AU CINQUIÈME SIÈCLE
Cette partie du clergé gaulois eut le bonheur de se personnifier, dès Torigine, dans une des plus nobles et des plus sympathiques figures de TEpiscopat. De même qu'Ausone avait été le type du Gallo-Romain adoptant les premiers éléments du christianisme, de même Sidoine Apollinaire, l'esprit le plus élégant, le plus littéraire du "v* siècle, fut successivement le type du grand seigneur et celui de Tévêque adaiinistrateor, tolérant et pratique. Etudions d'abord l'homme du monde : sa biographie sera le tableau le plus complet que Ton puisse désirer de la société gallo-romaine au moment de l'invasion des Barbares; nous nous occaperons ensuite de Tévêque.
Né à Lyon, le 5 novembre A 30, Sidoine ApoUinure comptait parmi ses ancêtres des préfets du prétoire et des préfets de Rome, des maîtres des ofBces et des généraux d'armée. Elevé par le poète Holnius et par le philosophe mathématicien Eusèbe, il apprit tout ce qui pouvait identifier un esprit distingué avec la langue grecque, la musique, l'astronomie, et généralement toutes les connaissances de cette époque. Il fut surtout plus qu'un savant ; il eut au plus haut degré le tact des choses et des convenances, et la sagesse peu commune de mêler, dans les meilleures proportions, le culte de la littérature et de la philosophie à celui delà vertu; la gaieté satirique du Gaulois à la conviction du chrétien.
Sidoine Apollinaire, en un mot, fut un Ausone de* venu franchement orthodoxe, qui n'avait plus Taîr d'hésiter entre rOlympe et le Calvaire ; mais ajoutons que, tout en arborant la Croix, il n'éprouvait aucune colère, aucun mépris pour le passé. Il en aimait, au contraire, tout ce qui n'était pas incompatible avec l'Evangile , il lui empruntait ses couleurs gracieuses^ élégances artistiques, pour en orner son temple ireau (1).
laminons avec quelque attention cette figure noble
mpathique, ce type du Gaulois chrétien d'un
;le trop peu connu, qui, loin de se courroucer
contre le culte de la gaieté, fait consister la vraie phi-
>phie à mener de front la vertu et les douceurs de
l'existence.
Il est impossible de pénétrer avec lui dans la vie privée, dans Texistence confortable et élégante d'un Gallo-Romain , sans respirer le charme qu'exhale
(1) Nous n'examinons pas ici le style du littérateur, nous
i 3ons pas ses affectations et sa phraséologie : la forme
u ueaucoup à la mode et n'affecte pas toujours le fond du
tère et de la pensée. Sidoine n'écrit pas comme Cicéron ;
ément, ses néologismes ne sont pas sanctionnés par
traditions de Virgile et de Tacite; mais n'oublions pas
>ie latin ne pouvait être la langue de la Gaule chrétienne
À la condition de s'enrichir de mots et d'expressions nou-
[les en rapport avec les idées d'un état social récemment
nisé. Le néologisme n'était donc pas toujours une fan-
Ui , mais une nécessité: Sidoine prend soin de nous l'ex-
iquer lui-même (Carmina xiii). Quoi qu'il en soit, nous
ns à part le style de l'écrivain pour nous attacher à la
ure de l'esprit, à celle des pensées qui se cachent sous
ppe plus ou moins habile et correcte du vers et de la
une société d'élite tout empreinte de la délicatesse des instincts et de la distinction des idées.... Qu il s'agisse de construire une villa ou de chosir en voyage un site avantageux, pour descendre de sa litière et se reposer au milieu du jour, le seigneur gaulois ne recherche pas les paysages sévères et grandioses ; il préfère les frais vallons, où le regard se repose sur les ondulations harmonieuses des prairies et des bosquets, où l'oreille est caressée par le chant des oiseaux et le murmure des eaux courantes. Quand Sidoine décrit une halte, il nous montre « une colline bien ombragée, arrosée par une fontaine limpide; en face s'étend un tapis d'herbe touffue, de l'autre côté, une rivière où le poisson s'agite et frétille. Les arbres sont peuplés d'oiseaux gazouilleurs ; une maison, toute blanche de jeunesse, se mire dans le basan d'eau vive qui baigne ses fondements. » Quand il reprend sa route, après un repas champêtre, il suit ua chemiirqui serpente à travers la verdure ondoyante d'une prairie. (Liv. IV, lett. viii.)
Voyage-t-il dans les plaines de la Lombardie, en se rendant à Rome? les Alpes ne sont pas ce qui fr ses regards ; il considère avec plus de satisfaction ruisseaux et les villas, les vergers et les bosqu . . mêmes préférences dominent dans toutes les lett )ù ^ il s'occupe de paysages (1) .
Quelle affabilité! quelle intimité douce et < dans ses rapports de voisinage !. . . Quand il rend v;
(1) Notamment, liv. I, lett. v, liv. II, lett. ii. — Ces goûB du voyageur arverne ne sont-ils pas ceux de Virgile, de Ôc^* ron, de Pline ; ceux que manifesteront plus tard DelUlet cher et Bernardin de Saint-Pierre*
à ses amis Ferreolus et Apollinaris, les deux voisins font occuper tous les chenains de la contrée, jusqu'aux simples sentiers des montagnes, afin que Taimable voyageur ne puisse se montrer sans être reconnu et arrêté au passage. Sidoine tombe dans le piège sans en être fort contrarié, il l'avoue lui-même; et le voilà contraint de jurer qu'il ne songera pas à repartir avant sept à huit jours (1).
Sidoine tînt fidèlement parole. Il passa la semaine entière à se rendre alternativement de chez Ferreolus chez Apollinaris.... Comment emploie-t-il ses journées chez ces deux Gallo-Romains? A peine est-il entré dans le] vestibule de l'un d'eux, qu'il se mêle aux joueurs de paume, courant dans l'arène circulaire, et aux joueurs de dés qui font bruire leurs cornets au milieu du murmure de la conversation. A côté de ces péristylessontles bibliothèques, garnies de livres littéraires et philosophiques pour les hommes, d'ouvrages de piété pour les femmes. . . .
