LA RELIGION, LES DRUIDES, LES MOEURS
La différence des deux langues parlées dans 1( est et dans le nord-ouest de la Gaule, ne tranct complètement la question de race, de nationa de caractère. On aurait pu, jusqu'à un certain parler à Lugdunum et à Tolosa autrement que ch Namnètes et les Trévires^ sans que Tesprit et les tutions de ces contrées eussent présenté de no variétés. La religion et les mœurs ont sur l'état une action bien plus directe; examinons doi quelles parties essentielles de leur législation ci^ religieuse les régions de la Gaule que nous v de désigner montraient des contrastes dign^ remarque.
Il est impossible de jeter les yeux sur les histoi sans être frappé de T opposition qui éclate enti lois civiles, les principes druidiques, les usai
dit-il dans sa préface, si je voulais rapporter tout ce que les auteurs disent des bonnes et des mauvaises qualités des Gaulois. » A cet égard « les auteurs se contredisent souvent.... ils parlent des Gaulois en bien ou en uial, selon les circonstances ou selon les impressions
du moment Ainsi, presque tous les dépeignent
comme une nation inhumafbe, cruelle, barbare ; car, outre qu ils immolaient des victimes humaines, ils pendaient au cou de leurs chevaux les têtes des ennemis qu'ils avaient tués Cependant, quand ils
s'emparèrent de Rome, ils ne coupèrent la tête à aucun Romain, ils ne firent point d*insulte aux corps de ceux qu'ils avaient tués, ils ne poursuivirent les autres ni dans leur retraite ni dans leur fuite Les
Gaulois, dit Florus, n'étaient pas seulement barbares, mais ils se servaient de ruses ; selon Polybe ils choi* lissaient les lieux embarrassés de bois pour y dresser des embûches; néanmoins Tercius Pensa nous les donne comme des gens ouverts, incapables de dresser des embuscades, et qui faisaient la guerre en gens
d'honneur, sans fraude ni artifice La plupart des
auteurs conviennent qu'ils étaient braves et courageux ; un grand nombre, toutefois, voulant faire la cour aux Romains, ne laissent échapper aucune occasion de diminuer leur réputation ; aies entendre, ils ne pouvaient supporter ni le travail, ni la soif, ni le chaud.... l'ardeur du soleil les faisait fondre comme la neige : au premier choc c'étaient des lions et non des hommes, au second ils étaient pires que des femmes. » (Polybe, 46 à 48.)
Dom Bouquet attribue les inconséquences de Polybe tt à ce qu'il étenddt le nom de Gaulois à des peuples qui certainement appartenaient à une autre race. »
C'est cette observation très-judicieuse de l'illustre critique que nous allons essayer de préciser : il nous suffira de revenir à la division des Gaulois en Galls du nord-ouest, et en Celtes du sud-est, pour jeter une vive clarté sur ces contradictions apparentes.
D'abord rien de plus différent que le caractère des Celtes et le caractère des Galls ; les premiers sont vifst légers, d'une gaieté intarissable, beaux diseurs, un peu vaniteux, disposés à l'exagération et à la prodigalité, mobiles dans leurs opinions, ambitieux, querelleurs, mais hospitaliers ; c'est ainsi que nous les présentent Posidonius et César; c'est ainsi que nous apparaissent les orateurs et les grammairiens dont nous possédons la biographie. D'après Strabon et Posidonius, les Celtes^ Ktkvoii sont amis des étrangers et curieux; ils rappor-* te^t à cet égard des traits de naïveté caractéristique. Dès qu'un voyageur se présentait chez un Celte, il était accueilli avec empressement ; on se faisait scrupule de lui demander son nom et son origine, avant de l'avoir fait asseoir à table; mais, après le repas, on lui imposait un interrogatoire minutieux, on le contraignait à donner toutes sortes de détails sur sa personne et sur les incidents de sa pérégrination.
Les Gaulois poussaient l' import unité, ajoute César, jusqu'à se poster sur les grands chemins, à l'affût des étrangers et des marchands, pour les obliger, au besoin par la menace, à leur raconter leurs aventures, et l'histoire des pays qu'ils avaient parcourus. {De Bello gallico^ 1. IV, c. v.)
Les Galls du nord-ouest, au contraire, sont taciturnes, avares et pillards ; ils rient peu, sont opiniâtres dans leurs principes, et poussent jusqu'à la cruauté les moyens de les faire triompher.
Les Bretons^ par exemple, placés à rexlrémité du monde {/ims terrœ) se montrent soupçonneux et jaloux ; pour eux tout étranger est un homme suspect : Malheur au navigueur qui fait naufrage sur leurs côtes inhospitalières : une population, assez semblable a«x sauvages de TOcéanie ou aux Marocains du Riff^ met l'équipage à mort, pille le vaisseau et livre la char* pente aux flammes (1).
La condition des femmes est le sujet qui présente les plus graves contradictions. Dans le Midi, elles jouaient un rôle considérable et jugaient en dernier ressort les grandes questions politiques : dans YArmih riq7jte^ la Bretagne et le pays des KimrtSj au contraire^ elles vivaient dans un état d'infériorité asses voisin de l'esclavage.
Chez les Celtes, la dignité et l'autorité du sexe sont fondées sur la loi civile elle^mèmd; en entrant dans lamaioon de son mari, l'épouse apporte une dot d'un caractère inaliénable; le mari doit joindre cet apport à sa propre fortune et l'administrer de compte à demi avec sa femme* (César, I. VI, ch. xix.)
La Jeune Celte a d'ailleurs toute liberté pour choisir un époux. Nann, roi des environs de Marseille^ don» nait un festin à plusieurs jeunss gens du pays, qui aspiraient à la main de sa fille ; mais la coutumel vou^ lait que Gypiis lit elle-^mème son choix, sans con-
(i) Pitre Chevalier, qui coonatt si bien la Bretagne, rapporte que ce fut dans le Has-Léon et dans les ties occidentales du Finistère que se perpétua le plus longtemps le droit de bris, Tusage de dépouiller les morts et d'immoler les naufragés : habitude sauvage, qu'Homère attribue aux Gimmériens. {La Bretagne, p. 69.)
trainte^en offrant au dernier service un vase d'eau pure au jeune homme préféré. Au moment de se mettre à table, Nann avait rççu la visite de deux voyageurs grecs : Simos et Protis; il les invite à prendre part au festin avec la cordiale hospitalité antique (1). A la fin du repas, Gyptis paraît tenant à la main Je vase consacré; à la grande surprise des concurrents Celtes, ce ne fut pas à l'un d'eux qu'elle le présenta, mais à l'étranger Protis qu'elle voyait pour la première fois. Le Grec l'accepta avec empressement; Nann lui reinit les terres qui formaient la dot de sa fille, et Marseille fut construite sur la propriété des époux. (Justin, J. XLIII,ch. xvïi.)
