POPULATIONS DE CETTE CONTRÉE
Nous avons déjà dit, à propos des Cimbro-Teutons, que les peuples germaniques exécutaient non-seulement des pérégrinations pastorales avec leurs familles et leurs troupeaux, mais encore des expéditions purement guerrières au moyen de véritables armées. Les Barbares qui pénétrèrent dans l'empire romain, au quatrième et au cinquième siècle, présentèrent tantôt l'une de ces organisations, tantôt l'autre, quelquefois les deux réunies. Cette dernière combinaison fut celle qui obtint les plus grands résultats ; c'est à elle qu'il faut rattacher les Campagnes des Francs, des Visigotbs et des Burgondes.
Quant aux Vandales, aux Suëves, aux Alains, ils traversèrent ia Gaule si rapidement, l'histoire nous fournit si peu de détails sur eux, qu'il est impossible de dire s'ils formaient des armées expéditionnaires ou des hordes nomades. La rapidité de leur passage semble indiquer toutefois qu'ils marchaient en guerriers beaucoup plus qu'en pasteurs.
Nous sommes mieux fixés sur T organisation et sur la tactique des Francs, aussi ne pouvons-nous comprendre l'erreur d'une foule d'historiens qui les représentent comme des envahisseurs aveugles et sans calcul, cédant à la violence des passions, ne connaissant que la soif du pillage.... Ils n'avaient recours, disent-ils, qu'à la force brutale, et se lançaient tète baissée sur l'empire, à travers tous les périls d'une lutte hasardeuse.... De pareils jugements indiquent une étude très-superficielle des faits. Il nous suffira d'examiner avec attention les documents de cette époque pour amener le lecteur à se faire une opinion toute différente du caractère de leur invasion.
Les Francs sont, comme lès Burgondes, des pâtres et des charpentiers; aussi leurs armes favorites sont la hache ou francisque^ et le hang^ houlette perfectionnée, composée d'un dard et d'un crochet (1). Us vivent d'ailleurs des produits du bétail et non de ceux de l'agriculture, et ressemblent, sous ce rapport, aux Cimbro-Teutons (2) à côté desquels ils avaient long-
(1) De là est venu le mot hameçon ou petit hang,
(2) Lorsque Aetius marcha contre les Francs^ il les trouva campés sur les rives de la Somme,. dans une enceinte formée par leurs chariots, comme les camps des Glmbro-reatons.
' temps habité, a Toutefois, dit Agathîas (1) , ils ne sont pas nomades comme la plupart des autres Barbares. » Il est facile de remarquer, en effet, qu'ils marchent ; beaucoup moins vite que les Cîmbres ou les Visigoths ; ils cherchent peu les aventures et n'avancent qu'à petites étapes.
A dater du moment où ils sont en présence des Romains, ils ne font guère un mouvement vers Tintérieur de la Gaule que chaque huit ou dix ans; mais, en revanche, une fois qu'ils l'ont exécuté, ils reviennent peu en arrière et conservent bien le terrain conquis. Ils ont profité de la triste leçon des Cimbres, dont la destruction avait dû produire une si profonde émotion dans la Germanie entière.
L'état des choses avait d'ailleurs considérablement changé dans les Gaules depuis la campagne de Marins. La grande lutte entre la propriété commune et lapropriété particulière, entre l'état pastoral et l'agriculture, s'était poursuivie sous l'administration romaine ; de nombreuses m/fo^, de grandes exploitations monastiques s'étaient établies sur l'emplacement des forêts défrichées. Les Francs n'avaient plus besoin de traverser la Gaule ou la Germanie pour se trouver en présence de la société et de la propriété romaines: ces deux éléments étaient à leurs portes : de grandes villes impériales. Trêves, Cologne, Mayence ; de nombreux camps retranchés occupaient toute la rive gauche du grand fleuve; Ripuaires et Saliens^ étaient, par conséquent, dès leur départ, dans la situation où les Gim-
(1) Histoire de la Guerre des Goths, dom Bouquet, t II, p. hl.
bres se trouvaient près de Norda et diAquœ Sextiœ : Nous avons mis en parallèle la double face du caractère des Francs : si une sauvage exaltation poussail les sectateurs d'Odin à des actes de violence sanguinaire, la prudence engageait les observateurs des Runes à ne pas exposer étourdiment leurs troupeaux, leurs familles, à ne pas compromettre leurs projets définitifs par trop d'impatience à se lancer en avant. Voici qu elle était leur tactique : ils formaient une ou deux armées d'hommes choisis et les chargeaient d'explorer les pays limitrophes, comme nous avons tu les Suèves envoyer, chaque année, une vingtaine de mille hommes faire des expéditions autour de leur territoire. Les Romains s'opposent à leur marche : les Francs les battent ou font des traités avec eux, selon les circonstances, et n'appellent, dans la zone nouvellement conquise, . le gros de la nation que lorsque leur établissement militaire présente un caractère définitif; alors les femmes, les enfants, les vieillards, arrivent avec leurs charriots, leurs meubles, leur bétail, et construisent dans les forêts des granges, des maisons à demeure fixe.
Quand la nation est installée dans ce cantonnement, elle envoie une nouvelle armée lui ouvrir la route vingt ou trente lieues plus avant ; elle réitère ses traités ou ses combats avec les Romains; et de proche en proche, d'étape en étape, elle franchit Tl^caut, la Somme, la Meuse, la iMarne, la Seine ; même la Loire
du côté d'Orléans Ainsi, vers 440» les Francs
s'emparent de Cologne, de Mayence, de Trêves. Sept ans plus tard (447), ils pénètrent dans la Tongrie (Luxembourg) , puis Chlodio, roi des Saliens, établis entre Louvain et Bruxelles, traverse la forêt Carbanaria (des Ardennes) , et s'empare de Toumay et de Cam-
braî. En 450, Chîldéric conduit ses troupes au delà d'Orléans, et occupe Angers. Clovis, au début de son règne chasse les Romains de Soissons, de Paris, et s'établit dans cette dernière ville (1) ; il s'étend à Test, du côté du Rhin, et remporte sur les Allemands la
fameuse bataille de Tolbiac Les conquêtes de la
première race s'arrêtèrent à ces limites : les autres rois mérovingiens firent, en Auvergne et en Aquitaine, quelques expéditions passagères qui ne furent pas suivies d' établissements définitifs ; les armées y pénétraient, la nation ne les y suivait pas Les Francs se bornèrent donc, de 511 à 567, à consolider leur domination entre la Loire, l'Océan et le Jura. Ces expéditions militaires, exécutées avec autant de résolution que de prudence, sont trop connues pour que nous ayons besoin d'en rappeler les détails. Ce qui n'est pas aussi justement apprécié, c'est la conduite des Francs envers la population gauloise ; c'est le nàoyen aussi simple que pacifique, à l'aide duquel ils acquirent, sans trop de violence, et sans spoliation proprement dite, la propriété d'une certaine étendue de terres..... La question est de la plus haute importance, car elle jette une vive lumière sur le problème si controversé de Torigine du système féodal... On nous permettra de la développer.
A l'arrivée des Francs, les Gaules renfermaient encore les trois populations que nous avons fait connaître.
Les Romains, exclusivement établis dans les villes : industriels, spéculateurs, usuriers, hommes corrom-
(1) Grégoire de Tours (t. I, p. 76. — Vie de saint Rémi). Ducbesne {Script, rer» galL^ t I, p. 259).
pus, épuisés de débauches, d'une aridité sans pudeur, incapables de prendre les armes, tant ils étaient dégénérés, et toujours disposés à se vendre aux ennemis, plutôt que de courir les chances de la résistance (i).
