LA GAULE
Le Gallo-Celte, d'une nature essentiellement impressionnable, ne se lit jamais remarquer par la ténacité des opinions et des regrets : nous ayons déjà constaté ses dispositions à se laisser éblouir et enivrer ; il oublisdt aisément les désastres dont il était victime, pour admirer certains événements à 1* aspect théâtral ; les grandes mises en scène gagnaient son esprit et lui donnaient une sorte de vertige. Les victoires de César produisirent particulièrement cet effet. Elles le firappèrent d'étonnement encore plus que de douleur. Cédant à Tempire de ce mirage, il jeta un voile sur les violences, sur la cruauté de T homme politique, pour admirer le génie du conquérant à qui rien ne résistait. Bien des siècles après la mort du dictateur^ la Gaule ne possédait pas un travail considérable $ route, pont,
campement, qui ne prît son nom aux yeux d'un peuple enthousiaste.
César avait mis en œuvre, il est vrai, la tactique la plus habile de l'homme d'état, pour cicatriser les blessures de la conquête, ramener les esprits à lui et changer la haine des vaincus en estime. Dans ce but, il exploitait, avec une habileté peu commune, une fâcheuse disposition du caractère gaulois : la vanité, Tamourdu faste et de l'ostentation. Le Gaulois, généralement bel homme, attachait le plus haut prix à ses qualités physiques ; esprit aimable et brillant, il n'avait de goût prononcé ni pour la méditation , ni pour le calme delà vie de famille; il aimait le grand jour, la place publique, les rôles d'apparat. Chaque citoyen prônait fort l'égalité, mais dans le but de n'être dominé par personne, et se montrait disposé à adopter des exceptions qui le placeraient lui-même au-dessus de ses compatriotes. Aussi recherchait-il toutes les occasions qui devaient l'élever sur un piédestal et le placer avantageusement aux yeux de la foule.
La personnalité joue donc un rôle considérable dans son existence... Les hauts faits du patriotisme ne lui semblent satisfaire complètement les intérêts de la patrie, qu'à la condition de sauvegarder ceux de sa propre gloire , et ce que Montesquieu appelle Vhonneur. Il meurt volontiers en héros, pourvu que la mort le frappe avec un certain éclat, qu'il tombe d'une manière convenable aux applaudissements de ses compagnons et obtienne une mention honorable dans les poésies des bardes. L'institution des Soldules ellemême, cette inféodation sublime à la vie d'un chef aimé, n' est-elle pas entachée de certain orgueil? Les dévoués mourant pour leur ^ix dans un combati ou
sur un bûcher, ne cèdent-ils pas au désir de partager sa gloire posthume et la pompe de ses funérailles ?....
Grands seigneurs et simples clients obéissent donc au même sentiment de vanité, soit qu'ils fassent des folies pour acheter de brillantes armures, donner des festins qui feront parler d'eux, soit qu'ils prodiguent leur sang, exécutent mille extravagances pour obtenir les honneurs d'un brillant panégyrique (1).
César flatta ces instincts et ces ambitions; il combla ceux qu'il voulait séduire, de louanges, de riches vêtements, d'armures brillantes, de fonctions publiques ; il ne leur refusa pas même la dignité de sénateurs (2). Ces Gaulois privilégiés, transformés en grands hommes officiels, accueillirent avec orgueil les titres de Compagnons de César (3) et de citoyens romains; ils se persuadèrent que ces désignations les plaçaient audessus des hommes qui s'obstinaient à rester Gaulois dans la simplicité du terme : leur éhlouissement fut
(1) LuerD, le prince arverne, entre autres, ne se contente pas de payer largement ses bardes et d'héberger ses convives, il répand des pluies d'or et d'argent sur la foule accourue autour de son char, et met à Tusage de ses hôtes et des voyageurs, des citernes de vin, de bière et d'hydromel. (Possidonius apud Athe,L V, ch. xni, — Strabon, 1. IV p. 191). Ce genre d'ostentation fut imité sur lu plus grande échelle par les seigneurs du moyen âge ; ils jetaient des pièces d'or aux spectateurs des tournois et faisaient couler le vin à plein bord dans les vasques des fontaines publiques.
