LES CHRÉTIEFIS ABSOLUS ET LES CHRÉTIENS PRATIQUES
Les premiers convertisseurs avaient abordé sur les côtes de la Méditerranée vers le milieu du troisième siècle : or, nous devons le reconnaître, leurs principes religieux, moraux et littéraires étaient généralement très-opposés à ceux de la société gallo-romaine. Us venaient combattre le polythéisme, et, il régnait en
maître du Rhin aux Pyrénées Si les Gallo-Romains
avaient répudié la mythologie druidique, peu conforme à leurs aptitudes; s'ils éprouvaient même peu de sympathie pour les divinités du sombre Latium, Janus, Saturne, Vulcain , ils avaient en revanche choisi dans TOlympe grec les figures les plus gracieuses ; ils chargeaient Flore, Vénus, Mercure, lessylvains et les nymphes de protéger le sensualisme de leur existence. 11 n'y avait donc pas le moindre rapport entre la morale du Christ, basée sur le dogme de l'expiation, et les croyances d'un paganisme fondé sur le culte du plaisir (1).
(1) Les chrétiens ne rencontraient pas moins d'obstacles dans le druidisme, dont la doctrine se résumait dans la mé-
En second Ueu, les GallorRom^ns^ professaient une liberté de conscience sans Umitesit ^n éclectisme m matièi^e de religion qui ramenait tout au jugement sans appel du moi ; ils. possédaient autant de codes philosophiques et moraux qu'il avait existé de savants et de logiciens dans la Grèce et dans l'Italie. Le paganisme était r organisation du désordre dans la diversité; le Christianisme n'avait qu'un livre, l'Évangile. Il fondait la force de la société humaine sur l'unité de la doctrine, unité inébranlable sur la terre, parce qu'elle se rattachait- à l'éternité dans le ciel.
Les contrastes n'étaient pas moins frappants dans les habitudes et les usages. Les chii'étiens recommandaient la sévérité du maintien, la simplicité du vête-, ment, la solitude, la modestie. Le^ Gallo-Soi^ains se livraient à cette vanité, si chère aux anciens Gaulois. Ils cuUivaient avec ardeur la poésie erotique, cette agréable médisance appelée la satire, lesi conversations oiseuses, la danse, devenue fort légère^ les chansons, et ils chantaient beaucoup; ils aimaient passionnément les mimes et les jongleurs, les spects^lçs et les bains publics à la romaine.
« Nous honorons les dieux immortels par la joie, les festins, la musique et les jeux, disait le gouyerneur de Lyon au chrétien Épidore, qu'il voulait ramener au paganisme ; vous adorez un homme crpcifië, qui
tempsycose et les sacrifices humains. LV'mmorUlit6 de l'âme, réternité des récompenses et des peines étaient deux points essentiels, II est vrai, par lesquels les deux religions avaient quelques rapports : nous verrons qu'ils 06 furent pas étrangers au succès un peu tardif de l'évangile dans la Gaule druidique.
ordonne les jeûnes, la ehasteté stérile, conâamne la gaîté et les plaisirs (Pleury, Bistoire ecciésiastique, liv. IV, 161. j»
C'était là, il ne faut pas se le dissimuler, l'objection fondamentale adressée à la nouvelle foi. Le dogme aurait été facilement adonis par les Romains, disposés à faire bon marché d'un paganisme qui n'était plus qu'un objet de dérisipn ; ce qu'ils ne pouvaient admettre c^était la morale, le culte, les usages du Ghristianisme.
Par quel moyen les chrétiens allaient-ils combattre les obstacles que la corruption gallo-romaine opposait à la pureté de leurs mœurs? Comment devaient-ils renverser l'argument du gouverneur de Lyon...? N'oublions pas qu'ils ont devant eux trois fractions sociales, actives, puissantes dont nous nous sommes occupés déjà :
La société gallo-romaine, répandue sur ks deux tiers du territoire, dans le centre et le midi ;
La société druidique, cantonnée dans FArmorique et la Bretagne ;
La société gaIlo«celte, qui se maintenait dans les campagnes, principalement en Aquitaine.
La population gallo-ronpaine comprenait à son tour trois catégories de personnes, dont nous devons également tenir compte, car elles vont jouer des r^)e£^ très-différents dans la lutte. .. La première comprenail les Romains obstinés, philosophes, fonctionnaires, espions, aventuriers originaires d'Italie, tels qu'ils nou^ sont ap^rus dans le SaPyricon : ceux-là mourront plutôt que d'abandonner les erreurs qui flattent leur matérialisme. Mais avant de tomber ils dénonceront les chfétieaa^ les traîneront devant les juges, pousse-
ront les cris sauvages : à la mort^ aux bêtes ! rempliront les amphithéâtres de leurs applaudissements, lorsque les tortureurs inventeront des supplices inconnus des lions et des tigres. Les nouveaux croyants osent gêner le développement de leur fortune scandaleuse, le débordement de leurs passions ; pourraientils mériter moins que la mort ?
La seconde catégorie, antithèse de la première, renferme ces hommes fatigués du passé, désenchantés du présent, qui comprennent, par une intuition relevée pour les uns, philosophique pour les autres, les vices de la civilisation passée, la grandeur de la religion nouvelle ; ils adoptent le dogme chrétien sans réserve, avec un enthousiasme que surexcite la perspective du martyre.
La troisième, enfin, se compose de ces hommes tolérants dont la malignité ne dépasse jamais la vengeance d'une épigramme. . . Chez ces aimables Ausones, la souplesse du caractère, l'attrait de la nouveauté ouvre un accès facile au culte nouveau pourvu qu'on leur permette de passer légèrement sur les règles qui gêneraient leurs habitudes mondaines et leurs préférences littéraires. .. ; un peu de raillerie sera la seule protestation qu'ils se permettront en faveur du passé... Mais après avoir souri du costume trop simple des néophytes, de la gravité de leur conversation et de leur maintien, ils finiront par reconnaître que toute doctrine a le droit de prendre rang sur la liste des théories humaines ; qu'un dieu de plus peut être ajouté aux anciennes divinités sans en augmenter beaucoup le nombre, et que ses disciples ne méritent nullement d'être mis à la torture, parce qu'ils parlent autrement qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Ces hommes forment la grande gêné-
ralité de la population, lis accueilleront les chrétiens avec assez de bienveillance, car ces penseurs leur offriront tout d'abord un aspect sympathique. Les premiers convertisseurs, en effet, arrivaient de la Grèce, et possédaient le charme et la douceur de cette race hellénique si proche parente de la race gallocelte.
