‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á laChapitre 15 sur 31 · CÉSAR ET LES HELYÉTIENS · texte numérisé non relu

CÉSAR ET LES HELYÉTIENS

Un siècle ne s'était pas écoulé depuis l'invasion Cimbro-Teutons, lorsque un autre peuple, égal pasteur, osa faire une tentative analogue : quittei patrie originelle pour aller chercher de nouveaux! tonnements. Bien que son déplacement ne fût préji ciable à aucun peuple voisin, il n'en fut pas m arrêté dans sa marche par ces mêmes Romains sous le commandement de César, se montrèrent aussi cruels, du moins aussi inexorables que leurs cêtres l'avaient été sous les ordres de Marius.

Les Helvétiens, que nous avons vus partager Ti tence aventureuse et la triste destinée des Cim Teutons, avaient -ils l'intention de se réunir Eduens pour dominer la Gaule entière (1)? C les en accuse au début de ses Commentaires; les témoignages qu'il invoque à l'appui de cette nion nous paraissent bien légers. Il nous est dif de croire que de pauvres montagnards, obligé quitter leur pays, faute de pouvoir y nourrir ! troupeaux, aient conçu le projet insensé de mettre les Gaulois sous le joug... Cette prétention est conforme aux principes de la politique romaine que nous ne soyons pas disposés à la considérer co

(I) Perfacile esse quum virtute omnibUB prestarentf Galliie imperio potin. Id hoc fiicilius eis persuasit, quo dique loci natura IJelvetii continentur (1« I, ch. n).

simple invention de César. Le futur conquérant ait grand intérêt à exciter la jalousie du peuple gau- ; il voulait l'irriter contre les Helvétiens, afin d' allier entre eux une discorde qu'il devait habilement ploiter.

Remarquons la marche singulière de la prétendue *piration des Helvètes. A peine ont-ils chargé leur f Orgétorix de faire des traités d'alliance avec les pies des environs, notamment avec les Éduens et Séquanais, qu'ils accusent cemalheureux d'aspirer tyrannie; ils le jettent en prison et le contraignent donner la mort. Tout cela est tellement étrange et adictoire qu'on sent l'action des espions romains, ifllant partout la trahison et le trouble, dénonçant gétorix aux yeux des Helvétiens, comme coupable de I jloir leur imposer un maître, et accusant ces derdevant les Gaulois, de méditer la conquête de .trie. Double ruse ! double calomnie ! tout à conforme à la politique dont César ne cessa de faire fe dans la Gaule.

La supercherie réussit au gré de l'ambition romaine; 3 na la désunion et la haine parmi des peuples de tme race, qui auraient dû s'unir, se protéger réroquement ; elle inaugura ces expéditions de César, n moins funestes à la Gaule que glorieuses pour la ►publique romaine. Ces supercheries diplomatiques es à part, les vrais motifs et le but de Fémigratioii des montagnards, paraissent aussi simples que légitimes à celui qui veut les examiner sans prétention. La première cause était évidemment le inbre toujours croissant de leur population et l'iniflisance des pâturages. Emprisonnés entre le Rhin et le Rhône, les Alpes et le Jura, les Helvétiens de-

COi

valent nécessairement chercher le moyen de francUrasI i^s obstacles et de mener leurs animaux pacager au ddL | ils

Le second motif de leur émigration était les en* piétements des Romains, qui gagnaient incessammeot du terrain vers les Alpes et les assiégesdent en quelque sorte dans ces montagnes. Ce n'était pas sansni' son qu'ils redoutaient le voisinage des légions : les illobroges ne venaient-ils pas d'être conquis (!) ?

L'élévation de César au consulat des Gaules ' i menta leurs craintes et ne leur permit plus de tergi^ ser. César avait une double vengeance à exercer g mù eux : vengeance nationale, vengeance personnelle. tii Tigurins, habitants d'un des quatre cantons, s'i I

hr

joints autrefois aux Cimbres ; ils avaient traversé n Gaule, pris part à la mort du général Cassius et àk défaite de ses troupes. La honte avait mis le comble à leur désastre ; elles avaient dû passer sous le joogi L. Pison enfin, lieutenant de Cassius et ideul dubeupère de César, avait péri dans le combat {De bello gér lico, 1. I, ch. u).