(2) Hirtius est obligé de reconnaître leur intelligence exceptionnelle et la facilité extraordinaire avec laquelle ils remplissaient succesi>ivement les fonctions les plus diverses. (De ht'Uo africano^ ch. xx et xxx).
(a) Titre familier que César aimait à donner à ses soldats. (Suétone, chap. lxvi).
tel qu'ils finirent par considérer César franchissant les Alpes, comme un bren qui les conduisait à la conquête de Rome (1).
Le dictateur n'eut pas de plus fidèles, de plus dévoués soldats ; on connaît le rôle que joua la fameuse légion de V Alauda (l'alouette) ; il l'équipa, la solda à rinstar d'une légion romaine, et gratifia jusqu'au plus obscur vélite du droit de cité. Il introduisit aussi des Gaulois dans toutes les cohortes, parmi les cavaliers surtout, comme s'il eût chargé ces étrangers, devenus ses solduks^ de surveiller le dévouement des vieux légionnaires. De même enfin que Tancien gouvernement avait rattaché la Cisalpine à la République, en lui accordant le droit de porter la toge ; de même César subjugua la majeure partie de la Transalpine, en lui faisant adopter, à l'aide de la flatterie, les lois, les usages et les idées romaines.
Grâce à cette tactique de la captatîon, qui s'adressait à toutes leurs qualités bonnes et mauvaises, les Gaulois du sud-est furent si bien séduits, que Marc- Antoine pouvait dire avec raison, dans son panégyrique de César : « Voyez cette Gaule qui nous envoya
(i) Lucain, ch. ii.— Cicéron, Philippiques,
(2) Les Gaulois étaient les premiers cavaliers du monde; nous n'en voulons pour preuve que la merveilleuse habileté avec laquelle ils conduisaient leurs chars de guerre ( voir page 6^ ci-dessus). Ils devaient incontestablement cette supériorité hippique à leur agilité naturelle et à leur existence pastorale. Elevé dès sa naissance au milieu des chevaux, le Gaulois jouait avec les jeunes poulains indomptés, les montait à poil et sans bride, s'élançant sur leur dos, ou retombant à terre au milieu de leur course; se livrait avec eux enfin à toutes sortes de luttes et de jeux.
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les Ambrons et les Cimbres, la voilà msuntenant cul-tivée comme Fltalie ; ses fleuves sont navigables, de la Méditermnée à TOcéan : le Rhône, la Saône, la Loire et la Meuse sont les artères de notre commerce. » (Dion. Cassius, 1. XLlX,p. 262.)
La conduite d'Antoine fut conforme à ses paroles ; après la mort de César, il prit à son service des soldats et des fonctionnaires gaulois qui témoignèrent de leur fidélité au dictateur mort, en exécutant aveuglément les ordres des triumvirs. Ceux-ci firent même à certains d'entre eux un honneur assez étrange ; ils les offrirent en cadeau à la voluptueuse Cléopàtre comme un échantillon de la plus belle race de f Occident. (Josèphe, De bello judaico^ 1. I, ch. xv.)
Dans la situation nouvelle que les vainqueurs faisaient à la Gaule , celle-ci ne pouvait guère conserver les ressentiments et les douleurs qui avaient suivi les premiers moments de la conquête. Le Celte n'était pas moins porté à fillusion, que mobile dans ses sentiments; il se figura que sa patrie avait retrouvé sa' liberté, parce que Rome avait perdu la sienne ; il crut avoir conquis la capitale du monde, parce qu'il y entrait sous les aigles du dictateur et des triumvirs. Un long sabre traînant à la ceintiu'e, un grand plumet au casque, il parcourait la ville éternelle dans une attitude victorieuse et provoquante , parlait au Forum de sa voix la plus accentuée, paradait dans les portiques et montrait dans les bains publics la vivacité d'esprit, la gaieté railleuse, le rire bruyant de ses ancêtres.