L'église de Lyon, la plus ancienne des Gaules, eut pour fondateurs une mission de Grecs, dirigée par Pothin. La lettre des martyrs de cette ville fut écrite en leur langue; elleavaittoute l'élégance de l'atticisme. V Les martyrs offraient à Dieu une couronne nuancée de différentes couleurs et dans laquelle toutes sortes de fleurs brillaient assorties. (Eusèbe, Histoire ecclésiastique, liv. V, chap. II.)
Saint Irénée, un des plus célèbres et des premiers évoques gaulois, est également rangé parmi les Pères grecs (Ampère, Littérature française) (1). Aussi ce
fut pas entre les véritables Celtes et les chrétiens I i la lutte éclata, mais entre les chrétiens et les Ro- 1 ns établis dans les Gaules ; elle fut d'autant plus rive qu'à la suite des prêtres grecs vinrent des confesjrs africains, latins, scythes, même; leur caractère mpérieux et rigide, ennemi de toute concession, envelîma les disputes, aigrit les querelles. Ces apôtres séères, arrivés d'Orient, attaquent à la fois les Gau- Dis et les Romains, et adressent des reproches violents
(1) Alexandre, martyr de Lyon, était de la même nation. Pleury, IV, 161). Son ami, Epipode, bien que né à Lyon, emble, d'après son nom, avoir la même origine, ainsi que »oDticus, autre martyr de Lyon et Eleutère, disciple de saint
^DiSL
aux simples usages du monde comme ^ux vices invétérés. Les divers rangs de la société aiment toutes sortes de plaisjrs. Ces confesseurs les condamnent toqi avec la même unanimité; ils les traitent d'appétits bestiaux, de souillures abominables; ils considèrent tes jeux, les spectacles en eux-mêmes comme des (ouvres du démon, des tentations diaboliques ; ils ne font nulle différence entre eux, n'admettent aucune exception et répètent à leur endroit les attaques acerbes de Tertullien (1).
Dans leur haine pour le luxe, ces chrétiens absolus vont jusqu'à blâmer celui que Ton consacre h l'embellissement de la maison de Dieu; ils voudriûent placer le sanctuaire dans des cabanes de chaume* dans dei grottes qui rappelleraient les catacombes, non-seulfr ment pour le dérober aux profanations des Gentils, mais par esprit de protestation contre la richesse des temples du paganisme.
« L'amour des murailles vous a trop captivés, disût saint Hilaire de Poitiers aux Gaulois. . . C'est très-mal honorer T Église de Dieu que de la cacher sous des toits et dans des édifices ; n'est-il pas certain que c'est là que se réfugia Tantéchrist? Pour moi, je préfère les montagnes et les bois, les prisons, les lacs, les précipices; j'y trouve plus de sécurité, car les prophètes qui s'y étaient retirés ou qu'on y avait plongés vivants prophétisaient sous l'inspiration de Dieu. »
Tant que la question religieuse resta posée dans ces
(i) Le GoDcile d^Arles, de Tan 314, excommunie oeui <|<i conduisent des chars dans les cirques et généralement les hommes de théâtre.
nés absolus^ tant que l' antagonisme se fomlila
ec ces prétentions diamétrâlemeht opposées, il y eut
lécution acharnée d'un côté, obstitiàtion inébran-
fie de l'autre; le tnondë romain fut inondé de sang
e christianisme M fit pas d'immenses progrès...
rquoi? C'est qu'il n'était rèprêsehté que par des
croyants exaltés, par des ascètes et des doctrinai-
qui ataient les traiisactrons eti horreur. La tolé*
e du goUvei?nement romain âuccédàit-êlle à là
sécutiori, ils 8e plaignaient de ces îtiterValles de
de, dans la crainte que les coiifageâ ti'ëti fussent
Qollis ; ils soupiraient après le mëitjtb IdrSqufe leS
pereurs rie l'ordonnaient pa^f.
Qu'on tie m'accuse pas de céder à quelque i-ès-
timent humain lorsque j'écris ces choses, disait
it HiWire en lançant toutes âès foudres contre les
itiques soutenus par Constance ; je ne prends là
•oie que danS l'intérêt du Christ. Longtemps j'ai
me taire, aujourd'hui je dois parlet !
« Que n'ai-je vécu du temps de Néron et de DécîtiS !
Le souvenir d'Isaïe, scié en deux^ m'aurait empêché
êÇ redouter le cheValet; celui des jeunes Hébreux
chantant au milieu des flammes ne m'aurait pas per-
Itds de redouter le bûcher. En songeant stu boû larron
transporté dans le ciel, je n'aurais eu aucuue crainte
do crucifiement ou de la rupture des jambes. J'aurais
âîœé Cette guerre ouverte contre des ennemis décla-
fés. Nous aurions combattu au grand joui* nos botir-
feaux, nos égorgeurs, tous ceux qui t'auraient nié, ô
mon Dieu f et le peuple nous eût suivis comme ses
ehefs; car la persécution lui aurait clairement révélé
le chemin de la foi. Aujourd'hui, nous luttons contre
tn persécuteur qui tuse, coûtfe m adv#s*îre qui veut
séduire par la flatterie, contre cet antéchrist appelé Constance, qui ne frappe pas les reins, mais qui caresse les appétits; qui n'exile pas pour la vie, mais qui dote de la mort éternelle ; qui n'emprisonne pas dans les cachots, mais qui enchaîne à la servitude des palais; qui ne tranche pas la tète avec Tépée, mais qui tue l'âme avec de l'or; qui ne lutte pas de pear d'être vaincu, mais qui séduit pour dominer et parle du Christ pour nier le Verbe.... Il construit des églises et il renverse la foi -, il prononce ton nom, ô mon Dieu I et il s'efforce d'établir que tu n'es pas Dieu, que tu n'es pas Père. »
Il est beau certainement d'entendre TApètre de Poitiers regretter le temps où les néophytes versaient leur sang pour la foi ; mais, tout en admirant cette éloquence pleine de courage, ne peut-on se demander si elle était de nature à faire impression sur ces masses incultes qui portaient encore le nom de pagani (paysans); n'y avait-il pas un autre langage à tenir pour leur faire comprendre, adopter, aimer, le christiftnisme?....