Les Gallo-Romains j bourgeois ou grands propriétaires, établis, soit dans les cités, soit dans les villas; classe d'élite, cultivant la littérature et les beaux-arts, enthousiastes de l'élégance et de l'urbanité romaines, mais ayant horreur de la corruption que leur apportaient les gouverneurs et les aventuriers arrivant d'Italie.
Les Gaulois^ enfin, population pastorale, disséminée dans les bourgs des forêts, exclusivement adonnée aux soins des troupeaux, étrangère au luxe, aux mœurs romaines. Ceux-là restaient fidèles aux traditions nationales, et détestaient les Romains qui leur arrachaient des impôts onéreux et menaçaient de faire disparaître les forêts pour en livrer le sol à la culture.
Tenons un compte particulier de cette division ; les intérêts divers de ces trois populations exerceront une influence notable sur les principaux incidents de l'invasion Francs, Burgondes, Visigoths, fort habiles
dans leur conduite, aurontune manière d'agir spéciale envers chacune d'elles.
(1) « La belle cité de Cologne, dit Salvîen, paya chèrement son ^varice et son ivrognerie : les habitants étaient à ce point adonnés à la boisson, que rentrée des Francs ne put les décider à quitter la table... A Cologne, jeunes gens et vieillards étaient les mêmes hommes: les uns étant aussi légers que les autres, ils luttaient de luxe et de débauche. Les magistrats et les anciens, débilités par i'âge, trouvaient toujours des forces pour boire ; les plus affaiblis redevenaient lesteset dispos pour se livrer à des danses lascives. »
CONDUIT! DES GERHAIIfS JCNTERS LES CITÉS
Le premier soin des Francs, des Burgondes et des Visigoths, en pénétrant dans les Gaules, fut de détruire Tadministration romaine dans les villes et de soustraire les populations gallo-romaine et gauloise au joug de leurs maîtres détestés ; cette opération ne leur offrit pas de difficultés graves. Les Romains étaient trop abâtardis pour leur opposer une grande résistance, et les Gallo-Romains faisaient généralement des vœux pour le succès des Barbares ; la conduite desévêques, chefs municipaux des cités, ne laisse pas de doutes à cet égard.
Il ne pouvait en être différemment ; les Romains avaient soumis la population indigène au régime le plus oppressif qu'un peuple conquis pût subir. On se rappelle le portrait que Sidoine a tracé du gouverneur Séronatus ; Sulpice Sévère a laissé un tableau non moins odieux des persécutions du comte Avitianus (1). Les cités, les curies, organisées d'abord dans l'intérôt d'une bonne administration locale, étaient devenues, sous r Empire, un chef-d'œuvre de fiscalité et de ty-
(1) K Vous savez, dit-il, combien le comte Avitianus semontre cruel et sanguinaire. Cet homme venait d^entrer à Tours, la rage dans le cœur, suivi d'une longue file de malheureux prisonniers chargés de chaînes, sur le visage desquels se peignait le désf bpoir: il avait ordonné qu'on préparât pour leur supplice des tortures de toutes sortes, se disposant à procéder, le lendemain, au milieu de rabattement général, à cette ceuvre lugubre. »
rannie. Les décurions, portés au nombre de cent, n'étaient plus que de malheureux magistrats , enchaînés comme des esclaves au domicile qui leur servait de prison. Il leur était interdit de quitter le territoire de la cité, fût-ce momentanément, sans l'autorisation du Préfet; ils ne pouvaient disposer de la majeure partie de leurs biens, destinés à revenir à la curie. Chargés de la perception des impôts, ils répondaient de leur rentrée et devaient compléter, de leurs propres deniers, les sommes dues par les contribuables. Après les avoir ruinés par ces obligations, la loi leur défendait de réparer leurs pertes, en se livrant au commerce ou à l'industrie Dès la plus légère infraction, les juges impériaux pouvaient, d'après les constitutions de Valentinien II, de Théodose et d'Arcadius , les faire battre d'un fouet armé de plaques de plomb , alors que les plus vils histrions de Rome avaient été soustraits, par Auguste, à cette punition
infamante Aussi tous les citoyens cherchaient-ils
à fuir les curies, comme une cause d'esclavage et de ruine; on voyait des décurions se soustraire aux décrets qui les nommaient, en se cachant parmi les simples colons, dans les déserts, au fond desbois, etplacer, dans le même but, leurs enfants dans les légions, dans les ordres de l'Église ou les monastères. Tous les empereurs, sans en excepter Constantin, voyant cette désertion compromettre la rentrée des impôts, ne ces-" sèrent de rendre des édits pour arracher ces fugidfs de leur retraite et les contraindre à rentrer dans les curies, comme on ramenait à la maison du maître les esclaves en rupture de ban.
Ce n'est pas tout, la lourdeur des charges publiques, les iniquités des gouverneurs étendaient sur tous les
contribuables les misères des malheureux décurions. Les populations en masse ne pouvant satisfaire l'insa* tiable avidité du fisc fuyaient les villes, désertaient les champs, se réfugiaient dans les bois, ou se vendaient comme esclaves ; bon nombre de propriétés rurales devenaient désertes, se couvraient de ronces et retournaient àTétat de bruyères (1).
Telle ^tait la grandeur du mal, que Constantin dut faire, aux Gaulois, la remise de l'impôt arriéré et permettre à ceux qui s'étaient cachés dans les forêts, de rentrer dans leurs cités sans encourir de peine.
Malgré ces tardives réparations, le mal ne continua pas moins à s'aggraver ; l'empereur Julien reconnaissait (c que plusieurs villes, bien qu'elles ne fussent pas menacées par les Barbares, avaient été abandonnées par leurs habitants (2j. »>
Au moment de l'invasion, principalement sous Majorien, l'Empire renouvela ses efforts pour reconstituer les curies et rappeler dans les villes les populations qui les avaient abandonnées : le danger augmentait et
(1) « Les cultivateurs, disait TÉduen Euniène, envoyés en mission près de Constantin, se lassent de travaiUer sans fruit; aussi les terres, qui ne rendent pas ce qu'elles coûtent, sont-elles forcément abandonnées par les paysans, accablés sous le poids des dettes... Cette plaine qui s^étend Jusqu'à la Saône, jadis agréable et féconde, lorsque chaque propriétaire y faisait circuler les eaux amenées des vallées, se trouve transformée en marais depuis que les conduits sont obstrués et les eaux sans issues. »
(2) «Nos biens, ajoutait le rhéteur Latinus Pacatus,sous Théodose le Grand, vont continuellement s'engloutir dans le Trésor, et ce gouffre commun, que rien ne peut rassasier, n'en revomit jamais aucun reste. ■ (Panégyrique, A. Bouquet, t 1, p. 721.)
— vairon désirait avoir quelques forces à opposer aux Germains. L'Empire n'eut pas le temps de réaliser cette réorganisation des curiales. Les Barbares arrivent, l'administration romaine tombe ; mais ce que les édits n'avaient pu réaliser, le péril commun l'opéra (1). Tous les hommes riches, influents, qui fuyaient les curies sous le despotisme impérial, s'empressèrent de former les sénats sous l'administration des Barbares. Mieux encore! l'autorité communale, délivrée de l'oppression romaine, s'enrichit d'un puissant élément d'influence : le haut clergé, les évêques , presque tous issus de familles sénatoriales, devinrent les chefs municipaux, les défenseurs des cités, et se trouvèrent placés entre les Germains, dont ils souhaitaient le triomphe, et le peuple gaulois, qu'ils désiraient protéger.
