‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 112 sur 219 · POURPARLERS AVEC SOISSONS · texte numérisé non relu

POURPARLERS AVEC SOISSONS

de pardonner à mon cousin le comte de Soissons la faute qu'il a commise, non seulement en se l'etirant à Sedan sans mon congé, mais se conduisant, depuis ce temps-là, tout autrement que je n'eusse pu me promettre. Ce que je fais très volontiers, pourvu que mondit cousin se remette dans son devoir quinze jours après que la déclaration que j'ai faite de mes volontés sur ces grâces sera publiée (1). » Monsieur le Comte donnerait-il des marins à cet arrangement? •

L'envoyé du comte de Soissons.

Vers la fin du mois de juillet 1636, les lecteurs de la Gazette avaient lu cette information : « Le cardinal duc est à Charonne, maison du sieur Barentiu, où la bonté de l'air, la beauté du lieu et le bon esprit de l'hôte plaisent fort à Son Éminence (^). » La même Gazette^ au milieu du mois de mai 1637, avertissait les mêmes lecteurs que Richelieu, arrivant de Rueil, était revenu en cette maison de Charonne si remarquable, ainsi que l'écrivait un avocat au Parlement, « pour les beaux bâtiments et ag-réables jardins, allées, cabinets, parterres, carreaux, compartiments, bois, fontaines et autres lieux de plaisance (3) ».

Le 5 mai 1637, le Père Joseph se promenait dans ces jardins, ayant près de lui un gentilhomme qui n'était autre que M. de Campion, l'envoyé de Monsieur le Comte. Les deux promeneurs semblaient fort loin d'un accommodement. Bientôt le cardinal parut, suivi de toute sa cour. L'envoyé de Monsieur le Comte est aussitôt accablé de caresses, mais dès qu'il tente d'exposer les affaires de son maître, le cardinal le renvoie au religieux, qui l'entraîne à quelques pas et lui dit : « N'êtes-vous pas satisfait de M. le Cardinal? Jamais il n'a fait tant d'honneur à personne qu'à vous. — Il en a trop fait pour moi et pas assez pour mon maître, répond M. de Campion. Ne venant que pour les affaires

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 754.

(2) Gazette, citée par L. Lambeau, Charonne, t. L P- 79.

(3) Supplément des Antiquités de Paris avec tout ce qui s'est fait et passé de plus remarquable depuis Vannée 1610 jusqu'à présent, par D. H. J., avocat en Parlement, ouvrage imprimé en 1639. L. Lambeau, Charonne, t. I, p. 75-76.

204 LKS POl IJPAh'LKRS SI-, PROLONGK.NT

de Monsieur le Comte, (les([uelles il ne ma presque pas parié, je ne vois rien qui ]»uisse me donner lieu d'être content. » Ces paroles ont été, à dessein, jetées assez haut. Kichelieu les a entendues, il dit : « Vous voulez du solide, Monsieur de Campion, vous eu aurez (1). »

Sur quoi le gentilhomuie se retire.

Il y avait long-temps que le Roi et le cardinal avaient fait proposer « du solide » et que le comte de Soissons le refusait. Non content de n'avoir cédé ni aux sollicitations d'un Jésuite, le Père Binet, vers la fin de décembre ni, vers la lin de janvier, à celles de Bautru, qui lui avait offert la ville de Mouzon, le prince rebelle avait encore laissé « infructueux » un voyage que le comte de Brion avait fait auprès de lui vers le début de mars, pour lui apportei' de nouvelles conditions du Roi : « un entier pardon » pourvu que Monsieur le Comte reconnût la faute qu'il avait commise en s'enfermant à Sedan; la permission de vivre hors du Royaume, si bon lui semblait, « pourvu qu'il fût en lieux non suspects et qu'il déclarât et jurât sur les saints Évangiles qu'il y vivroit connue un bon et fidèle sujet, sans faire aucune pratique et négociation qui pût être contraire au repos de l'État ni préjudiciable ou suspecte à Sa Majesté ».

Blâmé par Monsieur, condamné « jiar ses affîdés », « il avoit commencé à rentrer un peu en lui-même et avoit fait parler avec plus de raison par le comte de Brion et (un Capucin) le Père Hilarion, semblant se vouloir réduire à se contenter que Sa Majesté lui donnât simplement permission de demeurer à Sedan », lui pardonnât le passé et eût agréable de le laisser jouir de son bien et de ses ap^iointements. On voit par ce détail de quoi était fait l'écheveau d'ambitions et d'intrigues qui enlaçait en pleine crise la politique de Richelieu (2).

Le Roi avait alors renvoyé les deux ambassadeurs, avec mission de dire qu'il accordait tout, sauf ce qui regardait le séjour à Sedan, oîi il ne ' permettrait à Monsieur le Comte de demeurer que jusqu'à la fin de l'année. Partis le 28 mars, ces Messieurs

(1) Mémoires de Henri de Campion, p. 329-330.

{2) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. IX, p. 362-363.

