ON NE TROUVE RIEN
avec sincérité à toutes les questions qui seront faites par M. le Chancelier. » Elle est fort suspecte au Roi et au cardinal, cette abbesse, cette Louise de Milli : franc-comtoise et par conséquent espagnole de naissance, sœur du gouverneur de Besançon, elle a toute sa famille au service de l'Espagne. Elle écoute le chancelier. Lorsque le magistrat affirme que le Roi n'ignore pas que la Reine écrit en Flandre au marquis de Mirabel, la sui^érieure ne se trouble nullement. Pas davantage lorsqu'il donne de redoutables précisions : une lettre datée du 23 juillet est adressée à M™" de Chevreuse ; l'autre, datée du 24, est adressée à M"" du Fargis Dans celle-ci, la Reine demande « s'il est vrai que l'Angleterre est sur le point de rompre avec l'Espagne, ce qui lui feroit beaucoup de peine ». Inutile de rien dissimuler, puisque la Reine a tout avoué au Roi. C'est elle-même qui somme l'abbesse, aussi bien au nom du Roi qu'en son propre nom, de tenir le serment qu'elle a fait à l'archevêque et de révéler « tout ce que la Reine a écrit dans le monastère » .
Mais l'abbesse se dit fort embarrassée de faire la moindre révélation, puisqu'elle n'a jamais vu la Reine écrire ni recevoir aucune lettre dans le couvent.
Elle ne nie pas avoir reçu des lettres de la Reine et les exhibe, toutes datées de 1630, sauf une seule, qui est de 1632. Qu'est-ce que c'est que cette parente à qui Sa Majesté demande que l'on transmette les lettres qu'elle envoie? En réalité c'est M™" de Chevreuse qui est désignée sous ce pseudonyme. Pourquoi des lettres si affectueuses en 1630 et 1632? Pourquoi, les années suivantes, nulle trace de correspondance? Cela n'est pas vraisemblable. La supérieure n'en a pas reçu d'autres. Le chancelier veut absolument savoir qui est la parente de l'abbesse : pauvre fille, elle est morte à présent; elle ambitionnait une place dans la maison de la Reine, qui « lui avoit écrit plusieurs fois qu'elle feroit son possible pour lui procurer cette satisfaction ».
Le chancelier n'est pas convaincu. Il inscrit dans son procèsverbal : <( iXous avons demandé que l'on nous fit l'ouverture de la chambre et du cabinet de la Reine, où étant entré, après une
222 SÉGUIER PAR OHDRi:, INTERROGK L'ABBKSSE
recherche exacte, nous n'avons trouvé aucuns papiers (1). » Deux cérémonies se déroulèrent au couvent l'après-diner : d'abord la déposition de l'abbesse, ([ue l'archevêque vint signifier c\ la communauté assemblée dans le chapitre, puis l'élection d'une nouvelle supérieure, qui fut la maîtresse des novices, sœur de M. de Pont-Château. Lors de ces deux cérémonies, il y avait quelque temps déjà que M'"" de Milli, avertie dans sa cellule du sort qui l'attendait par rarchevèque lui-même, était partie avec trois Sœurs, un ecclésiastique et le lieutenant du chevalier du guet escorté de quatre archers. Les voyageuses faisaient route vers La Gharité-sur-Lou'e, pour être enfermées au Mont-de-Piété, petit couvent de leur ordre.
Le Roi commanda au chancelier Séguier de procéder à l'interrogatoire de la Reine. Anne d'Autriche, se voyant présenter une copie de la lettre du marquis de Mirabel qu'on lui reprochait d'avoir reçue, ne nia point; elle dit seulement qu'il ne s'était jamais agi des aflaires de l'État, Quelques heures auparavant, apprenant l'arrestation de La Porte, elle avait envoyé Le Gras, secrétaire de ses commandements, demander au cardinal pourquoi son porte-manteau ordinaire était à la Bastille : Le Gras assurait qu'elle n'avait jamais écrit en Flandre ni en Espagne. Mais Richelieu n'avait pas caché au secrétaii'e qu'il lui était impossible de préférer des assurances à des certitudes. On comprend que la malheureuse Reine n'ait su trouver d'autre défense que ses larmes.
Cependant tout ce qui dans le Royaume détestait Richelieu tonnait contre les persécutions, dont la Reine, pour des motifs oiseux, était victime (2). Le 16 août, le cardinal recul à Royaumont ce billet de Louis XIII, qui le mettait en garde : « Patroclo (écuyer ordinaire de la Reine) arriva hier ici, lequel a tenu de très mauvais discours de vous et de moi. Je vous en dirai davantage à première vue et je vous prie de ne dire ceci qu'à M. de Noyers. Je crois qu'il le faudra envoyer hors Paris comme on a fait de la supérieuie, ou le mettre à couvert ; le plus tôt qu'on le pourra faire
(1) Père Griffet, Histoire du Règne de Louis XIII, t. III, p. 44-47.
(2) Ibidem, t. III, p. 47-48.