Les Germains trouvèrent donc à leur entrée dans les Gaules, les municipes nouvellement reconstitués, et tout à fait en mesure de défendre les intérêts de la commune. Ces intérêts étaient de plusieurs sortes. Indépendamment de la sécurité des citoyens et de leurs privilèges, les curies veillaient à l'administration de biens municipaux assez considérables. Ces biens étaient de toute nature : ils comprenaient des usines, des maisons, des champs, des métairies, des forêts,
(1) D'après Tédlt de Majorien, « les principaux et ]^ anciens (seniores)^ faisant partie des curies et des autres corporations, étaient tenus de représenter les registres et de faire connaître ainsi, par Texamen de ces archives et au péril de leur vie, les familles des citoyens liés à la curie et aux corporations. » Par ce moyen, nul ne pouvait ignorer les édIts impériaux, et était obligé de s'y conformer. {De Curiaiihu, code Théodosien.)
les landes (1). Les curies et les sénats s'efforcèrent le rendre Tinvasion aussi peu préjudiciable que poslible à ces diverses natures de droils et de biens.
Cette tactique gallo-romaine n'était pas moins conbrme au caractère national qu'à T utilité publique. Le îaulois, toujours léger, curieux à l'excès, avide de louvelles impressions, d'une nouvelle mise en scène, itait heureux de se venger des Romains en changeant ie dominateurs (2). A l'égard des Barbares, il se dé* lommageait des maux, assez légers d'ailleurs, qu'ils ai causaient, en se moquant de leur grossièreté, de eur maladresse ; mais aucun chant national, aucun ai de guerre n'était poussé contre eux. Le tyran dé- Lé est toujours le dernier qui nous oppresse, et nous imes disposés à pardonner bien des choses à celui ui nous en délivre. Un peu de satire envers les Dartres suffit à la protestation de l'amour-propre gaulois. L 3 évêques les plus sévères préféraient même leurs vetés brutales (3) à la corruption perfectionnée
(1) Les biens municipaux, proprement dits, avaient tous
le origine officielle et légale; ils provenaient de donations
tes au municipe, soit par des particuliers, soit par TÉtat;
rbéritage d'un décurion mort ab intestat et sans enfants;
ae confiscations opérées sur les débiteurs du municipe; d'é-
îonomies réalisées sur les revenus municipaux, sur les octrois,
te mouvement des marchandises, et les diverses redevances.
[Vectigalia.)
('2) Cette opinion était celle de Dubos ; Montesquieu Ta fort sririquée, et f>ardessu9 partage l'avis de Montesquieu. Nous sspérons cependant donner, à l'appui des bons rapports des [f allô Romains et des Francs, des preuves assez concluantes.... (Voir les Lettres de Sidoine Apollinaire, citées plus haut) (a> C'était principalement l'opinion de Salviea
des Romains; ils les considéraient comme les vengeurs de la morale et de la foi.
Les Gallo - Romains ne furent pas trompés dans leur espérance. Les Germains se montrèrent d'aulant moins violents et spoliateurs dans les cités, qu'ils détestaient Fintérieur des villes, prisons véritables pour des peuples pasteurs. Leurs habitudes, leurs instincts de liberté, les portaient à camper au milieu des pâturages de la Gaule, comme ils campaient dans les forêts de la Germanie. Aussi, dès qu'ils ont pris une ville, dès qu'ils en ont expulsé les Romains, ils se mettent en communication amicale avec les évêques et les municipes ; ils renoncent au pillage pour le prix d'uœ contribution, acquittée d'ordinaire avec le revenu des églises ou des biens municipaux (1) ; ils organisent à leur profit la rentrée des impôts, qu'ils se gardent bien d'augmenter ; puis ils reviennent dans leurs cantoDnements des forêts, laissant les citoyens plus libres, plus heureux, qu'ils ne Tétaient sous la domination romaine (2).
Nous ne voyons jamais, en effet, que les rois de la première race aient construit des palais ou des forteresses dans les villes dont ils s'emparaient ; c'était aa milieu des landes qu'ils plaçaient leurs habitations royales, vastes constructions en bois, ressemblant à de grandes fermes bien plus qu'à des palais (S).
(1) Du temps de saint Léger, par exemple, nous voyons Ifli habitants d'Autun éloigner le chef Bobbon, moyennant uM forte rançon. {Vie de saint Léger, collect. Guisot.)
(2) Augustin Thierry, Raynouard {Histoire du Droit mmi' cipal). Rivière {Histoire des Biens commufiaux)^ en donoeDtdei preuves aussi nombreuses qu'irrécusables.
(3) Telle était la maison royale de Braime, p
CONDUITE DES GERMAIiNS ENVERS LES PROPRIÉTAIRES RDRAUX
A mesure que l'état pastoral se modifie, avons-nouâ déjà dit, que la propriété passe de la communauté à Findividu, l'homme s'attache plus fortement à la partie du sol qu'il a défrichée^ labourée, mise en culture : sa famille fait corps avec ses habitations et ses champs ; elle les défendra avec la dernière opiniâtreté avant de les céder à l'ennemi; elle les arrosera de son sang après les avoir arrosés de ses sueurs. Mais, si la lutte devient impossible, l'homme sacrifiera une partie de ses revenus, de sa liberté même, pour ne pas perdre son foyer, son domaine.
Or, le Gallo-Romain est essentiellement agriculteur ; nous en trouvons la preuve dans tous les écrivains du temps. Procès, partages de familles, revendications persistantes (1), luxe des maisons de campagne, descrip-
Nous verrons plus loin chaque forêt royale posséder une demeure priucière analogue.
(l) « La moitié de la terre d'Ëbreuil, dit Sidoine, était complètement ruinée, môme avant Tinvasion des Barbares. Elle appartient maintenant à une familUe patricienne. Donidias désire, à la faveur de votre suffrage, pouvoir rajouter à ses biens. Ce n^est pas la cupidité qui l'engage à faire ce marché, mais le respect de la mémoire de ses aïeux. Cette terre fit partie de leur domaine jusqu'à ia mort de son beau-père, arrivée récemment. Mon ami, peu envieux du bien des autres, économe du sien, souffre moins de la parte de cette ancienne propriété que de la honte de la voir passer en des mains étrangères; s'il s'efforce de la racheter, ce n'est pas l'avarice, c'est l'honneur qui l'y contraint : il y fut nourri dès sa
tîon enthousiaste des champs, tout concourt à faire ressortir le cuite qu'il professe pour la propriété privée.
A la fin de l'Empire, tout homme considérable fuyait avec dégoût l'intérieur des villes, encombrées de Romains dépravés (1), et se réfugiait à la campagne 5 ce n'était pas seulement le calme qu'il venait y chercher, mais l'indépendance personnelle, la considération, l'influence que donnait une clientèle nonibreuse, dévouée; tandis que la populace des villes vendait ses services au plus offrant.
L'aristocratie gallo-romaine, établie dans les villas et les latifundia^ ressentait pour les Romains la même antipathie que les habitants des villes : les Germains, favorablement accueillis par elle, la récompensèrent de son appui en lui confiant un bon nombre de charges administratives et diplomatiques. Bienfait encore plus important ! ils respectèrent ses propriétés. Aussi, Rivière a-t-il pu dire avec raison, dans son Histoire des Biens communaux : « Que ce changement de maîtres, n'amenapasune aussi grande perturbation qu'on pourrait le croire, dans l'état de la race gallo-romaine: sans doute il fallut que les ^vo^v\éi2CiXQ% partageassent leurs
plus tendre enfance ; il regarderait comme une honte de De pas la racheter, » (Lett. v, liv. III.)
