LE CARDINAL VEUT CONSOLER LE ROI
Deux jours plus tard, le 9 mai 1637, le cardinal, dans sa chambre de Rueil, dictait cette lettre au secrétaire de nuit : u Je ne saurois représenter à Sa Majesté le déplaisir que m'apporte l'affliction qui la travaille, mais j'en porte par souhait la moitié pour le moins, pour le soulager et je ne doute point que Dieu, pour la gloire duquel elle supporte patiemment ce qui la travaille, ne la console promptement. Les rois qui se soumettent à sa volonté et préfèrent sa gloire à leur contentement n'en reçoivent pas seulement récompense en l'autre monde, mais en celui-ci; et, en vérité, je n'espère pas peu de bénédiction temporeUe pour Votre Majesté pour la façon en laquelle elle se conduit en l'occasion. » Et Richelieu suppliait le Roi de lui faire savoir « l'état auquel il étoit », ofl'rant même de se rendre à Saint-Germain, « si sa misérable présence pouvoit apporter » à son maître « quelque soulagement (i) ».
Nul doute que le cardinal ne fût très exactement informé de l'état de Louis XIII; il savait à cette heure la démarche que M''^ de La Fayette avait faite auprès de la supérieure du couvent de la Visitation, rue Saint-Antoine, avec la permission du Roi et l'approbation du Père Gaussin. Il n'ignorait ni le bon accueil de la supérieure, ni l'entretien du Père Gaussin au petit lever de Sa Majesté, ni probablement la réponse de Louis XIII au confesseur soUicitant pour sa pénitente l'autorisation d'entrer en religion. Le Roi, assis sur son lit, comme s'il n'eût pas la force de demeurer debout, avait dit en pleurant : « Qu'est-ce qui la hâte? Ne pouvoit-elle encore différer quelques mois en attendant que je parte d'ici pour aller à l'armée? Gette séparation m'eût été moins sensible, et maintenant j'en suis au mourir (2). »
Richelieu constata bientôt que ses agents méritaient sa confiance. La journée n'était pas écoulée qu'une lettre du Roi, venue de Saint-Germain, confirmait leurs dires : « La fille, expliquait Louis XIII, me parla encore hier de son dessein, me disant que, si ce nétoit une forte vocation de Dieu, pour rien au monde
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 773.
(2) Père Gamille de Rocliemonteix, iVicoZas Caussin, confejseur de Louis XIII et le Cardinal de Richelieu, p. 123-124.
-.>40 mademoisi:llI': dk la F.vMyrn: ai coive.nt
elle iieùt songé à nie cjuitter présentement; l>ien est-il vrai (|iio, si ce n'eût été à cette heure, c'eût été dans un an et demi pour le plus tard, comme elle m'avoit toujours dit; toutefois, si je le voulois absolument, qu'elle se forceroit jusqu'à tant que j'allasse à l'armée, où on disoit que je devois aller au mois de juillet, .le lui répondis là-dessus qu'elle savoit bien que je n'avois jamais désiré qu'elle se contraignit en rien pour l'amour de moi, et qu'en cette affaire-ci elle regardât son sentiment et le suirit entièrement. Elle a été voir le Père Caussin, lequel est très satisfait d'elle. J'ai dit encore audit Père la môme chose pour lui dire, et aussi à M'"" de Senecé, qui lui en a parlé pour savoir mon intention. Si quelqu'un vous en parle, comme on commence à en pai'ler ici, vous pouvez dire la réponse que j'ai faite. Pour moi, si elle est demain en la même résolution, ce que je crois, bien que M'"" de Senecé la tourmente de lui donner quelque temps, je m'en irai lundi à Versailles ou à Chantilly pour essayer de passer mon affliction, qui me reprend de fois à autre extrêmement forte, surtout quand je suis seul ; cela ne mérite pas que vous preniez la peine de vous approcher d'ici. J'espère que le bon Dieu me donnera de la consolation. Je vous manderai demain au soir si je m'en irai, ou oui ou non. Si les filles de Sainte-Marie envoient vers vous pour savoir si je trouverai l)on qu'elles la reçoivent, vous leur pouvez répondre que je le trouverai bon. Si elles ne vous en font point parler, vous ne leur en ferez semblant de rien (1) ».
Le 19, le cardinal apprit, comme toute la Cour, les détails de la déchirante séparation. Et d'abord le congé demandé par M"*" de La Fayette le matin même dans la chambre de la Reine, à l'heure du lever : « Après avoir eu l'honneur d'être une de vos fîUes, je deriens aujourd'hui celle de sainte Marie, je ne pouvois choisir une moindre maîtresse sans dégénérer, après avoir été à une si haute et si bonne princesse. » Tandis qu'Anne d'Autriche répondait à M"" de La Fayette le plus affectueusement du monde, le Roi était entré : « Sire, lui avait dit la fille d'honneur en voyant
(I) Comte de Beauchamp, Le Roi Louis XIII d'après sa correspondance aocc le cardinal de Richelieu, p. 300.