Heureusement, le clergé renfermait des homi considérables, des évêques d'une ardeur moins emportée, moins héroïque, plus disposés aux concessioDâ; ils entreprirent d'allier le présent avec le passé, la religion avec le monde, la raison avec le dogme, lalittén* ture profane avec la liturgie. Pendant que les docteurs ascétiques convertissaient quelques âmes d'élite dans les hautes classes par la force du raisonnement, b puissance de la foi, ces prêtres de second ordre captî* valent la foule illettré'e par la naïveté de leur langage; ils ne dédaignaient même pas d'employer la séductiofl des arts matériels qui parlent directement aux sens :
le chant, la musique, la chorégraphie, la mise en scène.... Ce clergé pratique, laissant, bien entendu, le dogme intact, fit deux parts des mœurs et du culte. Adoptez notre morale, dit-il aux Gallo-Romains ; celle qui constitue les principes essentiels de la famille et de la société ; en revanche, nous serons coulants sur les cérémonies, nous ferons de larges concessions à vos habitudes des jeux et des décorations, à votre goût pour tout ce qui frappe les yeux. Ce traité de concession fut accepté : la guerre cessa, le christianisme fit de rapides progrès dans les classes les plus humbles et les plus nombreuses.
Ces chrétiens tolérants et pratiques du iv® et du V siècles appartiennent généralement aux familles sénatoriales, à celles des jurisconsultes et des rhéteurs. Nourris de la philosophie de Socrate et de Platon, à laquelle ils ont ajouté les préceptes du christianisme, ils comprennent que les doctrines nouvelles ne sauraient pénétrer dans les masses qu'à la condition de revêtir, jusqu à un certain point, les formes anciennes. Hommes de leur siècle, ils ne s'effraient pas outre mesure des danses, des chansons, des spectacles profanes, pourvu que la morale n'ait pas trop à s'en plaindre, et que le peuple dérobe d'ailleurs à ces distractions le temps qu'il doit consacrer à la prière et aux cérémonies religieuses, à la charité surtout, qui sera la vertu fondamentale du christianisme gaulois. Plusieurs de ces hommes, membres des curies et des municipes, ont été initiés de père en fils aux besoins des populations ; devenus évêques, ils appliquent le grand principe de fraternité à favoriser l'agriculture et le commerce ; il construisent des routes, emmagasinent des denrées, organisent les moyens de trans*
port et préviennent les disettes. Les populations reconnaissantes les placent naturellement à la tête des diocèses; ils forment la classe des évêques administrateurs (1).
Quel contraste entre ces prêtres tolérants, faciles, amis des transactions, d'une douce gaieté, et les docteurs ascétiques, immuables, auxquels tout accommodement avec le monde semble une trahison. . . . (2). Au lieu d'admettre, même en littérature, les souvenirs du paganisme comme simples ornements poétiques, ils condamnent sans miséricorde la moindre allusion à la mythologie. Sulpice Sévère et saint Paulin, de Périgueux, par exemple, ne voient dans les anciennes divinités que la personnification des démons qui président aux vices et protègent les crimes (3) . Us portent
(1) Tels furent Gratien, évêque de Lyon, saint Rémi, évêque de Reims, qui avait été un grand propriétaire galloromain avant de recevoir les ordres.
(2) Sulpice Sévère place au nombre des plus grands mérites de saint Martin de Tours do n'avoir jamais ri : « yemv unquam illum vidit ridentem. w (Ghap. xxvii.)
(3) « Les anciens poètes, dit Paulin dans sa Yie de s^iint Martin, invoquent, dans leur fougueuse ivresse, leur mi:?érable Phœbus, et ne laissent pas reposer uu instant leurs muses fabuleuses toutes les fois qu'un prodige frappe leurs sens étonnés; ils éveillent dans son temple leur Apollon menteur; ils traînent avec eux la troupe entière des source? s(eurs, et cos monstres évoqués les remplissent d'un violent délire. Le poète pieux, méprisant ces vaines invocations, ne l'aie appel qu'au Christ, aux anges, aux puissances célestes. • {lAv. j.) Ailleurs, il montre Satan « essayant de déguiser ses l)erfidics et d'abuser Martin par de trompeuses apparences,» on prenant « la figure des dieux delà fable. » Tantôt, c'était Jupiter et ses incestes; Mars et ses fureurs; Mercure etseï
l'antipathie pour tout ce qui rappelle le paganisme jusqu à proscrire Thistoire profane elle-même.
« Quel avantage les historiens retirent-ils de la renommée de leurs écrits? dit Sulpice Sévère; cette renommée ne survivra pas à la destruction du monde. .. Que gagne Thumanité à lire les combats d'Hector ou les conversations philosophiques de Socrate, puisqu'on ne saurait les imiter sans sottise, et qu'il y a même extravagance à ne pas les attaquer. En ne considérant dans l'existence périssable que le présent terrestre, ils ont mis leur espérance dans les discours des humains ; ils ont abandonné leur âme au tombeau, ne se préoccupant de se rendre immortels que dans la mémoire des hommes. » {Vie de saint Mariiîi, prologue.)
Rien n'égale la fougue des évêques doctrinaires lorsqu'ils attaquent les désordres de l'humanité. Sur ce point, tout tempérament leur est inconnu ; ils semblent oublier qu'il existe une vertu appelée la Miséricorde. Salvien de Marseille représente les Aquitains « comme les premiers en vice et en richesse. La recherche de la volupté, dit-il, n'est chez aucun peuple aussi effrénée, la vie aussi impure, la conduite si relâchée; le ventre de tous ces hommes ne forme, pour ainsi dire, qu'un seul et même gouffre; la vie de tous une seule et même prostitution, ou quelque chose de pire encore, car ce qui se passe dans les Ueux de prostitution parait préférable à la débauche qui souille la mai-
fausses ailes attachées au talon; Vulcain et ses tenailles; Minerve et son bouclier; Vénus l'impudique; ou Diane la coureuse de buissons...» >< (Vie de saint Martin^ liv. ilL)
son de presque tous ces grands^ chez lesquels l'épouse est abaissée au rang des servantes.» {De Gubernatione
Dei, VIII.)
L'indignation serait légitime si les Aquitains en masse avaient été complices de tels désordres ; mais nous soupçonnons Salvien de s'être laissé tromper par la plaisanterie d*Ausone que nous avons rapportée (1), et d'avoir considéré quelques faits isolés comme les mœurs publiquement admises dans la Septimanie. Pour apprécier de tels reproches à leur juste valeur, il ne faut pas oublier que ces docteurs exaltés avaient puisé le mépris du monde dans les monastères ; que plusieurs d'entre eux, même, arrivaient des solitudes de la Thébaïde, école de toutes les réactions, de toutes les colères, contre la corruption de la société romaine. Tels sont saint Hilaire et saint Eucher, saint Loup, saint Vincent de Lérin, saint Fauste.
Apôtres courageux et sublimes, ils sont les colonnes de la doctrine, les lumières des conciles ; ils ont reçu de près le souffle de la Judée, mais l'excès de leur zèle leur fait commettre une erreur grave : celle de confondre les légèretés et les joies de la vie gauloise avec la hideuse corruption de la décadence romaine, de mettre sur la même ligne les personnages du Satyricon de Pétrone, et les aimables contemporains d'Ausone ou de saint Paulin.
