s'y retira; ils se joignaient à la vaste forêt de Jouarre (Juranum). André Thevel, dans sa Géographie universelle, dit que la forêt des Ardennes s'étendait de Trêves au pays des Nerviens (comté de Uainaut et d'Artois) ; elle a plus de cent lieues de longueur, eteitibrassait jadis les pays de Hainaut, de Luxembourg, de Bouillon, de Bar, de Lorraine, de Limbourg, de Metz, de Namur, de Mayence, de Coblentz, de Cologne, et la majeure partie de la province de Liège. La forêt de la Reine réunissait les Vosges aux Ardennes.

(1) Les forêts de la Chaux et celle de la Serre, près de Dôle, en sont les derniers vestiges. Nous ne parlerons pas de la Forêt-Noire, sur la rive droite du Rhin, Silva Marciana^ qui touchait, au Nord, à la fameuse forêt Hyrcinie, dont les ramifications occupaient une si grande partie du pays des Germains (Vlaury, p. 180 à 190.).

(2) Les bois y laissaient si peu de place à la culture, même à la fin du moyen âge, dit Gollut, que les peuples voisins s'en mouquaient. On connait les dates des défrichements que les moines exécutèrent dans ceux qui environnaient Lyon (Maury. p. 215 à 238.).

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arvernes s'étendaient jusqu'à Bibracte (1 ) , qui se trouvait perdue au milieu des chênes; puis elles gagnaient le pays de Lemovices (Limousin).

La contrée des Carnutes (Chartres), sanctuaire du druidisme, était ombragée de forêts séculaires. La majeure partie disparut au moyen âge (2).

Elles se réunissaient à celles du Maine, de l'Anjou (3), pénétraient dans le Bocage normand et la Bretagne (4). Se rapprochant enfin de Paris, elles entouraient la vieille Lutèce d'une ceinture, dont quelques forêts encore célèbres forment les imposants débris (5).

(1) On lui donnait dans les anciennes chartes le nom de Forêt de la Montagne.

(2) Cette contrée renferme encore les forêts de Dreux, d'henné, de Chdteau-Neuf, de Lorges, d'Or/^ans, de Montargis, de Pluvier, de Neuvy^ de Dieuville, de Nemours (autrefois de Nemore) et de Beaugency (Maury, p. 207).

Le Gâtinais paraît avoir pris son nom de Gastine ou terre dévastée ; elle lavait été, sans doute, par les Romains, ou par quelque horde barbare. Ce territoire séparait le pays des Carnutes de celui des Sénonais (Statistique de la Marne, t. IF, p. 195.— Maury, ibid).

(3) Pagus syhnacensis, Sylva carnuta. On citait au moyen âge celles de Beau fort, de Niviseau, de Craon, de Douvereau, du Prince, de Percigni, û^Andaine, de Langounar et du Mans, Angers s'élevait au centre de la forêt de la Belle-Poule,

{U) Ces provinces renfermaient encore au moyen âge les vastes forêts de Brotonne {Arelaunium sylva)^ de Roumart, i^Andain, de Breteuil, de Gouffren, de Conches^ de Bray, de Lions (entre Argueil et Buchy), celles de Grandis Sylva, près d'Évreux, de Nantes, de Landeau, de Lamhalle, de Euandaye, deL ammor, de Rennes, de Brocellian, de Barenton et de Lorge,

(ô) Celle de Saint-Germain-en-Laye, qui touchait à celles d'Iveline, celles de Boulogne, Ghatou, Montmorency, Bondy,

Au sud de la Loire, d'immenses étendues disparaissaient sous les marais et les essences forestières, notamment la *S'o/o^w6? (1), le Bocage poitevin, le Bocage percheron, anciennement Sylva pertica, et le Berri, au centre duquel s'élevait, dans le moyen âge, la vaste forêt de Robert ; elle s'étendait vers T Angoumois et la Saintonge (2), si bien que, de Bordeaux à Orléans, le voyageur ne quittait presque jamais l'ombre des futaies.

A l'extrémité sud-ouest, enfin, les Pyrénées entièrement couvertes de pins et de chênes, de hêtres et d'érables, prolongeaient leurs ramifications dans les bassins de la Garonne et de l'Adour, Le Bordelais et le Bazadais étaient couverts de la noire chevelure des pins (3) (festus avienus, ora maritima, p. 271).

