AUSONE ET LÀ SOCIÉTÉ GALLO-HOMÂINE AU QUATRIÈME 8TÈCLB
La satire d'un poëte gaulois nous a montré le tableau de la société romaine à son agonie ; l'œuvre d'un autre poète de la même race va nous donner, de la société gallo-romaine, une peinture d'autant plus exacte et complète qu'il la prendra du point de vue de la vieille race gallo-celte, réfugiée dans la Novempopu* lanie.
Ausone fut le type le plus accentué de ces Gaulois rieurs et sans façon, mais pleins de finesse et de bon sens, qui cachaient leur ambition sous les apparences de la bonhommie, et passaient légèrement sur toutes choses, afin de mieux choisir l'occasion et de prendre leur heure. Plus attachés à la philosophie païenne qu'à la mythologie, ils conservaient leur culte du plaisir sans se brouiller avec le christianisme naissant ; ac*
ceptaient même la foi des Apôtres comme une nouveauté intéressante, mais sans prendre d'engagement définitif envers elle, attendant que l'avenir eût confirmé son succès.
Né à Bordeaux, vecs 309, il avait quelque chose de plus complètement vascon que les habitants de cette ville, car sa famille était originaire des Landes. Son père, Ausonius, citoyen deBazas et médecin distingué, s'était fixé à Bordeaux après avoir épousé Emilia Eonia, fille d* Emilia Corintha, SlAquœ Tarbellicœ (Dax), où elle avait épousé un citoyen d'Autun, ré- Tugié dans la Novempopulanie , et dont nous avons lé.
On riait déjà beaucoup entre la Garonne et les Pyré-
€S. Une tante d* Ausone, nommée Emilia, avait l'esprit
lement enjoué qu'on l'avait surnommée Hilaria^ et,
3mme elle joignait une force de caractère peu commune
la gaieté, on finit par donner à son nom la conson-
ice masculine d!hilarius^ ou Shilaris (le Joyeux).
Ausone se montra digne de cette parenté ; il resta
ute sa vie un Aquitain fort enjoué, un causeur face-
c, qui payait esprit comptant son écot dans les
ibats de bons mots, que ne cessaient de se livrer
compatriotes.... Littérateur aimable et féccmd, il
t ai bienveillant envers les autres qu'admirateur
propres mérites, et, par-dessus tout, soigneux
s intérêts et de son ambition. D'abord grammai-
Q et professeur, il pensa que l'éloquence lui serait
us lucrative, et il se fit avocat ; mais ses débuts au
reau ne furent pas heureux. Il sut en descendre à
opos sans se décourager, et saisit d'une main ferme
sceptre de l'école; il professa pendant trente ans la
immaire et la réthorique à Bordeaux.
fruit appétissant ; il compare leur voracité à celle des éléphants, et plaisante gaiement ceux des îles de Gorgone et de Capraia dans la mer Tyrrhénienne, sur leur extrême malpropreté. Malgré son amour de la philosophie, les philosophes ne sont pas toujours plus respectueusement traités que les autres : « J'ai mal aux yeux à force de regarder, et mal aux reins à force d'être assis, en attendant que Solon ait atteint la fin de sa harangue, » fait-il dire à Ghilon dans le Jeu des sept Sages. Cette plaisanterie remplie de sens, apprenait à nos aïeux, ISOO ans avant d'Aguesseau, que la concision et la clarté devaient être les premières qualités de l'éloquence française; précepte dont la scolastique de TEcole de Paris devait se montrer, hélas I si peu soucieuse. Ausone, attaché à l'empereur Valentinien, comme précepteur de son fils Gratien, apporta, dans les cours de Lyon et de Trêves, sa gaieté gasconne, ses épigrames et ses badinages littéraires; il parvint à procurer quelques heures de distraction au grave empereur, qui partageait sa vie entre le refoulement des Barbares et les entretiens de ce dernier poëte gallo-romain.