La femme n'est donc pas achetée chez les Celtes comme chez une foule de peuples contemporains ; elle est libre, elle dispose de sa main selon son cœur; mariée, elle exerce une certaine autorité civile ; elle partage les périls et les travaux de son mari ; elle combat sur les remparts qui entourent la bourgade, se donne la mort plutôt que de tomber en esclavage, tient enfin la conduite courageuse des femmes qui sanctifient la fidélité conjugale, et confondent leurs joies et leurs douleurs avec la gloire et les revers de leur époux.
((Au moment de franchir les Alpes, raconte Plutar-
(I) Vers le treizième siècle avant notre ère, les Phéniciens «ivuient fondé quelques colonies sur les bords de la Méditerranée. Mais la civilisation orgiaque et mercantile de la Phénicie n'eut pas le temps de pousser de profondes racines dans le sol de la Gaule; le génie grec, si sympatliique au génie gaulois, vint bientôt, apporté par les Pliocéens, effacer les faibles traces de la religion sanguinaire et dissolue de Tyr la matérialiste.
que, les Celtes, c'est-à-dire les Gaulois du sud-est, étaient divisés par des discordes qui menaçaient dQ compromettre le succès de Texpédition : les femmes se jettent entre les armées, prêtes à se battre, et proposent une transaction si équitable, que les deux partis l'accueillirent avec un égal empressement, A dater de ce moment, ajoute l'historien, les Celtes ne négligèrent jamais de consulter les femmes dans les circonstances graves et dans leurs différends avec les peuples étrangers. »
L'invasion d'Annibal en fournit un autre exemple; à l'arrivée des Carthaginois dans les Pyrénées orientales, les Riiscinionenses (Roussillonnais) firent avec eux un traité par lequel les plaintes des indigènes contre les envahisseurs devaient être portées devant le tribunal des femmes et jugées en dernier ressort par cette magistrature de nouvelle espèce. (Plutarque, De Virt. mulie7\, p. 246.)
Si nous passons dans le nord-ouest, le rôle de la femme présente des modifications profondes. « Chez les Galls et les Kimris^ dit M. Amédée Thierry, elle était réduite à la plus complète servitude. »
D'après César, Dion Cassius, Strabon, Diodore de Sicile, les Gaëls de la Grande-Bretagne, semblables 90US plusieurs rapports aux habitants de l'ouest de la Gaule, ne voyaient dans la femme qu'un être sans dignité, uniquement destiné à mettre des enfants au monde.... Des groupes d'hommes se réunissaient pour vivre avec un certain nombre de femmes, dans une triste promiscuité; la provenance des enfants restait un mystère; une étrange subtilité légale les attribuait à l'homme qui avait connu la femme à sa virginité.
Les historiens avancent, il est vrai, cette opinion.
avec les réserves qui s'attachent à un on dit, dont on n'a pu vérifier l'exactitude. Quelque vague que soit cette supposition, elle n'en prouve pas mmns que, dans l'opinion des contemporains, l'état social de la femme bretomie était très-inférieur à celui de la femme celte.
César rapporte avec plus de confiance un fait qui n'est pas moins contraire à la liberté, à la dignité du sexe ; il représente le Gaulois comme possédant le droit de vie et de mort sur ses enfants, sur leur mère, et sur tous les membres de sa famille (liv. VI, cb. xix). Or, ce fait est tellement contraire à ce que les historiens disent de l'autorité des femmes dans le sudest, qu'on ne peut appliquer cette assertion de César qu'aux habitants du nord-ouest. Nous avons plus d'un motif pour adopter cette manière de voir.
César n'a consacré quelques chapitres aux mœurs des Gaulois que dans son sixième livre, après avoir fait la guerre dans la Belgique, dans )! Armoriqv£, et avoir pris des renseignements sur File de Bretagne, qu'il se disposait à conquérir. Il est donc certain, qu'à ce moment, il se préoccupait en première ligne des peuples de race galloise^ et très-peu des tribus de race celtique. Les mœurs des Bretons étaient d'ailleurs une véritable nouveauté pour les Romains et les Grecs ; Cé«ar était le premier qui pénétrait dans cette région lointaine ; les mœurs des Celtes, au contraire, étaient parfaitement connues, depuis la conquête de la Narbonnaise; César n'avait pas à s'en occuper. En effet, le récit de la guerre des Gaules renferme plusieurs passages qui semblent indiquer que César applique généralement ses récits aux Gaulois du nord-ouest, et qu'il laisse ceux du midi en dehors. Quand il parle
de Vile de Bretagne, il fait observer que son climat est plus doux que celui de la Gaule (1). Nous savons trèsbien que le ciel de l'Angleterre, malgré ses brouillards, est moins froid que celui de Paris, de Bruxelles et de Trêves; maïs nous savons également qu'il est infiniment moins chaud que celui d'Agen et de Cahors, de Marseille et de Béziers. Cependant les Romains connaissaient la beauté du climat de la Narbonnaise tout aussi bien que nous, puisqu'ils appelaient cette province une seconde Italie. Par conséquent, lorsque César dit que la température de la Grande-Bretagne est plus douce que celle des Gaules^ il est évident qu'il n'applique le mot Gaule qu'à la Belgique et àl'Armorique, et nullement à la Celtique du sud-est.
Ce fait nous paratt dès ce moment incontestable : il deviendra évident pour tous, lorsque César nous parlera des Druides. S'il est un principe dans lequel s'affirme une nationalité, c'est assurément la religion ; et l'on peut poser hardiment ce prolégomène : unité de religion, unité nationale; différence de religion, différence d'usages et de nationalité. Rien de plus nettei« ment établi que la grande distance qui sépare le druidisme du nord-ouest du polythéisme du sud-est. Pour mieux dire, le druidisme est une religion galloise et kùnrique^ qui règne dans la Grande-Bretagne, dans l'ouest de la Gaule, mais dont on ne trouve que peu de traces chez les Celtes.
César commence par dire : « que la doctrine des Druides a pris naissance dans la Bretagne, d'où elle
(1) Loca sunt temperatiora quam in GaUiaremis^ioribus frigoribus (liv. V, chap. xii).
fut transportée dans la Gaule. Aujourd'hui même, ajoute-t-il, ceux qui désirent en avoir une connaissance approfondie, se rendent dans cette île pour y compléter leur instruction. » (liv. VI, ch. xiii.) Le point de départ est donc bien établi; le druidisme est d'origine galloise et non point celtique; il est venu du nord et non pas du midi (1).
