LA REINE ANXE I) ALTRI'.IIE
Dans une lettre datée du 29 octobre 1636, le cardinal écrivait à Gha\igny : a Prenez garde, quand vous parlerez à Chenelle, qu'elle ne puisse soupçonner qu'on ait subodoré les écritures. Il vaut mieux ne lui rien dire du tout et continuer à découvrir animi molum et nocendi artes (1). » Le 2 novembre suivant, au bas d'une autre lettre adressée par le cardinal au même Chavigny, on lisait en post-scriplum : « Au lieu de parlei* à Chenelle de sa mauvaise conduite, il vaudroit mieux que le Roi exécutât la volonté que je lui ai vue d'éloigner d'Argouges... » Ce d'Argouges était le trésorier de la maison de la Reine, Chenelle était le sobriquet dont on alFublait la Reino ollc-même, comme le Chêne était le sobriquet dont on aifublait le Roi. Anne d'Autriche était à la veille d'une catastrophe, « faisoit faire des gratifications et voyages » en faveur de gens qui ne favorisaient pas les affaires du Roi. La continuation des pratiques avec la Fargis et Mirabel requérait ces précautions, « autrement il en arriveroit de l'inconvénient (2) ».
Le cardinal connaissait donc la correspondance secrète que la Reine entretenait avec M""' du Fargis et le marquis de Mirabel, ancien ambassadeur d'Espagne à Paris. Le cardinal, en une seconde lettre adressée à Ghavigny, l'après-diner de ce 2 novembre 1636, revient sur ces graves soupçons : « Les dernières pièces interceptées, écrites de Flandre à Chenelle, dit-il, promettent qu'on verra quelque chose de nouveau et qu'on attend
(1) Avenel, Lettres, du Cardinal de Richelieu, t. Y p. 647.
(2) Ibidem, p. 652-653.
LES INTERMEDIAIRES DE L\ REINE 'n:y
quelque cliangeiuent qui les rendra padrones ij gousto:ios del campo (maîtres et eu pleine possession du champ de bataille) et se moqueut fort des armes et de l'inconstance de la France. Eu vérité, M. de Chenelle n'est pas excusable après tous les bons traitements qu'il a reçus (1). » Six jours plus tard, M. de Chenelle, sous la plume de Hichelieu, devenait une jeune fille, mais, n'en était pas mieux traité : « Quant à M"'' de Chenelle, je ne vous puis dire autre chose, sinon que l'ancienne générosité de la lapidaire (la duchesse de Chevreuse) a toujours fait qu'en ce pays-là on a toujours pris le contre-pied de M. du Chêne; c'est un esprit léger qui se laisse porter à beaucoup de choses qui lui sont contraires. Je prie Dieu qu'il lui pardonne bien le passé et qu'il la dirige mieux pour l'avenir (2). » Le cardinal était résolu à lui couper désormais le nerf de la guerre. Il mandait à Chavigny, le 18 novembre : « Après avoir payé huit cent mille écus de dettes pour la Reine, en quoi la Fargis et Mirabel n'ont pas eu de part, il n'est plus raisonnable de laisser la porte ouverte à pareil désordre (3), » Richelieu était plus résolu encore à interrompre la dite correspondance et à châtier les correspondants. Anne d'Autriche, pour son malheur, n'était pas assez convaincue de ce dont Louis XIII était plus que jamais persuadé : « M. le Cardinal est un étrange esprit, car il découvre toutes choses. Il a des espions proche des princes étrangers, il apprend leurs desseins, il fait surprendre les paquets par des hommes déguisés, qui détroussent les courriers (4). » L'imprudente princesse continuait d'écrire à Mirabel, aux ministres d'Espagne qu'elle avait eu l'occasion de rencontrer en France, à la Reine d'Angleterre, au cardinal infant, au duc de Lorraine. Ses lettres étaient remises au secrétaire de l'ambassade d'Angleterre par son porte-manteau ordinaire, M. de La Porte, qui parfois les envoyait à la duchesse de Chevreuse, exilée à Tours. Ce fut donc sans aucune surprise que, le lundi 10 août IG37, à La Chapelle-
(1) Avenel, heures du Cardinal de Richelieu, t. V, p. G53-654.
(3) Ibidem, t. V, p. 682-683.
(4) Père fJriffet, Histoire du Bègnede Louis XIII, t. III, p. 40.