II n'y avait pas jusqu'aux montagnes calcaires de la Provence qui ne fussent tapissées de feuillage : la Sainte-Baume était ombragée d'érables, de hêtres et de tilleuls qui ont depuis longtemps disparu; la forêt Viennoise commençait à la rive droite de la Durance [Druentia)^ couvrait le Dauphiné, le Briançoo'

Arches, la Haye, Quernelle, Vîsmes, Guise, Rets, TAiglef

Neuville.

(1) Les forêts de Chinon et d'Amboise, de Ghambord et de Loches, de Boulogne et de Aussi près de Montils en sont les derniers vestiges.

(2) On y remarque les forêts de Royan, d'Aulnajt de Cognac et des Ombrets.

(3) On trouvera d'amples détails sur tout ce qui reste def forêts du groupe Pyrénéen, dans le travail que nous avons consacré à cet objet {Les richesses des Pyrénées françaism H espagnoles, 1 vol. in-S* )

nais et enveloppait Vienne de ses lisières, puis, franchissant le Rhône, elle gagnait les Cévennes dont les pentes ne formaient qu'une immense ardenne.

Ne soyons donc pas étonnés , si du temps de Jules César, les villages, les maisons isolées des indigènes s'élevaient au milieu des bois. Ambiorix, vaincu par César, se retire dans sa maison située dans les forêts ; poursuivi dans cette retraite, il monte à cheval et les futaies protègent sa fuite (1).

11 résulte de cet état de choses que les Cimbro-Teutons étaient assez excusables de penser que leurs troupeaux trouveraient à se nourrir dans les pâturages des Gaules; ils ignoraient que la propriété éprouvait à ce moment des modifications assez considérables ; l'état pastoral, le régime de la propriété commune étaient attaqués sur certains points. Les Celtes du midi (province Romaine), et même ceux du centre,

(1) iBdificio circumdato silva, ut sunt fere domicilia Gallorum, qui vitandi sestus causa, plerumque silvarum ac iluminum petunt propinquitates.... fugientcm silv» texerunt (liv. VI, eh. xxix).

Cette explication de César est évidemment erronée. De non jours, les habitants du Languedoc, de la Provence et de la msgeure partie des départements méridionaux qui sont exposés à des rayons de soleil tout aussi ardents que les Gaulois, leurs ancêtres, loin de rechercher Nombre des arbres, ne savent assez couper, arracher défricher, par la raison que la vigne et les céréales sont devenues leurs principales richesses. Si les Gaulois montraient plus de prédilection pour les arbres, ce n*était pas afin de se procurer de Tombre, mais pour assurer à leurs troupeaux les herbes, les glands, a ramée dont ils avaient besoin.

commençaient à défricher et à labourer sou3 Tinfluence de la civilisation ; les historiens nous disent qu'ils cultivaient la vigne, le seigle, le froment, qu ils avaient inventé le marnage des terres et la charrue à

roue (1).

Nous devons donc nous représenter un village gaulois comme établi dans une clairière entourée de landes et de forêts immenses ; il est formé de vingt, de cent habitations ayant chacune son jardin, son petit champ (2). A l'exception de ces défrichements bien restreints, tout le reste du sol, les neuf dixièmes, pour le moins, reste à l'état primitif de terre communale : chacun y conduit ses porcs et ses brebis, ses chevaux et ses bêtes à corne. Or, il est positif que ces bois et ces landes, renfermaient des pâturages d'une production bien supérieure aux besoins des troupeaux indigènes ; la moitié de l'herbe peut-être restait sans

emploi Un peuple pasteur comme les Cimbro-

Teutons, pouvait donc trouver à nourrir ses animaux dans ces vastes surfaces sans causer de préjudice appréciable. D'un autre côté, l'existence de bourgades entourées de jardins, de vignes, d'enclos cultivés, principalement dans le Midi, devait provoquer certaines inquiétudes chez les propriétaires et causer quelques difficultés à la peuplade voyageuse. Aussi

(1) Strabon, Possidonius, Pline.

(2) Les patois du Midi renferment des mots qui nous semblent indiquer cet état primitif : la caso est la cabane, rhabitation. Le casai est le jardin attenant à la maison; la casalero est le développement du casai, le champ igouté au jardin et dans lequel on a essayé la culture des légumes et des céréales.

verrons-nous cette dernière chercher à rassurer les Gaulois sur ses intentions pacifiques et leur donner des garanties pour les dommages qu'elle pourrait involontairement occasionner.

