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de la région à les accueillir en frères. Il leur fit comprendre que les émigrants étaient bien moins i craindre que les Romains qui, s'ils venaient à pénétrer dans la Gaule, ne manqueraient pas de la traiter comme les provinces des rives de la Méditerranée et le pays des Allobroges (1).
Le départ des Helvètes par la Séquanie, à la suite d'une convention parfaitement régulière, menaçait de faire perdre à César le bénéfice de ses combinaisoDS. Mais il ne se laisse pas déconcerter; prenant ud6 résolution audacieuse, il leur défend de s'éloigner de leur pays. La prétention était «i étrange, que les émigrants ne purent pas la considérer comme sérieuse; ils continuèrent leur marche à travers la Séquanie. César, foulant aux pieds le droit des gens le plus élémentaire, a résolu d'avoir le dernier mot dans ce débat. Audacieux, comme un brouillon qui fonde toutes ses espérances sur la guerre, il se met à la poursuite des émigrants sur un territoire étranger à la domination romaine ; il les attaque, il les bat et les disperse en plusieurs rencontres, sous prétexte de prendre la défense des Ambares et des Allobroges, qui les ont accusés de ravager leurs campagnes et de ne leur laisser « que le sol de leurs champs. »
Que devons-nous penser de ces plaintes 1 partûentelles de la généralité des habitants, ou seulement de quelques aventuriers intéressés à flatter César et à se-
(i) « Si jam principatum Gallla; obtinere qod possint , Gallo* rum, quam Romanorum imperia perferre satius esse; neqne dubitare dobere, quin, si Ilclvetios su peraverint Romani, un» cum reliqua Galiia iEduls libertatem sint erepturi » (l l
cb. xvii).
: conder ses projets? Cette dernière version nous parait : la plus vraisemblable. Nous avons rappelé les clrcoû*. t stances qui montrent r émigration des Helvètes comme l entièrement pacifique; les soins avec lesquels ils ont r cherché à traiter avec les Gaulois pour les conditions de leur passage en est la preuve concluante. Or, j lesAmbares et \ts Allobroges pouvaient concevoir certaines inquiétudes au moment où les émigrants tra» versaient un angle de leur territoire, la continuation de ces craintes était-elle admissible alors qu'ils s'étaient éloignés et qu'ils atteignaient la Séquanie dont Dopulation les accueillait avec empressement? Pour- I quoi César poursuivait-il dans cette dernière province 1 et au nom des Allobroges^ des voyageurs qui ne devaient plus se représenter dans le pays des plaignants? Un fait général, et qui domine tous les autres, c'estque, durant la longue poursuite des montagnards, César, qui se tenait toujours à quelques milles de distance, de manière à les avoir en vue, n'a pas à nous raconter un seul acte de pillage ou de violence. Us paraissent au contraire suivre pacifiquement leur route, comme un peuple abondamment pourvu de vivres, et qui tratraverse une contrée amie dans laquelle il se garde bien de commettre la moindre exaction. Les Gaulois se plaignent si peu des Helvètes que lorsque César veut employer les auxiliaires à les arrêter, ces indigènes tournent le dos pour favoriser la marche des émigrants (l). Toutefois, malgré l'appui sympathique des Gaulois,
(1) Initium ejus fugse factum a Dumnorige atque ejus equîtibus eorum fuga reliquum esse equitatum perterritum (l. Il, eh. xvni.)
les Helvètes ne purent résister à la tactique romaine; après plusieurs défaites, ils furent réduits à la triste nécessité de mettre bas les armes et de rentrer dans leurs montagnes poussés Tépée dans les reins.
Us ne devaient plus craindre cette fois Tinsuffisance des pâturages. La tribu, partie au nombre de 368,000 individus, n'en conrptait plus que 110,000 au retour. 258,000 avaient perdu la vie ou s'étaient dispersés dans les forêts.
Nous avons lieu de croire que plusieurs de ces derniers réussirent àatteindre l'embouchure de la Gironde, où la peuplade entière s'était proposé de s'établir. Ces émigrants, plus heureux que les autres, appartenaient à la tribu de^ Boïens^ qui, fixés depuis de longues années dans la Norique, s'étaient joints aux Helvètes à leur départ de Genève (1).
C*est donc vainement que César cherche à justifier sa conduite envers ces derniers, en les accusant de vou-
(1) Boiosque, qui trans Rhenum incoluerant, et Inagrnm noricum transférant, Noreiamque oppugnarant, receptos ad se socios sibi adsciscunt (Livre I, eh. v.)