On se met à table : le dîner est copieux et composé de mets délicats, prélude de la cuisine italienne et française. Bien qu'il soit de courte durée, les convives assaisonnent chaque plat de récits ingénieux, « de propos enjoués, mais instructifs; car le langage d'un homme d'esprit doit toujours renfermer une leçon utile, même sous l'enveloppe de la plaisanterie. » La conversation peut avoir des allures d'autant plus dé-
(1) Ce trait de mœurs est caractéristique : ne semble-t-Il pas qu'on retrouve au iv* siècle ces anciens Gaulois que César et Strabon nous représentent allant se poster sur les chemins pour arrêter les voyageurs, les marchands, et les obliger à s'arrêter chez eux et à leur raconter des histoires?
gagées que les femmes n'entrent pas dans le triclirmm: elles restent dans leurs appartements, occupées à filer ou à lire. Les convives, profitant de leur absence, récitent des vers et chantent des chansons joviales.... Souvent Tamphytrion u fait entrer des musiciens et des danseurs ; ils viennent égayer la fin du repas en exécutant, au son des instruments, des danses et des scènes mimées qui retracent des faits historiques ou mythologiques, tantôt gracieux, tantôt burlesques. » Les repas gallo-romains ressemblent donc à ceui des patriciens de Rome ; mais avec cette différence notable qu'ils sont restés, au milieu du cinquième siècle, ce qu'ils étaient du temps d'Auguste et de Mécène ; la débauche, le cynisme du festin de Trimalchion y sont inconnus : les chants n'y sont pas obscènes, les danses ont de la pudeur, les poètes y renaplacent les courtisanes et les histrions ignobles.
Que Sidoine soit chez ses amis ou qull reste dans sa demeure, sa manière de vivre est la même ; il la partage entre les soins hygiéniques et les distractions.... « Au sortir de table, quand d'abondantes libations ont échauffé les cerveaux, il calme la chaleur de son sang à Taide de bains de vapeur pris d'une manière asseï originale : on creuse un trou près d'un ruisseau ou d'une fontaine, et l'on jette dans l'eau des monceaux de cailloux rougis au feu; en même temps on entrelace des branches d'arbres au-dessus des piscines improvisées ; des couvertures de poil de chèvre étendues sur ces branches, interceptent à la fois les rayons du soleil par en haut, T évaporât ion de l'eau par en bas. Lesamis . trouvent ^ans ces cabanes rustiques une atmosphère agréable et salutaire ; ils passent des heures entières dans ces sudoria, tout en échangeant des dis-
cours pleins de sel et d'enjouement. Quand la vapeur de Teau a provoqué sur leur corps une sueur abondante , ils courent se plonger dans des bains chauds pour faciliter la digestion ; ils passent ensuite subitement dans Teau froide des fontaines ou des puits, afin de rendre la fermeté à leurs chairs amolies par la chaleur.
«Puisse la fin de la semaine s'écouler rapidement, ajoute Sidoine après cette leçon (P hydrothérapie, et nous rendre, après quelques jours de iippos, cet appétit qui fait le bonheur de la vie , car rien ne rétabht, comme la diète, les forces d'un estomac fatigué par les excès de la table.» (Liv. II, lett. ix.)
Dans l'intervalle qui sépare les repas et les bains, les convives vont s'asseoir d'ordinaire, les uns sous l'ombrage d'une treille chargée de pampres verts, les autres sur une pelouse embaumée du parfum des fleurs; la conversation se ranime, et pour la rendre plus agréable, on évite de parler des puissances du jour et des impôts; on ne prête l'oreille qu'aux anecdotes intéressantes et assaisonnées de bons mots ; les éclats de rire interrompent fréquemment ces récits , et, quand l'esprit se sent fatigué de ces joutes littéraires, on se délasse en faisant bondir la paume ou résonner les dés, (Liv. V. lett. XVIII.)
A l'époque où l'empereur Majorien séjournait à Arles, il circulait dans le public une satire très-mordante sur les choses et sur les personnes marquantes du temps; ces dernières y étaient désignées sous des pseudonymes d'une grande transparence. Un certain Catullinus ayant fait un voyagea Arles, fut questionné sur l'auteur de cette pièce déjà populaire ; « comme il se mit à rire en assurant que les vers étaient digner:
d'être gravés en lettres d'or sur la tribune aux harangues, Paeonius, un des personnages les plus vivement atteints par la satire, ne douta plus qu'elle ne fût de Sidoine, ami de Catullinus. . . . »> Aussitôt, transporté de ressentiment , il organise une sorte d'insurrection contre Sidoine ; elle éclata pendant un repas que l'Empereur cflrait aux personnages considérables de la province, parmi lesquels figuraient Sidoine etPœonius.
Majorien, véritable Mécène de son siècle, s'était montré du plus joyeux abandon pendant le repas: il excitait la verve de ses convives et encourageait leurs joyeux propos ; tout à coup survient une querelle de préséance entre Paeonius et son voisin Athénius ; la dispute se termine par un jeu de mots; Gratianus s'écrie qu'il y aurait là matière à exciter l'imaginatioo des pcëtes satiriques.... A ces paroles, TEoipereur se retourne vers Sidoine qui était désigné par Gratia-
rus (cEh quoi! comte Sidoine, dit-il, j'apprends
(jue tu composes des satires. — Seigneur prince, je l'apprends à mon tour, puisque vous voulez bien me ic dire, reprit Sidoine. — De grâce , épargnez du inoins notre personne dans vos accès de malignité, repartit l'Empereur. — Je m'épargne moi-même, Seigneur, lorsque je m'abstiens de faire des choses défendues. — Si l'on t'accuse à tort, que ferons-nous donc des calomniateurs ? — Qu'ils se montrent.. .. et s ils prouvent ma culpabilité, je consens à subir la punition que je mérite. Mais si je me justifie, je veux qu'il ine soit permis d'écrire contre eux tout ce qui me con- ^ iendra. — La condition vous plaît-elle , seigneur rœouius? demanda TEmpereur. » A ces mots, ce deri.ier se trouble ; Majorien accède aux désirs de Sidoine, îi condition qu'il lui adressera sa requête en vers, et le
poëte, se penchant vers le lit de l'Empereur, le prie, dans un distique improvisé, d'ordonner à celui qui l'accuse d'écrire des satires de prouver son crime ; sinon qu'il prenne garde à lui (1) !
L'impromptu fut très-applaudi, surtout par l'Empereur, qui promit de ne plus gêner la verve poétique de Sidoine. (Liv. I, lett. ii.)
Ne semble-t-il pas entendre Saint-Simon ou Voltaire racontant un dîner du duc de Richelieu ou du prince de Conti ! rien ne manque à la ressemblance, ni les nouvelles du jour, ni les épigrammes, ni les jeux de mots, ni l'impromptu.
