‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á laChapitre 21 sur 31 · MO · texte numérisé non relu

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« Il appelait ses aiglons et tous les oiseaux du ciel.

('. Et il leur disait en les appelant : Levez-vous bien vite sur vos deux ailes ; .

« Ce n'est pas de la chair pourrie de chien ou de brebis; c'est de la chair humaine qu'il nous faut!

<r Vieux corbeau de mor, dis-moi, que tiens-tu ici?

« Je tiens la tète du chef d'armée ; je veux avoir ses deux yeux rouges ;

« Je lui arrache les yeux, parce qu'il a arraché les tiens.

« Et toi, renard, dis-moi, que tiens-tu ici ?

u Je tiens son cœur, qui était aussi faux qae le mien ;

(( Il a désiré ta mort, et il t'a fait mourir depuis longtemps.

(( Et toi , crapaud , que fais^tu là au corn de sa bouche?

(( Moi, je me suis mis ici pour attendre son âme au passage ; elle demeurera en moi tant que je vivrai, cd punition du crime qu'il a commis, , {( Contre le barde qui habitait jadis entre RocIh AUaz et Port-Gwenn. »

Certes, voilà une poésie qui répond bien à la foreur et à la tristesse d'un vaincu sans espoir, et pourtaut sans défaillance. Ce cheval marin, ce renard félon, ne seraient-ils pas les soldats de Claude qui poorsnivaient les Gallois sur terre et sur mer? le sanglier et ses petits, que la faim dévore, ne seraient-ils pas les Druides et leurs fidèles, traqués comme des bêttf fauves au fond de leurs retraites, et qui préf%reat la gloire de mourir pour leurs croyances à la honte de chercher la prospérité aux pieds des vainqueurs?

LES GALLO-RÔMAmS ET LES ROMAIRS» 00 LA GITILISATIOff DANS LES GAULES ET LA DÉCADENCE EU ITALIE

Quel frappant contraste entre ces fiëres souflrances de la Bretagne qui ne capitula jamais, et Texistence heureuse, les loisirs joyeux des Gallo-Romains ralKés à la Rome des Césars! Ils portent la toge aussi élégamment que les contemporains d'Horace et de Cicéron, parlent latin comme les habitués du forum , essayent naéme quelquefois la langue de Plntarque ; mais, sous les formes extérieures de la civilisation latine , ils conservent les qualités fondamentales du caractère et de l'esprit gallo-celte. Au lieu de bardes s' enivrant de pensées funèbres, au lieu de Druides humant l'o^ deur du sang, ils n'ont que de charmants poètes, d'élégants rhéteurs, qui s'abandonnent aux riantes fantaisies de l'imagination et aux finesses de la dialectique. Les hommes les plus distingués ne se contentent pas de remplir le barreau, les gymnases, leïi écoles gallo-romaines, ils envahissent les villes de l'Italie , pénètrent jusqu'à Rome , et troublent les cendres de Cicéron de leurs bruyants succès.

Une race, tout en se modifiant, ne perd ni ses instincts ni ses dépositions premières ; elle ne fait que lear donner une direction nouvelle. Les anciens Gaulois avaient effrayé les Romains par leur agilité intellectuelle et physique, par l'impétuosité de leur irruption : ceux du ii* siècle, n'ayant plus à combattre les armes à la main , employaient ces qualités natives à remporter des victcftfte de tribtmfe t)àr te Ibugti^e de

leur éloquence, la rapidité de leur argumentation. Le bren désarmé transformait sa bravoure en subtilité de grammairien, en finesse d'avocat et de diplomate. L'agitation était son élément, la lutte sa joie, la controverse ses délassements. Affamé de charges impériales comme ses ancêtres Tétaient de fonctions élues, il était plus ardent encore à défendre la fortune des autres qu'à soigner la sienne.

La biographie des rhéteurs et des grammairiens gaulois formerait un volume presque aussi gros que celle des orateurs de Rome (!)• Leur nombre, n'oublions pas de le dire, fut beaucoup plus grand que celui des versificateurs. La poésie était à peu près morte en Italie et mal appréciée dans la Gaule, où le monde lettré seul parlait latin ; le Celte aima mieux s'occuper de l'analyse, de la critique des choses, du panégyrique des grandshommes,des débats judiciaires, exercices qui convenaient à la souplesse de ses facultés, à son caractère un peu agressif, à ses rêves de popularité et d'influence.