Les moines d'Orient avaient assisté à de si épouvantables orgies dans les grandes villes d'Egypte, de Syrie et de T Asie-Mineure; ceux d'Italie eux-mêmes entendaient si bien monter jusqu'à eux le tumulte des
(1) « Si répouse est laide, il faut que la servante soit jolie. » (Voir p. 231.)
festins de Rome et de Parthénope, qu'ils ne voyaient dans le monde romain tout entier qu'un repaire d'agents de libertinage et de débauche. Leur indignation, légitime à certains égards, ne savait pas établir de distinction entre les criminels et les simples imprudents, entre les Romains instigateurs du mal et les Gaulois qui n'en avaient que certaines apparences. On peut s'en convaincre en opposant à leurs violentes accusations les prédications plus tolérantes des confesseurs qui, nés dans la Gaule et ne l'ayant guère quittée, connaissaient mieux sa véritable situation inorale ; nous citerons saint Exupère de Toulouse, saint Paulin, Sidoine Apollinaire : ceux-là n'ont jamais la colère et la menace à la bouche ; la prière et le pai'dou sont leurs moyens oratoires préférés.
La mission chrétienne dans les Gaules eut donc à son début deux éléments bien distincts. . . . Identiques au point de vue du dogme, ils se montraient assez .différents par le caractère de leur éloquence et par les moyens employés pour assurer le succès de la foi. Quelle que soit la gloire des Pères de la*doctrine, de ces phares de la sainteté, ne dédaignons pas les esprits plus modestes ; leur morale simple et bienveillante travailla plus utilement peut-être au triomphe réel du christianisme, que la théologie transcendante des docteurs fougueux. Nous prenons la défense du clergé tolérant et pratique, d'autant plus volontiers qu'il joua un rôle immense dans l'histoire religieuse et morale de notre pays, rôle qui remonte aux premiers jours du christianisme et qui n'est pas encore terminé au moment où nous écrivons ce livre.
Malheureusement, il y eut plus d'un malentendu entre les prêtres absolus et les prêtres accommodants. De
regrettables confusions amenèrent des rivalités sans cause; on se combattit faute de s'être donné le temps de s'expliquer et de se comprendre. Ces deux éléments religieux, en effet, examinés de près et au foud des choses, ne constituaient pas deux forces ennemies, mais, au contraire, deux leviers du même mécanisme qui se complétaient réciproquement : Tun représentait le principe d'unité, de cohésion de l'Eglise univer selle, l'autre, la condescendance due aux aptitudes, aux traditions locales, aux influences climatériques. C'était en s' appuyant sur ces dispositions particulières, et non pas en les froissant avec violence, que V Kglise véritablement gauloise travaillait à hâter la conversion générale des masses.
Quittons le cercle de ce léger antagonisme, pour rentrer dans l'orbite plus vaste dèrhomogénéité ecclésiastique. Ces deux fractions de l'Eglise des Gaules se fusionnaient sur deux points de la plus haute importance :
La clarté dans les définitions théologiques;
La charité dans l'exercice des vertus.
HOMOGÉNÉITÉ DE L^ÉGI.ISE GÂOLOISE
Que la dialectique du prédicateur gaulois s'élevât dans les hauteurs où planaient Salvien et saint Hilaire, qu'elle descendît au niveau de la naïveté populaire des Apôtres, la netteté, la précision, étaient ses qualités fondamentales. Point de ces subtilités
mystiques apportées d'Orient, et qui multipliaient Y inexplicable , le mystère, au point de leur faire tout envahir. On connaît les schismes sans nombre que la passion de la controverse enfanta dans les Ecoles d'Antioche et d'Alexandrie, et les efforts que l'Eglise dut faire pour rompre les trames, sans cesse renouées, qui menaçaient d'étouffer le christianisme lui-même. L'Eglise gauloise, grâce à l'esprit net, prompt à concevoir, habile à vulgariser, de ses mem-bres, évita Tilluminisme nébuleux qui lui arrivait par-dessus la Méditerranée; elle ne cessa d'opposer la lucidité pratique à la métaphysique spéculative. Veutelle faire toucher du doigt aux esprits incultes les vérités les plus délicates du dogme, elle ne recule devant la simplicité d'aucune image, d'aucune expression.
« Ce n'est pas sans raison, mes Frères, disait saint Paulin, qu'on a placé une crèche devant les animaux; elle n'est pas destinée seulement à frapper les yeux, c'est une espèce de table préparée par l'homme, à l'usage des bestiaux, afin qu'ils puissent y prendre leur nourriture. Mais si les bergers négligent de garnir ces râteliers, les pauvres bêtes ne mourront-elles pas de faim ? Chrétiens, profitez de cet exemple : Dieu a placé dans son Eglise la table dévie, ne négligez pas d'y prendre votre nourriture. »
L'argument convertisseur par excellence, c'est l'esprit de charité. Chrétiens absolus ou chrétiens tolér rants s'adressent, avant tout, au sentiment pour conquérir les âmes ; ils repoussent les moyens qui sentent la contrainte, et ne font pas plus appel à la crainte des hommes qu'à celle de Dieu ; ils veulent que toute conversion soit due à la persuasion, à l'en-
thousîasme du ciel, à la grâce. Tous les saints de FEglise des Gaules sont unanimes à cet égard ; il y eut chez eux lutte si vive, dans le cercle de la charité spirituelle et corporelle, qu'on ne sait auquel donner la palme.
« Travailler au bonheur d' autrui, disait Sidoine AppoUinaire, c'est travailler à sa félicité personnelle; le meilleur moyen d'accomplir ici-bas les œuvres des cieux, c'est d'avoir pitié des maux et de la pauvreté des fidèles. » (Lettre xii, liv. VI.)
Saint Paulin d'Aquitaine, touché des pleurs d'une mère dont les Vandales avaient enlevé le fils unique» alla se mettre entre les mains de ces barbares pour délivrer le jeune prisonnier.
Le rachat des captifs était une des œuvres les plus recommandées bien des siècles avant qu'un Gaulois fondât l'Ordre de la Merci (1); les conciles ne s'en rapportaient pas, à cet égard, à la ferveur individuelle. Une de ces assemblées, dans laquelle siégeait l'évêque Saunât, successeur de saint Rémi au diocèse deReiuis, décida que les vases sacrés pouvaient être vendus pour rendre la liberté aux esclaves.