« A une époque fixe de Tannée, poursuit Tauteur des Commentaires^ les Druides s'assemblent dans un lieu consacré sur la frontière du pays des Camuies, qui passe pour le point central de la Gaule; là se rendent, de toutes parts, ceux qui ont des différends à soumettre au jugement de ces prêtres. »
Mais le pays des Carnutes répond au pays Chartrain, et il est impossible de supposer à César une ignorance assez profonde de la carte routière des Gaules, à César qui en avait si fréquemment parcouru
(1) Aussi, de même que le Musulman tourne au moment de la mort ses derniers regards vers La Mecque, de môme le Gaulois dirigeait les siens vers Tîte de Bretagne, terre sacrée qui se confondait avec le Gwinfyd, cercle du bonheur dans le monde lumineux. C'était là que siégeait le juge suprême, Sanhan^ là que les âmes devaient aller le trouver. Mais celles de la Gaule, arrivées sur les bords de TOcéan, se sentaient trop lourdes pour traverser le détroit au vol ; elles se réunissaient le 1*' novembre, en face de Tîle de Sena, au pied du promontoire de Plagoff. « Le peuple de ce rivage, dit Claudlen, entend leur gémissement et voit passer les paies fantômes.» A minuit, ajoute la tradition, elles frappaient à la porte des marins du rivage, montaient sur leurs barques ; les bateliers ramaient vers Alhioiu Arrivés à la côte, ils sentaient leurs navires devenir plus légers ; les âmes étalent parties ; elles se dirigeaient vers le tribunal de Sanhan. (Voir Henri Martin, t !•', p. 73.)
es étapes, pour croire qu'il pût prendre Chartres tomme le point central entre Trêves et Bayonne, entre 'Océan et la Méditerranée. Si nous revenons, au conraire, à la division de cette vaste région entre les 7e/to et les Galls, si nous traçons une ligne de Bor- Jeaux à Cologne, les Carnutes se trouveront juste au centre de la zone occidentale.
D'après ces rapprochements de textes, la Celtique \\x sud-est resterait en dehors de la Gaule des Druides lont César nous décrit les mœurs dans son Vr livre, lappelons-nous encore que César écrit cette étude orsqu'il a pris ses quartiers d'hiver dans la Belgique 3t l'Armorique ; lorsque son armée, destinée à opérer lans la Grande-Bretagne, s'étend de Trêves aux bords le la Loire.
Dans cette contrée, tout lui parle des Druides, de eur superstition et de leur puissance. C'est là que ces )rêtres distribuent, et peut-être fabriquent, le talisiian célèbre appelé œuf de serpent ; ces reptiles sont mpposés le former de leur salive dans les cavernes )ù ils se réfugient pendant l'été. (Thierry, Histoire des laulesy 1. 1", p. 85.) César n'est pas loin de cette plage le Ihetagne, où les Druidesses avaient établi leur aboratoire magique et d'où les navigateurs étaient re- )oussés par les tempêtes qui se soulevaient à la voix le ces sibylles [ibid.^ p. 88). Il sait qu'à la pointe le YArjnorique s'élève l'île de Sena, sanctuaire des ïeuf vierges qui connaissent l'avenir, guérissent les naux incurables, se transforment en toutes sortes {'animaux, et que les marins seuls ont le droit de conulter. Il sait également qu'à l'embouchure de la Loire, xiste une île où résident les Druidesses de la nation les N*imnètes; bien qu'elles soient mariées, elles vi-
vent séparées de leurs maris, et ce n'est qu'à certaine époque de Tannée qu elles peuvent venir les joindre sur la terre ferme. Elles partent le soir sur de petites embarcations, passent auprès d'eux une nuit de volupté, et rentrent dans leur île avant que le jour commence à paraître. [Ibid., p. 89.)
César est donc parfaitement en position de constater le caractère sacerdotal, mystérieux, sanguinaire du druidisme, et de nous parler de la superstition des Gaulois.
« Ceux qui sont atteints d'infirmités graves, dît-il ; ceux qui vivent dans les hasards des combats, immolent des victimes humaines, ou font vœu d'en immoler. Les Druides sont les ministres de ces sacrifices ; ils pensent que la vie d'un homme ne peut être rachetée que par la vie d'un autre, et que les dieux immortels ne sauraient être apaisés qu'à ce prix. Ces sortes de sacrifices sont même d'institution publique ; quelquefois on remplit d'hommes vivants des espèces de mannequins, d'une hauteur colossale, formés de chôneteaux entrelacés (1) ; on y met le feu et les victimes périssent étouffées dans les flammes. »
L'extrême sévérité de ces lois religieuses et civiles convenait au sombre génie du druidisme gallois; mais, hâtons-nous de faire observer que pas un fait historique n'autorise à les appliquer aux populations
(t) Contexta vimùiibtis membra. On traduit presque toujours le mot viminibus par osiers. Ce mot veut dire cependant tout t>oi8 pliant ; et commo il est impossible de supposer à un mannequin de simple osier la force de se tenir debout s'il était rempli d'hommes, nous pensons qu'il est plus exact d'employer le mot chêneteaux, ou Jeunes arbres.
du sud-est, înconteslablement plus civilisées, plus humaines que celles delà Bretagne o^iA^X Armorique, Loin de trouver chez elles des traces de ce fanatisme farouche, nous voyons dans tous les historiens que les Celtes étonnèrent l'ancien monde par leur indifférence religieuse, par l'absence de prêtres et de cérémonies.
Nous savons d'où partaient les Bren^ qui conduisirent de grandes armées expéditionnaires en Italie, sur le Danube, en Grèce et en Asie-Mineure ; ils appartenaient, presque tous, à la confédération celte : les voyons-nous accompagnés de Druides? Voyonsnous les prêtres de la lune et des chênes, faire des sacrifices à la tête des troupes pour implorer l'assistance de Hésus et de Tentâtes? Loin de là, le Brên et ses soldats ne professent aucun culte apparent ; aussi les Romains et les Grecs les représentent-ils comme des Titans sans religion, qui, dans leur témérité, déclarent la guerre aux dieux, à la nature et aux hommes ; ils prennent les armes contre la foudre et les tempêtes, pour obliger le tonnerre à se taire et les flots de la puer à rentrer dans leur lit. (Aristote, 1. Ill^ c. i*'.)
Lorsque Cicéron prit la défense de Fonteius^ il appuya ses arguments en faveur de son client sur cette impiété des Gaulois, et accusa d'être ennemis de toute religion ces mêmes hommes, que César déclarait être au contraire les plus superstitieux des mortels (1).
Il serait bien difficile de concilier les opinions contraires de ces deux hommes célèbres, si l'on ne pensait que César appliquait son observation aux Gaulois du nord-ouest, et que Cicéron adressait la sienne à ceux de la province romaine.
(1) Natio est omnis gallorum admodum dedita religionihm.