Les Helvètes avaient donc bien des motifs pour redouter le ressentiment du nouveau consul; ils vonla* rent prévenir le péril dont ils se sentûent menacés, et battre en retraite devant lui. Ils tournèrent naturellement leurs regards vers la Gaule et non point vers Ifth Germanie, par la raison qu'ils étaient de race gto* 1 loise et qu'ils parlaient la langue celte. La résolution d'abandonner leur pays pour nourrir leurs bestiaux et s'éloigner des Romains, est à nos yeux la preuve incontestable de leurs dispositions pacifiques : s'ib

If

(1) Qui super pacati erant (i)e bello, 1. 1, ch. vi).

it eu les projets dominateurs que leur prête César, 96 seraientretranchés dans leurs montagnes, comme une forteresse inexpugnable, afin de diriger t naut de ce boulevard des expéditions militaires tre les Séquanais, les Ambares, les Eduens et leur K)ser leurs exigences. Au lieu d'adopter cette pollue, ils ne songent qu'à mettre de longues distances cre les Romains et eux et se livrent précisément à merci des Gaulois, que César représente comme rs ennemis ; ils exécutent, à travers leur territoire, promenade analogue à celle que leurs ancêtres nt accomplie à la suite des Cimbro-Teutons.

jLeur expédition présentait toutefois cette particui qu'elle devait avoir un terme prochain et fixé ^ance ; ils allaient s'établir près des Santones (1) ntongeois), peuple avec lequel ils avaient noué des relations, afin d'occuper probablement les } espaces abandonnés par la mer, entre l'embouure des deux Sèvres et celle de l'Adour; principalent aux Sables d*01onne, à La Rochelle, dans le Méet les landes de Gascogne. Lies Helvétiens étaient d'autant mieux inspirés en se igeant vers cette extrémité sud-ouest de la Gaule, 'elle était le seul point des côtes d'où la mer se ret la t d'immenses espaces dont les habitants n'avaient pas encore pris possession (2) . Ils

(i) Iter in Santonum fines facere {De bello^ I. I, eh. 10).

(2) Sur le littoral de la Bretagne et de TArmorlque , en effet, mire la Somme et la Loire, TOcéan ne cessait de ronger les X>rds, de saper les falaises. La Méditerranée reculait à la véité devant les atérissements de la Tet, de T Hérault, du Rhône )t du Var; mais ce vaste littoral se trouvait occupé par les

pouvaient par conséquent s'y établir Bana soulever de contestations, sans léser d' intérêts sérieux ; on en voit la preuve dans l'émigration d'une peuplade de Boîm qui réussit à s'y fixer vers cette époque. Rien n'est doK plus évident que le projet des Helvétiens de travenerb Gaule, non en ravageurs, mais en simples bergers; d'irréfutables témoignages échappent à la plume è César lui->-mème.

D'abord chaque émigrant reçut ordre, de la part dn chefs, de prendre pour trois mois de vivres (1). Traji mois I bien au delà du temps nécessaire pour qui k peuplade se transportât, à petites étapes, au ptsài bcBufs et des brebis, du Jura à Temboudiure de h Gironde ; il devait même lui rester des denrées pw les premières semaines de l'installation (2). Quaioti la destruction de ses villages, qu'elle livra aoi flammes avant de quitter l'Helvétie, nous sommes Iflh d'attribuer cet acte a au désir de rendre son relov impossible et de se mettre dans la nécessité absohe de braver tous les dangers (3) ; » nous n'y trooTOtf qu'une conséquence du culte du foyer, qui ne p»*

Romains, et ce n^était pas vers les champs puiridt» où liariai avait exterminé les Gimbres, que les Helvétiemi poafaW chercher une nouvelle patrie.

(1) Trium mensium molita cibarla quemque domo eflferR (jubent, 1. I, ch. v).

(2) Les aimées des temps modernes n^emportent des pro* visions que lorsqu'elles doivent traverser des Etats amiSi qu'elles se proposent de respecter ; quand elles veulent Tint aux dépens des pays étrangers , elles ne se chArgeot pu d'approvisionnements inutiles.

('^) Ut domum reditionis spe sublata» paratiores ad owaà pericula subeunda essent (1. I, ch. v).

,tait pas aux peuples antiques de laisser leur berceau,

maison de leurs aïeux devenir la proie d'une horde

angère; ils aimaient mieux les réduire en cendres;

3yen que plus d'un peuple moderne et plus civilisé

3ttrait encore en pratique dans des circonstances

ogues. Les Russes ne brûlaient-ils pas leurs villes

1812 pour les soustraire au pouvoir des Français ?

C'est connaître bien mal les habitudes des peuples

Burs que de supposer l'incendie de quelques bourgs

►able de les empêcher de rentrer dans leurs pays 1. . .

le sont les habitations d'une population de ber-

f de grossiers abris que l'on détruit en un jour,

I facilement on reconstruit en une semaine, surtout

is une contrée abondamment fournie de bois comme

Suisse. La cabane est une tente que l'on ne trans-

rte pas, mais dont la nature se charge de fournir les

ériaux partout où le pasteur veut installer son

fouac pendant quelques mois, pendant quelques

en aines.