Ce fut au milieu des occupations de la pédagogie et des familiarités du courtisan qu Ausone entendit un jour parler des chrétiens ; il vit dans cet événement l'occasion d'augmenter le cercle de ses études philosophiques, et de perfectionner l'élasticité de son raisonnement; il consentit à parler du Christ avec respect, de l'Evangile avec déférence, et à joindre la doctrine nouvelle à son bagage littéraire et scientifique; n'était-ce pas un moyen de réveiller l'ardeur de la controverse et de faire du bel esprit. C'est tout à fait sur ce ton dégagé qu'il cause de la doctrine des
Apôtres, soit avec son ami Paulinus et les contemporains qui l'ont devancé dans radoption de cette croyance, soit avec l'empereur Valentinîen, qui se flatte de professer une sévère orthodoxie. Toujours habile dans Tart du courtisan, Ausone trouve même, en faisant de la théologie, le moyen de flatter un empereur qui le couvre de bienfaits; il voit dans la famille impériale l'image de la Sainte Trinité, et compare, sans rire, Valentinien à Dieu le Père ; Valens, son associé à l'empire, au Fils; et Gratien, fils de Valentinien, au Saint-Esprit. Mais, dès qu'il a payé ce tribut de convenance intéressée à la religion impériale, le poôte bordelais revient si joyeusement aux souvenirs mythologiques, à la littérature légère et profane, que plus. d'un critique a cru devoir le ranger parmi les païens. Il est impossible néanmoins de douter qu'il ait fait acte de foi orthodoxe et reçu le baptême ; indépendamment de cette aflîrmation de la Sainte Trinité, il parle deux fois avec assez de respect de la Pâque sainte^ de la fête du Rédempteiir çtd approche (1) ; il débute, enfin, dans ses EpMmérides, par un Credo qui ne laisse aucune incertitude sur son désir d'être compté au nombre des chrétiens. Hais il a soin aussi d'y mêler assez de légèreté pour qu'on n'ignore pas que le nouveau néophyte tient à rester aussi Gaulois que possible dans la forme.
(( Debout, enfant ; donne^moi ma chaussure et ma tunique de lin ; donne-moi les autres vêtements que tu m'as préparés, afin que je sorte ; donne-moi de Teao
(i) Samta salutiferi redeuntjam tempora PasçAœ^
Et ailleurs :
Imtanter revocant quia nos solemnia Paschœ,
de fonU^ine pour me laver les msàw et le visage.,,. Ouvre-moi la chapelle ; mais qu'elle soit sans omemaols extérieurs.... De pieuses paroles, des vœux innocents suffisent quand on parle à Dieu.... Je ne demande pa^ d*encens 4 brûler, ni de gâteaux de miel,,.. Laissons! aux autels païens le foyer disposé sur Therbe ; j'ai a prier le Dieu Très-Haut et son Fils, m^esté de mèm^ essence, associés l'un et l'autre au Saint-Esprit.
« Me voici prêt à commencer ma prière ; mon âme est remplie de la présence du Seigneur, et tremble,... Dieu tout->puissant, que mon esprit seul connaît et adore; Dieu inconnu des méchants, mais que nulle âme pieuse n'ignore ; antérieur à tout commencement et postérieur à toute fifl ; immensité dont notre cou-* ception ne peut définir ni l'étendue ni la forme, celui-là seul qui est assis à la droite de son Père peut te contempler et entendre tes commandements. Auteur de toutes les choses et cause de toute création, Verbe de Dieu et Verbe^Dieu, il est antérieur au monde
il devait créer, et fut engendré dans le temps où le temps n'était pas encore,... Fils du TrèsrQautt il apporta le salut au monde, et reçut en héritage toutes 1^ vertus de celui qui le créa. 9
Ce langage est si peu dans le ton et dans le style d'Ausone , qu'on est tenté d'y voir une leçon apprise par cœur, mot â mot, sans être trop bien comprise ; aussi, dès qu'il a demandé au dieu. nouveau les dons de vertu, de courage, l'horreur du péché, l'amour du bien, U entame cavalièrement un sujet plus familier et a' écrie avec un entrain bien senti cette fois,
« Asseï de prières adressées â Dieu, bien que le pécheur ne puisse en faire de trop abondantes. Esclave, doii»eri&Qî mon vôtement de ville, je vais soubsûtep
bon jour et bonne santé à mes amis; c^est ainsi que nous en avons pris Tusage réciproque. Voilà l'heure de les prévenir ; il ne faut pas que le dîner se retarde par notre faute ou par la leur : cours chez les voisins..., tu les connais bien ; va, viens ; j'en ai prévenu cinq, le roi de la fête fera le sixième ; c'est le nombre juste pour que le repas ne devienne pas une cohue. »
Puis il donne les instructions les plus dét^llées pour l'organisation d'un chef-d'œuvre de gastronomie.