Dans répitapbe d'Apollonius, son aïeul, Sidoine met au nombre de ses vertus sa bravoure militaire, son éloquence au barreau, la liberté qu'jl sut conserver sous le règne dea tyrans, et son amour pour les champs.
(!) « Après avoir rempli les fonctions émînentes de la préfecture, Avitus s'était retiré à la campagne; mais non pour y vivre dans un lâche repos : la science, les armes, Toccupaient dans sa paisible retraite lorsque les Barbares débordèrent sur la Gaule. » (Sidoine, Panégyrique d'Âmtuu)
terres avec les Barbares; mais pour prix d'une cession qui leur laissait encore une bonne partie de leurs vastes domaines, ils gardaient leur nom romain, leurs lois, leurs dignités, leur magistrature. »
Nous croyons même que Rivière exagère la portion du sol que les Germains s'adjugèrent. Les Francs ne prirent pas aux Gallo-Romains une part quelconque de leurs propriétés privées (1). Pas un article de la loi salique ne fait allusion à des partages de cette nature.
Les Visigoths et les Burgondes ne se montrèrent certainement pas inférieurs aux Francs en modération. Quand on voit les Codes de ces deux peuples dire qu'ils s'attribuèrent les deux tiers des terres ^ il faut chercher quelle était la nature des biens auxquels eette mesure s'appliquait. C'est ce que nous ferons dans le chapitre suivant.
S'est-on bien rendu compte de ce qu'un tel partage aurait eu d'excessif, d'intolérable, s'il se fût appliqué aox biens ruraux, vignes, prés, champs, maisons, vergers? Nous soutenons qu'il n'est pas, dans l'histoire, de peuple conquérant qui ait jamais soumis le vaincu à une dépossession aussi exorbitante, à moins qu'il ne fut un de ces exterminateurs qui égorgent
(1) Sauf le cas de confiscation, lorsque le possesseur avait pris les armes contre eux, ou les avait trahis; lorsqu'il avait disparu laissant son latifundia sans maître, ou qu'il mourait ab intestat.
Pardessus est obligé de reconnaître que pas un mot dans la loi salique ne fait allusion à des partages de cette nature. Les Francs ne durent s'approprier que les bénéfices des magistrats, des fonctionnaires romains, et les domaines impériaux. (Pardessus, La Loi salique^ p, 53/i.)
l'ancienne population ou la réduisent en esclavage. Les Francs, les Burgondes, les Visigoths, ne donnèrent jamais ce caractère à leurs conquêtes ; ils se montrèrent plus fidèles à ce précepte des Runes : « Mieux vaut ne pas faire d'expéditions que de commettre trop de ravages. )) La prudence ne leur faisait-elle pas d'ailleurs un devoir de ménager une population indigène quinze fois plus forte que la leur (1) ?
N'oublions pas qu'à l'exception de quelques propriétaires trèS'i'iches, une population aussi peu avancée dans la civilisation et dans le commerce que celle des Gaules, travaille tout juste l'étendue de terre nécessaire à sa nourriture \ car elle n'a presque rien à vendre : lui enlever les deux tiers de ses champs serait donc la pousser au désespoir et la condamner à
mourir de faim Or, toutes les preuves historlqiiei
s'accordent à établir que les Germains respectèrent les lois, les usages, l'organisation municipale des vaincus Bienveillants envers leurs droits civils , comment se seraient-ils montrés si rigoureux envers les premiers besoins de leur existence (2) ? o
(i)Oa se tromperait étrangement si Ton pensait que ki Francs étaient inaccessibles aux principes de Téquité et de la cbarité : la loi salique gradue avec un soin eztrôme lapa* nition des délits et des crimes; elle inflige à celui qui dérote tout le bétail, toutes les abeilles du pauvre, une peine ploi forte qu'à celui qui ne détourne qu^une partie des aoimau du riche. Elle punit plus sévèrement le meurtre des femnei et des enfants que celui des hommes faits.
(2) Ce point historique est d'une si grande importance qa*oi nous permettra de Tappuyer sur des faits.
Théodoric, roi des Ostrogoths, écrivait aux Burgondes et aux Provençaux pour les engager « à se soumettre nos r»*
Toutefois, ils ne pouvaient se passer de construire
habitations pour eux et leurs troupeaux ; il leur
ûi des pâturages pour les nourrir Nous voilà
et à la coutume romaine, qu'U remettait en vigueur parmi
Xy ajoutant qu'il devait leur être agréable de retrouver les
antages législatifs qui avaient fait la prospérité de leurs
i » Quelle satisfaction auraient pu éprouver les indi-
a vivre sous les anciennes lois impériales, si le vain-
ur, en les leur rendant, les avait dépouillés des deux
rs de leurs maisons, de leurs champs, de leurs prairies, de
( vignes et les avait réduits, par ce partage du lion, à la
s affreuse misère.
Paulinus, fils d'Ausone, ayant perdu toute sa fortune lors
siège de Bazas par les Mains et les Goths, s'était réfugié
rseille. Bientôt pauvre, accablé de dettes, de chagrins
a années, il ne savait comment vivre avec le fruit de sa
lière propriété!; un Goth fut assez généreux pour la lui
neter un si bon prix, que Paulinus eut de quoi vivre d'une
ière convenable Jusqu'à quatre-vingt-quatre ans.
jborsque Glovis fit son expédition contre le^s Visigoths^ du
côté de Poitiers, il avait sévèrement interdit le pillage. .Un
soldat s'étant permis de prendre du foin pour son cheval, au
lieu de se contenter de prendre de l'herbe, Glovis lui fendit
la tète d'un coup de hache (Grégoire de Tours). Un certain
iloge, un Gaulois, assurément, avait été convaincu du crime
lèse-majesté contre Glovis; il eut recours à l'intervention
saint Rémi; le Roi franc lui fit grftce de la vie et même
la confiscation de ses biens. (Frodoard, Histoire de
irm, )
Lorsque Haribert reçut le serment de fidélité du peuple de Tours, il promit de ne lui imposer aucune nouvelle loi, aucune nouvelle charge, mais de le maintenir dans la Jouissance des coutumes et privilèges qu'il avait possédés sous le règne de son père. (Grégoire de Tours, liv. IX, chap. xxx.)
Ge n'est pas sans raison que Dagobert est resté célèbre sous le nom du bon roi Dagobert; il fut la plus haute expression de la Justice et de la charité dans ces temps difficiles. Ayant ap-
conduits à examiner la plus importante partie de la question..... Sur quelle partie du territoire prirentils ces deux tiers des biens quils s^adjugèrent, au dire des lois burgondes et visigothes ?
CONDUITE DES CONQUÉRANTS GERMAINS ENVERS LA POPUL4TI0I PASTORALE ET LES BIENS COMMUNAUX
Il résulte de ce qui précède que chaque canton delà Gaule renfermait une ville romaine et plusieurs villa de différente importance, centres agricoles autour desquels pivotait une foule d'esclaves, de colons, de clients, établis sur la surftice du latifundia; mais dans rintervalle qui séparait les cités et les exploitations, se prolongeaient les forêts et les landes, sur les quellesvivaientlesbûcherons et les pâtres, qui neconnaissaient d'autre régime quQ celui de la propriété commune et de la vaine pâture. Bien que cette classe soit peu citée dans l'histoire, attendu qu'elle resta
pris que le peuple de Bourgogne était victime de 'plusieurs exactions, il se transporte dans cette province, et cootraint les grands et même les évoques à rendre à tous bonne et prompte justice. Les pauvres le considéraient comfne un envoyé de Dieu ; tel était son zèle à protéger les faibles, qu'il donnait audience pendant les journées entières, sans songera manger ou à prendre du repos... Plus tard, son fils Cluvis, saisi d'un accès de charité en voyant son royaume déstolé par la famine, enleva le plomb des combles de la basilique de Saint-Denis pour en consacrer la valeur au soula^çement des indigents. (Vie de i)fl^o6er/, collection Gui«) t.)
igëre aux luttes des Francs contre les Romains,
ne mérite pas moins de fixer notre attention, car
formait les quatre cinquièmes, au moins, de la po-
ion, et maintenait à l'état de landes et de forêts,
I partie équivalente de la surface du sol.