Fidèle aux traditions de son prédécesseur Ausone, le poëte arverne se montre donc parfaitement digne de l'Aquitain par son esprit léger et sa belle humeur : ses satires, d'ailleurs, sont plus enjouées que mordantes ; elles font rire ceux qui les écoutent plus qu'elles ne blessent ceux qu'elles atteignent. Quand il lance aux malheureux médecins le trait obligé que tout satirique tient en réserve, ses vers sont enveloppés de précautions oratoires qui les empêchent d'écorcher trop profondément le personnage attaqué: « Nous fuyons les conseilsdes médecins, dit-il en parlantd'une de ses parentes qu'il conduit à la campagne ; ces docteurs, toujours divisés d'opinions, se montrent d'autant plus assidus qu'ils sont moins habiles, et tuent un grand nombre de malades de la façon la plus officieuse du monde. Toutefois, cédant aux droits de l'amitié, nous amenons le médecin Justus, sur lequel on pour-
(1) Scribere me satyram qui cul pat, maxime Princeps, hauc rogo décernas aut probet, aut timeat.
rait dire, s'il était permis de plaisanter en ces triste» conjonctures, qu'il est plus habile dans Tart de Chiron (1) que dans celui de Machaon (2) ; nouveau motif de prier lé Christ avec un redoublement d'instances, afin que sa main divine rétablisse une santé que nos efforts terrestres n'ont pu consolider. »
Une fois, néanmoins, Sidoine s'écarte de la satire attique et gauloise pour adopter la satire romaine et se montrer un Juvénal sans pitié : c'est pour accabler d'épithètes injurieuses un malheureux parasite qui ne méritait assurément ni cet excès d'honneur ni cette indignité (Liv. III, lett. xiii). La caricature, chargée de couleurs trop vives, contient toutefois cet enseignement que la T^^aule était alors sillonnée d'une foule de fâcheux de cette école, descendants directs des bardes bouffons et des histrions qui encombraient les villes de l'Empire. «Celui-ci, dit-il, est un pitoyable conteur de fables ; il invente des crimes et grossit les rumeurs sinistres pour émouvoir ses auditeurs: bavard sans être plaisant, il s'efforce de faire rire sans être gai ; il est arrogant sans courage, curieux sans perspicacité, grossier à force de rendre sa politesse importune, bavard intarissable, critique plus intarissable encore , et d'autant plus enclin à la forfanterie qu'il supporte plus patiemment les coups dont on l'accable. »
11 est des circonstances où la satire acerbe est mieoi justifiée par l'indignation patriotique.
(1) Centaure fort habile en gymnastique, en divination et en vénerie. •
(2) Machaon, fils d'Esculape, célèbre médecin» chanté par ilomère.
Deux maux affligent également les Arvernes, écrit-il un de ses amis : ton absence, mon cher Ecditius (1) la présence du gouverneur Seronatus. Le destin, prévoyant ce qui devait arriver, semble avoir pris plaisir jouer sur son nom (2). C'est ainsi que nos ancêtres 3nt donné, par antiphrase, le nom de bella (3) aux combats, qui sont les plus affreux de tous les maux, et celui ie ParcœdLUX Parques, qui n'épargnent personne.»
Suit le portrait du petit Gatilina gallo-romain, arrivé
m Auvergne après avoir gouverné sur les bords de
'Adour. Seronatus n'est pas d'ailleurs une exception,
nais le type de ces « hommes odieux que la Gaule gé-<
Lt de voir au milieu des barbares, plus humains
qu'eux ; hommes redoutés de tous, même de ceux qui
int faits pour inspirer la crainte : effrontés, qui n'ont
atutre occupation que de répandre la calomnie, d'ac-
l\ • les innocents , de ravir le bien des autres ;
*mmes exécrables, qui se font brigands en temps de
ix, prennent la fuite en temps de guerre, achètent
3 procès, arrêtent les transactions, vendent leurs
t )ffices, paraissenttout armés au milieu des festins,
vêt de blanc aux funérailles, en habits de deuil aux
Têt nuptiales, soupirent après les révolutions et pré-
înt les troubles dont ils doivent profiter. Lions au
itoire, lièvres dans les camps , ils craignent les trai-
i de paix de peur d'être sans emplois, et la guerre
de peur d'avoir à prendre les armes. »
(i) Eeditius, son beau-frère ; riche seigneur d'une intelii-* gence égale à son courage. Il se mit à la tète des Arvernea et parvint à chasser les Visigoths de sa patrla
(t) Sero Jiatxis, né trop tard.
(S) De bellus, beau, bon.
Voilà comment les Gaulois du cinquième siècle se vengaient de leurs oppresseurs : par des chansons, par des satires ! . . . La plaisanterie semble suffire à leurs représailles.
Sidoine ne se contente pas de lancer ses dards acérés contre les fonctionnaires romains; il conseille à sa concitoyens d'employer les mêmes armes à venger la Gaule de ses oppresseurs. « Continue, écrit-il à Secundinus, de décocher sans crainte les traits de la satire; notre époque t'offre d'abondantes matières à déclamation, dans les vices toujours croissants de nos tyranno-
politains ! L^insatiable orgueil de ces hommes, que
nous avons la faiblesse de croire heureux, n'est pas accompagné d'assez, de déceptions et de souffrances, pour qu'ils aient suffisamment expié leurs crimes. La postérité devra les punir encore en se rappelant leurs noms; car la honte des méchants doit être immortelle, comme la gloire des gens de bien. » (Liv. V, lett. vm.)
Certes, Sidoine Apollinaire hait les Goths qui ont mis sa chère Auvergue à feu et à sang ; toutefois, la guerre terminée, le mal qu'il cherche à leur faire se borne à se moquer d'eux.
Quand la fin du jour lui permet de quitter ses occupations et d'aller chercher quelque repos dans son logement, nous raconte-t-il avec bonhomie, il s'étend sur son lit et attend le sommeil avec impatience. ({ Mais voilà qu'aussitôt il est assourdi par le vacarme de deux vieilles femmes du pays des Goths, logées près de la gouttière de sa chambre : mégères, querelleuses, buveuses, dégoûtantes, comme on n'en verra jamais, o (Livre VllI, lettre m.)
Son ami Siagrius avait appris la langue germanique... L'étude parut étrange à des Gallo-Ronuôns
qui ne voulaient avoir d'autres maîtres que Cicéron et les poètes du siècle d* Auguste. « Tu ne saurais croire, lui écrit Sidoine, combien nous rions, moi et mes auiis, toutes les fois que nous songeons à l'embarras de ces pauvres Barbares, qui craignent de commettre devant toi quelque barbarisme tudesque. Courage! lâche de posséder, assez parfaitement la langue germanique, afin que ces étrangers n'aient pas le droit de rire de ta maladresse quand tu leur parleras ; mais cultive toujours la langue maternelle, pour rire de leurs gaucheries avec tes compatriotes. (Liv. V, lett. iv.).