Il n'est pas surprenant que, placé sur cette limite, ayant un pied dans le monde ancien, un autre dans le monde nouveau, le chrétien indécis ne fût pas définitivement fixé sur l'immortalité de l'âme. Aussi le voyons-nous se demander « sll est bien vrai qu'une portion divine de nous-méme habite chez les mânes.»
« Et maintenant, s'il reste quelque chose de nous
après la mort, ajoute-t-il ailleurs, en parlant de Tibérius Victor, rhéteur bordelais , tu vis encore avec le souvenir du temps passé; et s'il ne reste rien, si nul sentiment ne subsiste en ce long repos de la mort, tu as du moins vécu pour toi, et nous avons la gloire qui nous console. » {Les professeurs^ I.)
Ausone aspirait visiblement à faire revivre Horace et Virgile ; il cherchait à s'inspirer de la grâce et de l'harmonie qui caractérisent la grande époque d'Auguste ; à l'exemple de ces hommes de génie, il adore la vie des champs, il a posé sa villa de prédileetioo, à peu de distance de Bordeaux , sur les bords de la Garonne, afin de pouvoir aller faire de la villégiature quand il est fatigué du bruit de la ville, et d'aller prendre des nouvelles à la ville, quand il est las du trop vaste silence de la campagne..,. Des nouvelkt! Friandise à nulle autre pareille, dont la curiosité gao*
loise s'était fait un aliment de première nécessité.... Qu il soit dans les bois ou sous les portiques, il se plaît à disserter sur l'agriculture, comme tous les Galio-Romains de son époque, et mêle à l'amour du plaisir les mœurs patriarcales de la famille. . . . Mais, l'Aquitain rieur montre toujours le bout de l'oreille sous la robe du philosophe; il s'amuse par passetemps k faire des tours de force de versification d'un goût assez douteux, et fait sentir à ceux qui voudraient Toublier qu'il est originaire des Landes de Gascogne. Il suffit de gratter l'écorce gallo-romaine pour trouver le Celto- Vascon. . . On rencontre à travers ses poésies, tantôt une pièce dont chaque vers commence par le monosyllabe qui termine le vers précédent, tantôt un pot-pourri, composé d'objets sans rapport entre eux [de inconexiis) , Ailleurs il joue sur le choc de quelques lettres et sur l'emploi de certains mots, de manière à faire, comme il le dit lui-même, la torture des grammairiens {grammaticomastix). Il entreprend des badinages poétiques en vers moitié grecs, moitié latins, et pousse enfin la licence littéraire jusqu'à raconter les incidents les plus mystérieux d'un soir de noces avec un réalisme tout fescennin, qui contraindrait les personnages de Pétrone eux-mêmes à baisser les yeux.
Passons vite sur des fantaisies regrettables, et arrivons à un des côtés les plus intéressants de son carac-
(1) Ausone était fort riche; il possédait plusieurs propriétés considérables dans les environs de Bordeaux, notamment LucanianuSj pagus noverus^les Thermes Marojaliques et Rauracum, Saint Paulin en parle dans une délicieuse lettre en vers qui notti a été cooierTét.
tère i la curiosité, le désir immodéré de découvrir et de dévoiler les petits mystères de la vie. ... Ne faut-il pas voir dans ce goût des indiscrétions une suite directe de cette soif d'apprendre du nouveau, qui poussait les anciens Gaulois à s'aller poster sur les routes pour arrêter les voyageurs et les contraindre à raconter des chroniques 9 des faits divers*,.. Toutefois, nous n'aurons pas le courage de condamner ce défatil ; nous lai devons des détails pleins d'intérêts, sur les babitodes et le caractère des membres de sa famille et des professeurs contemporains (1).