Comment les Gaulois n'auraient -ils pas été les premiers à mettre en pratique les préceptes de la solidarité chrétienne, alors que leurs ancêtres avaient adopté pour bases sociales la fraternité des soldules; l'hospitalité et le dévouement fondés sur rinunortalité
(1 ) Le premier Ordre chargé du rachat des captifs fut celui des Triniiaiies, fondé en France par saint Jean de Matha, en 1198; le second fut TOrdre des iVre< de la Merci, fondé à Barcelonne, en 1218, par Pierre de Nolasque, originaire des environs do Carcassonne.
de rame ; alors qu'ils avaient fait tant d'expéditions pour défendre des peuples opprimés, et ouvert leur territoire aux colonies grecques, aux Cimbro-Teutons et aux Helvétiens ? Cette disposition du caractère celtique exerce une telle influence sur tout ce qui se place dans le rayon de son activité, que les Orientaux eux-mêmes n'ont qu'à toucher le sol de la Gaule pour sentir, dans une nouvelle Pentecôte providentielle, l'esprit de charité et de tolérance les inonder d'une lumière plus vive.
On connaît la charité de saint Martin de Tours. Ce soldat, originaire de la Pannonie, se trouvait à Trêves, avec la légion dans laquelle il servait, lorsqu'il partagea son manteau avec le pauvre nu qu'il rencontra sur son passage. Devenu prélat, il portait si loin l'esprit de tolérance que, dans un entretien avec le diable, il disait au persécuteur des hommes : « Si tu pouvais croire en Dieu, j'implorerais sa miséricorde jusqu'à ce qu'il consentît à te pardonner.... » Pendant la persécution des Priscillianistes, il fit toutes sortes de tentatives auprès des juges et de l'empereur pour les soustraire au dernier supplice.
Saint Augustin , professeur d'éloquence à Milan , avait eu le bonheur d'entendre les prédications de saint Ambroise. Sous l'influence de cet évêque, en qui tout respirait le pardon et la charité, il prêcha cette admirable maxime : « Tuez l'erreur, mais aimez toujours l'homme qui erre. » De retour en Afrique, cette terre des emportements et des passions, il modifie ce principe, déclare qu'on doit employer contre les hérétiques d'autres armes que la parole. « Il accepte, dit M. de Montalembert, le secours de ce glaive des Césars, encore rouge du sang des chrétiens immolés
aux faux dieux, et des orthodoxes immolés à Tarianisme. »
Le monachéisme introduit dans les Gaules par saint Martin de Tours, vers 360, et par saint Honorât dans le Y* siècle, éprouva d'une manière bien plus frappante Tinfluence du caractère et de Tesprit gaulois. L'ascétisme poussé à des excès contre nature, la contemplation dépassant les limites' de la raison en même temps que les exigences de la foi, étaient les dispositions regrettables du monachéisme oriental. L'Eglise dut plus d'une fois en arrêter les exagérations. En arrivant en Occident, sur le sol de la Gaule, les moines se transforment ; ils passent du domaine un peu stérile de l'extase pur dans celui des œuvres. L'association, chez eux , n'est pas un moyen de dompter la volonté individuelle, dans le seul intérêt de soumission à la règle et de l'humilité ; ils la considèrent avant tout comme un élément de travail et de production : le religieux gaulois fait marcher de front l'étude et la prédication ; la copie des manuscrits, entreprise si importante alors, et la construction des églises; la fondation des villes et le défrichement du sol (1). Pour lui, la solitude n'est pas l'éloignement absolu des hommes et la vie dans le repos, c'est un moyen de fuir le tumulte excessif du monde et de donner à l'esprit une tension plus soutenue vers les travaux productifs de
(1) N'oublions pas ce dernier point, nous aurons roccasion d'y revenir; car ce fut là une des parties les plus importantes de la mission monastique dans les Gaules. Nous verrons les religieux attaquer les forêts, porter un coup décisif aux habitudes pastorales des Gaulois, et leur substituer Tagronomie romaine.
rintellîgence ou des bras.... (1). Le monachéisme dans les Gaules évite donc le défaut du monachéisme d'Orient. Ce dernier fut à la fois une insurrection contre les joies , contre le bruit de la foule , et une protestation contre les œuvres du corps et souvent contre celles de l'esprit.... Selon lui, l'activité humaine devait se renfermer dans le cercle de la contemplation et de la prière. Ces bornes étroites n'étaient pas sans inconvénient au point de vue moral lui-même; elles amenèrent, jusque dans la Thébaïde, des désordres graves que les évêques et les conciles eurent de la peine à réprimer.
Le repos purement contemplatif, déjà plein de dangers en Orient, aurait amené des résultats bien plus funestes en Europe.
Les cénobites de l' Asie-Mineure et de l'Egypte pouvaient assurer leur alimentation par des travaux peu considérables. La douceur du climat, l'abondance des fruits sauvages, des racines succulentes, les rnettaient
(1) C'était ropinfon d'Yves de Chartres, évêque français du XI !• siècle. « J'approuve la vie de ces hoirnues pour qui la cité n'est qu'une prison, dit-il ; qui trouvent le paradis dans la solitude; qui y vivent rfu travail de leurs mains, ou qui cherchent à s'y refaire l'esprit par la douceur de la vie contemplative; qui boivent des lèvres de leur cœur à la fontaine de la vie et oublient tout ce qui est en arrière d'eux, pour ne regarder qu'en avant. Mais ni les plus secrètes forêts, ni les plus hautes montagnes ne donnent le bonheur à l'homme, s'il n'a en lui la solitude de l'esprit, la paix de la conscience, les ascensions du cœur, ascensiones in corde. Autrement, il n'y a pas de solitude qui n'enfante la paresse, la curiosité, la vaine gloire, avec tous les orages des plus périlleuses tentations. » (Epit. cxcii, p. 26.)
à l'abri de la famine et des rigueurs de Fhîver (1). Le cénobite gaulois, au contraire, serait mort de froid et de faim, s'il n'avait demandé à un travail soutenu de chauds vêtements, de solides habitations, une nourrU ture abondante.
Aussi, pendant que l'excès du repos jette le religieux de la Thébaide ,dans une extase maladive (2) , qui le
(1) Ces causes, purement climatériques, n'étaient pas sans influence sur la charité. £a Occident Thomme était témoin de souffrances générales, continues, que l'Orient n'éprouvait pas : celles qui sont causées par la rigueur des hivers et les famines. Le Gaulois, le Germtiin, le Breton, obligés de se vêtir, de s'abriter, de se nourrir abondamment, étaient exposés à des misères à peu près inconnues en Afrique, en Egypte et dans l'Asie-Mineure. Le cénobite de ces contrées n'avait donc pas à se préoccuper de souffrances physiques, qui n'atteignaient guère même les hommes les plus pauvres; il pouvait se livrer avec moins d'inconvénients à la méditation et à la prière.