Les faveurs prodiguées à ces étrangers, le triomphe de leur amour-propre froissèrent les vieux Romains (1).
(1) Suétone, De beUo ct\t7i. — Hirtios.
Ils accusèrent César d'avoir offert à ces instruments de son ambition le pillage de Rome (1) ; n d'avoir placé dans le Sénat des Barbares qui se dépouillaient de leurs braies, pour se vêtir gauchement de la noble laticlave (2).»
Cicéron, le plus acerbe de leurs accusateurs, osa les qualifier « d*égout de la République, de réceptacle de tous les crimes, » parce qu'ils vengaient un peu leur patrie du mal affreux que Rome lui avait fait. « Adieu l'urbanité ! ajoutait-il avec tristesse ; adieu la fine et l'élégante plaisanterie; la braie transalpine a envahi nos tribunes (3) . )>
Ces inquiétudes étaient évidemment exagérées. Le grand orateur avait le droit assurément de préférer la poésie d'Aristophane et de Pindare à celle des bardes; la philosophie de Socrate et de Platon à celle des Druides ; il n'avait pas toutefois à s'effrayer de l'introduction de l'élément gaulois, car depuis des siècles il régnait en maître dans tout le bassin du Pô, et exerçait sur l'esprit italien une influence dont la civilisation n'avait pas à se plaindre.
(1) S'il ne porta pas jusque-là sa 'bienveillance pour des dévoues ou des mercenaires dont il avait appris à coDDaître les grandes qualités, il est positif du moins qu'il leur promit d'abondantes largesses et qu'il pilla le trésor public pour remplir ses obligations. Lorsque le tribun Metellus voulut s'opposer à ce sacrilège, César lui répondit : « Rome n'a plus rien à craindre des Gaulois, car il n'y a que des Romains, depuis l'Océan jusqu'au Tibre. (Appian, De bello civUi^ L II, p. /|53.)
(2) Gallos Cîesar in triumphum ducit; iidem in curia Galli braccas deposuerunt, latumclavum sumpserunt. (Suétone, G. J, Cesar, ch. 80).
(.^) PhilippiqHc XUI, p. 663, — lettre IX, ad Varronem,
Rome ne devait donc pas redouter de voir le cynisme, le mauvais goût, la corruption, lui arriver du côté des Alpes ; elle portait ces germes de dissolution dans ses propres flancs ; elle en avait reçu le virus de la Grèce en décadence. Si la Gaule avait une mission à remplir en Italie, c'était celle d'opposer à la décrépitude sociale, à la dépravation du goût, la vigueur et la clarté de son esprit plein de jeunesse, d'arracher au naufrage les épaves de la civilisation et de la littérature latine... Le génie grec éteint depuis longtemps, celui de Rome condamnéà partagerson sort, ouvraient dans le monde une immense lacune; pour la combler, il fallait l'intervention d'un élément nouveau, plus actif, plus vivace. . . . Quel peuple pouvait le fournir mieux que le Gaulois uni par tant de liens à l'ancienne race grecque.
Cicéron aurait dû calmer ces craintes en se rappelant que rien n'avait été brutal et grossier comme l'esprit romain à son origine, et qu'il n'avait perdu les rudes écailles de la barbarie, que dans la seconde moitié de* la république; on peut s'en convaincre par ce que nous connaissons des chants arvales, des vers fescinnim et des Atellanes. Or, la sombre rudesse latine avait été attaquée de deux côtés à la fois, par des peuples d'une vivacité d'intelligence, d'une gaieté bienveillante et gracieuse qui, après de séculah'es efforts, avaient eu raison des pre;iiiers instincts de la vieille Rome. Ces deux peuples étaient les Grecs et les Gallo- Celtes. Par un de ces mystérieux contre-poids de la Providence, pendant que l'implacable Rome soumettait le monde à la puissance de ses armes et de ses lois, ces deux nations, vaincues en apparence, la subjuguaient elle-même par l'irrésistible ascendant de leur caractère et de leur esprit.