Son livre débute par les biographies de don père et de sa mère, de ses oncles et de ses tantes, de ses bëaux-frères et de ses belles-sœurs ; tous ces aimables Aquitains du quatrième siècle, allient atm qualités quelque peu légères , au caractère satirique cte notre poète les sévères devoirs du père et de la mère de famille , du magistrat et du citoyen ; le tout est embelli de la plus franche, de la plus coiistitnte gaieté.
(1) Ce besoin de parler de soi et de poser devant ceux qui vous écoutent est une dispositfou entièrement aqultanieone; les Gascons Tont très- fidèlement conservée n est iiii|K)«sfb)e de rencontrer de nos jours un habitant des rives d€ râdoor ou de la Garonne, de passer quelques instants près de lui, sans qu'il trouve un prétexte pour faire rhistoire la plus détaillée de sa personne et de sa famille. L'étranger a tean témoigner son indifférence, il faut, bon gré mal gré» qu'il connaisse le nom, les occupations, l'étendue de la fortane du Gascon, l'origine de sa femme, les succès seolaifM de les enfants, la biographie de ses oncles et de ses nevwiXi.. A-MI épuisé les détails qui le concernent, il persécate rétranfer, tourne, retourne la conversation dans tons le» wwm pour it savoir sur son compte, autant qu*U en a
D'après lui, sa mère Emilia Eonia unit à toutes les vertus de Tépouse « uoe gravité mêlée de douceur et d'enjouement (1). » Nous ne reviendrons pas sur les penchants de sa tante qui justiiiait si bien le surnom
de Hilarim Contentus et Julius Galippio, ses
oncles, « sont doux el affables , font boi> accueil aux convives, of&ent d'excellents repas et portent sur leurs traits les marques de Tenjouement et de la probité n {Parent, vu) . Son neveu Pomponius Herculanus est doué du meilleur naturel \ il est plein de verve, de vivacité, cultive la musique, possède une voix charmante et une agilité d* esprit égale à celle de ses membres.. •• Les mêmes qualités se reproduisent chez tous ses pa« rents, chex tous ses alliés (2).
Les orateurs et les professeurs, c'est-à-dire les hommes les plus recommandables de l'époque, em^bellissent la science et le talent de qualités intelleo tuelles et morales non moins aimables. L'orateur Victor Minervius « ne renferme aucun fiel en son âme ; son langage est piquant, plein de sel \ il aime à plaisanter, mais avec douceur et sans mordre (1). »
Le rhéteur Latinus Alethius « fait marcher de front la joie et la gravité. » Son collègue Luciolus , le
(i) Gravitas comfs^ ]»taque serietas.
(2) Son beau-frère Sanctus est digne d'être chanté par tous ceux qui aiment la joie et le plaisir , narguent la tristesse, vivent sans inspirer de crainte et sans eu ressentir. Sa bellesœur N»miaPudenti lia joint l'économie à la probité, Tetijouement à la fidélité conjugale. Paulinus, le gendre de sa sœur, doit être chéri de tous ceux qui aiment un esprit enjoué; il est régulier dans ses mœurs, honore la bonne foi et la piété, quand elle est gracieuse et bie&veiHaate^ hétwm in^ nium (Parentalia).
plus joyeux des convives, ne cherche jamais querelle ni à ses clients, ni à ses esclaves. Attius Paiera, peu prodigue du sel de la raillerie, exempt de fiel, évitant les excès de la bonne chère et du vin, vécut chaste, enjoué et brillant de santé jusqu'en sa vieillesse. Attius Delphidius a l'esprit agréable et rieur (1). Le grammairien Leontius doit être invoqué par tous ceux qui aiment le plaisir, les fêtes et les divertissements ; bien que d'une conduite fort convenable, il pardonne volontiers à ceux qui lui donnent le surpooi familier de lascif.
Représentons-nous tous ces Aquitains se promenant sous les portiques du palais des Tutelles (2) , dans les bains publics, se donnant de fins repas dans leurs maisons de la cité, dans leurs villas élégantes, et nous devinerons aisément les causeries gracieuses, les conversations pétillantes, les fines railleries que ces ancêtres des Gascons devaient échanger au bruit des éclats de rire.