Sortis de THelvétie, probablement par le défilé de Bâle, entre le Juraetle Rhin, les Cimbro-Teutons remontent d'abord vers la Belgique à travers les forêts qui s'étendaient sans solution de continuité de Besançon jusqu'à Trêves. César et Strabon nous disent bien que les Belges s'opposèrent d'abord à leur passage; mais i's ajoutent qu'ils furent seuls parmi les Gaulois à mal accueillir les étrangers (Ij.

D'après cet aveu, on peut donc considérer tous les autres .peuples comme les ayant laissés librement circuler sur leur territoire. Mais de quelle nature est la résistance des Belges? elle ne 'paraît pas très-inquiétante. Loin de courir sur les nouveaux venus, les armes à la main, l'histoire nous dit qu'à peine en relations avec eux, ils s'aperçoivent qu'ils ont une même origine etqu'ils parlent la même langue. Aussitôt ils signent un traité de bonnes relations, si bien que les Cimbro-Teutons, pleins de confiance, demandent aux Belges l'autorisation de déposer chez eux les bagages qui les embarrassent dans leur marche : les Belges leur désignent Aduat un des lieux les plus sûrs de leur pays; les Cimbro-Teutons y placent ces richesses sous la garde de six mille Kimris (2).

(1 ) Solosque esse qui patrum nostrorum memorîa, omni Gallia vexata Teutones Cimbrosque intra fines sucs îngredi prohibuerint. » (Livre II, ch. iv, Strab., livre IV, p. 196.)

(•i) Leurs descendants y étaient encore lorsque César pénétra dans la Belgique.

Tout porte à croire d'ailleurs que les Belges vivaient dans un état pastoral, analogue à celui des Teutons. César ne manque pas de nous faire observer qu'ils étaient plus semblables aux Germains que les autres Gaulois et qu'ils avaient avec les premiers des relations très-fréquentes. Les Belges, en effet, pouvaientils être autre chose que des pasteurs dans un pays généralement couvert de forêts?

Ce dépôt de bagages fait par les Cimbro-Teutons nous paraît une circonstance concluante.

S'ils avaient été des pillards et des ravageurs, est-il possible de croire qu'ils se fussent dessaisis de leurs richesses pour les laisser à la merci d'un peuple étranger, qui aurait pu si facilement égorger ou affamer les. six mille hommes commis à leur garde? Ces objets mis en gage, n'étaîent-ils pas une garantie sérieuse de leurs dispositions pacifiques, une sorte de caution qu'ils offraient à la Gaule entière? Dès ce moment, quoi qu'il en soit, ils ne trouvent plus de difficultés à parcourir les forêts, à faire pacager leurs immenses troupeaux, du moins dans le nord-ouest et dans l'est; ils ne rencontrent des embarras que chez les Arvernes. Il est vrai que César est seul à nous l'apprendre : « quel est mon avis ? fait-il dire à Critogat, lorsqu'il organise la résistance contre les Romains; de faire ce que firent nos ancêtres, dans la guerre bien moins dangereitse des Cimbres et des Teutons ; renfermés dans leurs places, également pressés par la disette, ils soutinrent leur existence avec les corps de ceux que leur âge rendait inutiles à la guerre, et ils ne se soumirent point » (1).

(1) Les pays de montagnes sont toujours plus peuplés que les

Nous sommes fort tentés d'attribuer à la rhétorique de César l'éloquence évidemment exagérée dont il fait honneur au compagnon de Vercingétorix ; si les Cimbro-Teu(ons avaient contraint les Arvernes à se dévorer les uns les autres, comment expliquerait-on le passage des Commentaires où il est dit que ces barbares ne rencontrèrent quelque résistance que chez les Belges? Si les attaques des timbres réduisirent les Arvernes à l'extrémité inouïe de devenir cannibales, comment "Critogat se permettait-il d'ajouter que cette guerre était moins dafigereuse que celle des Romains? Nous voulons bien croire que les nomades eurent quelques difBcultés avec les montagnards de la haute Loire ; mais elles n'étaient certainement pas de nature à justifier la première partie de la harangue de Critogat; nous avons plus de confiance en la seconde, où il fait ressortir combien les Gaulois préféraient l'invasion germanique à l'invasion romaine. « Les Cimbres, du moins, ajoutet-il, quand ils eurent ravagé la Gaule et désolé notre pays, s'éloignèrent enfin de nos frontières et nous laissèrent nos droits, nos champs, notre liberté n (liv. VII, ch. Lxxvji). Quoi qu'il en soit, n'oublions pas de faire

autres; la présence des neiges sur les hauteurs diminue l'étendue des p^urages pendant plusieurs mois do Tannée; aussi les ressources des herbages excèdent-elles rarement les besoins des troupeaux. Cette circonstance explique Tantagonisme des Arvernes et des Teutons. Ces étrangers yenaient diminuer leurs ressources: ils devaient naturehement cher* cher à les éloigner de leur pays: les historiens ne disent pas d'ailleurs qu'ils en soient venus aux mains; les Afvernes 86 bornèrent à se renfermer dans leurs villages, dans leurs camps des montagnes, ce qui dut naturellement causer quelque famioe.

peler un principe dont ils ne savaient pas tenir compte.