Il serait impossible de suivre dans 1369 détails la marche de la civilisation gauloise sans dire un mot de celle de ritalie; de même que la Gaule nous est apparue divisée en deux zones, occupées par deux sociétés différentes, de mêmeTItalie se montre à nous divisée en trois régions habitées par trois races bien caractérisées : au midi et dans la Sicile, la race grecque; dans le centre, les races étrusque et latine confondues dans une sorte d'unité mystérieuse et sévère ; au nord enfin, les races gauloises de la Cisalpine; les Grecs et les Gaulois possédaient, nous l'avons déjà dit, les mêmes éléments intellectuels et moraux : la promptitude de la conception et de l'exécution, la vivacité de la raillerie, la verve de l'enjouement, la netteté de l'expression et celle du bon sens. Seulement les Grecs avaient porté ces qualités sociales au plus haut degré de perfection : les Gallo-Celtes n'en possédaient que les rudiments à l'état de simplicité un peu barbare. Races gauloises et races grecques étaient essentiellement expansives ; les Romains, placés entre les deux et serrés de près, reçurent de bonne heure les émanations de leurs qualités, soit par h. Grande-Grèce et la Sicile, se it par la Cisalpine et les riVes de la Méditerranée.
Nous avons déjà parlé de l'émigration des Gallo- Celtes dans le bassin du Pô ; leur influence dans cette partie de l'Italie ne s'exerça pas d'une manière lente, successive, mais par une occupation complète, par le transport en masse d'une population considérable.
Il en fut tout différemment de l'introduction des mœurs et de la littérature grecques, dans le midi. Ici le mouvement ayant eu lieu par influence latente, par petites émigrations successives de commerçants,
de voyageurs, d'ayenturiers, il est ntile de donner quelques détails sur ses procédés de civilisation, cur la France y puisera plus tard de nombreux exemples d'expansion et de propagande.
On nous permettra toutefois de ne pas reproduire les points les plus connus de cette hellénisation de T Italie ; nous ne rappellerons pas qu'à la suite des premières expéditions des Romains dans le Péloponèse, des philosophes, des rhéteurs grecs vinrent à Rome donner des leçons à de jeunes patriciens ; que des statues, transportées dans les temples, sous les portiques, servirent de modèles aux premiers artistes 5 que des exemplaires d'Homère, de Pindare, de Sophocle et d'Euripide révélèrent aux sénateurs et aux chevaliers les beautés de cette littérature sans égale. Nous préférons nous attacher au côté le plus négligé de cette question : il nous paraît d'autant plus digne d'une étude sérieuse, qu'il concerne l'influence exercée sur le corps de la nation tout entière, et principalement sur les masses qui restent d^ordinaîre en dehors de l'action littéraire et artistique; nous voulons parler de l'arrivée modeste, de l'action timide mais persistante de ces artistes, de ces poètes sans nom, qui, se traînant à pied, revêtus d'oripeaux, chargés d'instruments en désordre; pénétraient dans la foule des esclaves, des prolétaires et des affranchis. Ils montaient sur une borne, et, du haut de leurs grossiers tréteaux, faisaient entendre, sur les bords du Tibre, les échos affaiblis d'Anacréon et de Sapho, de Ménandre et d'Aristophane. Ces recherches paraîtront peut-être s'éloigner de l'histoire, de l'esprit et du caractère français ; qu'on veuille bien leur prêter quelque attention , on ne tardera pas à se convaincre qu'elles lui sont intimement liées , au con-
traire ; car tout ce qui touche à la civilisation italienne, intéresse directement la nôtre. Si nous avons donné quelque chose à l'Italie au dix-neuvième siècle, nous lui avions pris bien davantage dans les siècles antérieurs.