Pourquoi écrirait -il des chants d'hymen, se demande-t-il ailleurs, alors qu'il habite parmi les hordes chevelues, qu'il est obligé d^entendre le langage grossier du Germain et d'applaudir, en se faisant violence, à ce que chante, à moitié ivre, le Burgonde qui se parfume la tête avec du beurre rance ?. . . Sa verve poétique se glace aux sons discordants de la lyre des Barbares ; sa muse dédaigne de faire des vers de six pieds, depuis qu'il contemple des Mécènes qui en ont sept.... Heureux sont les yeux et le nez de Catullinus qui ne pleurent pas ou ne se contractent pas dix fois par jour à l'odeur acre et fétide de l'ail et de l'oignon ; il n'est pas forcé, lui, de recevoir avant le jour ces énormes géants que la cuisine d'Alcinoûs au« rait de la peine à contenir, et de leur faire bon accueil, comme s'ils étaient le grand -père ou le mari de sa nourrice. » (Carmen xii.)
L'œuvre entière de Sidoine pétille de cet entrain enjoué, plein de bon sens; c'est comme un éclair précurseur de l'aimable causerie de Voltaire , de Saint- Evremont et de M"*' de Sévigné. Cet esprit lui porta bonheur ; il lui ouvrit cette porte des faveurs impé-
riales qu' Ausone avait franchie le cœur si joyeux, le front si haut. Après avoir célébré les empereurs Avitus, Majorien et Anthénius, dans des panégyriques souvent exagérés , il fut nommé préfet de Roa^e et revêtu de la dignité prétorienne ; mais il ne tarda pas à trouver malsaine l'atmosphère politique et morale de la ville éternelle; il la quitta pour rentrer dans sa chère Auvergne. Félicitons-le de cette résolution; Rome n'était plus le foyer du bon goût littéraire, mais celui de la dépravation. Cette influence aurait fini peut-être par corrompre le poëte gallo-romsûn; il rentra dans sa patrie et retrouva dans les fraîches prairies à*Avitiac, la verve et la délicatesse de ses premières inspirations.
Après avoir attaqué Thomme en détail, Sidoine finit par le prendre en masse ; il lança contre la race humaine une satire, que Boileau, sans la connaître sans doute, imita sur plus d'un point, lorsqu'il écrivit sa boutade misanthropique :
De tous les animaux qui s'élèvent dans Tair.
Mais la colère de Sidoine n'est pas bien profonde. Cette fantaisie littéraire ne l'empêche pas d'aimer la nature entière, à l'égal de sa propre personne. La malignité est si peu profonde en lui, que lorsqu'il n'a plus à plaisanter sur autre chose, le bonhomme plaisante sur lui-même ; s'il fait des vers pour la dédicace d'une église, par exemple, il craint que personne ne jette les yeux sur eux, u à moins que leur médiocrité même ne les fasse remarquer au milieu des belles poésies qui les entourent, comme une tache noire tranche sur un fond blanc, où l'on ne la tolère qu'à la condition d'en rire. » .... « Ces vers sont d'ailleurs bien peu soignés, dit-il, et l'on pensera qu'au lieu
'aller de la ville dans une église de la campagne, ils
Dt suivi la direction contraire et qu'ils arrivent du
lieu des bois (1). » (Liv. III, lett. xviii.)
; doine et ses contemporains conservent le culte
Hique de la mythologie, tout comme les concitoyens
Ausone; le Christianisme ne leur a pas imposé sur
point la plus. légère modification. Us invoquent
•s et Vénus, Apollon et Minerve, les Naïades et les
Ivains avec une naïveté charmante. Les héros grecs
Tiennent dans tous les épisodes de cette époque ;
86 confondent avec les personnages gallo-romains;
se promènent tous bras dessus, bras dessous, sur
bords de la Loire et du Gard, près du Scaman-
et de TAréthuse, aux sommets du Pinde et du
ion (2).
(1) Ce charmant caractère n'est pas Tapanage exclusif de
oinc : le ciel en a réparti le bienfait à la pluparjt de ses
temporains; Sidoine aime Lampridius, parce qu'il plaisante
entiers, et ce qui vaut mieux encore, se laisse plus volon-
rs encore plaisanter par les autres. (Liv. Vlli, lett xi.)
C< pose-t-ii répitaphe de la matrone Pbiiimatia, il vante
abandon plein de gravité et sa pudeur remplie d'en-
sment » (Liv. XI, lett. viii.)
veut-il faire passer à la postérité la gloire de son ami For-
tus, il affirme « qu'il n'y eut jamais rien de plus solide
son bonheur, de plus beau que son visage, de plus Juste
ses pensées, de plus touchant que sa patience, de plus
§ que ses conseils, de plus enjoué que ses discours, de
joyeux que ses festins. » ((.iv. IV, leit. vf.)
(7) Sidoine veut -il décrire la villa de Léonlius, placée sur
s coteaux de la Dordogne, il raconte que Bacchus, retour-
Dt dans la Grèce, après la conquête de l'Inde, rencontre
Apollon qui l'engage à raccompagner sur les rives de la Ga-
. Pour le mieux décider, il lui dépeint, sous les couleurs
— ano —
Le Christ et la Triûité n'intertieùnent dans les enivres de ces poôtesqu'à de rares interyalles, etcômine pour établir que ces deriifiers disciples de Virgile et d'Horace ne sont pas restés tout à fait païens. II est vrai que la plupart des anciens dieux sont devenus d* une sagesse exemplaire, et semblent faire desavaii' ces au Christi&nisme pour ôtre reçus au nombre des saints. Vénus elle-m6me ti'est plds la déesse de Tamour vulgaire ) mais celle du mariage. Sidoine la montre donnant à de jeanes éponx des conseils quta prêtre pourrait ajouter fc TEvangile de la messe nuptiale (1). 11 est évident que dans leur désir de raccommoder le présent avec le passé, Sidoine et les chrétiens de son école ont eutrepris de convertir lés tiefltib, leurs dieux eux-mêmes, et de les mettre en btas rip*
ports avec le Christ D'ailleurs, il faut bien le dire,
à leurs yeux, le Rédempteur est plein de mansuétude, et ne sait que pardonner, il est le bon Pasteur par excellence.
Parfois les chrétiens du cinquième siècle, profitent
les (Ultis stédul^antes, le paysage déllcîeofx dans lequel s^élëTera plus tard là villa de Léontlus. (Carmen xxif.)
Est-il chargé par son ami Evadios de faire des vers qui seront gravés sur un magnifique bassin destiné & la reine visigothe Ragnahilde, il exprime le désir « que lâ codpe laquelle Tflton porte Amphitrite à travers les flottf, le cède beauté & !a présente coupe royale. (Liv. III» letL vin.)