Ausone marchait à leur tête, et s'il était un des plus aimables, il fut aussi un des plus heureux. Les privilèges de l'intelligence formaient alors un patri-
(1) Poursuivons la revue pour rentière conviction de ceux qui ne s^arrôtent pas aux premières preuves. Lo grammairien Nepotiauus est un vieillard facétieux et d'humeur jeune; son cœur ne fut jamais trempé dans le fiel ; mais, au contraire, oint d'un miel dégagé de tout mélange d^amertume. Ses collègues Crispus et Urbicus sont tellement rieurs, qu^oniei accuse de ruiser la verve d'Horace dans le? fumées du vin de la Garonne.
(2) Palais romain de Bordeaux, qui fut détruit il y a 20d ans, pour construire le cii&teau Trompette, qui lui*iD4me a lUt place à la promenade des Quinconces,
moine que la fortune et les honneurs publics s'empressaient de compléter. Dès que la mort de Valentinien eut fait monter Gratien sur le trône, Télève reconnaissant confia successivement à son vieux professeur les préfectures d'Afrique, d'Italie, enfin celle des Gaules (378).,.. Pour la première fois peut-être, la dignité suprême, le titre de consul, but des ambitions de Marins et de Scipion, de César et de Pompée, vint couronner la carrière d'un simple poëte (379).
Les distinctions les plus inespérées, en dépassant tous nos rêves, nous mettent rarement à l'abri des peines intimes. Il y a souvent lutte entre la fortune et le cœur, et ce dernier porte la peine des triomphes de la première. Ausone éprouva dans sa vieillesse une double déception ; les amis des rapprochements auraient pu y chercher un avertissement de la providence. Nous avons vu le philosophe flotter comme une foule de ses contemporains entre Épicure et les Apôtres. Parmi ses disciples les plus distingués, son neveu, Pomponius Maximus Herculanus, suivait plus particulièrement ses principes épicuriens. Pompeius Meropius Paulinus, fils d'un ami de son père, préférait la
voie sévère du stoïcisme Ausone perdit à la fois
ces deux élèves bien-aimés, par des événements tout contraires. Herculanus mit une telle ardeur à suivre les préceptes d'Épicure et le culte de son Olympe facile, qu'il mourut de débauche à la fleur de l'âge. Paulinus, au contraire, fut si naturellement entraîné de la sévérité des stoïciens vers l'ascétisme, qu'il adopta la foi chrétienne , non point à la superficie, comme Ausone, mais dans toute l'étendue de ses préceptes et avec eathousiasme. . . •• La gloire ne lui fit
ik
pas défaut dans cette carrière^ car il devînt saÎDt Paulin (1).
Ces deux événements frappèrent le cœur tf Auôone sans ébranler ses principes. La mort d'Herculanus ne l'empêcha pas de rester ami des plaisirs ; la sainteté de Paulin ne l'attira pas plus ayant dans I0 temple de la nouvelle foi; il se contenta de reàter sUr le seuil... Modéré en toute chose, toujours habile et calcuIaDt bien sa conduite^ égayant la vie de la plus agréable humeur , il mourut comme il avait vécu : le Gaulois le plus enjoué^ le plus heureux^ le plus habild de son siècle.
Ainsi, tout en nous dévoilant les se(^ets dé lasocâéié de son temps, Ausone nous fait assister aux premiers tâtonnements du Christianisme. Mais cette toléraoce toute gauloise envers là foi nouvelle n'était pas uni" verselle dans l'Empire; les vieux Romains demeuraient inébranlables dans leur farouche vertu ; souvent même il suffisait que des Celtes, d'une nature bienveillante dans leur patrie, allassent respirer l'air de la vieille Rome, pour éprouver une haine aveugle ccuntre te Christianisme^ qu'ils ne voulaient pad se doiAier la peine d* étudier. Le poète Rutilius Nutdatianns, ùé àlfl fin du quatrième siècle, à Toulouse ou & Poitiers, fat
(1) Toutefois, même en se consacrant à Dféu, Pai*<fent ehré* tien conservait de la gaieté et des Joiesr dé li famf IM tout ce 4tti était compatible avec âs nouvelle éitisténce. Il gardi fli femme Thselasia près de lui , vivant avec elle non plus eo mari, mais en frère; il tenait à rester fidèle, autant que possible, aux charmants préceptes de sa Jeunesse.
