‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 118 sur 219 · ARRESTATION DE LA PORTE · texte numérisé non relu

ARRESTATION DE LA PORTE

l'aire une longue lettre; elle se porte bien; elle va à Chantilly et le })oi'teui* dira à la duchesse plus do nouvelles qu'elle n'en poui'j'oit «'d'ire ».

lîien que la Reine soit autorisée à envoyer ù M""' deChevreuse des billets insignifiants, La Porte préférerait que celui-ci, — à cause de la dernière ])hrase surtout, — ne fi'it pas trouvé dans sa poche. 11 ne le gardera jjas longtemps, puisque voici justement, dans la chambre de M™^ de La Flotte, dame d'atour de la Reine, où il vient d'entrer, cet excellent LaThihaudière. M"" de Hautefort y est aussi, elle attend M'"'' de La Flotte pour aller avec elle solliciter un procès. Les deux gentilshommes les conduisent jusqu'à leur carrosse. Deuieuré seul dans la cour avec La Thibaudière, La Porte veut lui donner la lettre de la Reine : « Gardez-la, dit l'autre, jusqu'à demain, j'ai peur de la perdre. Bien que La Thibaudière soit « dans la confidence de M. de Chavigny », l'imprudent porte-manteau sort avec lui « par les derrières du Louvre ». Sur le pavé de la rue Saint-IIonoré, les deux amis se quittent. Il est probable que le Poitevin tourna du côté du Palais-Cardinal. Son compagnon s'en alla, de la part de la Reine, rendre visite à Guitaut, capitaine aux gardes (1), que la goutte et une balle dans la cuisse contraignaient à rester au logis.

Vers six heures du soir, il prit congé du malade et, comme il arrivait au coin de la rue des Vieux-Augustins et de la rue Coquillière, il ne fut pas sans remarquer un carrosse à deux chevaux, avec un cocher habillé de gris, qui stationnait là. Il venait de s'engager « entre le coin et le carrosse », quand il se sentit poussé vers le véhicule par un homme cjui l'avait saisi par derrière en lui mettant une main sur les yeux. En même temps plusieurs mains le soulevaient, le jetaient dans le carrosse, puis abattaient les portières. L'attelage partit au grand trot. Quelques minutes plus tard, le prisonnier descendait de carrosse dans une basse-cour et reconnaissait Goulard, lieutenant des mousquetaires du Roi. C'est à la Bastille que l'avaient conduit l'officier, les cinq mousquetaires qui l'avaient enlevé, les seize

(1) Quand il s'agissait des f^ardes du corps, on disait capitaine des gardes; quand il était question des gardes françaises, l'usage était de dire capitaine aux gardes.

L'ENQL'KTE AU VAL-DK-GHACK \>V.)

qui avaient escorté la voiture. On le fouilla, on lui denianda de qui était la lettre et il « dit à Goulard ([u'il connaissoit bien le cachet et les armes de la Reine et que c'étoit pour M'"" de Chevreuse ». Puis on lui lit passer le pont; il pénétra « dans le corps de garde entre deux haies de mousquetaires de la garnison, qui avoient la mèche allumée et se tenoient sous les armes, comme s'il eût été un criminel de lèse-uiajesté » (1). Au bout d'une demiheure, on renferma dans le cachot de Dubois, le Capucin défroqué et alchimiste qui avait laissé croire au cardinal qu'il pouvait fabriquer de l'or et, devant le Roi et toute la Cour, en plein Louvre, fait constater par Sa Majesté elle-même, dans un creuset, sous la cendre à la place de deux balles de mousquet et d'une substance merveilleuse, laprésence d'unlingot d'or. Le cachot était vide, car Dubois avait été exécuté, le 27 juin, pour magie, fausse monnaie et autres crimes. Laissé seul avec un soldat, au pied d'une fenêtre assombrie de trois grilles et derrière trois portes, dont l'une était « en dedans de la chambre, la seconde au milieu du mur et la troisième en dehors sur le degré », il j^wt se demander avec horreur ce que lui voulaient le Roi et le cardinal (2).