Le paysan gaulois, bien que dans une tout autre si-
iori que l'habitant des villes et le propriétaire agri-
alteur, renchérissait encore sur l'aversion de ces der-
pour les Romains. Ses plus vives sympathies
ent naturellement acquises aux Germains, dont il
issait les préférences pour l'élève du bétail : les
ics n'oubliaient pas de se présenter à lui comme
Iversaires de la vie des cités et des procédés agri-
ï La première conquête franque ne fut com-
qu'au nord de la Seine, avons-nous dit, et à peine
mmencée par quelques expéditions, au midi de la
e ; or l'ancienne Belgique ressemblait fort à la
lUie; les populations de ces deux contrées avaient
relations fréquentes de bon voisinage ; elles avaient
mêmes usages, le même caractère Les Francs
nt donc pour les Belges des demi-frères. Nous sa-
5 aussi que toute cette partie de la Gaule n'était
une immense forêt; les pâturages des indigènes se
raient, par conséquent, bien supérieurs aux be*
s de leurs troupeaux; comment les Gallo-Belges
raient-ils pas bien accueilli les Francs, peuple
teur comme eux, qui venait les débarrasser des
^consuls et des percepteurs d'impôts. Les Francs
•ent donc s'établir dans le nord-ouest de la Gaule,
^ résider avec leurs troupeaux sans se montrer dé-
istateurs, car ils avaient autour d'eux l'immense
indue des biens commutis et des biens communaux;
IX sortes de propriétés qu'il faut bien se garder de
confondre avec les biens municipaux dont nous avons parlé. Ces derniers formaient la propriété particulière de lacune, considérée parla loi romaine comme uoe individualité morale, susceptible d'acquérir et d'aliéner, de même que tout citoyen majeur et libre. Ces biem n'étaient pas le moins du monde livrés en jouissance à tous les habitants; ils étaient afTermés et les revenus servaient seuls à l'utilité publique.
Les biens communaux, au contraire, étident les landes, les forêts, appartenant à un bourg, et dans lesquels ses habitants conduisaient leur bétail, allaient couper du bois, ramasser de la brande, des glands et des feuilles; mais ils étaient généralement si considérables, que les étrangers usaient de la même faculté, soit par tolérance, soit en vertu de conventions et eo payant une redevance légère.
Les biens communs^ enfin, étaient ces vastes étendues de territoire, éloignées des lieux habités, dont aucun municipe, aucun village n'avait encore revendiqué la propriété, et qui, n'appartenant à personne, restaient, comme les res nullius^ abandonnés à l'usage
de tout le monde Nous avons vu les Cinibro-Ten-
tons et les Helvétiens profiter de cet état de choses pour explorer la Germanie et la Gaule avec leurs tronpeaux; les Francs, les Yisigoths et les Burgonda pouvaient-ils manquer de mettre en appIication,àleiir endroit, les vieux usages de la vaine pfttore?
Les Francs, en particulier, avaient-ils besoin de déposséder personne pour nourrir leur bétail ou construire leurs villages dans cette immense forêt des Ardennes, qui s'étendait du Rhin à la Seine et de l'Océtt au Jura?
C'est dans ces forêts, en effet, que nous les voyW
ablir tout d'abord ; les rois donnent l'exemple au e de la nation. Tous les .palais royaux sont entoure bois (1).
1 î vainqueurs se montraient donc fort modérés I... gré leur titre de conquérants. Ils se fixaient sur le commun, où tout le monde avait le droit de faire ager les troupeaux. Les voilà disséminés au
[lieu de la population indigène : ils partagent ses
itudes pastorales et sont disposés comme elle à
ndre les privilèges de la vaine pâture contre les
^tentions envahissantes des Gallo-Romains (2), des
(1) L*habitatioD royale de Cbamp-le-Duc/occupait le centre de la forêt des Vosges (Vosagum foresle). Charlemagne et f«ouis le Débonnaire y séjournèrent en 805.
Le palais de Silvacum, fréquemment cité dans les Gapitues, s'élevait dans la forêt de ce nom, entre Laon et ris.
Pépin possédait assurément une habitation dans la forêt rtalf ou (THéristal {Atistallum foreste), dont il prit le nom. - I Capitulaires de Charlemagpe désignent plusieurs auxes lorêts royales ^ï'er^sur Oise (Karisianum foreste)^ près Soissona — La Selve (Silvacum foreslé)^ près de Laon. — liompiègne (Causia silva ou Catia). — Aire, en Artois {Andriaca nlva). — Attigny (AUiniacum foresle). — Ver ou Vern {Verum, Vernum). — Ardennes {Arduenna silva), — Lens, en Artolî». — Wara, près de Mézières. — Astenay (Astenidum fO' reste). Crey (Crisciacum foreste). — Samoucy, près de Laon (Salmotiacum foreste). — Aix-la-Chapelle {Aquis granensis foresle).-^ M. Maury pense avec raison que chacune d'elles possédait son habitation royale, sa villa regia.
(2) Le titre /i7 de la loi des Bourguignons, constate retendue des bois et des pâturages communaux: silvarum, montium, et pascuarum unicuique prorata suppetit esse communionem* Le titre 76 de la loi ripuaire parle également des forêts communales.
moines et des évoques, qui se montrent toujours grands défricheurs de forêts. Deux motifs engageaient le clergé à transformer le sol forestier en terres arar | blés: celui d'enrichir les églises et les monastères, | afin de secourir plus de misères ; celui de faire disparaître les sanctuaires du druidisme, les chênes, les pins, encore vénérés par les paysans (1).
Les Germains prirent de deux manières la défense des forêts et de la vaine pâture : par la violence, en détruisant quelques monastères, quelques villas, dont les propriétés revenaient, selon l'énergique expression des chroniques, ad solitudinem (2).
Par les moyens légaux ^ en publiant des ordonnances qui interdisaient les défrichements, rincendie» la destruction des arbres (3) .
(i) Les vieux Gaulois ressemblaient, à cet égard, aux f^ gani d'Italie. On peut s'en convaincre en lisant la Vie de* Saints : les confesseurs des troisième, quatrième, cinquième siècles, ne cessaient de combattre le drufdisme, de renvener les arbres , les pierres , les œdlcules vénérés par les paysans.
Sulpice Sévère place au nombre des miracles de saint Martin , Tarrestation de quelques paysans qui portaient un mort au cimetière avec des cérémonies païennes (eh. xii), — rabattage d'un pin, objet du culte des prêtres ei des gentils du pays, et cela à la suite de la destruction d'un temple très-ancien situé dans le même bourg (ch. ziii), — rincendie d*un temple aussi célèbre qu^antique (ch. xit), -la destruction d'un autre temple dans le pays des Edaens,eB présence d'une multitude de paysans païens.
{'2) Si bien que les bruyères et les bois regagnaient, sont la hache des Francs, le terrain défriché par la bêche et la charrue des monastères et des Gallo-Komains.
