ROLE DU PERE CAUSSIN
termes. Mais, s'il a mieux pénétré vos iutentions que moi, j'estimerois être coupable, si je ne cherchois de rendre mon absence agréable, lorsque ma présence ne pourroit vous être utile. Je supplie en cela Votre Majesté de se faire justice à soi-même et d'user de bonté en mon endroit, étant aussi juste qu'elle se contente, lorsqu'elle le peut faire sans préjudicier aux intérêts de son Etat, comme ce sera un effet de sa bonté de donner du repos à celui qui n'a jamais pu penser en prendre que lorsqu'il a pu se persuader que son travail travailloit Votre Majesté (1). »
Cette conclusion ne surprit point Louis XIII ; nul doute qu'il ne vît clairement alors que le cardinal connaissait déjà l'entretien qu'il avait eu le matin même avec le Père Caussin. Ce 8 décembre, le Père, avant de confesser le Roi, lui avait demandé une audience au cours de laquelle il avait déploré l'alliance de la France avec la Suède et la Hollande, les horribles scandales qui en étaient les conséquences en Allemagne, où plus de six mille églises étaient en ruine : « C'est vous qui avez fait venir les Suédois en Allemagne, avait déclaré le religieux, et vous répondrez devant Dieu de tous les brûlements, violements et autres désordres qu'ds commettront. Ce n'est pas assez de bien vivre et, en l'état où vous êtes, tout le bien que vous faites est inutile. Vous voulez faire venir le Turc en la chrétienté (2). — Il est faux, avait répondu le Roi, et je n'y ai jamais pensé. » Mais le Père Caussin avait soutenu qu'il « étoit vrai » (disons en passant que d'après le
(1) Levassor, Histoire de Louis XIII, t.p V, p. 369, et Père Grillet, Histoire du Règne de Louis XIII, t. III, p. 115-llG, et Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 1067, note 5.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 812-813. Le Mémoire de ce que le Père Caussin a dit au Roi, qu'a publié M. Avenel, était destiné à répondre à une lettre écrite à M. de Noyers par le religieux le 17 décembre 1637. On lit notamment dans cette lettre : « Je vous renouvelle la protestation que j'ai faite au R. P. Provincial, laquelle je désire être connue do Son Éminence et vous jure sur mon Dieu et sur le salut de mon âme que je n'ai eu intrigue ni cabale avec personne, ce que la visite de mes papiers a suffisamment démontrée. J'ai vécu à la Cour en homme de bien et sans que personne m'ait rien suggéré. Après avoir longtemps considéré, prié et pleuré devant Dieu, j'ai dit au Roi ce que je ne pouvois taire sans me damner, lui démontrant avec effusion de larmes l'extrême misère de son peuple et le devoir de sa charge » (p. 812, note).
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Testament politique de Richelieu, le Conseil, sinon le Roi, y songea plus d'une fois). — « Je voudrois, avait protesté Louis XllI, que le Turc fût dans Madrid pour obliger les Espagnols à faire la paix, et, par après, je me joindrois à eux pour lui faire la guerre. — Votre Majesté ne peut désirer cela en conscience. — Je n'entreprends rien sans le faire bien consulter. — On fait consulter par des gens gagnés. — C'est par vos propres Pères et des docteurs savants. — On donne des autels pour gagner les consultants », avait répliqué le religieux, qui n'ignorait probablement pas que le cardinal avait « donné deux mille écus pour commencer le grand autel de l'église de Saint-Louis », rue Saint-Antoine (1).
Le Père Caussin avait ensuite exposé la misère du peuple, qu'il montrait surchargé d'impositions, accablé par le logement des gens de guerre. Louis XIII avait dit alors en soupirant : « Ah! mon pauvre peuple! Je ne saurois encore lui donner de soulagement, étant engagé dans une guerre (2). — Vous devez vous fier en l'affection de vos sujets, qui vous sauront bien défendre d'euxmêmes, quand vous en aurez besoin, avait hasardé le Jésuite. — Il n'y a plus après cela qu'à se faire moine et quitter son état, avait conclu le Roi; il vaut mieux pays gâté que pays perdu (2). »
Non seulement le Jésuite avait osé dire au Roi qu'il n'y avait que le cardinal qui fût haï du peuple; non seulement il avait exhorté son pénitent à payer le douaire que réclamait Marie de Médicis; non seulement il avait demandé au Roi : « La voulezvous laisser mourir de faim en Flandre (3)? » mais encore il lui avait remis une lettre qu'elle avait écrite pour son fils. La Reine mère y traitait Richelieu de mauvais serviteur, demandait justice : « Et, si vous voulez que je lui pardonne, disait-elle, je le ferai de bon cœur pour l'amour de vous; mais, comme je suis sortie de France pour sauver ma vie et me mettre à couvert de sa persécution, quand bien je voudrois derechef pour votre
(1) Père Camille de Rochemonteix, Nicolas Caussin, confesseur de Louis XIII, et le Cardinal de Richelieu, p. 210.
(2) Ayenel, lettres du Cardinalde Richelieu, \. V, p. 813.
(3) Ibidem.
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service l'hasarder entre ses maius, je ne lui puis relâcher lintérôt de mon honneur; il faut auparavant, s'il vous plait, qu'il soit juridiquement condamné : et lai*s, si vous lui donnez la vie, je vous rendrai aussi volontiers mes ressentiments(l). »
Le Roi, qui avait témoigné quelque impatience en écoutant le Père Caussin, s'était confessé à lui, puis avait reçu la communion de ses mains, non sans avoir écouté une dernière exhortation, où le religieux revenait en termes pathétiques sur les sujets qu'il avait abordés avant la confession (2). Louis XIII était sorti de la chapelle « sombre et rêveur (3) ». La lettre de Richelieu le mettait en présence de son devoir royal. Le lendemain 9 décembre, le Roi dit au Père Caussin : « Jai pensé à ce que vous m'avez dit, je vois le désordre que vous m'avez représenté, je reconnois l'obligation que j'ai d'y remédier, je vous promets d'y travailler sérieusement. Il est bien vrai que j'ai de la peine à le dire à Monsieur le Cardinal. Si vous voulez lui proposer la chose eu ma présence, j'appuierai tout ce que vous direz et j'espère que cela profitera. J'irai cette après-diner à Rueil, allez-y avant moi, sans dire que je vous y ai envoyé. Je surviendrai ensuite et vous ferez venir à propos tout ce que vous m'avez dit(i). »
Le Père Caussin accepta d'une âme foi*te la proposition.
Le cardinal et le confesseur.
Il y avait déjà quelques moments que le cardinal entretenait le Père Caussin; avec une froideur qui ne présageait rien de bon, RicheUeu disait de fort belles choses sur « l'esprit et l'artifice des femmes ». Aucune des allusions dont ce discours était rempli
(1) Père Camille de Rochemonteix, Nicolas Caussin, confesseur de Louis XIII, et le Cardinal de Richelieu, p. 198.
(2) Ibidem, p. 213-216. Le Père Fouqueray remarque fort justement à propos de cette exhortation du Père Caussin : « Ses défauts naturels et une certaine animosité contre Richelieu le conseillent mal. II manque de tact en troublant la conscience d'un roi foncièrement honnête, au moment d'une confession, au matin d'une grande fête, en insistant sur des actes dont la culpabilité ne paraît pas tellement évidente ». (Histoire de la Compagnie de Jésus, t. V, p. 105.)
(3) Père Griffet, Histoire du Règne de Louis XIII, t. III, p. 109.
(4) Ibidem, p. 116.