LE CARDINAL ANXIEUX
Stupéfait, il était sorti de la pièce, mais il n'avait quitté le couvent qu'à cinq heures du soir. Et, de retour à Rueil, il avait pu dire au cardinal que la supérieure avait olFert à Sa Majesté d'user de sa prérogative royale, qui lui permettait de pénétrer à l'intérieur de la clAturc, mais que le Roi avait refusé énergiquement : <( J'aimerois mieux, avait déclaré Louis XIII, avoir perdu un bras que d'être entré dans l'enclos d'un monastère et je ne veux point en user autrement que le commun. » Sur sa demande on l'avait conduit devant la erille du parloir et, trois heures durant, sa suite, rangée dans un coin de la pièce, l'avait vu de loin s'entretenir avec la postulante. Quels propos avaient-ils pu échanger ? Le cardinal était bien anxieux d'en être informé.
— Eh bien ! s'écria-t-il aussitôt que le Jésuite eut été introduit dans son cabinet, à quoi songeoit le Roi de faire cette visite avec tant d'artifices, de détours et de silence? Ne pouvoit-il pas aller le grand chemin et dire ses intentions ?
— Monseigneur, répondit le Père, qui peut mieux savoir cela que Votre Éminence? Le bruit est que M. de Noyers, en qui vous avez toute créance, s'est trouvé là fort à propos pour régler cette visite et faire en sorte que rien ne s'y passât contre vos ordres.
— Je suis fort étonné que le Roi m'en ait fait un mystère, reprit le cardinal. Après tout, je n'en ai aucune inquiétude. Le Roi sait bien que je ne me soucie pas des petites affaires qu'il a à démêler avec La Fayette ; voilà pourquoi il ne m'en a pas parlé. Il sait que je suis assez occupé dans la dii'ection de toutes les grandes choses qui concernent son État, sans m'amuser à des bagatelles. »
Richelieu tourna et retourna son interlocuteur pour découvrir s'il était averti du jour oii devait avoir lieu la visite du Roi. Peine perdue. Ce fut en vain aussi que Louis XIII assura Richelieu « que tout ce qu'il avoit fait n était que par une petite complaisance qu'il avoit à surprendre quelquefois ceux qu'il aimoit ». Le cardinal voulut interroger à nouveau le religieux, qui répondit « qu'il n'avoit point assisté à la visite et qu'il en avoit donné avis à Son Éminence aussitôt qu'il l'avoit sue ». « Le
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cardinal, — a-t-il raconté, — m'a dit que le Roi n'auroit jamais aucun secret qu'il ne lui communiquât ou à son confesseur et qu'il nous falloit vivre en bonne intelligence sans, toutefois, le faire paraître à Sa Majesté; que ceux qui m'avoient précédé n'en avoient pas usé autrement, mais que je ne me montrois point assez ouvert. » Puis revenant à la visite, qui soudain senil)lait prendre une énorme importance à ses yeux, Richelieu conclut : « Cette visite a bien éclaté. Plusieurs sont venus offrir de mourir avec moi, jug'cant qu'il y avoit du dessein. — Eh quoi ! demanda le religieux, qu'y avoit-il à craindre? M'^" de La Fayette n'est qu'une enfant. » Mais Richeheu n'admettait plus que l'affaire fut petite; il reprit : — Vous n'êtes pas méchant, il faut que je vous apprenne la malice du monde; sachez que cette enfant â pensé tout gâter. — Je suis autant ouvert que la raison et la conscience mêle permettent. Je ne pense pas qu'il soit expédient de traverser le contentement des ^'isites que le Roi voudra rendre à cette fille, d'autant que cela l)lesseroit son esprit, qui est fort sensible en ce point. Je sais qu'il s'y portera avec modération, quand personne ne le contrariera (1). »
Richelieu agissait en toute prudence, mais il ne pouvait lui échapper que le Père Caussin avait laissé entendre déjà que M"" de La Fayette se rendrait l'avocate de la France et de toute la chrétienté (2).
Les deux complices.
En tout cas le Père se rendait lui-même l'avocat de ce qu'il croyait « une cause juste et sainte » : « Je n'entreprends pas de détruire le ministre, expliquait-il à M"^ de La Fayette, sachant bien que le Roi en est possédé par-dessus tout ce qui se peut dire, mais je ne me sens pas en état d'être son flatteur et son esclave. Je suis tout résolu de combattre ses maximes, quand je les trouverai contraires au salut et à la bonne conscience du Roi. »
(1) Père Camille de Rochemonteix, Nicolas Caussin, confesseur de Louis XIII , et le Cardinal de Richelieu, p. 143-149.
(2) Ibidem, p. 123.