(2) La Thébaide fut assurément le sanctuaire de vertus sublimes ; mais est-il possible de ne pas regretter les excès d'un ascétisme qui prenait quelquefois le ridicule ou le suicide comme le sublime de l'expiation. Les solitaires de la Mésopotamie étaient descendus dans une misère si voisine de l'état sauvage, qu'ils ne se nourrissaient que de racines et d'herbes crues; ils avaient reçu le surnom de brouteurs. Saint Macaire, voulant surpasser les vertus des cénobites qui se réduisaient à cette nourriture animale, durant le carême, se condamna, pendant sept ans, à vivre d^herbes et de racines.... Malgré ce régime débilitant, la chair parlait encore en lui; il se met dans un état complet de nudité et reste immobile pendant six mois, couché sur les bords du marais de Scété, renommé pour le nombre de ses moustiques; il s'exposa si bien à leurs morsures, qu'il devint méconnaissable el faillit en mourir.
Sainte Marie TËgyptlenne se réduit également & la nudité
met souvent en dehors de la vie sensée, de la vie possible, le Gaulois adopte une existence moins excentrique et se mêle d'une manière plus directe aux œuvres du clergé régulier, dans la grande entreprise du renouvellement de la société et de l'épurement des mœurs.
Les monastères de Ligage, près de Poitiers, de Marmoutier, près de Tours (1), de Lérin, près de
complète des sauvages. Sa peau devient si noire sous Taction du soleil d'Egypte, que Tabbé Zozime, la rencoatrant un jour ^ans cet état, ne sait pas distinguer si elle est un animal ou un être humain.
Trois moines s^étaient pris dans des filets dressés par le Roi de Perse pour la chasse aux bêtes; ils étaient tellement velus et sauvages, qu^un Persan leur demanda « 9MIS étaient des hommes ou des esprits. »
C'était dans un monastère de la Syrie que saint Siméon Stylite passa quarante- huit ans au sommet d'une colonne. Il avait débuté dans la vie ascétique en se serrant d'une corde avec tant do force qua les mailles, pénétrant dans $es chairs, produisirent des plaies dont il fut sur le point de mourir» Échappé à ce danger, il se cache au fond d'un puits sans eau et y reste pendant plusieurs mois. Installé sur sa colonne, enfin, ses membres sont tellement atteints pendant un hiver lurcux, qu'un ulcère entame une de ses cuisses qui se rempui de vers : ces horribles insectes tombaient de sa plaie sur la colonne, et de la colonne sur le sol. Mais lui les faisait recueillir et rejeter au sommet de la colonne par un jeune homme du nom d'Antoine, et les replaçait sur l'ulcère en leur disant : « Mangez ce que Dieu vous a donné à dévorer. » (Arnaud d'Audi lly, les Pères du Désert,)
No doit-on pas se réjouir que les moines occidentaux aient évité ces exagérations inutiles, et donné à leur existence un but plus utile et plus sérieusement édifiant?
(1) Fondé par saint Martin.
Fréjus (1), de Saint-Victor, à Marseille (2), sont des gymnases chrétiens où toutes les sciences sont étadiées, de manière à seconder la propagation de la foL Prêtres et prédicateurs viennent s'y façonner à raduiinistration ecclésiastique et aux combats de la parole. C'est de ces boulevards de l'Eglise militante qu'ils s'élancent dans le monde pour combattre le paganisme et k corruption ; c'est là aussi qu'ils reviennent, dans les intervalles de lutte, reprendre de nouvelles forces, une nouvelle énergie. Ainsi, attaquer l'erreur «et l'immoralité, défricher et travailler la terre pour augmenter la somme de subsistances qui doit alléger les misères des populations, telles furent les deux grandes missions des moines gaulois : c'est à eux surtout, nul' ne le contestera, que s'appliquent ces nobles paroles de M. de Montalembert :
« Les monastères n'étaient nullement destinés à recueillir les invalides du monde; ce n'étaient pas les âmes malades, c'étaient, au contraire, les âmes les plus saines, les plus vigoureuses que la race humaine ait jamais produites, qui se présentaient en foule pour les peupler. La vie religieuse, loin d'être le refuge des faibles, fut au contraire l'arène des forts. »
« Le caractère dislinctif qui éclate dans toute II série des créations, des grandes existences monastiques, c'est la force.... Je n'hésite pas à dire que les moines, les vrais moines des grands siècles de l'Eglise,
(1) Fondé par saint flonorat
(2) Fondé par Cassien, en 350.
it les représentants de la virilité sous la forme la 18 pure et la plus énergique, de la virilité intelleclle et morale, de la virilité protestant contre toute îesse et toute vulgarité, se condamnant à des efforts is grands, plus soutenus, plus profonds que n'en ige aucune carrière humaine.
' « De là vient que la vie monastique a toujours été comparée à une milice : a Venez voir, dit saint Jean « Chrysostôme, les tentes de ces soldats du Christ, venez voir leur ordre de bataille.... (1) ».
L'histoire nous a conservé de frappants exemples l'influence de la société gauloise sur les confesrs et les ascètes qui sortaient de l'Ecole contemive de la Thébaïde ; il suffisait que les disciples de it Pacôiûe et de saint Antoine, de saint Macaire et nt Abraham, abordassent nos rives, pour que r doctrine sur la mission des religieux éprouvât des ifications notables.
1 sien, le fondateur de Saint- Victor, n'était pas ilois, mais Goth ou Scythe.... Il se dirige d'abord } le berceau de la religion chrétifmne, et passe jt ans parmi les cénobites du désert ; revenant ente en Europe, il débarque à Marseille et professe, cette ville, les principes excessifs de la dévotion teaiplative. Son livre : Des Institutions monases, fut une apologie enthousiaste de l'extase et de oi îissance aveugle (2). La méditation lui paraissait lement préférable aux bonnes œuvres, qu'on serait
(1) Moutalembert, Vies des Moines d'Occident, t I, Introluction, p. Î29, 31, 0^2.
(2) Témoin ce religieux à qui son supérieur fait arroser
it des années entières un b&tou planté dans le jardin.
tenté de le considérer comme le fondateur du qidétisme. Croirait -on qu'il' pousse la haine de l'action jusqu'à défendre aux religieux de seconder le travail des évoques en acceptant des fonctions ecclésiastiques I II a même une manière assez étrange d'exprimer à cet égard ses inquiétudes : « Il veut, dit M. de Montalembert , qu'un moine évite à tout prix les évêques et les femmes : car, ni les femmes ni les évêques ne permettent au moine, qu'ils ont une fois engagé dans leur familiarité, de se reposer en paii dans sa cellule, ni d'attacher ses yeux sur la doctrine pure et céleste en contemplant les choses saintes. » {Les Moines d Occident^ t. I, p. 237.)