Ces rhéteurs sont, très-sensibles au bonheur de paraître et d'être admirés : aupulchrum estmirariet dicere hic est. Leur rhétorique, pleine d'éclat et dV bondance, nitor et ubertas , est souvent gâtée par

(1) Dès les premiers temps de la conquête romaine, U Gaule narbonnaise avait produit le rhéteur Valerlus Gaton,qai perdit son patrimoine durant les guerres de Marias et de Sylla; Roscius, qui donna les règles de Tart scénique et de Tari; oratoire ; Marchus Gniphon, professeur de Cicéron et de César... ; l'orateur Domitius Afer; Marcus Aper, qui écriTit un traité plein de vigueur sur la décadence de Téloquence; les rhéteurs Teucer, Jocchus et Appius Garés ou Cherea&

la recherche et par Tenflure. Ils accompagnent de ^ands gestes oratoires leur pononciation accentuée, -vibrante ; ils ont F air de se croire encore dans ces gorsed, conseils armés, où leurs ancêtres aimaient à fidre tant de bruit ; aussi saint Gérôme dit-il que « la redondance gauloise contraste avec la simplicité et la gravité romaine. »

La Gaule narbonnaise, si fertile en toutes les choses de l'esprit, produisit, toutefois, quelques poëtes : les ans se montrèrent plus érudits qu'inspirés ; les autres cultivèrent avec prédilection la gaieté railleuse et badine des premiers Celtes (1). L'eunuque Phavorinus mit le comble à ses sophismes en écrivant l'éloge dp la laideur et celui de la peste , tant le réalisme avait gagné du terrain sur les vrais principes de l'art. Des philosophes épicuriens jouèrent gaiement avec la mort, comme ces Gaulois que nous avons vus exposer follement leur vie dans un défi, dans une gageure. Valerius Asiaticus, entre autres, se brûla volontairement dans son jardin, après avoir plaisamment recommandé de dresser le bûcher loin des arbres afin que la fumée n'endommageât pas leurs fruits.

Les moralistes et les romanciers surent acquérir une renommée plus légitime. L'auteur du Querolus

(i) Varron d*Atax (Atacinus) écrivit un poème sur la guerre de César contre les Séquanais, et une description de la terre ; Cornélius Gallus eut l'honneur d'être cité par Virgile; Trogue- Pompée, du pays des Voconces (Oauphiné), écrivit une histoire universelle depuis Ninus jusqu'à Auguste; Valerius Caton composa des poésies; peu d'entre elles nous sont parvenues ; Vatienus flétrit avec la vigueur du stoïcisme les débauches et les crimes de Tibère,

(le Grondeur) , comédie du iii* siècle, releva V étude | des caractères au niveau de la satire la plus appnh fondie; évitant la brutalité, la raideur latine, il i dans les proportions les plus harmonieuses, To i

tion à la philosophie et la raillerie au bon sens, là \ Querolus est du Molière pur, mis au jour douze * ans avant la naissance de notre théâtre.

Le héros de la pièce ne cesse de se plaindre da malheurs de la vie, alors que son bon génie tran^ forme tous les accidents qu il éprouve en événemeoti heureux, et fait jaillir la félicité réelle des apparences les plus sembres (1). L'astrologue y joue le raie que remplira plus tard le Pasquin de la comédie itaiienne; il accable de ridicule les magistrats et les fonction* naires prévaricateurs, représente les pontifes sons h forme d'oies, et les percepteurs d'impôts soos celle da harpies.

(1) La littérature populaire a oonservé un dialogua toute fait dans le genre du Querolus^ et qui fut peut-être une tatin de cette pièce à l'usage des histrions et des artistes ambs» lants.

Deux personnages se rencontrent :

— Adieu, garçon, dit Tun.— Je ne suis pas garçon» Je homme marié, répond l'autre. — C'est bon. — Non , c mal. — Et pourquoi donc? — J'ai pris une femme ion

— C'est mal. — c'est bon. — Et pourquoi donc? — E apporté beaucoup d'argent — C'est bon. — G\ — u pourquoi donc ? — En passant la rivière faf laii

mon argent dans l'eau. ^ C'est ma). — C'est bon. «- lii pi

quoi donc? •— En ramassant mon argent J'ai pris b<

de poisson. — c'est bon. — C'est mal. — Et pourquoi i

— Eu faisant cuire mon poisson j'ai mis le feu à ma maiv

— C'est mal. — C'est bon. — Et pourquoi donc? — Les n'y feront plus de mal.