L'étude des divinités et des monuments religieux de la Gaule rend cette distinction irréfutable. Les dieux véritablement druidiques, tels que : Teutatès, Hésûs, Taran, appartiennent à la région armoricaine et bretonne; ils conservent la sombre physionomie des puissances sacerdotales aux pieds desquelles les hommes tremblants aimaient à verser le sang humain. Les divinités du sud-est, au contraire, semblent nées au souffle d'une autre civilisation, et sous l'influence du voisinage de Marseille la Grecque. Vénus a un temple à Port'Vendres, Apollon de Delphes et Diane d'Ephèse reçoivent l'adoration des Massaliotes; Belen, cet Apollon celtique, a un temple à Tolosa. Le polythéisme indigène déifie les principaux objets de la nature bienveillante et génératrice, il nous offre le dieu Penntn (ou des Alpes), le dieu des Arvernes {Genius Arvernorum) , la déesse Bibracte [deœ Bibractœ) , le dieu Nemausus, la déesse Aventia {deœ Aventiœ) y protectrice des Helvètes. (Thierry, 1. 1", p. 69.) Nous y ajouterons cette infinité de génies topiques, dont on a trouvé les autels votifs dans les Pyrénées, et qui présidaient aux arbreSf aux fontaines, aux montagnes et aux eaux thermales.
Les recherches archéologiques apportent enfin leur témoignage palpable, dans cette distinction du nordouest et du sud-est. Les monuments du culte druidique les plus caractérisés, appartiennent à la première région ; ceux de la seconde sont peu nombreux et peu considérables (1).
(I) Dans lo nord-ouest, en effet, nous trouvons le temenos de la forêt des Carnutes, le menhir de la forêt de Montargis, la Grotte des fées de Dessé, dans la forêt de Teil, la Pierre du
Un ancien cartulaire de Châlons rapportait que les habitants du pays, ayant demandé un Druide aux prêtres des Carnutes, ceux-ci leur avaient envoyé un d'entre eux noramé Lavius, qui établit un collège à Tendroit où s'éleva plus tard l'église de Châlons (1). II semble résulter de ce fait que le druidismefut apporté du pays Chartrain dans la Champagne^ où il n'existait pas dans les temps antérieurs, ce qui confirme le récit de César sur Porigine bretonne du druidisme. {Mémoires lus à la Sorbonne par M. Boitel, 1864.)
Au sud de la ligne qui va de Bordeaux à Cologne, au contraire, les monuments druidiques sont d'une rareté extrême; d'abord pas de menhirs, pas de cromlechs, pas de peulvans, nous n'y trouvons que la Roche tremblante des environs de Castres, qui n'est peut-être qu'un phénomène d'équilibre produit par le hasard.
Trésor dans la forêt de Fougère, le dolmen de la forêt de Duault, les nombreux dolmens du Blaisois, du Vendômofs, du Loiret, du pays Chartrain et de la Tourraine, VAllée couverte de Saint- Aotoioe-du- Rocher, les dolmens de Beaumont-la- Ronce, de Vaujours, de Restigné, de Ghansay, de Bourgueuil, de Neuilli-le-Lierre, de Marcilly-sur-Maulne, et surtout les nombreux menhirs et dolmens de la plaine de Garnac. [Bulletin monumental, t. X, 3* série, p. ziS'i, Z|33.) Nous y ajouterons le dolmen, le menhir, la grotte de Pierrc^au-diable de Congy et de Potangîs, dans la Gtiampagne. Les monuments de Duault ont disparu, mais ils sont cités dans les anciens documents ; le dernier porte le nom de la Pierre du gros Vilain, (\faury. Histoire des forêts, p, 162.)
(1) L'église de Gh&lons possédait autrefois, à côté du chevet, une ancienne construction appelée le Temple des Sibylles ; on sait qu'on a également trouvé un autel druidique sous le chœur de Notre-Dame de Paris.
M. Alex. Bertrand, dans son travail sur les dolmens, arrive à des conclusions analogues; il assure « qu'il n'en existe presque pas dans Test de la France, qu'ils sont également rares dans le centre, et qu'ils paraissent ne pas pouvoir être attribués au groupe de populations qui ont fait les grandes expéditions d'Italie, de Grèce et d'Asie-Mineure (1), » groupe qui comprend « les Eduens, les Senons, les Lingons, les Biturîges, les Arvernes, les Ambarres et les Boïens. »
Pour dernière preuve enfin, toutes les fois que l'histoire s'occupe des Druides, c'est aux provinces du nord-ouest que les faits se rapportent. Au quatrième siècle, Ausone parle du grammairien de Bordeaux, Phebeius, né à Bayeux, dans une famille druidique; Phebeius avait été lui-même sacristain ou trésorier d'un temple de Belenus. Or, Bayeux était près du pays des Carnutes, au centre de la véritable Gaule armorique.
Quand les Gaulois coururent aux armes, à l'instigation des bardes et des prêtres, pendant la lytte de Vespasien et de Yitellius, le mouvement éclata dans le nord et dans l'ouest, chez les Belges, les Trevires et les Lingons; il ne se propagea pas vers le sud* Les
(1) Il n'en existe aucun dans les Ardennes, la Meuse, l» Moselle, la Meurthe, la Haute-Marne, les Vosges, le Uaut- Rhin, la Ilaute-Saêne, la Cête-d'Or, le Doubs, la Saône, la Loire, le Jura, TOise, la Drôme, Vaucluse, les Hautes et Basses-Alpes, les Alpes-Maritimes, les Bouches-du -Rhône, la Haute et Basse-Savoie, la Haute-Garonne, les Hautes -Pyrénées et le Gers. M. Bertrand n'en compte pas moins de 1367 daps la zone du nord-ouest.
Eduens eux-mêmes refusèrent de se séparer de Rome et de se rallier à l* empire Gaulois, (Thierry, t. III, p. 405.)
C'est donc chez les gallo-bretons, dans le nordouest, que les druides jouissent de toute leur autorité, ^exercent la plénitude de leur puissance. . . Nous nç chercherons pas s'ils formaient une caste héréditaire proprement dite, ou un ordre qui se recrutait lui-même dans les divers rangs de la société ; il nous suffit de démêler ce fait positif, au milieu des diverses assertions des historiens : c'est que le druidisme offi^e tous les caractères des théocraties de l'Orient, soit par les mystères qui dominent sa théologie et se joignent à ses rites, soit par la métempsychose qui résume à ses yeux le dogme de l'immortalité de l'âme.
Chargés de ménageries relations officielles entre les hommes et la divinité, les Druides trouvent dans ce rôle une supériorité intellectuelle et morale qui les place au-dessus des sentiments ordinaires et des faiblesses des mortels. Dès que le prêtre des chênes (1) a reçu l'initiation, il semble oublier qu'il est homme, pour mieux réaliser le caractère constitutif du pontife. 11 se fait des lois toutes particulières sur la vie humaine et sur les liens des sexes; prodiguant le sang pour satisfaire le créateur ; violant les lois de la génération des êtres, tantôt dans le sens d'une conti^" nence exagérée, tantôt dans celui d'une licence contre
(1) Derw, dent, dero, dair, dear signifie chêne en kimrogallofs, kimro-breton et kl noro- gaélique; druidh, derwidd, derwiddou, drouiz, druide. Dlodore de Sicile traduit ce mot par saronide, du mot grec sarow, chêne.
nature. Prêtre avant d'être citoyen, il s'impose des devoirs et des mœurs tout conventionnels, dans l'intérêt exclusif de Fautorité de sa caste : solennel dans son attitude, dominateur dans ses prétentions, implacable dans l'exécution de ses arrêts, il se renferme dans son temple, se prodigue peu aux regards des hommes, parle par sentences, comme les brahmanes' et les oracles orientaux, dont il est le successeur direct.