(i) a Afors Vénus, prenant la main de l*époux et celle réponse, dit-il dans Tépithalame de Rurlcius, célèbre ei d4 motâ le moment solennel, dans la crainte de différer p longtemps leur bonheur... Vivez heureux, vives unis, k dit-elle, donnez le jour à des enfants dignes de vous, et < vos atrière-petits-fils puissent encore voir leurs I jodlr du bonheur auquel ils aspireront eux-mômes. »
de cette bonté poûr le traiter avec ftutan de faoiilia-»rite que de respect ; ils inyoquent son tiom, ou te pren^ nent à témoin dans les circonstances leà plitd futiles de la yie, absolument comme s'il s'agissait de jdrër per Jove ou pér Bùccho (1) !
Mais l'imitation antique la plus fructueuse est cella de la philosophie grecque \ c'est soutent par son in* termédiaire que le Gallo-Romain arrive au Christian nisme ; Socrate et Platon servent de transition enttisiee que l'antiquité avait de bon et ce que le Cthliiiianisaie a de divine
A l'exemple d'Ausone, Sidoine Apollinaire S0 fait une philosophie qui n'est autre chose que le mélange des principes de l'Écriture avec ceux des sept sages (Epithalame de Polimius). Dans tine sorti de vision, il aperçoit deux temples superbes qui paraissetit re«présenter les temps anciens et les temps nouveaux } il ne refuse pas son admiration au double syatèmè physique et moral dont on y célèbre Talliancei Sans le premier, il remarque Thaïes de Miiet^ qui condamne les procès^ Cléobule de Linde» qui veut de la mesure en tout, conformément au principe de Solon, qui recommandait de ne jamais faire Hèn de trop. Il y voit Periander de Corinthe, qui ttiéâité aitr
(i) « RéJouls-toi de ce que mon panégyrique m^ft ^foôûl^, sinon la gloire, du moins la réputation d^Uh auteur estimable, écrivait Sidoine à un de ses amis, et s'il m'est permis d'égayer par quelques plaisanteries un sujet assez grave d'ailleurs, je veux, à l'exemple du Pyrgopolynice de iHaute» achever ma page en glorieux, c'est-à-dire en Tharson, cotnme j'ai obtenu ma préfecture à l'aide du Christ» à roccasioa de ce poôme. »
r universalité des choses ; Bias de Prienne, qui ne cesse de gémir de la méchanceté des hommes; Pittacus de Mitylène, juste appréciateur du temps ; Cbilon, de Sparte, qui enseigne Tart de se connaître soi-même; Pythagore, qui donne les lois de l'équilibre des astres et de r harmonie universelle (1). Thaïes complète le système de Pythagore en appliquant le calcul au phénomène des éclipses ; Anaxagoras enfin, couronne leur sublime conception en montrant le Dieu créateur assis au sommet de Tédifice universel : Etre suprême, ajoute Arcesilas, qui se compose de parties ou atomes imperceptibles.
Les lois de la création et du mouvement dans Tordre matériel conduisent naturellement à l'harmonie du monde moral : « Socrate entreprend de former, de polir les mœurs, et de développer les facultés éternelles de l'âme. Platon ajoute l'étude de la physique et de la logique à celle de la aiorale ; il fixe la distance progressive qui règne entre les premiers êtres et l'Être souverain ou sixième bien; les échelons qui marquent les degrés de cette distance sont les pierres, les végétaux, les animaux, les hommes, les créatures supérieures, que plusieurs ont considérées comme des dieux; Y être par excellence, enfin, le Créateur universel qui plane au-dessus de sa propre création.
Chrysippe et Zenon, fondateurs du stoïcisme, trouvent aussi place dans les temples de la vision de Sidoine; les cyniques exclus de l'intérieur, sont à
(1) a Les sept planètes étaient le fondement decet équilibre, le nombre sept étant la base de Tharmonie, soit dans le chant, soit dans la marche des mondes. »
peine tolérés sur le seuil ; quant aux Epicuriens, ils en sont complètement bannis.
Tout Gallo-Romain distingué ajoute à ces préceptes de la sagesse grecque, des goûts champêtres qui tiennent plus particulièrement à Tesprit romain... Le philosophe n'est complet qu'à la condition « de faire habilement cultiver ses domaines ; d'avoir des maisons dirigées avec une sage économie. Il doit se livrer à des chasses heureuses, donner des repas élégants, tenir des propos enjoués et facétieux ; être lent à s'irriter, prompt à s'apaiser, se montrer fidèle dans ses attachements, donner de bons conseils, rendre des jugements équitables et ne jamais négliger le culte sacré des lettres. » (Liv. V, lett. ii.)
Telle est la doctrine philosophique du cinquième siècle, résumée par Sidoine : faut-il s'étonner si des hommes d'élite ainsi préparés aux beautés du spiritualisme et de l'immortalité de l'âme, s'ouvraient facilement aux lumières de l'Évangile.
Cet hymen de la philosophie grecque et des préceptes du Christ se trouve dans tous les esprits cultivés du cinquième siècle; on peut s'en convaincre en jetant les yeux sur les portraits que Sidoine nous a laissés de ses contemporains. Tous, à l'exemple de Vectius, «se sont faits chrétiens sans abandonner les principes de la sagesse antique (1). »
(1) Glaudianus, simple prêtre de second ordre, «fait briller la triple science de Rome, d'Athènes et du Christ Orateur, dialectitien, poète, savant dans les livres sacrés, géomètre, musicien même , il excelle à délier les nœuds des questions les plus difficiles, à frapper les sectaires du glaive de sa pa-
Ces homines considérables exercent une gi^nde in^ fluence sur leurs contemporains ; ils remplissent des fonctions élevées, mppartiennentàdes famillesillustres, dirigent instruction publique et possèdent, à juste titre, la confiance des populations ; aussi contribue* ront-ils à imprimer au Christiaiiisme, dans les Gaules, UR cachet particulier dont il ne perdra jamais 1* empreinte Cette philosophie peu transcendante, peu
métaphysique, pas guindée le moins du monde, s'al-
role, ft moduler les psaume^ et à chanliQf* devant les fLUtels, $ (Liv. III. lett. II.)
Mamertinus, « le plus habile philosophe des chrétiens • a essayé de môler la philosophie profane à celle de rÉvao^ile, dans son Traité de la nafure de fâme; » pouf lui. les qeuf Muses ne sout plus de? femmes roajs les sc{iences perspqni* fiées. Le professeur Eusèbe « est plein de sagesse et de prudence, docte, éloquent, ingénieux, le plus spirituel des hommes de son temps, et respecte toujours la religion en ea philosophie. Les faiblesses dé Thumanité sont présentes à sa pensée, et, dans sa générosité, il assiste les pl^rqs de ?es leçons, le peuple (}^ ^es discoiirs, les affligé? de ses ei^liQrtiitiqns, les délaissés de ses consolations, les prisonniers de son argent ; il soulage ceux qui ont faim en leur donnant à manger, ceux qui sont nusen les couvrantde vêtements. » (Liv. III, lett II.)