C'est dans une œuvre plus célèbre, plus complète,

I r esprit gaulois a flagellé les mœurs romaines de

verges les plus acérées.... Nous voulons parler du

iyricon de Pétrone, qui, s'il était dégagé de quelques

itures trop brutales, se placerait avantageusement

côté de Don Quichotte^ de Gil Blas et de la Satire

fnippée. Le Satyricon est le tableau le plus fidèle-

t dessiné, coloré, de la triste époque où Rome, à

>nie, faisait ses derniers adieux au monde. Bien

la lutte de la débauche et de la décrépitude rendît

mourant peu regrettable, nous devons toutefois,

songeant à l'ancienneté de son origine et à la

ideur de son passé, lui consacrer quelques regards

it qu'il achève de disparaître. Déjà le christia-

ae Téblouit de sa lumière, les Barbares le menacent

coup fatal. Nous l'examinerons d'autant mieux,

us sortir de notre sujet, que ses dernières débauches

it racontées par un Celte et font ressortir la distance

i séparait la société gauloise de la société romaine.

tte étude nous dévoile, d'ailleurs, le caractère et

tcxistence de ces personnages interlopes : fonction-

res, aventuriers, histrions, que l'Empire aux abois

^rersait sur les provinces pour les inonder du ve-

i de la corruption, façonner les peuples à Tescla-

y », et leur faire payer l'inoculation du mal par les

[)rédaiions les plus iniques. Analyser le Satyricon,

c'< donc étudier à la fois l'état moral des oppresseurs

la Gaule et l'esprit gaulois dans un de ses philo-

îhes observateurs les plus éminents.

Au milieu des controverses que les critiques ont

•jroupées autour de Pétrone, il reste à peu près établi

ju'il vécut au m*' siècle, vers les règnes d'Aurélien et

^e Dioclétien, c'est-à-dire avant l'an 273, Ce qui pa-

raît plus certain encore, c'est qu'il naquit dans la Provence (1) ; on va même jusqu'à fixer le lieu de sa naissance au village de Petruis^ qui portait sous te I Romains le nom de Vicus Petronii; mais ce qu'il a de plus gaulois encore que son origine , c'est soi esprit!... Le Satyricon brille à chaque mot de Tobservation la plus fine, de la satire la plus enjouée; rien n'égale la netteté de ses expressions, lajustese de ses images ; chaque phrase va droit au but, sans circonlocution et sans ambages. Les romanciers grecs et romains, les auteurs de l'Ane cPor^ de F Ane A Lucius de Pairas^ ressemblent assez à PétroD» par la hardiesse de leur réalisme ; mais ils enveloppent leuis récits d'une sorte de merveilleux grossier, ramassé dans les plus basses traditions populaires. L'intervention des sorcières et des devineresses est le fond obligé de tous les romans de la décadence.

Pétrone s'affranchit de ces expédients littéraires; il se met face à face avec les réalités de la vie, vigoureusement les travers et les vices, sans mj scène conventionnelle ; il burine le fait , dessine caractère avec la précision d'un lapidaire égyptien étrusque.

Si Pétrone naquit dans la Provence, s*ilpassasei premières années à Marseille, dont on assure qu'il écrivit l'histoire , il est encore plus certain que sot immortelle satire fut composée en Italie. Tous les détails de mise en scène, disséminés dans son livre, as rapportent aux environs de Naples, lieu de plsusir dei patriciens, repaire d'aventuriers, de parasites, d'Us-

(1) De Guérie, Recherchai sur le Sati/rkon,

trions, de courtisanes ; théâtres' de toutes sortes d'ex-

agances sensualistes.

Pétrone ne veut pas nous laisser d'incertitude à

t égard ; dès le onzième chapitre, il nous représente

i^lte « rentrant à Naples, après certaine aventure

ec le petit Giton (1 ) . »

C'est sur les rives de cette baie à nulle autre pa-

que Trimalchion a élevé son palais et ses jardins.

ancien affranchi, type des spéculateurs fastueux

rapaces qui s'engraissent du sang et des larmes

5 provinces, a fait de son opulente demeure un ré-

:1e de flatteurs ignobles, de courtisans effrontés

,yeot en adulations stupides la nourriture et les

s que leur fournit Tamphytrion. La richesse n'a

(i) Mille détails; de son œuvre se rapportent aux usages^

climat de Naples , à sa population incontestablement

icque. Les principaux personnages se nomment : Aga-

non, AscyIte,«Encolpe, Eumolpe, Trimalchion, Se-

Chrysanthe, Niceros, Phileros, Giton, Méllse, Scylax,

•lenas, Ménélas, Minophile, Philargyre, Garrion, Hermeros,

con, Mammea, Echion.

