ET LA DISGRACE DU PÈRE CAUSSIN
Deux mois environ avant ce départ, vers la fin du mois de mars 1637, le Révérend Père Caussin, « religieux simple et modeste », dont un livre, La Cour Sainte, venait de connaître un immense succès et d'être traduit en plusieurs langues, avait reçu la visite d'un des plus brillants cavaliers de la Cour. Le marquis de Cinq-Mars, second fils du maréchal d'Effiat, lui apportait, rue Saint- Antoine, à la Maison professe des Jésuites, un billet ■du cardinal qui lui annonçait que le Roi avait dessein de se confesser à lui le jour de l'Annonciation. Le Père Caussin était prié de se rendre le mercredi 24 mars à Rueil, où Son Eminence lui parlerait.
Le Jésuite fut exact au rendez-vous. Le mercredi '2k, Richelieu le reçut dans son cabinet et tout de suite lui chanta les louanges du pénitent qu'il lui confiait : « Le Roi, affirmait-il, est sans vice ; sa vertu fait la bénédiction de son Etat ; il est important de le tenir dans cette pureté de mœurs. A la vérité, remarqua néanmoins Son Eminence, il parait attaché à une demoiselle de la Reine. Je n'y soupçonne aucun mal, mais une si grande affection entre des personnes de différent sexe est toujours dangereuse. » Le cardinal insistait tellement sur l'innocence de cette affection que le Père Caussin se demandait où il voulait en venir. « Il ne faut pas, conclut Son Eminence, rompre cette liaison tout à coup, mais il est à propos de la découdre. »
Le lendemain le Père, après avoir confessé le Roi, « qui paru
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fort content de lui », était de nouveau dans le cabinet du ministre. Il y apprit que « le Roi l'avoit choisi pour confesseur ordinaire (1) ». Louis XIII, en réalité, l'avait seulement accepté : c'était Richelieu qui l'avait choisi sur une liste oii fig-uraient <lcu.\ autres candidats, le Père de La Salle, supérieur de la Maison j)rofcsse des Jésuites, et le Père Binet, provincial de France, dont les livres étaient fort à la mode. Cette liste lui avait été présentée, sur sa demande, par son propre confesseur, M. Desclaux, chanoine de Bordeaux. Richelieu ne pouvait souffrir les confesseurs indiscrets. Ne doutons pas qu'il n'ait donné au Père Caussin les mêmes avis qu'au Père Sufiren dix années auparavant : « Ne vous mêlez point, je vous prie, des affaires d'État, parce qu'outre qu'elles ne sont point de votre charge, n'en connaissant point les suites, il vous seroit impossible d'en porter un jugement certain... N'allez chez le Roi que lorsqu'on vous y appellera... Ne parlez d'aucune des affaires du tiers et du quart qui intéressent les séculiers... N'ayez point l'ambition de disposer des évèchés et des abbayes... N'employez en vos sermons que trois quarts d'heure au plus (2). »
Quelques jours plus tard, après avoir écouté les sages avis du cardinal, le Père Caussin était logé au château neuf de Saint- Germain. Il se trouvait fort perplexe : le matin môme, il avait rencontré, dans la chapelle du château. M"" de La Fayette, qui avait exprimé le désir de (( l'entretenir en particulier ». Il était donc fort perplexe et d'autant plus embarrassé, qu'une nuit, en ce même Saint-Germain, M. de Noyers était entré dans sa chambre. Le secrétaire d'État de la guerre lui avait dit « qu'il tenoit à l'avertir de la part de M. le Cardinal (jue la
(1) Père Griffet, Histoire du règne de Louis XIII, t. III, p. 8. Le Père H. Fouqueray^ S. J., fait cette remarque, dans son Histoire de la Compagnie de Jésus, tome V^ page 85 : « Le Père Caussin avait-il toutes les qualités requises pour être confesseur du Roi? Le Père général le pensait, puisqu'il accueillit la nouvelle de sa nomina tion avec une satisfaction sans réserve. Mais les supérieurs de Paris, ayant eu l'occasion de voir l'excellent religieux de plus près, étaient moins rassurés ; à leur avis, il lui manquait cette prudence parfaite, insignis illa prudentia, que ne suppléent ni l'intelligence ni le bon vouloir ni la vertu. Ils en avertirent Richelieu, dès qu'ils connurent ses intentions, et ne furent point écoutés. »
(2) Avenel, LeHrcs du Cardinal de Richelieu, t. II, p. 156-157.