Au Val-de-Grâce.

Le surlendemain de l'arrestation, Louis XIII, toujours à Chantilly, prit la peine de mander à Richelieu qui se reposait à Royaumont : « M. de Brulon m'ayant dit qu'il vous alloit trouver, je lui ai baillé ce billet pour vous faire savoir que je suis en impatience de savoir ce qui se sera passé à Paris en suite de la prise de La Porte, tant au logis dudit La Porte pour ses papiers qu'au lieu où M. le Chancelier devoit aller. J'ai appris, depuis que je ne vous ai vu, que Chenelle entretint l'homme de quoi j'ai parlé cidessus deux heures entières dans son petit cabinet, le jour devant ({u'il fût arrêté. Elle garda hier le Ht tout le jour, disant qu'elle avait mal à la tête ; je m'en rapporte à ce qu'il en est (3). »

(1) Mémoires de M. de La Porte, p. 123.

(2) Ibidem.

(3) Comte de Beauchamp, Le Roi Louis XIII d'après sa correspondance avec Cardinal de Richelieu, p. 316.

220 ON IiNTERROGE L'ABBESSE

C'est le 1"2 août, le jour même de l'arrestation, que le chancelier, en coiiipaenic de Charles le Roi, sieur de La Poterie, conseiller d'État, s'était présenté rue Saint-Thomas du Louvre^ à l'hAtel de Chevreuse, où M. de la Porte avait une chamhre. La Poterie avait procédé aussitôt à la saisie de tous les papiers qu'il y avait trouvés. Le lendemain il avait interrogé le prisonnier. Tandis qu'il tirait de son sac des lettres sans intérêt que M™" de Chevreuse avait adressées au dévoué porte-manteau de la Reine, cette pensée était entrée brusquement dans l'esprit du malheureux, ({u'elle frappa de terreur : « Pour avoir ces lettres, il faut qu'on ait été dans ma chambre. » La mort dans l'àme, La Porte songeait à son cotFre, à son armoire, au trou qui s'ouvrait dans un coin de fenêtre, où son bras s'enfonçait jusqu'au coude. C'est dans cette cachette qu'il enfouissait « tous ses papiers de conséquence, les clefs des chiffres et les paquets ». Pourvu que l'on n'eût point remarqué le morceau de plâtre qui le bouchait « si justement, qu'on avoit peine à s'apercevoir qu'il eût été rompu ». Comme il avait été bien avisé de ne jamais le soulever, qu'il « n'eût fait sortir son laquais! » La précaution n'avait pas été inutile, car le laquais, de son côté, était interrogé par le chancelier, qui n'en put tirer qu'un torrent de larmes, et La Poterie ne fit l'inventaire que de peu compromettantes paperasses (1).

Ce même 13 août 1637, au Val-de-Grâce, la chasse ne fut pas plus fructueuse. Le Père Griffet, avec sa clarté ordinaire, en a conté les détails. Voici, dès huit heures du matin, le chancelier Séguier au couvent avec l'archevêque de Paris ; voici l'abbesse, qui s'est imposé la fatigue de quitter l'infirmerie, malgré la fièvre continue dont elle se plaint ; les sœurs sont là, d'autant plus silencieuses que l'archevêque leur a défendu « de se parler entre elles sous peine d'excommunication ». A l'abbesse, qui %ient de conduire les visiteurs dans sa cellule, l'archevêque transmet l'ordre du Roi : « En vertu de la samte obéissance, répondre

(1) Mémoires de M. de La Porte, p. 135-136.

(2) Jean-François de Gondi de Retz, oncle de Jean-François-Paul de Gondi, qu'il devait nommer plus tard son coadjuteur et qui fut le fameux Cardinal de Retz.

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