• qu*il nous dit de la peinture, à peu près abandonnée

(on temps, surtout de cette fresque représentant un dogue

je la loge du portier, nous reporte dans les villas des

irons de Pompeia, où ce trompe-Fceil était très- répandu...

t-t-il dans la ville, une vieille lui indique une auberge

leve le rideau qui en fermait la porte ; usage particu-

à cet heureux climat, où Ton a besoin, non de vantaux

PH Qois pour empêcher le froid d*entrer, mais d*une simple

3 pour abattre les rayons du soleil. Ses héros partent de

nte, de Gapoue, et quand ils quittent la villa de Trimai-

on deux d*entre eux gravissent une haute montagne et

oivent Grotone, une d«8 plus anciennes villes grecques

L'iUlie«

cet exercice, que son front ruisselait de sueur; ses joues, dont le fard et le blanc remplissaient les rides, semblaient un vieux mur de plâtre qui fond à la pluie.» (Chap. xxiii.)

Voilà bien le type du joculator^dxx bouffon, parmi lesquels se recruteront les fous des grands seigneurs du moyen âge. Rien de varié, d'original, comme la collection d'histrions burlesques réunis chez Trimaichion. Lorsqu'on emporte dans sa chaise le petit vieillard, ami de ce Mécène ridicule, un musicien se trouve là tout à propos pour courir à ses côtés et lui jouer un air de flûte pendant toute la route. (Chap. XX VIII.)

Bientôt la salle à manger subit une véritable invasion de chanteurs, de danseuses de toutes les catégories. L'un porte une échelle dans les barreaux de laquelle grimpe, joue, se tord un enfant qui ne cesse de chanter pendant cet exercice. Il passe à travers des cercles enflammés, et soutient une cruche avec les dents. Trimalchion professe, .d'ailleurs, des goûts littéraires et artistiques aussi purs que ceux qui caractériseront plus tard M. Jourdain. Il n'apprécie que les voltigeurs et les combats de cailles : petaurislarios et cotumices. Un jour il achète une troupe de comédiens pour leur faire représenter des atellanes ; son chef d'orchestre reçoit ordre de ne jouer que des airs latins. (Chap. lui,) A la fin de la soirée, Trimalchion, voulant procurer un divertissement suprême à ses convives, fait entrer des joueurs de cor (1). (Chap. lxxviii.)

était informe, ils se faisaient remarquer par la grossièreté des allusions et le cynisme des pensées.

(1) Encore un goût semblable à celui du bourgeois gentil^

Néanmoins» malgré la profonde décadence de Tart et de la poésie, il se passait, au milieu de la corruption la plus profonde, un fait qui mérite de fixer Tattention. Bien que les rhapsodes eussent été dépouillés de leur privilège vers Tépoque d'Aristophane , par les satiriques et par les bouffons, les ppésies d'Homèrç n'avaient jamais cessé complètement d'être chantées. Une classe particulière d'artistes ambulants, connus sous le nom d!homérist€s, allaient dans les grancles familles réciter des fragments de Yllicuie et de Y Odyssée. Ces hommes étaient probablement peu nombreux, nous les entendons bien rarement citer dans l'histoire; ils ont cependant Thonneur d'être tournés en ridicule par Trimalchion, qui en exhibe la caricature dans l'exposition universelle d'artistes aipbulants qu'il fait passer (Jevant ses convives.