Citons encore, parmi ses coptemporaiqs qqi philo$ophenl la religioîi sauve, Pétronlus, savant jurisconsulte ^ Arles; Marcellinus, son collègue, à Narbonne ; Didier, de Cahors, d*abord homme de loi, puis évêque de cette ville ; Léon, de Narbonne, professeur de droit et littérateur distingué ; Lampridius, de Bordeaux; Pragmatius et Sapaulus, de Vienne; Viventiolus, deLyon;Sécunus Mélior, de Clermont; Victor, de Marseille. Carmi les poètes enfin, Lampridius et Sévérianus que TEmpereur prenait plaisir à recevoir à sa table avec Sidoine Apollinaire, dans les différentes villes des Gaules où il faisait séjour.
ftebe à la raison prattique, à la morala purs Et m Imii leps ; mais dans sa modestie aux formes clairssstpr^r iseSt ello pénètre l'esprit gaulois, elle s'y installe et ^y incruste. Elle vivra saos éclat pendant le moyen Ige, obscurcie par les spéculations d(9 la sealastique; nais elle se relèvera dans toute sa grandeur au seip^me et au din-septième siècle, et si, plus tard, qniH- Ittes ei^prits inquiets commettent le crime antinatie^ m\ de lui préférer les rêveries stériles de l'ÀUemegne, Il semblables opinions ne seront pas de longue doréfs, K h philosophie lucide et pratique ne tardera pee à Reprendre la place éminrate qu>lie a/vak eoii(|iiise éà$ les premiers siècles ei^rétiens.
l^'iVéQVS SIBOIVE AFOLLHIAWB, OO Ll eUEiei eAULOfS
A9 ÇIITQqiJlMS Bli^UM'
C'est encore du même personnage que nous allonp perler, sans craindre de nous trop appesantir sur lui \ on est heureux de rencontrer dans T histoire une de ces grandes figures sur lesquelles semblent se eoQf- ^nser toutes les lumières d'un siècle : littérature, pbi*losophie, poésie, administration, religion m6ine.f».** D'ailleurs la société gallo-romaine touche à son déclin; d' est-il pas utile et juste, dans un travail sur Tesprit français, de la faire connaître à fond, avant d'ouvrir la scène aux Barbares qui yopt y jçter yn ei grwd trouble.
Sidoine Apollinaire joignit au qualités aimables de
ses contemporains une ferveur chrétienne qui devait former la plus belle fleur de sa couronne. Bien qu'il fût comte, magistrat, époux de Papianiila, fille du célèbre Avitus, il reçut du peuple de Clermont le plus haut témoignage de vénération dont un citoyen être honoré: le titre d'évèque de la ville. Cet honneur devait gêner un peu sa première manière de vivre ; il pensa néanmoins que les difficultés des temps lui faisaient un devoir d'accepter ; il prit la mitre àTâge de .quarante et un ans (471). Sidoine, élevé à cettehaute dignité ecclésiastique, renonçaau monde, n'eut désormais pour sa femme qu'une tendresse fraternelle ; mais en modifiant son existence élégante et fastueuse, le prêtre conserva son caractère bienveillant, son esprit gracieux Loin d'adopter la tenue sévère des docteurs et des ascètes, de lancer contre les imperfections de ses contemporains les déclamations de Salvien de Marseille ou de saint Hilaire de Poitiers , il ne cessa de faire marcher de front la tolérance et la bonne humeur. Chargé de fonctions importantes, de missions délicates, de la correspondance la plus grave avec les papes et tous les évêques de son temps (1), il se plaisait à mêler la plaisanterie et l'enjouement à la discussion des afiaires sérieuses. C'est sur le ton de la bon* homie gauloise qu'il s'occupe du soulagement des pauvres, de la délivrance des captifs, de la protection des peuples opprimés :
(1) MotammeQt avec saint Loup, de Troyes; avec sâint Avitus, (.le Vienne; saint Terpétuus, de Tours; saint Rémi, de Reims ; saint Principius, de Soissons ; saint Anfanas, d*Orléans; saint Faust, de lUoz; saint iMamert, devienne; saint Patient, de Lyon; saint Agneslus, de Sens; saint Eiiphronius, d^Aatan.
«Puisque vous m'ordonnez de vous raconter en détail, quelque chose de gai, écrivait-il au pape Graecus, permettez-moi de vous dire, en peu de mots, mais en style facétieux, sans toutefois blesser vos oreilles sévères, l'accueil plaisant fait à mon protégé.» Cet exorde conduit à Thistoire d'un certain Amantius, qui, épris de la grosse dot d'une jeune fille, s'est permis d'enlever à la fois la femme et le magot
« Voici encore ce cher Aman tins, écrit-il au même pape, dans une seconde recommandation ; ce porteur de mes badinages retourne à iMarseille, sa ville natale, pour faire, selon son ordinaire , quelque spéculation heureuse sur vos concitoyens et rapporter chez lui les profits de son commerce. (Liv. VII, lett. net vu.)
La charité n'avait cessé de préoccuper l'homme du monde \ elle ne pouvait manquer d'être la première occupation de Tévêque: « Bien souvent, raconte Grégoire de Tours, sa femme le surprit vendant son argenterie, ses bijoux, ses meubles pour en distribuer le profit aux pauvres ; la bonne ménagère entrait en fureur à la vue de la dissipation de son bien ; mais lui, se hâtait de l'apaiser, en rachetant les objets vendus aussitôt que la rentrée de ses revenus lui permettait de le faire.
Il donna surtout des exemples de cette vertu pendant une disette terrible qui, à la suite de l'invasion des Goths, décima la population de l'Auvergne. Secondé par son beau-frère Ecditius, il envoyait ses domestiques dans les villes voisines avec de nombreux chariots recueillir tous les malheureux qui manquaient de vivres et les faisait conduire dans sa maison de campagne; plus de quatre mille personnes y furent logées et nourries jusqu'au moment de la nouvelle récolte.
La bonté de son âme s'étendait sur tout le mende, sans acception de croyance ou de patrie. On se trompe étrangement lorsqu'on se figure que la tolérance religieuse est une invention moderne : croirait-on que Sidoine Apollinaire écrivit au pape Eleuthérius pour lui recommander un Juif que des aflFaires d'intérêt appelaient à Rome, «non que j'aime une erreur qui Ikit périr ceux qui l'ont embrassée, dit-il; mais parce qu'il faut se garder de condamner sans retour un de ces infidèles pendant sa vie, attendu que nous devons toujours espérer de le voir se convertir ; » comme «les Juifs eux-mêmes peuvent avoir des causes justes, » Sidoine engageait le Pape «à prendre intérêt à la personne de ce malheureux , tout en désapprouvant sa croyance. )^ (Liv. VI, lett. ii.)
