‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 113 sur 219 · SOISSONS KT LKS ESPAGNOLS · texte numérisé non relu

SOISSONS KT LKS ESPAGNOLS

le revenu de vos biens et de vos g-ouvernements, coinnio vous en demeurâtes lorsque je vous quittai. Par ce moyen étant en sûreté, vous pourrez prendre votre temps de nuire à M. le Cardinal, s'il lui arrive quelque désordre, comme il ne manquera pas d'en user de même envers vous, s'il se voit en état d'y pouvoir réussir (l). »

Le complice de l'attentat manqué d'Amiens n'en ressentait que plus de haine pour Richelieu.

Le traité de Monsieur le Comte avec TEspagne.

Ce 18 juin 1637, Louis XIII, à Fontainebleau, lisait la lettre que^Riclielieu lui avait écrite le même jour : « Le Père Hilarion est de retour, disait Son Éminence... Monsieur le Comte prétend bien couvrir son crime, ne traitant pas immédiatement avec.les Espagnols, mais avec la Reine mère de Sa Majesté, par les mains de laquelle il doit recevoir l'argent d'Espagne. Il a levé mille ou douze cents soldats qui se sont débauchés, auxquels il donne sept sols de prêt tous les jours. » Richelieu ne manquait pas de signaler le bruit qui commençait à courir du mariage du comte de Soissons avec la fille du prince d'Orange. Puis il ajoutait : « Monsieur le Comte dit que la paix ne se fera que par lui et parle comme si tous les princes de la chrétienté se vouloient fier, en sa probité et capacité, de tous leurs intérêts. Le premier article de la paix doit être que Votre Majesté m'éloigne d'auprès d'elle. Si tous les autres étoient aussi aisés que celui-là, la passion que j'ai au repos de la chrétienté me porteroit à en supplier moi-même Votre Majesté, avec laquelle je ne lairrois pas d'être toujours de cœur, rien ne m'en pouvant jamais séparer (2). »

Le Roi répondit immédiatement : « S'il n'y a que Monsieur le Comte qui se mêle de la paix et que le premier article soit celui que vous me mandez, je ne crois pas que nous ayons la paix tant que je vivrai. Il faut prendre garde à ce bruit du mariage de Monsieur le Comte avec la fille du prince d'Orange; car,

(1) Mémoires de Henri de Campion, p. 331-334.

(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 789-790.

v?10 MARIE Di: MKDICIS

si cela étoit, il tVroit grand tort à nos affaires en Hollande. Il faiidroit essayer à donner sur les doig-tsà ces douze cents hommes que Monsieur le Comte a levés, mander en Champagne d'empêcher le coinnierce des hlés et des vins qu'on mène à Sedan, étant le seul lieu d'où Monsieur le Comte et Piccolomini peuvent tirer des vivres, le Luxendjourg étant tout ruiné. » Une des dernières phrases de la lettre indiquait assez que le mécontentement du Roi n'était pas petit : <( Je voudrois faire saisir les biens de Monsieur le Comte et le déclarer criminel, si dans un court temps il ne se remet à son devoir (1). »

Louis XIII et Richelieu ne tardèrent point à apprendre, par des lettres interceptées, qu'un traité, où le comte de Soissons ne paraissait pas, mais dont il était le principal agent, venait d'être conclu à Bruxelles. La Reine mère et le cardinal infant y avaient apposé leurs signatures, celui-ci « ayant pouvoir du Roi Catholique ». Les Mémoires de Richelieu en résument la teneur avec une dédaigneuse ironie. « Il étoit convenu entre eux que le roi d'Espagne ne feroit ni paix ni trêve avec la France sans obtenir un établissement pour la Reine mère et le comte de Soissons dans le Royaume, avec les satisfactions qu'ils pouvoient raisonnablement désirer, ce que ladite dame entendoit ne pouvoir jamais être, que le cardinal ne fût mort ou disgracié et hors du service du Roi. En ce cas, bien que les intérêts de l'Empereur et des deux Couronnes ne fussent pas encore ajustés, dès que ladite dame auroit mandé qu'elle seroit satisfaite et ceux qui dépendent d'elle, elle seroit en neutralité avec eux et auroit quatre mois de temps pour travailler à terminer les différends d'entre les deux Couronnes, et dès lors aussi commenceroit une trêve qui dureroit cpiinze jours, durant laquelle il ne se feroit aucun acte d'hostilité contre la France. Le cardinal infant délivreroit présentement cinq cent mille florins », que le cardinal duc croyait destinés au prince Thomas de Savoie. « Le roi d'Espagne récompenseroit M. de Bouillon de la perte qu'il soutfriroit à cause de la non-jouissance des biens qu'il

(1) Affaires étrangères, Lettres de Louis XllI au cardinal de Richelieu.