HICllKLIl-U APMSI-: LH IJOl -Jd.")

étaient revenus le (i avril, mais ils avaient rapporté do nouvelles demandes : le comte de Soissons entendait demeurer à Sedan avec l'autorisation du Roi et « il supplioit Sa Majesté de lui faire avancer cent mille livres, qui seroient mises entr(^ les mains du gouverneur de la ville pour la subsistance de la garnison ». Il réclamait la jouissance de « tous ses biens, charges, états, pensions et appointements, qui lui seroient payés (( tant ])our le passé que pour l'avenir ». Il prétendait aussi « faire les fonctions de ses charges » et obtenir les « déclarations nécessaires tant pour sa sûreté que de tous ceux qui l'avoient suivi et servi ». Enfin, sous prétexte que l'on avait constaté plusieurs cas de peste à Sedan et que le fléau pourrait tellement s'aggraver « qu'il seroit impossible d'y demeurer sans un manifeste danger, il supplioit très hund^lement Sa Majesté de lui vouloir accorder Rocroi avec la subsistance nécessaire à la garnison de ladite place (1). »

« Je trouve les propositions de Monsieur le Comte bien impertinentes », avait écrit Louis XIII à Richelieu le 17 avril 1637. Le Roi était à Versailles et annonçait qu'il serait le lendemain samedi chez le cardinal, à Rueil, sur les deux heures de l'après-midi : « Vous verrez, ajoutait-il, la réponse au bas du mémoire que je vous renvoie dans ce paquet, comme aussi la lettre que me donna hier le Brion(2). » Le cardinal y put lire notamment que le Roi ne voulait rien accorder de plus et que, « si la peste augmentoit à Sedan, Monsieur le Comte allât à Neuchâtel en Suisse ou à Venise (3) ».

A Rueil, Richelieu sut a adoucir l'esprit du Roi ». Il « fit, expliquent les Mémoires, condescendre » son maître « à quelque chose de plus qu'il ne vouloit se relâcher au commencement ». Le 23 avril, le comte de Brion repartit pour Sedan et le cardinal écrivit au comte de Soissons : « Le Roi ne pouvoit accorder les demandes qui lui avoient été faites de la part du prince, parce

(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, t. IX, éd. Petitot, p. 365-366.

(2) Comte de Beauchamp, Le Roi Louis XIII d'après sa correspondance avec le Cardinal de Richelieu, p. 297.

(3) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. IX, p. 365.

20C. SdISSOXS DISCITI- ET INSISTE

(|ii'clles étoieiit préjudiciables à l'autorité de Sa Majesté et à Monsieur le Comte incine; mais Sa Majesté continiioit en la bonne volonté que le comte de Hi'ion lui avoit fait connaître qu'elle avoit pour lui. S'il vouloit envoyer à Madame sa mère les papiers qu'il avoit vus, qu'il devoit signer et dont il avoit retenu la copie, Sa Majesté i'eroit donner aussi à Madame la Comtesse ceux qui étoient nécessaires pour sa sûreté. On comprendroit dans la (b'claration tous ceux qui l'avoient suivi. On écrirait à M. et à M'"® de Bouillon que le Roi trouvoit bon qu'il demeurât à Sedan dix-huit mois, si bon lui scmbloit. » Enfin l'ofire de se réfugier en Suisse ou en Italie était mise par le cardinal en termes fort courtois. « Si la peste augmentoit à Sedan, Monsieur le Comte pouvoit aller à Neuchàtel, à Venise ou autres pays étrangers non suspects au Roi, puisqu'il ne vouloit pas présentement revenir à la Cour. Il se pouvoit assurer que, s'il se conduisoit comme il devoit, il recevroit de plus en plus des témoignages de la bonté du Roi, qui désiroit avoir réponse définitive dans la fin de ce mois (1). »

C'est quelques jours après cette lettre que, « sachant par M. de Brion la volonté du Roi, le prince avoit dépêché le sieur de Campion à Sa Majesté » et tenté de demander au cardinal, par la bouche de ce gentilhomme, que le temps de sa demeure à Sedan ou hors du Royaume ne lui fût point limité, et qu'elle le remit dès lors dans l'absolue fonction de ses charges ».

Lorsque M. de Campion se fut retiré, Richelieu « manda à Monsieur le Comte qu'il étoit de sa prudence de ne marchander pas avec le Roi, et principalement en chose dont la seule prétention étoit odieuse, en tant qu'elle alloit àla diminution de l'autorité royale. Il le conjuroit d'en user ainsi pour son propre bien (2) ». Campion, de son côté, ne savait que conseiller à son maître.

Le 4 juin (3), Louis XIII écrivit à Richelieu : « Je trouve bon

(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. IX, p. 366-367.

(2) Ibidem, p. 367.

(3) Le même 4 juin, Richelieu, connaissant par une lettre interceptée les négociations qui se poursuivaient entre le comte do Soissons et les Pays-Bas espagnols, était d'avis de prendre au mot M^^ de Longueville (Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 782-785).