Tout porte à croire que les bases du druidisme, son organisation sacerdotale, remontent à l'époque où la Gaule et toute la partie occidentale de l'Europe reçurent de l'Asie leurs premiers habitants. Si, bien avant l'invasion romaine, nous trouvons cette croyance plus fortement organisée dans le nord-ouest de la Gaule que dans le sud et le centre, ce résultat paraît se rattacher à l'arrivée de Hu-Gandard, ce Gin Gis Khan, cet Attila kimri, qui vint restaurer chez les Gallo-Bretons la religion primitive ; tandis que l'influence des colonies grecques et le génie bienveillant et gracieux des races gallo-celtes faisaient disparaître, au sudest, la sanguinaire religion de Tentâtes (1) Mais
(1) Les sacrifices humains, siir lesquels les druides et les ovates fondaient Tau ter i té de la terreur, étaient incontestablement un souvenir des traditions asiatiques. A peu près inconnues des Gallo-Celtes, ils restèrent en usage chez lesOal- )o-Brctons jusque dans les premiers siècles de Père chrétienne. L'histoire galloise de Merlin parle d'une ville que le roi Vortigcrn voulait bâtir, et dont les murs s'écroulaient sans cesse; on ne put les consolider qu'en les arrosant avec du sang humain. Une tradition irlandaise rapporte aussi que saint Patrice ne put construire une église dans l'île d'yona, qu'après avoir sacrifié une victime humaine. (Janiesson, Histor^i of Culdees, p. 203.)
un dogme que les Celtes conservèrent soigneusement, qui resta commun k tous les peuples gaulois, ce fut celui de l'immortalité de Tâme. De lui découlèrent trois principes éminemment sociaux, qui firent de la race gauloise la première race civilisatrice du monde : — récompense éternelle des bons et punition des méchants; — nécessité, pour être récompensé, défaire ie bien, c'est-à-dire d'aimer ses semblables et de les secourir en tout ; — mépris souverain de la mort, qui n'e^t que l'aurore de la vie heureuse (1).
(I) « Il y a trois cercles de Texistence, dit la deuxième triade bardique : le cercle de la région vide, ou de l^infini, dans lequel. Dieu excepté, il o*y a rien de vivant ni de mort. Nul être que Dieu ne peut le traverser ; le cercle de la migration, où tout être animé procède de la mort, Thomme le traverse; le cercle de félicité, où tout être animé procède de la vie, rhomme le traversera dans le Ciel. (Mystères, les bardes de nie de Bretagne.)
Sans la délivrance accomplie par la mort, et sans la perte de la mémoire, à la mort, le mal dominerait toujours Têtre qui Ta commis. La mort nous délivre du mal même, mais non de Teffet du mal; le mal est une diminution de l'être; celui qui a diminué son être retombe après la mort dans une vie moindre, renaît homme inférieur ou animal sans raison ; il existe même une transgression qui plonge la créature au fond de Tablme, dans le chaos des germes, d'où elle doit recommencer tout le cours de la transmigration : cette transgression est Torgueil. (Triades 20 à 26 )
Si, au contraire, l'homme a augmenté son être par des progrès vers la science et vers le bien, il mérite les degrés supérieurs, et peut même échapper au cercle de la transmigration et du mal ; s'il atteint enfin au plus haut degré de science ci de force, par la fermeté dans la douleur et rattachement inébranlable au bien, il atteint du premier coup le cercle du bonheur dans le monde lumineux. (Triades, passim.)
Les bardes, chantres officiels des hymnes sacrés et des poëmes nationaux, complétaient Forganisation sacerdotale des Druides ; comme eux ils étaient d'origine bretonne et non pas celtique. Leur établissement remontait, dans l'histoire de la Grande-Bretagne, à des époques inconnues ; Tydan, leur fondateur, fut aussi, dit-on, l'inventeur de l'art du chant et de la musique. (Owen Cambrian, Biograpkiy 834.) C'est chez les Gaulois du nord-ouest qu'ils exercent leur prestige poétique (1) : c*est là qu'ils marchent avec les Druides à la tête de la nation et possèdent Tautorité que les femmes exerçaient dans la race celtique et ligurienne; aussi tous les souvenirs littéraires qu'ils nous ont laissés répondent-ils au caractère sombre, mélancolique et pompeux de la religion druidique; on dirait un écho des chants sauvages de la Scandinavie, et cet écho s'est perpétué jusqu'aux temps modernes. « 11 a rassasié les aigles noirs, il a apprêté un festin aux oiseaux de proie, disait le barde Aneurin... La chair était préparée pour les loups plutôt que pour le banquet nuptial. » {Evan^s sone spécimens^ p. 72, 75.) (2).
(1) Les bardes comme les druides ne prenaient Jtmafs les armes; lis ne paraissaient dans les armées que pour célébrer la gloire et les combats des guerriers. (Owen Cambrian, hiogru" phy 33/i.)
(2) M. Ampère fait très-judicleusement ressortir la ressemblance de ces accents avec ceux des chants Scandinaves. « Nous avons apprêté un festin abondant aux corbeaux, s*écrie Ragnar Lodbrok, au milieu des serpents qui le dévorent; et nous
avons rassasié les oiseaux de proie quand j'étais au milieu
des lances, j'éprouvais une joie aussi vive que si j*avals serré dans mes bras une jeune fille éclatante de beauté. »
Les bardes, ou plutôt les chanteurs populaires, prennent des allures toutes différentes chez les Celtes méridionaux ; leur littérature est diamétralement op- . posée à celle des bardes gallois. D'abord leur position sociale n'a rien de considérable et de sacré ; ils sont attachés à la classe des guerriers et non à celle des Druides. 11 n'en saurait être autrement I Si le druidisme existe au sud-est de Bordeaux, de Nevers et de Sens^ il n'est qu'un pâle reflet de celui de la Bretagne et de XArmoriqne; c'est un barde méridional que Posidonius nous représente comme un serviteur à gages qui suit les grands à la guerre, mange à leur table et reçoit un salaire pour chanter leurs louanges et accabler leurs adversaires d'outrages; c'est à ce poëte badin et léger, que doivent s'appliquer les paroles de M. Amédée Thierry : « Son ministère était tout d'instruction et de plaisir; il distribuait à tous le blâme et l'éloge. »
Nous trouvons le type complet de cet ancêtre des troubadours dans le barde arverne du roi Luem, dont Posidonius nous raconte la mésaventure (liv, IV, ch. xin). Ce parasite arrive un jour chez le roi, au moment où il sortait de table ; désolé de ce contre-temps, il se met à courir h, pied à la suite du char royal, exprimant en vers pleins de tristesse le malheur de son estomac à jeun ; exaltant la gloire et la richesse du monarque. Luern a pitié du pauvre diable, et, prenant une bourse, il la lui jette. Le chanteur la ramasse, et, passant de la complainte à l'action de grâce, il célèbre gaiement la générosité du prince qui répand sur son passage les éléments de la félicité et fait germer l'or sous les roues des charriots.
