LES LETTRES ET LES AVEUX DE LA REINE
armée et les grands talents militaires ne sont -pas à dédaig-ner : « Por ser rosn que Urijiorla muiJio al servicio del Heij el conservât' en el al duque de Lorena, /te procurado con mi amiga (.1/'"° de Chevreuse) que liallasse nna rommodidad segura conque poder escrivir a faniigo [le cardinal infant) ; ha me die ho que la tiene, etc. (1).
Certes on pouvait pardonner à la Reine, mais pas avant d'avoir obtenu les aveux les plus explicites, pas avant que La Porte eût reçu de sa maîtresse l'ordre de parler avec sincérité. Le Roi voulait-il que les factieux pussent proclamer partout « que l'on avait traité une reine de France en criminelle d'Etat, pour avoir écrit des lettres de compliments à ses frères et à une dame de ses amies (2) »!
La confession d'Anne d'Autriche.
Le 17 août, de bonne heure, un cortège imposant se rendit à Chantilly dans la chambre de la Reine. Le cardinal marchait, accompagné du Père Gaussin, du Père Faure, de MM. de Chavigny et de Noyers, ainsi que de M™*' de Senecé. Anne d'Autriche n'était pas encore levée. C'était elle qui avait désiré cette reucontre. Seutant que ses dénégations devenaient impossibles à soutenir, elle avait commencé par laisser entrevoir à Le Gras une partie des faits, puis avait chargé l'honnête secrétaire de dire au cardinal que, s'il voulait venir chez elle, rien ne lui serait plus celé. Richelieu en avait aussitôt référé au Roi, qui lui avait commandé de se prêter au désir de la Reine.
A peine entré, le cardinal est frappé de la bonne volonté delà Reine. Mais dès qu'il parle du mécontentement du Roi, dès qu'il rappelle que la reine d'Espagne n'a pas plus que la reine de France la permisî^ion d'écrire en pays ennemi, dès qu'il invoque la nécessité où est le Roi de connaître le contenu des lettres incriminées, Anne d'Autriche se jette dans ses déguisements ordinaires : « Il est vrai que j'ai écrit en Flandre à Monsieur le Cardinal Infant,
(1) Victor Cousin, Madame de Ckei'reuse, p. 130, note et appendice III, p. 415.
(2) Père GrifTet, Histoire du Règne de Louis XIII, t. III, p. 50.
HICIIELIEU ME.NAGi: LA UKLNE -J-Jf)
avouc-t-ellc, mais ce n'étoit que de choses iudiffé rentes, poui' savoir l'état de sa sauté, et autres choses de pareille nature. — A mou avis, il y a plus, réplique le ministre, et si Votre Majesté veut se servir de moi, je l'assure que, pourvu qu'elle me dise tout, le Hoi oubliera tout ce qui s'est passé, mais je la supplie de ne m'employer point, si elle veut user de dissimulation. »
Anne d'Autriche alors prie les témoins de cette scène de se retirer, pour qu'elle puisse parler au cardinal à cœur ouvert. M'"° de Senecé et les deux secrétaires sortent de la chambre; et, en présence des deux rehgieux, c'est une véritable confession que le cardinal reçoit des lèvres de la Reine : oui, la Reine « a écrit jjlusieurs fois au cardinal inlant, au marquis de Mirabel et à Gerbier », résident d'Angleterre en Flandre, correspondance rédigée dans son cabinet, confiée à M. de La Porte, remise à Auger, secrétaire de l'ambassade d'Angleterre, qui la faisait tenir à Gerbier.
« Entre autres choses, elle a témoigné quelquefois des mécontentements de l'état auquel elle étoit et a écrit et reçu des lettres du marquis de Mirabel, qui étoient en des termes qui dévoient déplaire au Roi. Elle a donné avis du voyage d'un ministre en Espagne, pour qu'on eût l'œil ouvert à prendre garde à quel dessein on l'envoyoit » ; elle « a donné avis au marquis de Mirabel qu'on parloit ici de l'accommodement de M. de Lorraine, et qu'on y prit garde. Elle a témoigné être en peine de ce qu'on disoit que les Anglais s'accommodoient avec la France, au lieu do demeurer unis à l'Espagne, et la lettre dont La Porte s'est trouvé chargé devoit être portée à la dame de Ghevreuse par le sieur de La Thibaudière, et ladite lettre faisait mention d'un voyage que ladite dame de Ghevreuse vouloit faire comme inconnue devers elle (1) ».
Tandis que la Reine faisait au cardinal cette confession laïque, Son Eminence, témoin de son « déplaisir » et de sa « confusion », se montra si bon à son égard, qu'à plusieurs reprises elle s'écria : « Quelle bonté faut-il que vous ayez. Monsieur le Gardinal! J'aurai
(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. X, p. 199-201.
HiriIKI.IEl.'. — T. V.