Dans quel temps Tévêque de Clermpnt conaerve-tJl ce culte de la tolérance et de la gaieté gauloise? lorsque sa patrie succombe sous une double calamité : l'invasion des Goths ariens, cjui veulent pousser leuw conquêtes depuis les Pyrénées jusqu'au Rhône, et les exactions plus ruineuses encore des gouverneurs ropaains, qui dévorent les provinces et vendent comme esclaves les malheureux qui ne peuvent payer les Impôts. . • .
Quelquefois, l'excès des malheurs publics lui arrache des élans d'une patriotique éloquence. Le gouvernement romain était au moment de traiter avec le roi visigoth Euric, pour la cession de l'Auvergne : « L'esclavage pour les Arvernes! s'écriait Sidoine, ô douleur I Voilà donc comment nous sommes récompensés d'avoir bravé la faim, la peste, l'incendie; d'avoir teint nos épées du sang des ennemis et de nous être exténués de jeûnes tout en combattant?
Bst-ee dfmc le genre de paix que nous espérions obtenir lorsque, pour échapper aux horreurs de la fk« nine, nous arrachions les racines des plantes qui poussent dans les fentes des murs ? On nous récompense de notre courage en nous sacrifiant !... Rougissez, nous vous en prions, rougissez d'une paix aussi honteuse qu'inutile I Rompez par tous les moyens possibles ce traité flétrissant. S*il faut encore combattre et supporter la misère, nous le ferons avec joie ; mais si vous livrez lâchement ceux que les bras de Vennemi n'ont pu vaincre, soyez à jam^ig chq^rgéa (Je l'opprobre (le cette transaction inique, p
Sidoine Apollinaire ne cessa dono tout« s» vie, qu'il portât la couronne de comte ou la mitre épiseopale, do joindre la charité chrétienne et la tolérance au coulage patriotique, le culte des lettres et de V^ntiquité h la foi, la gaieté de Thomme du monde k Tamour d\^ l'humanité.
Bienveillant envers les Juifs eux-mêmes, comment ne Teût-il pas été envers les licences des pofiteg badins et légers?,.. Dans sa jeunesse, il avait écrit un cbaqit de table tout à fait anacréontique ; devenu év6que, il n'eut pas le courage de détruire eette pièce fugitive. Au contraire, son ami Tonaucius lui ayant demandé une chanson de table pour la chanter dans up fdatin» le prélat lui envoya cette poésie (1), Use borniut i
(1) « Allons, brillante jeunesse qui in*entourez!... le lieu, le moment, Poccaslon, tout vous fait un devoir d'élever jusqu'aux eieux ce recueil de vers dont vous aurez à chanter les strophes; lisez les œuvres de Petrus, car il excelle dans tous les genres. Amis, eélébrons la douce fête des lettres : que
ajouter qu'à ravenir il ne composerait plus de ces badinages, dans la crainte qu'on ne les accusât de compromettre l'austérité du chrétien, «Il ne voulait plus rien écrire, à moins qu'il ne fallût célébrer les martyrs dont le courage, vainqueur des tortures, mérite la récompense éternelle (1) . »
ce jour près de finir se termine gaiement au milieu des mets, des coupes et des danses.
« Que la table ronde soit couverte d*une nappe plus blanche que la neige, ornée de lauriers, de pampres verts et de lierre. Garnissez les corbeilles de safran et de cytliise, de romario ot d*amelle, de troène et de souci; entourez les lits et les buffets de guirlandes odorantes; qu^unemain délicate répande Tamone sur nos cheveux en désordre; que les parfums d* Arabie embaument l'air....
a Remplissez de falerne et de nard les coupes et les verres des bassins; entourez les trépieds et les urnes de fenilles de roses. Il est doux de se mouvoir à travers les guirlandes qui battent les vases d'alb&tre; de livrer nos membres fatigués au jeu folâtre des rondes légères; d*i miter la voix, le \.2L9 chancelant des Ménades et de porter leurs habits. Que la iière Corinthe, assise entre deux mers, nous envoie ses habiles musiciennes, ses joueuses de harpe, dont les doigts rapides font résonner les cordes pendant qu^elles s^accompagnent de leur chant.
tt A nous la flûte aimée des Satyre^?, à nous ces heareox Amphions qui, roulant avec art leur langue dans leur palais, tirent de leur instrument des sons doux et mélanco1Iqaes....i (I.iv. iX, lett. XIII.)
(l) L'Eglise, juste appréciatrice de ce grand et délicieux caractère, le plaça plus tard au rang des saints, dans cptte illustre série dos évêquesde l'Eglise do France, qui comprend saint Iréiiée et saint François de Salles, saint Rémi et saint Vincent de Paul, M. de Belzunce et Fénelon. C'est à ce dernier flambeau du xvn* siècle surtout que Sidoine AppolU* iiaire est comparable. Donnez à Fauteur de Télémaque anpea
Mais si Tévêque renonce à composer d'élégantes plaisanteries, il ne continue pas moins, jusqu'à la fin de sa vie, à commenter les auteurs anciens les plus enjoués. Il s'amuse à étudier avec son fils les fines railleries de YHecyra de Térence : « Il oublie sa profession ecclésiastique, dit-il, pour ne s'inspirer que des penchants de son esprit. » Afin de mieux faire apprécier à son élève les rhythmes comiques, il compare VHecyra avec V Epitremonte de Ménandre : le père et le fils lisent, admirent alternativement les deux compositions ; le fils est enchanté de cette leçon de littérature, le père ne l'est pas moins du plaisir de son fils. (Liv. 111, lett. xii.)
Ces souvenirs du théâtre antique devaient naturellement conduire les évêques, qui les appréciaient si bien, à les faire revivre dans la nouvelle société, avec les modifications commandées par la morale évangélique. Nous avons déjà parlé de ces chrétiens, « amis des concessions, qui alliaient le présent avec le passé, la littérature profane avec la liturgie, et ne dédaignaient pas d'employer la séductipn des arts matériels qui parlent directement aux sens, pour rendre le culte religieux plus populaire. » Sidoine marchait évidemment à la tête de cette fraction tolérante et pratique du clergé.