Les bardes ayant été les représentants de toute
Celtes se laissaient influencer par celui des Grecs (1).
Si nous sommes réduits à tirer de simples in-* ductions des renseignements trës-bornés que nous possédons sur les Gallo-Bretons, nous pouvons nous livrer à une étude plus approfondie au sujet des Gallo- Celtes, car presque tous les récits des historiens se rapportent à ces derniers. C'étaient les populations du sud-est, en effet, qui avaient formé les armées des bren^ pai*couru plusieurs fois l'Italie, la Grèce et T Asie-Mineure. César lui-même, exécuta ses plus brillantes et ses plus longues expéditions dans le sud et dans le centre de la Gaule, en Aquitaine, à Gergovia, à Alesiai à Uxellodunum.
La pompe conventionnelle des Druides, le langage
(i) Ces observations peuvent s^appliquer également à la classe agricole et ouvrière; les lois, les usages qui la rôgis^* salent étaient les mêmes dans toute retendue de la Gaule, soit qu'elle travaillât la terre et soignât les troupeaux, soit qu'elle préparât les métaux, les étotfes, le bois ; mais, observation très -importante, elles^élevait, dès Tépoque la plus reculée, par le bien-être et par la liberté relative dont elle jouissait, bien au-dessus des esclaves de Rome et des ilotes de Sparte. Le paysan, attaché à la culture du sol, aux soins du troupeau et non à 1% personne du maître, n'était tenu qu*à lui payer une redevance comme le fermier et le serf du moyen âge; il n*avait pas à subir les caprices sans frein, les fantaisies absurdes du despote à la merci duquel l'esclave des sociétés antiques était livré de la manière la plus absolue. Il est incontestable enfin que le climat, la latitude, rinflueoce des Druides produisaient sur le paysan et sur Touvrier les mômes modifications quo sur les hommes de guerre : nous aurons Toccasion de revenir pjus d^une fois sur la population des champs \ poursuivons l'examen de la cUsse gaerrière.
sentcntieux et sanguinaii^e des bardes gallois, leurs menaces hyperboliques répandent une lueur de sombre cruauté parfaitement adaptée au ciel obscur, au paysage sévère des bords de l'Océan ; tout ce que nous connaissons de la fougue entraînante, de l'intelligence vive, de l'enjouement expansif des Gallo-Celîes, jette des éclairs de gaieté bruyante, d'héroïsme chevaleresque , de bravoure aventureuse qui s'harmonisent avec le brillant soleil, l'horizon gracieux, la nature embaumée de la zone méridionale. Nous pouvons blâmer Tétourderie vaniteuse de guerriers qui s'élancent contre les vagues pour contraindre, à grands coups d'épée, la mer à rentrer dans son lit ; mais quelques exagérations mises à part, nous ne pouvons refuser notre sympathie à un peuple qui se fait un jeu des plus graves périls, prodigue sa vie pour couvrir son pays de gloire, honorer ceux qu'il aime, protéger les faibles même quand ils lui sont peu connus ; à un peuple qui ne verse jamais le sang par plaisir, fait succéder la clémence à l'ivresse des combats, et ne tire d'autre vengeance de ses adversaires que celle de leur décocher quelques traits satiriques.
Toutes les qualités des Gallo-Celtes aussi bien que leurs défauts peuvent êtres rapportés à trois éléments primitifs : dans la constitution physique, à la promptitude du coup d'œil ; dans la constitution intellectuelle, à la promptitude de la conception ; dans la foi religieuse et morale, au dogme de l'immortalité de l'âme.
La rapidité du coup d'œil mesurant au vol les distances et les obstacles donne la force et la hardiesse de les affronter sans hésitation. Le Gallo-Celte franchit les difficultés matérielles avec la rapidité du cerf et du
lion, courant en avant, retournant en arrière, se livrant aux évolutions les plus rapides et les plus variées ; mais aussi quand il pousse cette hardiesse à l'excès, il arrive à la témérité, ne calcule plus les périls, dédaigne de les regai'der, et malgré des prodiges de valeur vient se briser contre eux.
La promptitude de la conception lui inspire le désir de voir sans cesse de nouveaux objets, de développer ses connaissances, d'expérimenter de nouveaux perfectionnements, de résoudre de nouveaux problèmes ; elle alimente l'abondance du discours, la profusion des images; par contre, son exagération enfante la mobilité des opinions^ le mépris de ce qu'on possède, l'engouement de ce qu'on n'a pas, et cet esprit de dénigrement aux assauts duquel si peu de choses sérieuses peuvent résister.
Le dogme de l'immortalité de l'âme porte l'homme à rire de la mort, à prodiguer sa vie pour tout ce qui est juste et bien, pour tout ce qui peut augmenter ses droits à la récompense éternelle. Sous le stimulant de ce principe, le dévouement à nos semblables devient la vertu fondamentale du code gaulois ; il paraît d'autant plus étrange aux philosophes et aux peuples contemporains que les sociétés antiques ne l'avaient jamais compris.
Mais les vertus elles-mêmes peuvent dépasser les limites du vrai chez une race impressionnable ; nous voyons le mépris de la mort et la certitude d'une seconde vie provoquer chez les Gaulois la passion du duel, inconnue aux autres nations, porter même ces hommes exaltés à vendre leur existence pour une faible somme d'argent, pour une gageure. On en vit se tuer de leurs propres mains, dans le seul but de montrer
avec quelle fierté sereine ils s'enfonçaient un poignard dans la gorge (1).
Le dogme de l'immortalité ayant été commun à tous les Gaulois, c'est dans la Gaule entière qu'il faut ea examiner le développement et les conséquences ; les deux premières qualités, au contraire, la rapidité du coup d'œil, la promptitude de l'intelligence s'élevèrent au degré le plus éminent chez les Gallo-Celtes : c'est parmi les guerriers de cette race que nous allons les étudier.