INQUIKTUDn DE RICHELIEU ill

avoif eu France. Il doimeroit au couite de Soissons de quoi subsister selon sa qualité hors du Royaume, en cas qu'il fût obligé d'y demeurer et le recevroit en sa protection. Et enfin il entretiendroit la earnison de Sedan, qui étoit de huit cents hommes de pied et de cent chevaux (1). »

Une lettre, écrite au roi d'Espagne par le cardinal infant le lendemain do la signature du traité, dévoilait aux yeux de Richelieu la gravité de l'affaire et tout ce que s'en promettaient les ennemis : la division jetée dans le Royaume, « la simple déclaration du comte contre le Roi » allumant en Périgord et en Poitou « le feu de la rébellion », alors que les paysans en Poitou commençaient à s'assembler sous le nom de Croquants et à s'insurger; le roi d'Angleterre lui-même sentant naitre en son esprit quelque pensée de conquête ; les armées impériales de nouveau encouragées à entrer en France et les Pays-Ras espagnols, que menaçait l'invasion franco-hollandaise, reprenant espérance (3). »

L'inquiétude de Richelieu était d'autant plus vive que le Roi semblait moins frappé du danger : « Je crois, répétait Louis XIII le 2 juillet, que Monsieur le Comte fera beaucoup de bruit et peu de mal, comme ça a été toujours mon opinion, M. de Chàtillon est en état de l'en empêcher (3). » Et le Roi disait encore, deux jours plus tard : <( Je persiste toujours dans mon opinion que Monsieur le Comte ne peut renforcer les ennemis que do son train (i). » L'aigreur qu'il ressentait du procédé de M. de Soissons engendrait chez lui un dédain peut-être bien imprudent.

L'accommodement.

D'où vient donc que, le 11 juillet 1637, M. de La Croisette, « gentilhomme qui étoit à M. de Longueville », s'en allait à Sedan apportant « tout ce que demandoit Monsieur le Comte »? Rien

(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t IX, p. 370-371.

(2) Ibidem, p. 372-375.

(3) Comte de Beaucharap, Le Roi Louis XIII d'après sa correspondance avec le Cardinal de Richelieu, p. 312.

(4) Ibidem, p. 314.

212 RICHELIEI' CHOI-: ET C'EST L'ACCORD

ne manquait, ni la déclaration par laquelle le Roi oubliait les fautes que le prince avait commises en sa retraite et depuis qu'il était à Sedan, ni le rétablissement en ses charg-es. « Le Hoi vouioit qu'il jouit de tous ses ])iens, appointements et émoluments, — pai'donnoit à tous ceux qui l'av oient servi, et abolissoit les crimes par eux comuiis à ce sujet. » M. de La Croisette était aussi porteur d'une « promesse particulière du Roi signée de Sa Majesté et d'un secrétaire d'État » : « Moyennant que Monsieur le Comte demeurât dans la fidélité et obéissance qu'il étoit convenu de jurer sur les Évangiles, Sa Majesté le feroit jouir, lui et les siens, de lelfet do ladite déclaration, trouvant bon qu'il demeurât encore quatre ans consécutifs dans la ville de Sedan, si bon lui sembloit ». Aussitôt que le prince aurait signé l'acte d'obéissance et de iidélité, « le Roi feroit payer à la duchesse de Bouillon soixante-quinze mille livres sur ce qui pouvoit être dû pour l'entretènement de la garnison de Sedan, et traiteroit à l'avenir ladite garnison tout ainsi qu'elle l'avoit été par le passé (1) ».

D'où venait ce déluge de faveurs, alors que, peu de jours auparavant, le Roi, « justement aigri contre Monsieur le Comte, persistoit à ne vouloir en rien se relâcher davantage »?

Le revirement était dû, en fait, à la prudence persuasive de Richelieu. Le cardinal avait représenté que « tout l'efuser à Monsieur le (^omte, ce seroit finir la guerre pour la recommencer » bientôt, car c'était jeter ce prince dans les bras des Espagnols et de la Reine mère, le précipiter dans la conjuration, toujours menaçante à l'intérieur.

Louis XIII se rendit aux raisons de Richelieu. Le Roi et le cardinal mettaient toutefois une restriction à l'une des grâces accordées. Cette restriction était, d'ailleurs, conforme à « l'usage et à la pratique dn Royaume » : le prince ne pourrait fairo aucune fonction de gouverneur, tant qu'il serait hors de son gouvernement, à plus forte raison hors de France.

Monsieur le Comte accepta les conditions du Roi. Lo 26 juillet,

(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. IX, p. 376-377.

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