Nous trouvons, en effet, une tribu de ce nom, les Boiates, établis quelques années après les conquêtes de César, entre la (jironde et le bassin d'Arcachon. Or, cette tribu ne fat pas mentionnée dans la liste de celles qui firent acte de soumission à Grassus, après sa victoire sur les Sociates. H cite en efiet les Vasates (Bazas), les Tarmates (Tartas), les TarMm (Dax), les Coco5a^e6 (Arcacbon); César ne nomme pas les Boiates, placés cependant entre Bazas et la mer. Il est probable qu*arrivés depuis peu dans ces parages, ils profitèrent de leur petit nombre et de leur obscurité pour se cacher dans les Pignadas, dans les Dunes, et se soustraire aux recherches de Crassus. Us ne figurèrent dans la géographie romaine, qu'après l'ère àa la pacification impériale.
loir imposer leur joug aux Gaulois ; le bon accueil qu'ils rencontrèrent parmi ces indigènes renverse complètement les allégations du vainqueur de la Gaule. L'explication qu'il puise dans l'intérêt des Romains n'est pas moins contestable. 11 s'opposait à l'éloignement de ce peuple, dit-il, pour que les Germains ne fussent pas tentés de s'établir dans ses vallées devenues désertes ; « il voulait que les Helvètes restassent dans leur pays , afin qu'ils tinssent tète à ces étrangers et qu'ils les empêchassent de se rapprocher des possessions romaines » (1). L'exigence était excessive et contraire aux principes les plus élémentaires du droit des gens. Si les Romains voulaient que les peuples d'outre-Rhin ne s'emparassent pas des vallées de r Aar et du Rhône, ils n'avaient qu'à les occuper euxmêmes après le départ des montagnards.
César prétendait enfin interdire aux Helvètes de s'établir chez les Santoiies^ sous prétexte qu'ils auraient été trop rapprochés de Toulouse, ville de la province romaine; cet argument porte sur une erreur géographique qu'il n'était pas permis à César de commettre. Saintes n'était nullement voisine de Toulouse; la présence des Helvètes était bien plus dangereuse à côté des Allobroges^ très-disposés à secouer le joug romain, qu'elle ne l'aurait été dans la Saintonge.
Mais pourquoi s'égarer dans ces controverses à la suite du conquérant ; la véritable cause de Tirritation
(1) îd ea maxime ratîone fecit, quod noluit eum locum, nnde Helvetii discesscrant vacare ; ne propter bonitatem agrorum Germanî, qui transRhenum incolunt, e suis finibus in Helvetianum fines transirent, et finitimi Galliae provincise Allobrogibusque essent (liv. I, eh, xxviii).
de César contre les émigrants fut, comme le révèle la plus simple intuition politique, le désir de trouver une occasion de s'immiscer dans les affaires de la Gaule, et d'exercer contre les Helvètes une vengeance depuis longtemps méditée... Aussi, après leur défaite, quelques Gaulois, gagnés par César, ne craignaient-ils pas de dire au vainqueur : « nous savons bien que le peuple romain, en faisant la guerre à l'Helvétie, a voulu venger d^ anciennes injures; mais sa victoire n a pas été moins favorable aux intérêts de la Gaule qu à ceux de Rome » (1).
La vérité faisait un devoir à César d'ajouter que luimême y avait gagné plus que personne, car il s'était ménagé l'occasion d'agrandir son rôle, d'inaugurer l'ère de la conquête et de s'ouvrir la route de la dictature. Rome pouvait y trouver son intérêt ; c'est une question que nous n'avons pas à examiner dans un ouvrage étranger à cette république ; la Gaule, à coup sûr, y perdait la première richesse : l'indépendance 1 César n'en déclara pas moins que tout allait pour le mieux au point de vue des Gaulois eux-mêmes.
C'est ainsi que nous sommes toujours prêts à justifier ce qui nous est utile, à glorifier ce qui nous élève, à mettre sur le compte de l'intérêt public ce que la postérité a bien de la peine à séparer de l'égoïsme et de l'ambition personnelle.
(1) Intelligere sese, tametsi, pro veteribus Helvetiorum injuriis populi romani, ab iis pœnas belle repetisset, tameo eam reofi non minus ex usu terr» Galli» quam populi romani accldisse (liv. I, eh. xix).