AÂl^lDITé DU COOP D'OBIL ET AGlLIîi 0E8 61LL0-CELTE8
Fondre sur l'ennemi comme un ouragan^ gfrimper à Tassant des villes et des montagnes avec la légèreté du
(1) Posidonius, Athen. 1. tit, eh» xtih
Non paventis fùnera Galliee. (Horace iv. od xiv, v. 49,)
Ce mépris de la mort les conduit parfois à ne pas enterrer les cadavres après les grandes batailles. Les Grecsi dont le dogme philosophique n'a pas dépassé le cercle terrestre de rhomme,etqui concentrent toute leur affection sur le oorpSf ne peuvent pas comprendre ce mépris de notre enveloppe périssable ; ils restent saisis d'épouvante devant cet acte d'impiété, notamment après la bataille des Thermopiles, en 379, lorsque le chef Belg battit en retraite sans songer à eose* velir ses morts» Il ne tarda pas à donner une preuve plus éclatante de son mépris de Texistence t gêné dans sa marche par les malades qu^il traînait à sa suite, et souffrant lui-même de ses blessures; il ordonna d'égorger tous les Invalides et donna l'exemple de ce dévouement sublime en se plongeant lui-même son épée dans le cœur.
lion, ne pas laisser à l'adversaire le temps de se reeon-* naître et de se remettre en ligne , le terrifier par une attaque torrentueuse, tels étaient les principes strate* giques des Gallo-Celtes. Les Romains eux-mêmes fu^ rent souvent déconcertés par cette fougue étourdissante; leurs historiens ne cherchent pas à cacher l'effroi que les soldats des bren leur inspiraient. Fallait-il traverser un fleuve? le Gaulois se lançait à l'eau appuyé du bras gauche sur son bouclier d'osier ou d'écorce d'arbre, ramait de la main droite avec sa lance et passait sur l'autre rive avec la facilité du taureau ou da chien. S'agissait-il de franchir les montagnes au milieu de l'hiver? loin de chercher les sentiers abrités, les gor* ges privées de neige, il attaquait les glaciers de front, les gravissait en droite ligne; arrivé au sommet, il s'asseyait sur son bouclier transformé en raquette et, les pieds en avant, tenant à la main la lance qu'il maniait comme un balancier, il se laissait gliser à pic sur les pentes couvertes de neige. Il mettait pour descendre du Mont-Genis ou du Simplon dans la plaine du Pô, le temps que l'alouette aurait employé à parcourir la même distance en sens inverse.
On sait avec quelle agilité surprenante les premiers vainqueurs de Rome escaladèrent les rochers du Gapi* tôle; c'était pendant la nuit; ils grimpèrent par un sentier de chat, par une corniche jugée tellement im» praticable, que les sentinelles avaient cru pouvoir abandonner ce poste et s'endormir : le Capitole était pris si les oies sacrées n'avaient attiré l'attention de Manlius.
Les Gaulois furent dans le monde ancien ce que les Cantabres sont restés dans le moderne ; si nous disons : agile comme un basque, jadis les Romains
devaient dire: agile comme un Gaulois. Peu de forces humaines pouvaient résister à Tinipétuosité d'une armée Celte ; les Romains en firent la cruelle expérience dans plusieurs batailles, aucune nation ne leur infligea déplus grands désastres. Les Macédoniens, qui possédaient néanmoins la fameuse phalange inventée par Alexandre, ne furent pas mieux traités par les guerriers de Belg. Cependant ces fougueux soldats trouvèrent qu'ils ne couraient pas assez vite : désireux de perfectionner cette partie fondamentale de l'art de la guerre, ils inventèrent la voltige du char. Durant la campagne de Fabius contre les Cisalpins, en 291 , nous les voyons, à la bataille deSentinum appuyer leur infanterie d'une cavalerie nombreuse et d'un millier de chars. Chacun de jjes véhicules, traîné par des chevaux fougueux, quinteux, véritables casse-cou, portaient plusieurs combattants qui, du haut de ces forteresses roulantes, lançaient des traits couraient au milieu de la mêlée, abattaient deux ou trois ennemis et allaient porter ailleurs le désordre et la mort. Les Romains restaient confondus en voyant les roues glisser sur les bords des précipices, les hommes courir sur le timon comme des équilibristes, se tenant debout sur le joug, revenant en arrière, descendant, remontant avec la rapidité de l'écureuil. César eut l'occasion de s'en convaincre pendant la conquête des Gaules (1); il fut émerveillé de ces prodiges de vélocité.
(1) Mobilitatem cquitum, stabilitatempeditum... iadeclivl, ac ppœcipiti loco incitâtes equossustlnere, et brevi moderari ac flectere et per temonem percurrere, et in juge insistere, et Inde se In eurrus citissime rcciperc consuerant (raesar, 1. IV, ch. xxxiii )
Les Gaulois, bien convaincus des chances de victoire que leur procurait cette fougue à nulle autre pareille, eurent le bon esprit de se donner Téquipement le plus propre à la favoriser. C'est un objet important que le costuïne dans la vie d'un peuple, et l'on peut entrevoir le caractère et les penchants d'une race à la nianière de le porter. Les Orientaux , toujours pompeux et compassés dans leurs mouvements, se drapent dans la robe longue et le manteau roulé autour du corps; les Romains, fermes, inébranlables dans leur tactique militaire, évitant Tagilité comme une cause de désordre, transformaient l'homme en rocher plutôt qu'en lion impétueux ; ils n'endossaient pas la robe orientale, mais la toge et le manteau, vêtements peu favorables à l'élasticité et à la manœuvre des membres. Les Gaulois adoptèrent seuls dans l'antiquité des habits admirablement ajustés au corps, et propres à le mettre à l'abri d'un froid souvent rigoureux, sans causer de gêne au jeu des articulations. Ils portaient des bi^aies (1) ou pantalons plus ou moins amples; une chemise à manches, descendant jusqu'aux genoux, une saie ou casaque qui couvrait le dos et les épaules, s'agrafait sous le menton et pouvait facile-^ ment être quittée quand la chaleur l'exigeait ou, qu'au moment du combat, le soldat désirait se débarrasser d'un poids inutile. Le Gaulois possédait par conséquent, à peu de chose près, le costume européen de nos jours. C'est lui et non le Romain ou le Grec qui, réalisant le problème du vêtement le plus commode, à eu la gloire de le léguer à plus des deux tiers du monde moderne.
(I) KImrIquc brngon, brikau, en patois méridional Bragos,
Toutefois il y eut des circonstances où ce vêtement ne lui parut pas assez léger; il eut recours pour le simplifier à des moyens qui provoquèrent la raillerie d'historiens qui ne se donnaient pas la peine de réfléchir suffisamment.