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(Icmoibollc de la Koiuc dont Son Éniinence lui avoit parlé, avoit le dessein de quitter la Cour pour se faire religieuse; qu'il eftt soin d'examiner si sa vocation étoit bonne, et, s'il la jugeoit telle, il dcvoit la conlirnier dans ce dessein et l'eng-ager à entrer au courent le plus tôt qu'il serait possible. Il lui recommanda surtout de ne point dire au Roi qu'il tut venu lui parler de cette affaire » .
Se souvenant de cette visite nocturne, le Père Caussin répondit H M"*' de La Fayette qu'il la verrait l'après-diner. Il s'en fut entre temps chez le Roi et lui demanda la permission de se prêter à. l'entretien qu'une fille d'honneur de la Reine désirait avoir avec lui... — « C'est La Fayette, s'écria aussitôt Louis XIIL Oui, je le veux bien, elle veut vous parler du dessein qu'elle a d'être religieuse. »
Il n'y avait plus à hésiter. La conversation eut lieu l'aprèsdiner de ce jour et la sous-gouvernante des filles d'honneur y assistait. Le Père Jésuite commença par « faire le serpent » pour éprouver M"" de La Fayette : « Eh ! quoi, dit-il, une fille de dix-sept ans, toute bonne et toute innocente, fuir un Roi pour courir à une prison!... Sa conversation vous a-t-olle jamais donné du scrupule?... Vous le connaissez trop bien pour avoir appréhension qu'il demande jamais rien de vous que ce que Dieu vous permet de donner. — Ma vocation est une affiiire à laquelle j'ai songé sérieusement, répondit la jeune fille. Elle m'a été inspirée de Dieu dès mon enfance, et je suis bien assurée de ne trouver jamais de repos que dans la religion. » Nulle objection ne put ébranler M^^" de La Fayette, qui déclara que ce n'était point pour se mettre à l'abri de la persécution de Richelieu qu'elle entrait en religion : « Et maintenant, ajouta-elle, lorsque je quitte le monde, je n'en remporte qu'un déplaisir qui est de donner de la joie au cardinal par ma retraite (t). » Phrase inquiétante qui montre combien le cardinal, de son côté, avait raison de hâter la prise de voile de sa frêle et dangereuse ennemie. Louis XIII était moins pressé. Lorsque le bon Père « vint lui rendre compte des dispositions de M''" de La Fayette, il déclara, les yeux pleins de
(1) Père Camille de Rochemonteix Nicolas Caussin, confesseur de Louis XIII et le Cardinal de Richelieu, p. 10Ô-109.
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larmes : Encore que je sois bien fâché qu'elle se retire, ncaiwwins je ne veux empêcher sa vocation, mais seulement quelle attende que je parte pour aller à l'armée; conseillez là-dessus A/™" de Senecé (1). »
La modération du Roi ne fut pas du eroût des ennemis du cardinal. M'"" de Senecé, qui était de ce nombre, fit observer au religieux, qui la consultait : « Cette demoiselle a un père et une mère, un aïeul et une aïeule qui vivent encore; il est juste de les avertir du dessein de leur fdle et d'attendre leur juste consentement avant que de lui permettre de se retirer. » Avec l'approbation du Roi, l'on écrivit aux parents, tandis que le Jésuite s'en allait à Rueil chez le cardinal. Il y trouva Richelieu fort en colère : (( Il est inutile d'attendre le consentement des parents, s'écria le ministre, puisque l'on a celui du Roi, qui lui tient lieu de père et de mère ; enfin il ne faut pas laisser languir une affaire qui ne peut être terminée trop promptement (2). — Je crains, répondit le Père Gaussin, de me rendre suspect en faisant paraître tant de vivacité. — Vous avez raison, reprit Son Émineuce, votre qualité de confesseur du Roi vous rend moins propre qu'un autre à conduire cette affaire et je ne veux plus que vous vous en mêliez (3). »
De nouveau Richelieu dut recourir au Père Carré, mais le Dominicain n'était guère encourageant : « On a fait jurer à la petite, éciivait-il le 25 avril 1637, qu'elle attendroit encore trois mois devant qu'exécuter son dessein, et l'oncle et la tante, à qui elle s'est ainsi obligée, lui ont donné pour directeur le Révérend Père Armand, Jésuite. » Le 7 mai 1637, le Père Carré ne pouvait que constater son impuissance.
Louis XIII, d'ailleurs, avait « conseillé à la jeune fille de ne suivre, par rapport à sa vocation, que les avis du Père Caussin (4) », L'important était que Louis XIII ne suivit point à la longue, par rapport au cardinal, les conseils de la jeune fiUe.
(1) Père GrifTet, Histoire du Règne de Louis XIII, t. III, p. 8.
(2) Ibidem, p. 8-10.
(3) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. X, p. 194.
(4) Père Griffet, Histoire du règne de Louis XIII, t. III, p. 10.