Maïs cet apôtre de l'extase stérile ne put se soustraire longtemps à l'influence de sa patrie nouvelle. Le caractère gaulois, s'inoculant en lui, fit peu à pea disparaître les exagérations du rêveur. Il comprit la grandeur de la charité , la nécesité de joindre h vertu active à la vertu spéculative ; il se prit d'admiration pour l'anachorète Archebius qui , apprenant que sa mère était persécutée par ses créanciers, consacra sa vie à remplir triple tâche dans le monastère, afin de gagner la somme nécessaire au payement de ses dettes (1). H éleva la charité bien au-dessus de h
(1) L'amour filial avait un rang bien secondaire parmi lei vertus chez les cénobites d'Orient. Saint Siméon Stylite M inexorable aux prières de sa vieille mère qui, mourante, t'était traînée jusqu'à la porte de son monastère pour le \vt une dernière fois. Il refusa obstinément de la recevoir, delii faire entendre sa voix; il attendit qu'elle fût morte poarW adresser un regard tardif de tendresse filiale.,.. Une sataU fille, ayant fui la maison paternelle pour se réfugier panl
solitude, et déclara qu'elle n'était pas seulement une vertu, mais une partie de Dieu lui-même : Charitas non solum res Dei, sed etiam Deus (1). (Coll. XVI, ch. XIII.) Il veut que Ton mette de la modération en tout, même dans les mortifications et dans les prières : a Qu'elles soient courtes, dit-il, de peur qu'elles ne deviennent tièdes (2). » Cet homme, qui avait commencé par éviter les femmes et les évêques comme des tentateurs, condamne bientôt la sauvagerie excessive qui pousse les ascètes à fuir la vue du sexe qui nous a donné le jour ; il confie au seul courage de la volonté la sauvegarde de la continence.... « Un certain abbé Paul, raconte-t-il comme exemple à l'appui, se flattait d'avoir atteint un tel degré de perfection qu'il ne se permettait pas d'exposer à sa vue un visage, un simple vêtement de femme. Dieu estima qu'il outrepassait les devoirs de la prudence et lui infligea une aévère punition; il le frappa de paralysie générale, maladie si cruelle que les soins des hommes ne purent lui être d'aucune utilité. On dut le transporter dans un couvent de femmes et le livrer à leurs soins exclusifs. »
Le respect de la femme fut, à toutes les époques,
les cénobites du désert, eut aussi le triste courage de résister aux prières, au désespoir de son père, qui avait passé une «partie de sa vie à courir à sa recherche. Go ne fut qu'à la mort de cette fille insensible que le père put voir enfin son cadavre.
(i) « L*amour de la pauvreté faitxle nous des rois, » disait le plus illustre religieux de TÉglise de France, saint Bernard.
^) « Prie, le ciel se charge de tout, » semble être le résumé de la doctrine monastique orientale. « Prie et agis, le ciel t*aidera, » répond le monachéisme dans les Gaules.
un sentiment essentiellement gaulois : les moines d'Orient le pratiquèrent peu, ceux d'Italie eux-mêmes le méconnurent (!)•
Les évoques de la primitive Eglise des Gaules donnèrent à cet égard les exemples les plus touchants : quand ils recevaient Tépiscopat, ils ne se séparaient point de leurs femmes (2); ils continuaient à vivre avec elles dans une douce et chaste fraternité, témoin saint Paulin d'Aquitaine,»saintHilaire de Poitiers, saint Sidoine Apollinaire.
Quels furent les motifs de cette diDFérence? c'est que chez la plupart des peuples , chez les Orientaux surtout, la femme ne provoquait qu'une sensation : la volupté ; de là ce mépris mêlé d'effroi de certains moines orientaux pour tout ce qui rappelait le sexe....
(1) Dans plusicur églises d'Italie, rentrée de certaines chapelles, celle de saint Jean-Baptiste notamment, est interdite aux femmes sous peine ^^excommunication, et Ton voit encore, dans certains monastères, des inscriptions renfermant les diatribes les plus violentes et les plus indécentes contre le sexe..
(2) Cette persévérance de l'amour du cœur après le sacrifice des relations conjugales, donna naissance aux légendes les plus délicieuses. L'évêque de Clermont, saint Rétice, ajinl perdu l'épouse avec laquelle il vivait dans la chasteté, descendit à son tour dans le même tombeau. A rapproche da corps de son mari, le cadavre de la femme reprit la chaleur de la vie, et, lui tendant les bras, le reçut pour rétomité dans une dernière étreinte de fraternité conjugale -. Ce miracle se renouvela à l'égard d'IIilaire et de sa femme, riches Gallo-Romains qui avaient adopté la vie moD&stiqoe et fondé l'abbaye de Réome en Bourgogne. Hilaire moarot le premier, lorsque sa femme vint le joindre dans le tombeau, le cadavre d'IIilaire se réveilla, tendit les mains, et saisissant le corps de sa femme le pressa contre sa poitrioe.
I z les Celtes la femme inspirait surtout des sentiments vénération ; il leur semblait que le cœur occupait elle une place plus noble que le corps; elle n'ét pas seulement un objet beau , mais un être inteint, gracieux, aimant, dévoué. De là, ce profond 2ct, cette touchante affection des évêques mariés )ur la femme qu'ils sacrifiaient même comme épouse. qui revenait la bonne part dans ce débat? inconteslement au clergé gaulois. Sa conduite, à ce sujet, ^tait-elle pas une imitation de la vie du Christ, qui coupa avec une si touchante sollicitude de racheter Femme des injustes mépris dont Tabreuvait la civili- Q orientale ?
int Vincent de Lérin joignît à ce respect de la
irae et à la tolérance un libéralisme religieux qui
ite une mention toute particulière. Dégageant le
ristianisme du principe d'immobilité orientale, il
lait qu'il progressât et qu'il se perfectionnât. D'à-
u\, le dogme est immuable, parce qu'il concerne
a souverainement parfait, infini; les vertus, les
nés religieuses, tout ce qui touche à l'homme enfin,
t essentiellement perfectibles. Prenons acte de cet
Âome, il touche aux fondements de l'Eglise chré-
ne ; il renferme le germe des efforts généreux, des
1 i héroïques de l'Eglise des Gaules combattant
Ire tous les schismes, contre toutes les réactions
oi chercheront à nier la perfectibilité civilisatrice du
bristianisme.
Au milieu des tristes agitations des autres Eglises de
Europe et du monde, l'Eglise gauloise, régularisant
le-même son action par le mélange des deux clergés
mis ci-dessus en parallèle, surtout par ce merveilleux
balancier que Ton appelle le bon sensy résumera au
plus haut degré la véritable civilisation moderne, par Tardeur de la charité, la modération de l'extase, h pureté du dogme, la netteté de son exposition et le culte suprême des œuvres (1).