A LIIOTEL DE VENISE 207

(le l'cniettro Monsieur le Comte en ses charges, suivant la proposition de M'"" de Longiieville (sa sœur) qui est qu'il ne fera servir personne qui ne me soit agréable; de plus, je désire que les maîtres d'hôtel et gentilshommes servants, à qui j'ai promis quartier pour juillet et octobre, les aient et servent lesdits quartiers; pour son gouvernement, qu'il n'en fera aucune fonction. Je désirerois bien, s'il se pouvoit, avoir les promesses par écrit et qui portassent ce qu'il veut promettre sur les Évangiles. Toutefois, si on en peut venir à bout autrement, il se faut contenter de sa parole en présence de quelques témoins qui certifieront par écrit ce que Monsieur le Comte aura juré sur les Évangiles. Je crois, puisqu'il ne veut rien écrire, c'est qu'il a intention de tromper; il en faut courre le hasard (1). » C'est pourquoi, fort de l'approbation de son maître, le cardinal dépêcha le Père Hilarion à Sedan, le surlendemain 6 juin. Le religieux trouva le prince intraitable : le 18 juin, après trois audiences orageuses, il reprit le chemin de Paris (2).

L'Hôtel de Venise.

L'hôtel de Venise s'élevait rue Saint-Gilles au Marais, derrière le couvent des Minimes, à deux pas du chemin de la Contrescarpe. C'est là qu'était logé le comte de Brion, premier écuyer de Monsieur, avec toute l'écurie de Son Altesse Royale. C'est là que, le 17 juin 1637, vers dix heures du soir, M. de Campion vint s'enfermer chez Bernard, le valet de chambre du premier écuyer. Depuis son retour à Paris, il avait déjà eu l'occasion de se rendre à l'hôtel de Venise. Monsieur venait y coucher deux fois la semaine afin de causer secrètement avec lui et il arrivait que l'entretien se prolongeât jusqu'au jour. Ce qui prouve que le Roi n'était pas trop mal informé, lorsqu'il avait écrit au cardinal le 21 avril : «J'ai parlé à mon frère comment il savoit que les ennemis vouloieut entrer du côté de Laon et Soissons ; il n'a

(1) Comte de Beauchamp, Louis XIII d'après sa correspondance avec le Cardinal de Richelieu, p. 304.

(2) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. IX, p. 367-370.

•J08 LK PKHK JOSEPH Kl" l'AMl'lO.N

pas voulu nie le dire ouvertement, mais j'ai jucé que cela venoit du côté de Sedan (1). »

Ce soir-là, comme de coutume, le comte de Brion frappa à la porte de Bernard, à minuit. Gampion le suivit aussitôt chez Monsie\ir, qui venait de « donner le bonsoir à ses intimes ». Demeui'é seul avec Gaston, il ne manqua point de constater à son ordinaire « que Monsieur ne craignoit rien tant que de s'embarquer avec Monsieur le Gomte en aft'aire derechef». Il ne put s'empêcher de lui dire : « M. le Gardinal vous trompe, lorsqu'il assure qu'il souhaite que ce soit vous qui soyez le négociateur de raccommodement de Monsieur le Gomte. » Cependant Gaston demeurait sceptique. Et les heures s'écoulaient en vain, la nuit s'acheva sans que Gampion eût l'éussi à convaincre son interlocuteur.

Gampion retrouva Monsieur dans l'après-midi à Rueil, où le Père Joseph lui avait donné rendez-vous pour être reçu par M. le Gardinal. Ge fut le Gapucin qui amena Gampion dans la chambre de Son Éminence. Précisément Richelieu s'entrenait avec Gaston : « Vous ferez savoir à Monsieur le Gomte, s'écria-t-il en se tournant vers Gampion, qu'il a de grandes obligations à Monsieur, qui sollicite ses affaires avec chaleur; et, à dire la vérité, Monsieur le Gomte prend les choses avec tant de hauteur que, sans Monsieur, ou auroit déjà rompu la négociation. — Le Père Joseph m'assure du contraire, repartit Gampion, il me dit tous les jours qu'il n'y a rien à faire tant que Monsieur s'en mêlera. » Le religieux de répondre : « Je ne l'ai pas dit de la sorte. » Sur quoi M. de Gampion répliqua froidement : « Je j)ensois l'avoir ouï ainsi. » Il fit une révérence et se retira. Il n'avait pas quitté la mai--on, que Monsieur sortait de la cliandjie, « tout à fait ému ». Gampion « vit bien » alors « qu'il ne doutoit plus de la mauvaise intention » des deux compères.

Rentré chez lui, il se hâta d'écrire au comte de Soissons : « Je pen-e qu'il faut essayer d'avoir la permission de demeurer toujours à Sedan, en conservant la fonction de votre charge et

(1) Comte de Beauchamp, Le Roi Louis XIII d'après sa correspondance avec le Cardinal de Richelieu, p. 297-298.

Page 1