Pour arriver au grand résultat d'introduire une partie des distractions, des spectacles du paganisme,
plus d'abandon et de gaieté ; ajoutez à sa charité éminente ce courage politique et militaire que Sidoine montra durant rinvasion des Ooths, et vous aurez les deux prélats do PEglise gallicane qui ont eu lo plus de points de ressemblance.
jamais professé un corps de doctrine bien arrêté ; leur but suprême fut toujours le gain facilement obtenu. Chanteurs lyriques et épiques sous le règne des héros grecs, nous les avons vus devenir chanteurs satiriques, danseurs licencieux, dès que les Grecs, plus civilisés, ont pris plaisir aux chants voluptueux et comiques. L'ère chrétienne ayant ramené l'esprit humain aux idées graves de Tâge héroïque, enrichies des principes miblimes de TEvangile, les musiciens et les déclamateurs devaient aisément consentir à monter leur art au diapason de ces pensées nouvelles.
Il se créa donc, de bonne heure, un certain nombre d'artistes qui voulurent se ménager l'occasion d'entrer dans des familles honnêtes, en chantant des pièces de vers religieux et chastes, eji jouant des scènes, en faisant des jongleries auxquelles la pudeur n'avait rien à reprendre.
Lorsque Sidoine décrit la villa diAvaticunij il dit « qu'on n'y remarque aucune peinture obscène, aucune de ces honteuses nudités, qui, tout en faisant admirer l'art, déshonorent l'artiste. On n'y voit pas non plus d'histrions, dans un costume et sous un masque ridicule, imiter Philistro par leur fard et la bigarrure de leur couleur : on n'y aperçoit point de lutteur tâchant, par diverses attitudes, de vaincre son adversaire et d'éviter ses- coups. De nos jours, ajoute-t-il, si les luttes offrent des postures indécentes, la chaste baguette des gymnasiarques les supprime sur-le-champ. » (Liv. II,lett. II.)
On voit d'après ce passage que des compagnies d'artistes, de lutteurs, continuaient à donner des représentations dans les familles les plus sévères, et que le chef de la troupe avait soin d'éviter toute pose, toute
action, tout chant, de nature à blesser les yeux ou les oreilles des spectateurs,
Cette première amélioration obtenue, les chrétiens en poursuivirent une autre : ils entreprirent de substituer aux esclaves et aux aventuriers, qui avaient dégradé Tart et la poésie populaire, des chanteurs hoDnêtes et de naissance libre , de véritabjes rhapsodes capables de rendre à la littérature et à la musique l'élévation et la gravité qu elles avaient atteintes chei les premiers Grecs. Us organisèrent des acteurs, des déclamateurs élevée dans T enceinte des cloîtres et des basiliques, ils les chargèrent de jouer dea scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, à la place des pantomimes et des Aiellanes impudiques. Ces nouveaux théâtres de mystères, opposés aux tréteaux des bouffons, se dressèrent sur les places publiques, sons le porche des églises, quelquefois même dans les aanetuaires. Le bœuf et l'âne de Bethléem, Fétoile des Nages, les instruments de la Passion, faisaient partie des accessoires décoratifs; les anges, jouant de la lyre et de la viole, de la harpe et de la flûte, composaient les orchestres; les vierges et les catéchumènes remplaçaient les courtisanes de l'ancien répertoire.
L'histoire nous a conservé de précieux fragments du théâtre chrétien de cette époque. Dès le troisième siècle, on jouait un drame sur la Vie de Moïse et cTEsé' chiel; dans le quatrième, on vit paraître le Christ souffrant, attribué à saint Jean Chrysostôme, Isidore de Sévillo écrivit une pièce intitulée Confliclus viiiorum et virtutiim. Grégoire de Tours nous apprend qu'en 687, près de deux cents religieuses chantèrent une scène dialof^uée aux funérailles de sainte Radegonde [Ik Gloria confessorum, ch.vi). Dans les paysméridiopftux
onfi étaient alors, et sont restées jusqu'à nos
i véritables spectacles religieux, ornés de ta-
. vi' ts, représentant les scènes de la Passion,
•sonnages de l'ancienne et de la nouvelle Loi.
le des Carlovingiens, on jouait des pièces
pr paiement aux jours de l'Epiphanie et
: la Fête de tAne et la Fête des Fous prirent
e à cette époque. En résumé, toutes les re*
faites sur l'origine du drame moderne, prou^
le les églises furent, dès les premiers siècles, le
! de chants et de drames, et que le clergé mit
ion leté à frapper les yeux et les oreilles des
rs par des jeu^ scéniques et chorégi*aphiqueg,
irer Ja foule à lui et de rarrachei^ aux spec^
d baladins et des histrions issus de la dëca-
j ropaaine.
nouvelles confréries d'artistes, non plus esclaves
i ceux que Trinoalchion achetait^ mais de nais-
5 honnête et libre, élevés parmi les enfants de
r et les clercs, allaient de ville en ville, de fête en
pèlerinage en pèlerinage, donner des repré-
Xions de ces mystères édifiants.
sntôt l'Europe fut couverte d'artistes chrétiens
le elle avait été jadis epconabrée de b^ladips
îers et licepcieua^.,.. Le mouvement rénovateur,
[{ commencé, poursuivit rapidement son cours
oDtint les résultats les plus salutaires. Ce ne furent
les clercs, les moines et les enfants de chœur seu-
t ni qui relevèrent les destinées de l'art : l'aristo-
atie laïque reprit la direction de la littérature, de la
que et de la poésie profane ; elle avait été enlevée
: rhapsodes par les aventuriers du temps d'Aristo-
le ; les patriciens romains n'avaient jamais daigné
la reyendiquer; la chevalerie rendit à l'art la dign la moralité qu'il avait perdues. Mais arrêtons-nous nous empiéterions prématurément sur le domaioe moyen âge (1) .
Il est incontestable que les artistes am exercent une influence de premier ordre sur le { sur les mœurs populaires. Elément civilisateur tj actif lorsqu'il est bien dirigé, il peut devenir un él de dissolution redoutable quand il se développe ordre et sans frein. Le clergé le comprit, et il p à transformer cette corporation en une confrérie tienne, qui prêtait un concours énergique àla, cation et aux cérémonies.... Il justifia, par ce le sens éternellement vrai de la fable de La Foi
Le monarque prudent et sage De ses moindres sujets sait tirer quelque usage;
Il connatt leurs divers talents ; Il n'est rien d*in utile aux personnes de sens.
(1) Toutefois, il faut le reconnaître, clercs et g gneurs ne parvinrent pas à supprimer complet bouffons épicuriens, les chanteurs obscènes, les décolletées. Les descendants directs des histrions, pr par Tibère, continuèrent à jouer un rôle considérable i des trouvères et des troubadours d'un ordre plus élevé, lutte constitue certainement un des spectacles les ] ressants de notre littérature nationale.