« Une troupe de comédiens entre en faisant retentir leurs boucliers du choc des lances, dit Pétrone. Trimalchion s assied sur un carreau pour les écouter; mais à peine ont-ils commencé à déclamer des ver3 grecs, selon leur coutume, que, par un nouveau caprice, Trjmalchiop se met à lire à haute voix danq un livre latin. » Puis, imposant silence, il donne à sa façon une traduction du chant des homéristes : « Diomède et Ganyipéde étaient deux frères, Hélène était leur sœur; Agamemnon l'enleva et lui substituj^ une biche pour être immolée à Diane. Ainsi Homère, dans ce pofime, nous raconte les combats des Troyens et des Pareutins. Agamemnon fut vainqueur et donna sa fille Iphigénle

homme, qui prenait tant de plaisir à entendre la trompette marine.

en mariage à Achille : eette union Ait cause qu'Àjas perdit la raison, comme on va vous l'expliquer tout à l'heure. »

L'explication fut étrange, et tout à fait dans le goût cet excentrique personnage. Tout à coup, les H( {éristeê jettent un grand cri, et l'on voit entrer des valets qui apportent sur un plat immense un veau bouilli, coiffé d'un casque. Ajax vient à la suite des valets, agite son ôpée à la manière d'un furieux, et frappant le veau à coups redoublés, il le découpe, prend successivement les morceaux à la pointe de son épée, et les distribue aux convives. (Chap. lx.) . Tels sont les hommes chez lesquels une sorte de naïveté bestiale a remplacé le sens moral, et pour qui

\ vices les plus effrénés, les turpitudes qu'on ne rencontre même plus dans les bagnes modernes, sont les jeux de tous les instants. Tel est l'amphytrion généreux, l'esprit fort et distingué, qui fera graver sur son tombeau : « Ici repose le digne émule de Mécène. . . . pé pauvre, il s'éleva à une grande fortune, et n'assista jamais aui^ leçons des philosophes. »

L'œuvre de Pétrone est plus qu'une satire de fan^ taisie, une boutade humoristique ^ c'est le tableau fidèle de la société la plus corrompue et la plus vile qui soit jaa^ais parvenue à jouer un rôle marqué dans le monde (1). Si l'impartialité nous oblige ^ récon*

(1) II n*est pas inutile de montrer eomment ce type, le piaf ancien et le plus complet de Tesprit gaulois, a été traité par les critiques les plus accrédités. Si quelques-uns, trop sévères, considérant Pétrone au seul point de vue de la licence hideuse qu^il dévoile, nient la valeur de son œuvre; si Juste-Lipse a voulu le caractériser par ces trois mots : autor purissimœ imi^

naître que l'Italie renfermait encore d'honorables exceptions, nous ne devons pas moins avouer que la majorité de ses habitants rentrait dans la classe des Trimalchion et de ses convives. Il est facile de comprendre qu'avec des éléments sociaux si profondément corrompus, il n'était plus de gouverne-

puritatisj des Juges plus impartiaux, et dont on ne contester! pas Tautorité, Tout relevé à la place quMl est digne d^occoiyer dans les origines de Tesprit gaulois. Fréron,yossiu8,Tamèbe, Pithou, Briet, lui accordent leur admiration.

Ménage considère le réalisme, la bassesse de certaines de ses expressions, comme des chefs-d'œuvre d^art qui donnent plus de relief à Télégance de ses personnages de bonne compagnie; Barthius trouve dans Pétrone les finesses de Plante unies aux gr&ces de Gicéron; le grand Gondé tenait le Saty^ ricon en si haute estime, qu'il se faisait constamment accompagner d'un secrétaire spécialement chargé de lui en faire la lecture. « Quelle finesse dans la peinture des vices dei Romains et des défauts de leur gouvernement, dit Tabbé Desfontaines I... Quel style maie et nerveux, malgré quelques^ traits qui sentent le rhéteur, et quelques phrases qui blessent* la pureté de Télocution.... » Saint-Evremont, enfin, le plas compétent de ses juges, lui décerne des éloges sans résenre; il le trouve a admirable dans la pureté de son style et dus la délicatesse de ses sentiments.... » Doué « d^un esprit universel, il trouve le génie de toutes les professions, et se forme comme il lui plaft à mille naturels diATérents. Tout ce que peut faire un faux délicat, un impertinent, vous Tayei sans doute au festin de Trimalchion.... Quoi de mieux touché que 1^ portrait d'Eumolpe, que la vanité des poètes et cette manie de réciter des vers à tout venant. )> Pétrone est le seul des anciens, à la réserve d'Horace, qui sache parier de galanterie. « Autant les autres nations le cèdent aux Français en galanterie , poursuit Saint-Evremont « autant Pétrone remporte sur les Français dans ce genre de mé* rite. »

ment, plus de civilisation possibles. L'invasion des Barbares n'était pas nécessaire pour arracher à Rome le sceptre du monde ; il devait naturellement tomber de ses mains, devenues incapables de le porter : une autre nation allait le relever, et reconstituer la famille européenne autour d'un principe tout autre que celui de la force et de la tyrannie romaine.