(( f>uissé-je avoir une maison pleine de gaieté, ùde épouae iàgt( et Ms enfants chéris, é
un de ces Gaulois, qu'un long séjour dans la Ville éternelle avait rendus complètement Romains.
Ce malheureux 1 car nous devons le plaindre, a perdu la gaieté native sur les bords du Tibre ; son frag-r nient d'itinéraire, en vers, ne renferme qu'une plaisanterie qui sente le Gallo-Gelte; il l'adresse aux ruines de Gosa, ancienne ville dont les habitants furent chassés de leurs demeuras par des rats; encore s'excuse-t-il de rappeler cette plaisante tradition dan^ un ouvrage sérieux (1).
La satirq acerbe et violente convient mieux à sa nature, et c'est contre les pauvres moines des îles de Capraia et de Gorgone qu41 Texerce.
« Gapraia, dit-il, est une Ile sauvage, remplie d'une espèce d'hommes qui ont horreur de la lumière, ils se donnent le nom grec de moines parce qu'ils vivent seuls. Us fuient la fortune dans la crainte d'éprouver des disgrâces, et se rendent malheureux pour prévenir le malheur. Ne faut-il pas voir la folie d'un cerveau à Tenvers dans cet éloignement du bien inspiré par la peur du mal.... Mais c'est le châtiment que le destin inflige à ces vils esclaves ; ils s^appliquent eux-mêmes la punition qu'ils méritent. Un fiel noir obstrue sans doute leur cœur et les fait ressembler à ce Bellérophon qui, d'après Homère, se remplit d'une sombre humeur et prit en haine le genre humain, »
Quand il arrive en face de Pise, la vue du rocher de Gorgone lui inspire un redoublement de colère antimonastique : ((C'est là, s'écrie-t-il, qu^un malheureux
(1) Ridiculam cladis pudet inter ^ia c^usam propere • sed risum dissimulare piget (liv. I).
fuyant la société des hommes, est venu s'ensevelir vivant. C'était un de mes amis, jeune, noble, riche, marié à une jeune personne de sa condition ; entraîné par les furies, il s'est éloigné des dieux, des hommes, et telle est sa superstition qu'il aime son exil et sa honteuse retraite.... Infortuné! il pense que la saleté du corps est agréable au ciel, et il se soumet volontairement à des tortures que les dieux irrités ne lui infligeraient pas... Maintenant, je le demande ! cette ?ecie n'est-elle pas plus funeste que les poisons de Circé? Ceux-là n'avaient d'action que sur les corps ; ceux de ces hommes bouleversent les âmes. »
Il était naturel que cette haine du païen remontât jusqu'aux Israélites précurseurs du Christianisme. Il rencontre à Paierie a un Juif morose, espèce d'animal qui ne se nourrit pas comme les humains ; » il l'accable de toutes les injures que mérite cette race dégradée, » race qui, dans sa folie, mutile les hommes, aime à célébrer par la tristesse la fôte du sabbat ; cérémonie moins glacée que son cœur ; race qui passe le septième jour dans une oisiveté ridicule, symbole de la fatigue de son dieu. Telles sont les extravagances de ce peuple d'esclaves et de fous, que les enfants eux-mêmes ne voudraient pas y croire. » Rutilius voudrait que la Judée n'eût jamais été conquise par Pompée et par Titus, pour que cet ulcère ne fût pas attaché aux flancs de TEmpire.
Ausone nous a montré l'épicurien tolérant se convertissant au Christianisme. Rutilius nous apprend ce qu'était le philosophe païen , que les malheurs des temps n'avertissaient pas et qui, dans son admiration pour la Rome de Jupiter, répétait volontiers Vimpavidum ferient ruinœ^ d'Horace.
Nous voici donc amenés à nous placer résolument en face de la grande révolution du Christianisme , à l'étudier dans ses rapports, dans ses contrastes avec les idées antérieures, et dans Tinfluence qu elle exerça sur les caractères et sur les esprits.