(3) Les lois des Francs i\ipuaires punissaient les rois de l>ois, dans les forêts impériales et communales; la lolaaliqoe
Les rois s'occupèrent très-attentivement de protéger forêts, ils chargèrent des officiers, appelés fores-
rii, de l'application des lois sur cette matière (1); Tune d'elles réglait Tordre et Timportance des coupes, et défendait d'en exécuter de trop considérables (2).
fixait avec une scrupuleuse attention le châtiment applicable à rabattage, à renlèvement,à rioceodie des arbres. U ressort clairement du texte, que les forêts étaient comnales et très-rarement particulières; car il ne prévoit pas vol de bois commis par un individu dans la forêt d'auli; mais le vol d'arbres appartenant à autrui, marqués ou upés par lui dans uue forêt communale. •
Si quis in silva materium alienum copulaverit, aut incen-
derit, 600 denarlos qui faciunt solidos 15, culpabilis indicetur.
Si vero materium ex una parte dolare prœsumpserit, 120 denarios...
Si quis ligna aliéna in silva furaverit, solidos 3, culpabilis indicetur.
Si le bois marqué par un individu n'avait pas été enlevé dans Pannéo, le premier venu pouvait le couper à sa place , 6*était Tapplication du droit du premier occupant dans toute Ba primitive étendue. — Si quis arborem post annum quod fuit signatus priesumpserit nuilam habeat culpam.
(1) Voir Ducange, au mot Forestarii. Les Capitulaires de C3iarlpmagne citent pour la première fois IfS forestarii; nais il est probable, dit M. Maury. que la création de ces fonctionnaires remontait à la première race...
('i)Baluze {Capitulaires, t I, p. 512, art /i3). — Charlemagne agissait différemment en Allemagne, où les forêts couvraient le sol entier et où le labourage était complètement inconnu. «L'Empereur dit M. Maury (p. 190), y ordonna quelques défrichements ; mais ce fait ne constituait nullement une inconséquence dans sa conduite : les forêts d'Allemagne n'avaient pas encore subi les défrichements des Romains cultivateurs, ni ceux des monastères et des évoques ; elles y étaient donc beaucoup trop abondantes... La Gaule seule ayalt besoin Cl*étre
Francs et Gaulois avaient un intérêt égal au maintien des bois et des pâturages, fondenient de la prospérité des troupeaux : la loi salique fait ressortir toute l'importance de cette source de richesses par la sollicitude minutieuse quelle applique à la conservation et au développement des animaux. Elle prévoit le vol, le détournement dont chaque tête de bétail peut être l'objet et le punit avec sévérité. Chose remarquable 1 c'est parla qu'elle débute; elle y consacre ses neufs premiers chapitres, et ce n' est qu'à partir du dixième, qu'elle daigne s'occuper du vol des ingénus et des esclaves, des blessures et des meurtres. Encore revient-elle à l'enlèvement du bétail dans les chapitres xxvn, xxxni et XXXVIII. Ce n'est pas tout, trente-sept lignes soisent à spécifier toutes les circonstances du meurtre Jod Franc, d'un Gaulois, de l'un ou de l'autre sexe : ce n'est pas trop de cent vingt-trois lignes pour énumérerles cas divers que peut présenter le vol des animaux (1).
protégée contre ce qu'un peuple pasteur considérait comne un excès et un danger.
(1) Le chapitre consacré à la race porcine D*a pas moins de trente-six lignes. Le soin avec lequel il prévoit le vol d*Qn cochon de lait et d*un cochon sevré ; le vol d^une, de deui ou de plusieurs têtes; celui d'une truie ou d^un reprodacteor, celui d'un de ces animaux avant ou après qu'il a été poum d'un anneau (anniculatum)^ le vol au milieu d*un troupeau, M dans un endroit écarté, etc., etc., prouve évidemment qoa cette espèce d'animaux formait la richesse principale des Francs.
Il est facile de le comprendre, lorsqu'on songe aux inmenses forêts qui couvraient la Germanie, et dont les glandi et les racines ne pouvaient être utilisés que par les porc!^
Un autre article de la loi salique confirme Timportiuice de l'élève des animaux en faisant ressortir la faiblesse delà pro*
Cette persistance de l'état pastoral, chez les Francs chez les Gaulois, a plus de rapports qu'on ne pense ^ec la nature du caractère européen moderne: « Il y un sentiment, un fait, dit M. Guizot, qu'il faut avant ' lit bien comprendre, pour se représenter avec vérité qu'était un Barbare : c'est le plaisir de l'indépenice individuelle, le plaisir de se jouer avec sa force liberté, au milieu des chances du monde et de la 1 ; les joies de l'activité sans travail, le goût d'une Jtinée aventureuse, pleine d'imprévu, d'inégalité, de "il, tel était le sentiment dominant de l'état barbare, 3esoin moral qui mettait ces masses d'hommes en uvement.... Cependant, lorsqu'on regarde au fond choses, malgré cet alliage de brutalité, de matérialisme, d'égoïsme stupide, le goût de l'indépendance individuelle est un sentiment noble, moral, qui tire sa puissance de la nature morale de l'homme; c'est le plaisir de se sentir homme, le sentiment de la personnalité, delà spontanéité humaine dans son libre développement (1). »
Nous sommes heureux d'emprunter cette définition du caractère des Barbares à l'un des plus célèbres fon-
daction des céréales. L^art. 37 fixe les amendes dues pour le vol des fèves, des lentilles, des navets, du lin« du foin, du vin : et, chose étrange! le blé, le seigle, l'orge, Tavoine ne sont pas même nommés. Ils se trouvent confondus dans cette vague formule: ne messibus vero simile observandum est.
Il résulte pour nous de cette économie de la loi salique, que les céréales étaient fort peu cultivées, et que le fondement de la nourriture des Francs, comme celle des Gaulois pasteurs, était la viande, surtout celle du porc, assaisonnée de quelques légumes.
(i) De la Civilisation^ deuxième leçon, p. 33-36.
dateurs de l'histoire philosophique. Or ces aptitude politiques et sociales du Barbare, inconnues dans le monde romain, et dans le monde oriental, avaient pour origine Tétat pastoral des Germains et des Gaulois.
Qu'on veuille bien le remarquer, en effet I le plawr de ^indépendance personnelle, la joie de se jouer o» milieu des chances de la vie, (f exercer son activité sm travail, ce goût d'une destinée aventureuse, pleint d'imprévu, tout cela n'est compatible qu'avec la possession de troupeaux qui assurent l'existence Les
peuplades pirates ou aventurières, exposées sans ce» aux dangers des combats et au manque de vivres, doivent se donner des chefs trës-respectés et abdiquer, | par conséquent, une bonne partie de leur spontanâté individuelle ; le nomade seul, ayant avec lui ou derrière lui sa nourriture assurée, peut, tout en parcounan le monde, réunir en lui les qualités -que nous venons d'énumérer.
L'occupation de la Gaule, la constitution da pouvoir royal et féodal, le passage de l'état pastoral i l'état civilisé , modifièrent , sans doute, chez les Germains et chez les Gaulois, ces dispositions premières; mais ces peuples n'en perdirent jamais le principe, el nous les verrons en revendiquer énergiquement le plein exercice dans toutes les révolutions qui agiteront notre pays.