Par une circonstance toute providentielle, cette admirable comédie humaine, qui portait le coup mortel à la décadence impériale, était, avons-nous dit, l'œuvre d'un Gaulois. Le philosophe mettait au service de la rénovation qui se préparait les armes les plus nationales ; l'observation, la satire et la gaieté ; il les colorait d'un style clair, imagé, naïf, pénétrant, que celui de Cervantes, de Molière, de Lesage ne devait pas surpasser.... (1).

Afin de mieux venger la Gaule de l'odieuse oppression des gouverneurs et des fermiers d'impôts, c'est au centre même de leur puissance, dans la capitale de la corruption, à Naples, que Pétrone les attaque : ce n'était plus à Rome, en effet, que se trouvait le siège de l'empire en décadence ; il s'était transporté à Parthénope avant d'aller à Ravenne (2). Les grands souve-

(1) M. Jourdain et Turcaret ne furent que des Trimalchions habillés à la française et placés dans la perspective du xvii' siècle.

(2) L'histoire du inonde fourmille d'exemples analogues.... Chez tous les peuples, à toutes les époques, chaque changement de système politique s'est affirmé aux yeux des peuples par un changement de capitale. Tout gouvernement se personnifie si profondément dans le siège de sa puissance, après quelques siècles d'occupation, que celui qui le remplace sent le besoin de rompre avec les traditions passées et de se faire

— aae —

nirs de la République et du premier siècle des César» vivaient encore à Rome dans les monuments, dans quelques familles, avec trop de majesté, pour ne pas gêuer le développement de la corruption dont nous venons d*esquisser le tableau. Elle avait (juitté les bords sévères du Tibre pour les côtes énervantes du golfe de Baïa. Là, point de temples, de forum, de palais grandioses, rien de ce qui résumait aux regards le véritable génie romain. Hn*y avait que d'élégantes villas, des bains, toutes sortes de lieux de plaisir : constructions éphémères resplendissant d'or, de peintures et d'étoffes précieuses, improvisées par Tégoïsme pour ses joies de quelques jours, el que h plqs léger accident devait emporter. Les Rom^ûns sentaient la vie leur échapper ^ ils voulaient soulager leur agonie par les hallucinations àe Mv«8se : qu importait à leur égoïsme blasé que la salle croulât quand le festin serait terminé.

Nous venons, à Taide du Satynccn^ de nous identifier un instant avec la tourbe des aventuiiers et des spéculateurs qui exploitaient TltaHe et rançonnaient lés provinces. Heureusement, elle était moins nomr breuse au nord des Alpes qu*au sud ; elle ne comprenait dans les Gaules que les gouverneurs, les percepteurs. d'inipOt^ et leura çpp\pl;çe3-

Détournons les yeux du bi^eux tabler cl'ua p^pto

une capitale nouvelle, appropriée à ses prinelpe» et à «es besoins. Charles-Quint, au début de la grande dynastie espagnole, fonde une capitale toute neuve, Madrid, sana rehttioA aucune avec les chefs-lieux des anciens royaumes. Louis ll¥, fondateur de la monarchie absolue, mal à Taise dans Paris, la capitale du moyen âge chevaleresque et communal, s^l^Ull à Versailles.

qui se meurt d'épuisement et de débauche; revenons dans la Celtique pour étudier la société nouvelle, née de Tunion d'une race jeune encore avec ce que renfermait de bon la civilisation d'un peuple vieux. Cette étude nous offrira d'autant plus de charmes que le mouvement politique et SQoial s'y çomUneni ayec la révolution religieuse la plus considérable que le monde ait éprouvé. Le christianisme, après avoir éclairé l'Orient» avait traversé Tltalie; il répandait maintenant ses premières lueura dans les Gaules : aussi allons-nous voir de délicieuses émanations spiritualistes s'élever des villas et des cités, à travers de charmantes impressions de littérature et d'urbanité, de distinction et d'esprit délicat. Ce n'était plus sur les bords du Tibre ou dans la baie de Naples que régnswt la véritable ciyilisgition, c'étsût sur les borda dQ l'Aude, de la Garonne et du Rhône.

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