Cette sorte d'éclectisme (2), cet in medio consistit virtusy en matière de dévotioa, concourut de la manière la plus directe à la solution d'un grand problème humanitaire ; nous allons le rappeler en quelques mots :
A la fin de la Restauration, lorsque trois professeurs illustres donnèrent à la littérature, à l'histoire et à la philosophie, un éclat dont la France gardera longtemps la mémoire, un d'entre eux, M, Cousin, présenta dans un remarquable tableau la marche de
(i) Si nous nous occupions de TÉglise d'Italie, nous aurion à constater les nombreux points de ressemblance qui la rapprochent de celle des Gaules. Nous aurons plus tard Poccaslon de faire ressortir les analogies de leur caractère : lei différences de principes et de tendance éclatèrent surtout entre le clergé gaulois et les clergés d'Espagne, d*AUeiiuigiM et d'Angleterre.
(2) Qu'on veuille bien ne pas se tromper sur le sens de cette proposition ; il ne s'agit pas ici d'un éclectisme philosophique ou religieux qui touche de près au panthèisiD^ mais seulement d'un choix modéré des questions, des prit cipes secondaires qui s'agitent dans le sein du cbristii^ nisme sans sortir du cercle de l'orthodoxie.
Le grand Arnaud lui-même, après avoir raconté les vertu surnaturelles et les mortifications extravagantes des Pèresdi désert, est obligé de dire :
t( Il est difficile de demeurer dans le milieu en tootei choses, et la sentence des philosophes grecs est très-véri* table : « La vertu consiste en la médiocrité, et ce qui n « dans l'excès passe pour un vice : ce que nous pouvons ei* « primer par ce peu de mots : Uien de trop. » (T. 1, p. 5W)
rhumanité. II la divisait en trois grandes époques Il criques : le règne de l'infini^ le règne du fini^ les orts du fini à Vinfxni.,., Il montrait le règne du , développement du principe surhumain» dominant : les peuples de l'Asie, depuis les Hébreux jusaux Egyptiens et aux Indous.
Le règne du fini, triomphe exclusif de T homme, son perfectionnement intellectuel et physique, rbait Thistoire de la Grèce et de Rome.
Lies rapports du fini à t infini remplissaient Thise de TEurope moderne et se résumaient dans le ristianisme. Le Dieu infini s'incarnait un instant is Thomme fini pour le salut de l'humanité, et conrait l'hymen éternel des deux principes.
Cette formule remarquable éclairait d'une lumière ilosophique toute nouvelle le mystère de la Rédempd; les controverses venaient expirer à ses pieds; était la base de la réconciliation de la raison et la foi.
Allons plus loin encore, si le mystère de l'Incarna-
devait rationnellement avoir pour berceau une
le de l'Orient, terre classique de tinfini, mais
ne du théâtre du fini, la civilisation, qui en était
conséquence, ne devait-elle pas se trouver mal à
dans cette région trop profondément empreinte
\ 1 es surhumaines ? ne devait-elle pas transporter
centre de sa mise en pratique sur un autre point du
Dnde?
is la Grèce, l'Italie, les rives de la Méditerranée nt imprégnées des idées du fini, tout comme runent l'était des idées d'infini ; ces régions présentaient, par conséquent, d'autres obstacles à la solution radicale du grand problème de fusion. Au nombre de
ces obstacles se faisait remarquer Tégoïsme civil, le moi, suprêrne formule du fini. Les sociétés antiques, en effet, ne connaissaient que deux éléments moraux et politiques : le moi et la. patrie. L'orgueil personnel le plus excessif se combinait avec le dévouement patriotique.
Le procfiain, le frère, leur étaient complètement inconnus. Si ce prochain n'avait pas le droit et la force de se faire respecter comme citoyen^ membre privilégié de la patrie^ il tombait dans la classe des êtres exploités : il n'était qu un esclave, un ilote, un objet.
Cet état de choses rendait le monde antique souverainement impropre à la fusion de Pin fini et du fini.
La charité, étrangère aux plus grands philosophes de l'antiquité, était la loi nouvelle qui allait révéler les droits du /m^e et proclamer son union avec le moi sur le pied de Tégalité.... Or, cette vertu ne rencontrait pas, dans les anciens peuples méditerranéens, d'âmes préparées à la recevoir; elle devait chercher une terre vierge d'égoïsme et d'esclavage, aussi le christianisme tendait-il constamment à se transporter vers l'Occident. La race gauloise marchait incontesiablement à la tête de l'Europe; elle en était le point central en topographie, le point le plus élevé à l'égard de la civilisation et des aptitudes. Ou n'a pas oublié qu'à toutes les époques elle avait été la terre par excellence de l'hospitalité. De plus, elle possédait un rayon d'infini dans ses mystères druidiques, quelques traditions du fini dans ses usages gallo-romains; elle était donc plus apte que toute autre région k développer le principe fondamental de la charité, de la fraternité chrétiennes, à résoudre en ce point Thyoïen de la créature et du créateur.
Les deux fractions de TEglise des Gaules que nous avons mises en parallèle s'adaptaient justement aux deux Qieinbres du problème qu'il s'agissait de résoudre : le clergé doctrinaire, absolu, représentait le dogme de t infini apporté d'Orient ; le clergé tolérant et pratique, représentait /e/ÎAî2; il mêlait quelques souvenirs de la Grèce et de Rome aux traditions bibliques. C'était à lui, nous l'avons déjà dit, que revenait le soin de vulgariser, de populariser la religion dont le dogme avait été apporté d'Orient par les Apôtres.
En mettant en présence ces deux grands partis de l'Eglise gauloise au début de son existence, nous n'avons nullement prétendu tirer de leur comparaison la condamnation de l'un et la glorification de l'autre; nous avons voulu constater, au contraire, que chacun des deux avait sa raison d'être et sa grandeur. Si nous ne faisons pas ici le panégyrique exalté de la grande légion des saints et des docteurs, c'est que leur gloire est proclamée si haut depuis des siècles, que nos éloges ne sauraient y rien ajouter. Nous croyons devoir mettre particulièrement en lumière la fraction plus simple, plus tolérante du clergé gaulois, par la raison que la grandeur de sa conduite est moins généralement appréciée.... Nous voulons, rendant pleine justice à chacun, lui assigner une place considérable à la base de l'édifice dont les Pères de la doctrine couronnent glorieusement le sommet.
LE COMTE SIDOINE APOLLINAIRE ET LA SOCIÉTÉ GALLO-ROMAIll