CONDUITE DES FRANCS ENVERS LES R0MAIR8, XNVXM UM GERMAINS, ENVERS EUX-MÊMES
Nous avons dit que les Francs obéissaient à deux
sortes d'impulsions : aux préceptes féroces delareli-^ gion d'Odin et aux préceptes de l'expérience renfermés dans les runes. Nous venons de les montrer faisant Tapplication de ces derniers aux Gallo-Romains et aux Gaulois; nous allons les voir déchaîner leur bru talité sanguinaire contre trois sortes de personnes : contre les Romains, qu'ils veulent à tout prix expulser de la Gaule, dussent-ils les anéantir ; contre les autres
iiples germains, qui menacent de leur disputer leurs c uêtes; contre leurs concitoyens, enfin, lorsqu'ils
toent leur ambition personnelle.... Qu'on lise atten-
ement Grégoire de Tours, on verra chacun de ses c )itres justifier l'exactitude de ces distinctions.
JNous connaissons le Franc, politique et diplomate; voici le guerrier.... Dès que la trompe annonce le moment du combat, il entre dans un état d'exaltation inouïe; il ne court pas à l'ennemi avec l'entrain joyeux, l'étourderie sémillante du Gaulois; il ne s'amuserait pas à tirer la barbe d'un sénateur romain, moins encore à provoquer un adversaire en riant, en chantant, en tirant la langue. Ses cris de guerre sont un mugissement sauvage, poussé contre son bouclier à lames de cuivre. A ce bruit assourdissant « les Romains croient entendre des vols innombrables d'aigles et de vautours.... » Au milieu de la mêlée, quand la vue du sang et des blessures béantes le jette dans les transports du berserker, il n'est plus un simple Barbare, il devient un Sauvage.... Vainqueur, il célèbre sa victoire par des chants atroces, empreints de cette ivresse du carnage qui caractérise certains passage des Eddas.
Les poisons, qui jouent un si grand rôle dans la mythologie Scandinave où le serpent est fréquem-
ment mis en jeu, les Francs les appliquent à leurs armes, afin de rendre leur atteinte mortelle. Quand ils sont aux prises avec le général romain Quintinus, par exemple, « ils se blottissent derrière des troncs d'ar- j bres entassés, et lancent des flèches trempées dans le j poison des herbes, de sorte quune mort certaine est la suite des blessures qui n'ont, fait qu'effleurer la peau. » (Grégoire de Tours, liv. II.)
La fureur qui les anime contre les Romains ne connaît pas de bornes. «Le roi Chlodio, rapporte l'auteur des Gestes^ ayant pris la cité de Cambrai, y résida quelque temps et ordonna que tous les Romains qui s'y trouvaient fussent mis à mort par l'épée. » {Scripiores rerum fanc.^ 1. 111, p. 4.)
Quand les Francs s'emparèrent de Trêves et de Cologne, vers A&O, nous apprend Salvien, ils détruisirent la population romaine tout entière.
Implacables envers les Romains» ils deviennent plus féroces encore lorsqu'il s'agit de repousser les peuples barbares, leurs compétiteurs à la possesûon des Gaules.... Clotaire, vainqueur des Saxons, chargea ses officiers de mesurer chaque homme avec une longue épée, et fit abattre sous ses yeux toutes les tètes qui dépassaient la hauteur du pommeau. Le prudent monarque ne voulait laisser vivre que les hommes rachitiques, incapables de combattre et de produire une race forte et vigoureuse.
Après une guerre violente contre les Huns, neuf cent mille Bulgares, chassés de la Pannonie avec leurs enfants et leurs femmes, s'étaient réfugiés sur le territoire des Francs.... Dagobert leur permet de passer Thiver dans la Bavière; mais, un jour, sur le sage conseil de ses officiers, il les fait assaillir dans
leurs maisons, et pas uq n'échappe au massacre (1).
C'est surtout dans les luttes intérieures qu'ils montrent leur cruauté et leur habitude du meurtre. Avonsnous besoin de rappeler que les forfaits odieux et sans nombre de Clovis, de Thierry, de Chilpéric, de Frédégonde, deBruuehaut, de tous les princes mérovingiens, rentrent dans la catégorie des crimes dé famille. Deux passions en sont les mobiles : la jalousie et l'ambition.
Clovis a fantaisie de posséder le royaume de Sighebert ; il envoie dire secrètement au fils de ce dernier : « Voilà que ton père est vieux et qu'il boite de son pied malade; s'il venait à mourir, son royaume t'appartiendrait de droit, ainsi que notre amitié.... »
(1) Vie de Dagobert, par le moine de Saint-Denis.
Certains peuples de la Germanie savaient prendre de ter* ribles représailles. « Les Thuringiens, ayant k se venger des Francs, soumirent leurs otages à d'horribles supplices : i!s suspendirent les enfants aux arbres par le nerf de la cuisse, firent périr misérablement plus de deux cents jeunes filles, les liant par les bras au cou de chevaux quMIs forçaient à coups d'aiguillons à s'écarter chacun d'un côté, en sorte qu'elles furent mises en pièces; d'autres, étendues sur les ornières des chemins, furent clouées à terre avec des pieux, puis on faisait passer sur elles des chariots chargés, et leurs os, ainsi brisés, étaient abandonnés en pâture aux chiens et aux oiseaux. » (Orégoire, III, 7.) « Lorsque les Saxons entreprennent une expédition nouvelle, ils offrent la dixième partie de leurs captifs en sacrifice aux dieux, afin de se les rendre favorables, et voient dans les cris déchirants des victimes, les présages d'une navigation heureuse. » (Sidoine, liv. VIII, lett. VI.)
Ces actes de cruauté appartiennent aux mœurs Scandinaves, bien plus qu'à celles des Germains. On sait que les Thuringiens et les Saxons venaient de la Norwége et du DanemarL
Cloderic^ qui avait grande envie de ce royaume et de cette amitié, profite d'une promenade de son père dans la forêt de Buchaw pour le faire égorger pendant qu il dormait sous sa tente. Clovis s'empresse d'envoyer à l'assassin des hommes de confiance, et, au moment où Cloderic se penchait rers un coffre pour leur montrer les pièces d'or qu'il contenait, l'un d'eux lui brise le crâne d'un coup de hache; ce qui permit à Clovis de s'emparer du royaume et du trésor sans avoir à partager avec personne. (Grégoire, t. II,
ch. XL.)
Peu de temps après, Clovis attaque le roi Chararic, établi à Thérouanne, et le fait prisonnier avec son fils; tous les deux sont tondus et mis dans les ordres ; mais sur un mot du fils, qui indiquait quelque espoir de délivrance, Clovis leur fait trancher la tête à tous les deux. Quant à ses deux parents, Ragnachaire, roi de Cambrai, et Richaire, frère de ce dernier, il ne voulut confier à personne le soin de leur briser le crâne ; il le leur fendit lui-même d'un coup de hache. Leur frère Rignomer éprouva le même sort. (Grégoire, t. II,
ch. XLII.)
Cet insatiable désir de régner seul, de déblayer devant soi la route du pouvoir, fut toute la politique des Mérovingiens. Le meurtre, si familier aux sectaires d'Odin, était le moyen qu'ils mettaient en usage sans scrupule pour faire triompher leur système (1).
(1) Tous les meurtres mérovingiens rentrent dans cette classe de crimes politiques : Sigismond, fils de Oondebaut, avait un fils d'une première femme, la seconde lai ayant dit qu'il conspirait contre lui, Sigismond le fait enirrer à son repas, et profite de son sommeil pour rétrangler,,.. Ce fbrfUt
Le bon roi Dagobert lui-mèmé, dotit on a remar-^ que l'esprit de justice envers les Gaulois, reprend toute la barbarie du Sicambre lorsqu'il si'agit de se venger d'un membre de sa famille. Au moment de quitter Saint-Jean-de-Losne, où il s'était montré si clément pour les indigènes, « il se met au bain, raconte naïvement son biographe, et donne ordre de tuer Brunuf, oncle de son frère Charibert, à cause de son infidélité (1). »
N'avons-nous pas le droit de dii*e que ce sont là des actes de cruauté tout Scandinaves.... Les barbares qui les commettent n'ont rien de gaulois, rien
ne lui réussit pas. Clodomir et les autres fils de Clotilde s'emparent de sa personne, de sa femme, de ses fils, et les font jeter dans un puits, à Coulmers, près d'Orléans.