Si la mobilité du pasteur est favorable à sa fierté, eu lui assurant la facilité d'échapper au joug du vainqueur, la fixité de Tétat agricole fonde seule la liberté vraie. L'indépendance du nomade, qui a pour garantie la promptitude de la fuite, tient un peu de Tétat sauvage. La liberté de Thomme civilisé a de plus nobles sauvegardes : c'est le courage de la résistance, le patriotisme et le dévouement. La première, qu on nous passe Texpression, a son siégç dans les jambes; la seconde Ta dans le cœur... Dieu, dans sa vigilance protectrice, a donc voulu que le vainqueur, qui attache Thomme au sol pour le mieux dominer, lui inspire, par cela même , un courage inconnu qui grandit avec le malheur, un amour de la patrie, de la famille qui décuple ses forces. Cette patrie, ce foyer que le conquérant a voulu transformer en chaîne d'esclavage, le patriotisme les change en levier d'héroïsme, en boulevard de liberté.

Mais les populations n'ont pas toujours le don de prescience ; tout changement social les inquiète : il amène, il est vrai, des perturbations momentanées qu'elles ne peuvent traverser sans douleurs et sans désastres. Les Gaulois s'alarmaient de la lutte soulevée entre les deux modes de propriété; ils exprimèreut leur mécontentement en se liguant avec les Cimbro- Tcutons. Rome comprit le péril; le consul Cépion conduisit ses légions contre les Tectosages ; il réussit à s'emparer de Tolosa (Toulouse) par la trahison, et ses soldats, bien plus cruels que les Barbares, rédui* sirent la ville en cendres et ne laissèrent pas survivre un seul habitant.

Les Cimbro-Teutons, furieux de Tatroce punition infligée à un peuple ami, cherchèrent l'occasion de le venger... Des légions se réunissaient près du Rhône; les Germains les attaquent, forcent les camps de Cépion et de Manlius, et appliquent cette fois aux Romains la peine du talion ; ils les exterminent sans pitié et livrent aux flammes leurs armes et leurs bagages. Le contact des Romains semblait modifier le caractère des nomades. A force d'assister aux trahisons, aux vengeances des consuls, ils se mettaient au niveau de leur système de destruction.

Néanmoins ils ne marchent pas sur l'Italie, ils se dirigent au contraire vers l'Espagne. Dans cette nouvelle excursion, ils traitent un peu rudement peut-être les villes romaines du littoral ; mais ils n'ont que d'excellents procédés pour la population gauloise, qui ne voit en eux que des libérateurs (1) .

Us arrivent en Espagne, et n'y restent pas moins de deux ans ; tout fait penser qu'ils n'y rencontrèrent pas beaucoup de résistance. Tite-Live dit « qu'ayant été repoussés par les Celtibères, ils repassèrent les uionts et vinrent se rallier à leurs confédérés des plaines de la Gaule. » Mais la phrase est bien laconique (2). Comme ils séjournèrent deux ans au delà des Pyrénées, presque autant qu'ils étaient restés sur les bords du Danube ou dans la Gaule, il est permis de penser qu'ils revinrent sur leurs pas quand

(1) Marius découvrit les intelligences qu'ils avaient nouées dans la province, à Taide d'un stratagème fort ingénieux, dont Plutarque nous a conservé le souvenir.

(2) Ibi multa loca populati à Celtiberiis fugati sunt, reversique in Galliam bellicosis se Teutonis conjunxerunt (l. Il)>

ils eurent épuisé les pâturages du nord-est de la Péninsule, et sans y être contraints par les revers de la guerre (1).

Quoi qu il en soit, après avoir promené leurs troupeaux de la Baltique à Tlllyrie, de THelvétie à la Belgique et de la Gaule à l'Espagne, les Cimbro-Teutons finirent par s'enhardir au point qu'ils voulurent aussi connaître l'Italie ; et voici ce qui leur donna le courage de tenter cette entreprise.

EXTERMINATION DES CIMBR0-TEDT02ÏS DANS LES PLAINES DE L*AIC

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