César nous dit aussi que les Helvétiens amenaient

rec eux un nombre immense de chariots pour

rter leurs meubles, leurs denrées, leurs familles I...

|a'on ne s'y trompe pas 1 la présence de ces véhicules

0t la preuve la plus évidente de l'état pastoral et des

)itudes pacifiques d'une race; nous l'avons prouvé

parlant des Cimbro-Teutons... (1).

Deux routes pouvaient conduire les Helvétiens de

eurs. montagnes dans les plaines de la Gaule ; l'une

(l) césar nous parle plusieurs fois des chariots des Helvé- [ens. D'abord, quand il raconte leurs préparatifs de départ, [ nous les montre « rassemblant une multitude de chariots

d'attelages. » Jumentorum et carrorum quam maximum

par la Séquanie, fort étroite et assez dangereuse; Tautre, plus courte et plus facile, à travers un angle de la province romaine. Enhardis par leurs intentions inoffensives, ils crurent pouvoir traverser sans inconvénient ce coin de terre avant même que les RomaîM connussent leur départ ; ils se réunissent près de Genève et font leurs préparatifs. .. Tout partait à la fois, femmes, enfants, vieillards, troupeaux. César Accoart en toute hâte du fond de l'Italie; il arrive à Genève et concentre toutes les troupes des cantonnements voisins, comme s'il s'agissait d'arrêter l'armée de Pyrrhus ou celle d' Annibal. Les Helvétiens, avertis de son arrivée, députent vers lui les plus nobles d'entre eux, notamment Nameius et Verudoctius, pour le prier de ne pas mettre obstacle à leur passage , prenant l'engagement de ne commettre aucun dégât (liv. I, ch. vu).

Il était impossible de donner une assurance plui formelle de leurs dispositions pacifiques ; leur demande ne fut pas moins repoussée. Ce n'était pas des garao-

numerum coemere (I. I, ch. in). Puis, quand ilnousrepré laroute de la Séquanaise tellement resserrée entre le Rhôac le Jura, que les chariots ne peu vent y passer que difficile] un à un. Vix qua singuli carri ducerentur (1. r, ch. n). ki dans la description d'un combat, nous voyons les Helvéti ii se replier vers leurs chariots: n ils s*en étaient fait un r part , dit-il ; de là ils lançaient sur les Romains une grêle traits, ou, se glissant entre les roues, les blessaient avec l^ javelots et des flèches (I. f, ch. xxvi). Alteri ad impi

et carros suos se contulerunt propterea quod pru v i^

carros objecerant, et e loco supei'iore in nostros veni tela conjiciebant, et nonnulli inter carros rotasque i fi

ac tragulas subjiciebant nostrosque vulnerabant {u \ ch. XXVI).

de paix que César désirait, c'était des prétextes

guerre. Quelques malheureux bergers qu'il ne

uvait pas même accuser de marcher contre Rome,

aisqu'ils prenaient une direction opposée, devaient

li#Ayer le premier enjeu de ses vastes combinaisons.

, Avant de donner aux Helvétiens une réponse défini-

e, il demande quelques jours de réflexion (1), il

!ut se ménager le temps, il nous l'avoue lui-même,

réunir les troupes dont il a besoin pour pouvoir

ter ses exigences avec Tautorité de la force. Les

ntagnards reçoivent bientôt un refus catégorique.

gré leur désappointement, ils ne font pas une seule

ilative de lutte; ils se décident à prendre la route

la Séquanie, province indépendante, sur laquelle

•me n'avait aucun droit à revendiquer, et que les

bitants les autorisaient à traverser, en vertu d'une

ention négociée par Durnnorix et ratifiée par un

lange d'otages (2).

Ce rôle d'intermédiaire appartenait naturellement

à Durnnorix, époux d'une Helvétienne et allié aux

très peuples du voisinage, notamment aux Bituriges

urges). Il comprenait d'ailleurs mieux que tout

re les intérêts des Gaulois, et devinait la politique

bitieuse de César. Aussi ces deux hommes s'étaient-

voué une haine réciproque. Dumnorix ne se borna

à faciliter le passage des Helvètes à travers le

•îtoire des Séquanais, il disposa les autres peuples

(1) Tamen ut spatium intercedere posset, dura milites, i8 imperaverat coavenirent, legatis respondit diem se ad

iiiberandum sumpturum (1. 1, eh. vu).

(2) « Quod per fines Sequanorum Helvetios traduxisset » L 1, ch. XIX).

Page 1