RICHELIEU ET LE PERE MONOD
devoit se régler envers le roi de Hongrie, qui étoit reconnu Empereur par tous les princes de l'Empire, le seul nom d'Empereur le fît entrer en incandescence ». Le cardinal, « mal disjîosé comme il étoit, ne voulut voir dans cette question que le désir de se départir de l'alliance du Fioi ( I ) ».
Richelieu s'était, en fait, préoccupé de cette audience. Le 24- avril 1G37 il avait, de Charonne, mandé à Chavigny : « M. de Chavigny ne manquera pas de m'envoyer demain matin, avant que M. l'Ambassadeur de Savoie et le Père Monod viennent ici, un extrait du traité fait entre le Roi et M. de Savoie, pour savoir ce à quoi M. de Savoie manque, et ce que le Roi lui a donné depuis, outre et par-dessus le traité, afin que je puisse répondre au Père Monod, s'il me parle demain (2) ». Préoccupation qui était également celle de Louis XIII, puisque, lé 29, le Roi avait écrit de Versailles au cardinal : « Le Père Monod me doit venir dire adieu demain, à dix heures du matin. Si vous savez qu'il me veuille parler de quelque affaire, je vous prie de m'écrire ce que j'ai à lui répondre (3) ». Aussitôt l'extrait reçu, Richelieu l'avait muni d'un titre qui révélait son irritation : « Raisons pour répoudre aux violences du Père Monod [U) »."
Lorsque le Père était arrivé en France au mois de mai 1636, le duc de Savoie venait de demander au cardinal si, en Italie, « il valoit mieux faire une guerre offensive » ou se contenter d'une guerre défensive à laquelle participeraient tous les princes italiens. Mais l'offensive coûterait chaque année deux millions de plus que l'autre. C'est pourquoi malgré ses avantages, et malgré l'insistance du religieux, le cardinal avait résolu de s'en tenir à une défensive, pour laquelle on grossirait les garnisons de Pignerol, Casai et Bremo et qui n'excluait pas l'envoi de troupes françaises capables, le cas échéant, do passer à l'attaque (5).
(1) Général H. Dufour et professeur E. Rabut, Le Père Monod et le Cardinal de Richelieu, p. 35.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 777.
(3) Comte de Beauchamp, Le Roi Louis XIII d'après sa correspondance avec le Cardinal de Richelieu, p. 244.
(4) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 770.
(5) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. X, p. 2-10, et Gabriel de Mun, Richelieu et la Maison de Savoie, p. 175-177.
LE PERK MOXOD ET LES AI'FAlhES DE SAVOIE '.W
Richelieu n'avait pas mauquô d'agiter avec le marquis de Saiut-Maurice et le Père Monod, durant l'hiver de cette année 1637, une question quelque peu épineuse, l'exécution des traités de Gherasco signés en 1631 (1 ). Les puissances allaient en discuter ù Cologne. Aux ternies du traité public, Victor-Aniédée avait vendu à la P'rance la ville de Pignerol cinq cent mille écus. Aux termes du traité secret, le duc de Savoie consentait à n'en recevoir que quatre cent quatre-vingt mille, qui étaient une somme qu'il devait depuis fort longtemps au duc de Mantoue et que le traité public l'oliligeait à verser avant de recueillir sa part du xMontferrat. Mais, ne les ayant pas reçus du Roi, il ne les avait pas payés. Il importait que le marquis de Saint-3Iaurice déclarât à la conférence de Cologne que le Roi avait rempli les clauses du traité.
Le Père Monod y consentit à condition que le Roi le mit à même de désintéresser le duc de Mantoue et d'entrer en possession des territoii'es qui lui revenaient. Par malheur, sans les quatre cent quatre-vingt mille écus, tous les discours du cardinal restaient inopérants sur le duc de Savoie. Le cardinal allégua vainement que le duc de Mantoue refusait le moindre versement, trop heureux d'avoir un prétexte pour ne pas ratifier un traité qui le dépouillait. Cet argument n'ayant aucune prise sur le Père Monod, il fut décidé que M. d'Hémcry irait régler l'atfaire de Mantoue, que la somme serait déj)osée « entre les mains du receveur des consignations du Conseil du Roi (2) », et le refus du Duc constaté. Mais le 23 février 1637, la mort de l'empereur Ferdinand remit une fois de plus la conférence de Cologne.
En ce mois de mai 1637, où le Père Monod lui reparlait de cette conférence, le cardinal n'oubliait pas ses griefs contre le duc de Savoie et le religieux. Yictor-Amédée « qui vouioit ménag-er son pays et n'y recevoir que le plus tard qu'il pourroit les trou])es qui venoient de France », c'est-à-dire au moment précis où elles seraient nécessaires pour empêcher « le ravage de celles d'Espa-
(1) Sur ce traité, voir Hassan, Histoire de la diplomatie française, t. II, p. 457; Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, p. 660-665, notes, et Dumont, Recueil des traités, t. V.
(2) Relation de M. d'Hémery, citée par le inarqms de Mun, p. 180.
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2r)8 IMPUDENCE DU PERE MU.XUD
£;ne », « faisoit des difficultés pour leur donner lo£:ement ». Bien (jue le Père Monod se vantât d'avoir « insisté sur l'oliensive pourvu (juon la fit vivement (l) », Richelieu lui en voulait do n'avoir <c pressé ni les troupes » du Roi « ni l'argent, qui étoient les choses solides, mais de s'arrêter simplement à faire des instances violentes et hors de saison pour de simples vanités ».
L'une de ces vanités était l'ambition de la maison de Savoie, le titre de Roi. Christine eût bien voulu ceindre la couronne royale : « Madame, qui est de la maison de France, disent les Mthnoires du cardinal, en a le courage, et les sœurs de laquelle sont reines, bien que l'une soit cadette, ne diminuoit pas ce désir du duc son mari, mais au contraire l'enflammoit encore davantage et même en prenoit occasion du service que ledit Duc rendoit au Roi, au hasard de ses États, au péril de sa personne et en un temps où il y avoit peu de princes qui demeurassent fidèles en leur alliance avec Sa Majesté (2). »
Richelieu s'irritait de la passion avec laquelle le Père Monod « s'arrêtoit à la poursuite de ces prétentions frivoles ». Cependant, sur le conseil de M. d'Hemery, un peu inquiet du mécontentement que j)ourrait montrer un prince aussi vain que Victor-Amédée, il avait décidé que les ambassadeurs de Savoie recevraient, lors de leur première et de leur dernière audience, les honneurs des gardes. Le Père Monod se contente de ces os à ronger, mais, deux jours plus tard, il demande davantage : il veut que, dans toutes les cours, les ambassadeurs du Roi rendent aux ambassadeurs de Savoie les mêmes honneurs qu'à ceux des têtes couronnées. Richelieu éclate, il se fâche contre M. d'Hemery, il dit « rudement son fait » au Jésuite et ne lui cache pas que les honneurs, lors de la première et de la dernière audience, ne seront jamais accordés qu'au seul marquis de Saint-Maurice. Ce qui déchaîna, à travers la Cour ébahie, les protestations et les menaces du religieux : « Le Père Monod, racontent les Mémoires du cardinal, disoit assez impudemment que le Duc son maître
(1) Voir, dans Richelieu et la Maison de Savoie, p. 176, note 2, une lettre du Père Monod au duc de Savoie du 30 décembre 1637.
(2) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. VIII, p. 12.