« Lors de la dernière invasion des Gaulois en Italie, l'an 225 de Rome, les Insubres et les Boîens^ raconte Polybe, portaient des braies et des saies légères ; mais les Gésates, cédant par bravade à un point d'honneur ridicule, se dépouillèrent de tous leurs habits au commencement du combat, se mirent aux premières lignes complètement nus, ne conservant que leurs bracelets, leur collier d'or, leurs chatoes et leurs armes; puis, se livrant à mille gambades, contorsions et balan* céments de corps, ils mêlaient leurs cris au bruit des trompettes et semblaient vouloir eflrayer les dieux et les hommes. »
Ne nous hâtons pas de crier : au fanfaronnage, à l'extravagance! sur la foi de Polybe, lorsque 0009 voyons les Gaulois se permettre ces privautés insolites au moment de se battre. S'il est regrettable qu'ils se livrent à des mouvements, à des simagrées burlesques, ils sont plus excusables de se débarraaser de leurs braies, car ils obéissent en cela à des motifs sérieux, D'abord, nous ne les voyons prendre cette licence qu'en Italie, par les grandes chaleurs de l'été, dans les plaines brûlantes de la Lombardie ou du Latium; quand on réfléchit que l'agilité du.corps, la rapidité de la course étdent les premiers éléments de leur succès, on comprend à merveille qu'ils cherchent à les porter à leur plus haut degré en se réduisant à l'état de nudité que les Grecs et les Romains eux-mêmes adoptuent dans les luttes de la course et du pugilat. Si les
peuples les plus civilisés ne trouvaîeni rien de ridicule à favoriser ainsi les exercices du corps lorsqu'ils n'avaient pour but que la satisfaction de l'amourpropre, pourquoi se montre^ait-on plus difficile envers les Gaulois, quand ils poursuivent un résultat aussi glorieux que celui de remporter la victoire dans des batailles décisives? L'armement des Gaulois répon* dait parfaitement à la commodité du costume; il secondait la rapidité de l'attaque et facilitait les mouvements de conversion dans tous les sens. Préoccupés de frapper l'ennemi bien plus que de se protéger contre ses coups, ils ne portaient que le gaïs ou javelot (1), le matras ou massue, le catéts ou petite lance, enfin le sabre long, large et sans pointe qui favorisait si bien la vanité personnelle ; il permettait de donner ces grands coups de taille qui se voient de loin, produisent un grand bruit, et que l'on peut accompagner du moulinet, si cher à la coquetterie du beau militaire. (1)
(1} Le gaîn, au pluriel gais, gahis, signifie encore en patois g^on, une barre armée d*une tige do fer, formant à la fois pointe et crochet — Le matras ou cap matras est une forte tige de bois ressemblant à une massua
(i) Ce désir chevaleresque de faire le beau fut le côté faible des Gaulois; pendant qu'ils se découvraient le corp3 pour levçr haut leur sabre et donner ces grands coups de taille qui plus tard firent Torgueil des chevaliers du onzième et du quinzième siècle, le Romain, calme et mesurant bien son coup de pointe, leur enfonçait Tépée-poignard dans la gorge ou la poitrine, et les renversait morts avant qu'ils eussent le temps d'abaisser leur longue épée sur luL On a prétendu que les succès des Romains dans la Gaule avaient été dus en grande partie à cette science de Feserime, et à cette dif« férence des armes; cette opinion n'est peut-être pas sans fondement
Quant aux armes défensives, cuirasses, plastrons, brassards, qui ne protègent le corps qu'en le surchargeant d'un poids énorme, ils en ignoraient complètement l'usage dans les temps primitifs ; ils ne les adoptèrent en partie, et tout individuellement, qu'après de longues relations avec les Italiens et les Grecs. Acetfe époque le caractère primitif de la Gaule éprouvait des modifications.
Le Gaulois, fondant toute sa tactique sur la rapidité, sur l'irruption, revenait naturellement en arrièrç, quand l'ennemi ne s'était pas laissé ébranler dès la première charge ; il se ralliait à quelques pas et renouvelait son attaque à deux ou à plusieurs reprises. Cette manière de combattre, tout à fait opposée à celle des Romains, qui ne marchaient pas vite, mais sûrement, opiniâtrement, sans se laisser ébranler, sans reculer d'un pas, donna le change aux historiens de Rome et les fit tomber dans une étrange méprise. Dion Cassius désigna les Gaulois comme une nation légère qui passait d'une hardiesse extrême aune timidité excessive (liv. XVII, ch, vi). Il serait resté dans le vrai s'il les avait présentés comme une race fougueuse, toujours brave, qui ne battait en retraite que pour lancer une nouvelle attaque de plus loin, et se donner te plaisir d'avoir, dans le même instant, deux, trois, quatre batailles au lieu d'une.
Les Gallo-Celtes, les plus civilisés et les plus chevaleresques des Gaulois, dédaignaient d'employer les pièges et les enïbûches. Ils repoussaient tout moyen de succès qui n'était pas fondé sur la bravoure, et obtenu à la vive clarté du soleil ; ils se faisaient même un point d'honneur d'avertir Tennemi avant de marcher à sa i*encontre; aussi César n'eut-il jamais à se plain-
dre de leurs ruses de guerre; cependant il leur eût été bien facile de lui tendre des embuscades, dans un pays couvert de bois, de marais et sillonné par de grandes et nombreuses rivières (1).
(1) Quelques peuplades moins civilisées, il est vrai, ot n'tiabitant pas l'intérieur de la Gaule, bien que de race gallo-celte, n^avaient pas les mêmes scrupules ; elles employaient leur esprit inventif à préparer des pièges, et elles les appliquaient avec un succès qui témoignait de leur aptitude. Un an après la bataille de Cannes, le prêteur I^osthumius marcha vers le territoire boïen, entre le Danube et l'Oder, pour punir cette peuplade celte. Avant d'atteindre Tennemi, il devait traverser l'immense forêt de Titin, ou Titana (la grande). Les Boïens s'y placent en embuscade, scient tous les arbres sur pied des deux côtés de la route, laissant le bois intact sur Tépaisseur d'un pouce, tout juste assez pour permettre aux arbres de se tenir debout jusqu'au moment où une impulsion leur serait donnée. Le traquenard tendu, les légions de Posthumius se présentent et s'engagent dans le sentier; aussitôt les Boïens, cachés dans les buissons, ébranlent quelques chênes qui s'abattent sur leurs voisins et les entraînent dans leur chute ; la débâcle gagnant de proche en proche; tous les arbres sciés tombent successivement, reproduisant sur une grande échelle le jeu des capucins de cartes. Cette fois la combinaison eut de terribles résultats, vingt mille hommes renversés, écrasés sons les arbres ou serrés dans l'inextricable réseau des branches entrelacées, ne purent offrir la moindre résistance. Les Boïens les exterminèrent (Tite-Lîve, h XXHI, ch. xxxiv.)
Parfois même certaines peuplades se montrent aussi subtiles dans les questions d'intérêt que dans les ruses de guerre.
Antigène, successeur d'Alexandre, avait pris à sa solde une bande de Gaulois du Danube, à raison d'une pièce d'or par tête; ces derniers amenèrent avec eux leurs femmes et leurs enfants, et, quand il fallut payer la solde. Antigène établit le compte d'après le nombre d'hommes qui portaient les armes. Les Gaulois prirent une base bien différente ; ils portèrent les