Thierry veut faire assassiner son frère Clotaire en postant des assassins derrière un rideau. Ne pouvant réussir dans son guet-apens, il s'en dédommage en précipitant lïermaiifried du haut du rempart de Tolbiac, après l'avoir invité à venir y prendre le plaisir de la promenade. (Grégoire, Iir, clï. VI, vin.)... Délivré de celui-ci, il se tourne vers Mundéric; il lui dépêche roflâcier Agésile, qui l'engage, 80US la garantie du serment, à sortir du château de Vitry pour venir le voir. Mais, dès qu'il est dehors, Thierry Tégorge, par la raison « qu'il ne veut plus qu'on parle de lui dans le royaume. » Thierry fait également périr par le glaive son parent Sigiwald, et envoie secrètement vers Théodebert pour qu'il fasse assassiner Giwald, fils de Sigiwald. (Grégoire, III, XXIX.) Clotaire prend les armes contre son fils, s'empare de sa personne, de sa famille, et les fait tous brûler dans la cabane d'un pauvre homme qui leur avait donné asile* Nous n'avons pas besoin de rappeler que Childebert et Clotaire assassinent de .leurs propres mains leurs neveux, petits-fils de Clovis, pour s'approprier leur héritage.
(1) (Vie de Dagoberty collect Guizot)
de visigoth ou de burgonde; ils arrivent des glaces du Nord.
Chilpéric s' étant emparé du Goth Sigilla, auquel il reprochait quelque trahison politique, lui fit brûler toutes les jointures en lui appliquant des fers rougis, si bien que ses membres se séparèrent du tronc. (Grégoire, liv. IV, ch. xxxu.)
Les femmes marchent de pair avec les hommes dans cette horrible carrière du meurtre ; souvent même elles renchérissent sur leur atrocité. La fille de Théodoric, roi d'Italie, petite-fiUe de Clovis, empoisonne sa mère à Taide du calice avec lequel elle communie, parce qu'elle a osé gêner ses amours avec le valet Traguilan, qui l'avait enlevée. (Grégoire, 1. III, çh. XXXI.)
Un certain Gaylen avait assassiné Mérovée ; Frédégonde le punit en lui faisant couper les pieds, les mains, les oreilles et les narines (Grégoire, liv. V, ch. xix). La même reine empoisonne les poignards {scramassaks) qu'elle remet aux deux jeunes gens de Tournay qui se sont chargés de tuer Sighebert.
Chose triste à dire ! les Francs ne sont pas seuls à exécuter ces crimes; ils trouvent dans la Gaule un grand nombre d'hommes très-disposés à mettre leur expérience et leur esprit d'intrigue au service de leur avidité. . . . Les Francs ont une grande qualité, c'est la conviction de leur ignorance, de leur maladresse.... Agents de la force brutale par excellence, ils s'acquittent supérieurement des fonctions de bourreaux : nul ne casse une tête d'un coup de hache mieux assuré. Ils ont tous à cet égard les grandes traditions de Clovis ; mais quand il s'agit de finesses et de ménagements, ils reconnaissent leur insuffisance, et em-
pruntent sans honte Fexpérience de gens plus habitués à s'aider de discours spécieux et séduisants : ces hommes sont les Romains, héritiers de tous les vices de la décadence.
Règle générale, le Franc conçoit l'utilité, le résultat du crime ; le Romain, son complice, en prépare la perpétration. Chaque seigneur germain attache donc à sa personne des sicaires de cette race, habiles en toutes sortes de ruses et de trahisons. Il est facile de reconnaître à leur nom F origine de ces hommes. Le sicaire du roi Thierry se nommait Argésilius; nous le voyons préparer contre Mundéric la ruse qui le fit tomber sous le fer des assassins.... Le complice installé près du roi Théodebert s'appelait Parthénius (1). Type du Romain le plus dépravé, il avait assassiné son ami Ausanius et sa femme Papianilla, comme il l'avouait lui-même, pendant un sommeil agité. L'agent de Chramne portait le nom de Léon : a II poussait son niattre à toutes sortes d'actions mauvaises, dit Gré-
(1) Romain complet sous tous les rapports; II Joignait à rhabitude du crime, le sensualisme et la débauche. A table, il se procurait le plaisir de multiplier ses repas sans désemparer, en précipitant la digestion & Taide d^aloès. Son cynisme allait jusqu'à se permettre, dans les réunions les plus distinguées, des libertés dont il n'est plus permis de prononcer le nom. Les Francs eux-mêmes le haïssaient tellement, à cause des tributs qu'il leur extorquait pour le compte du roi, quUla se mirent à sa poursuite après la mort de Tl\^odebert, et résolurent de le faire mourir. Parthénius prend la fuite avec deux évêques, et se fait cacher au fond d'un coffï*e rempli d'étoffes précieuses ; mais la ruse ne lui réussit pas. Le peuple arrive, oblige les évêques à ouvrir le coffre, en arrache violemment Parthénius, puis l'attache à une colonne où il est écrasé à coups de pierres. (Grégoire, 11 v. III, ch« zxxu.)
goire de Tours* Bien digne de son nom, il déployait la cruauté d'un lion pour assouvir les passions les plus infâmes. » (Liv. IV, ch. xvi.) .
Celsus, patrice de Gontramn, avait la même origine et les mêmes fonctions ; son nom était l'image de sa force athlétique; Grégoire le représente grand, large des épaules, vigoureux, superbe dans ses paroles,
prompt à la réplique et versé dans les lois « Il
était pris d'une telle avidité de s'enrichir qu'il s'emparait souvent des propriétés des églises pour augmenter ses domaines. » (Liv. IV, chap. xxiv) (1).
Deutérie, grande dame romaine, n'a pas besoin de complices à gages, elle combine ses crimes et les exécute toute seule. On sait avec quelle barbarie elle se venge de sa propre fille, dont une ignoble passion la rendait jalouse : elle l'engage à monter dans une bastarne^ sous prétexte de la faire promener ; les bœufs attelés au véhicule, se précipitent du haut du pont de Verdun et font noyer la malheureuse victime dans la Meuse.
Cette classe de Romains , véritable éjection de la société antique, occupe avec les Francs, les deux pôles de la civilisation : l'extrême barbarie, l'extrême décadence. Ces races se trouvent rapprochées, au point de vue moral, comme les deux bouts d'un cercle brisé et prêts à se rejoindre. Les vils intrigants, habiles exploiteurs des vices et des passions, n'ayant plus ji servir
(i) Cen^était pas le seul espion de cette race que le roi Gontramn employât : un nommé Claudius se chargea de faire sortir, par la ruse , le Franc Éberuf de Tasile de Saint-Martin-de-Tours, et de le mettre à mort dès qu'il fat hors de l'enceinte. (Grégoire, li?. VU, chap. xxix.)
les gouverneurs impériaux, expulsés par les Barbares, se sont mis au service des rois Germains, afin de poursuivre Texploitation des vaincus et des vainqueurs. C'est entre ces deux classes d'hommes également avides que les populations gallo-romaine et gauloise se meuvent, luttent, défendent leurs intérêts, et, ne pouvant combattre les armes à la main, cherchent à obtenir les conditions les moins dures, à force de prudence et d'habileté.