‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 146 sur 219 · RESISTANCE DE SAINTE-MARGUEHITI · texte numérisé non relu

RESISTANCE DE SAINTE-MARGUEHITI

vers quatre heures. La garnison, où prédominaient les Napolitains, beaucoup moins ardents que les Espagnols, semblait vouloii' jiarlementer. Elle ne tarda guère à (juitter le fort et s'enferma dans celui de Sainte-Marguerite. Elle laissait à Monterey « le canon avec les munitions de guerre et de Ijouche,' des poudres et des mèches allumées à plusieurs endroits, ce qui fit croire <[u'elle avoit eu grande hâte de s'enfuir (1) ». Mais à jH'ésent elle pouvait tenir des semaines derrière les bastions, demi-bastions, fossés et demi-lunes, derrière les rochers inaccessibles du fort de Sainte-Marguerite.

Le fort Sainte-Marguerite.

Le 6 avril, on annonça à M. de Noyers l'arrivée à Paris d'un courrier de M. de Sourdis. M. de Noyers ne doutait point que le courrier ne vînt lui « apporter la prise des iles ». Quelle déception! Pas j)lus forte que celle du Roi, qui venait de lire les dépêches à Rueil. Un profond découragement avait envahi l'âme de Sourdis. « Depuis ce temps-là, disait l'archevêque au cardinal, nous n'avons avancé un pas et nous sommes amusés à nous fortifier contre Sainte-Marguerite, comme si nous avions peur qu'ils nous vinssent attaquer, et à faire des batteries sur le Frioul, sans song-er que nous leur laissons deux portes ouvertes aux ennemis, Ragon et Batiguier, par où ils entreront quand ils voudront dans l'île (2). » Louis XIII, en son impatience, écrivit à Richelieu le 15 avril : « Le maréclial de Vitry décrie, se moque, partout où il passe, de l'affaire des lies. J'ai bien peur que, si nous n'en prenons un extrême soin, elle ne réussisse pas. J'avois hier proposé à M. de Noyers pour vous dire que, si on fait courir le bruit que je m'avance vers Lyon avec une partie du régiment des gardes et des Suisses, cela pourroit apporter quelque bon effet, tant par la peur qu'auroit le maréchal de Vitry que par l'onvie que les autres pourroient avoir d'achever l'affaire avant que je fusse à Lyon; ce n'est pas que j'aie nulle envie d'y

(1) Eugène Sue, Correspondance de Sourdis, t. I, p. 326-328.

(2) Ibidem, p. 342.

» DESSERVICE . DE MONSIEUR LE PRl.NCi: 265

aller. » Il est si peu désireux de se mettre eu route, qu'il ajoute au bas de sa lettre : <( Depuis que j'ai écrit, il me vient de venir une jîensée, qui est d'y envoyer Monsieur le Prince. » De sou gouvernement de Bourgog-ne, Monsieur le Prince peut s'y rendre aisément, a C'est un voyage d'un mois (1), » Le cardinal le propose aussitôt à Coudé. Le Roi, de son côté, annonce à Sourdis que Vitry va être remplacé par Monsieur le Prince. Mais Monsieur le Prince refuse et s'attire du cardinal ce hautain billet : « Les occasions sont si chauves, que celui qui les perd ne les recouvre pas ; je crains bien que celle que vous aviez de servir le Roi en ce rencontre soit jjassée (2). » Et, le 23 avril, le Roi donne à son ministre cette assurance : « Je ne manquerai de faire le froid à Monsieur le Prince, quand il viendra et lui témoignerai le desservice qu'il m'a fait (3). »

Vitry a compris : il se ménage un entretien avec le comte d'Harcourt. La réconciliation, qui n'était qu'apparente, permit toutefois à cinq cents hommes du régiment de Vitry et à une compagnie de chevau-légers de débarquer dans l'Ile Sainte- Marguerite.

L'armée navale, de son côté, n'était pas demeurée complètement inactive. Elle avait mis en fuite les galères espagnoles^ Le fort de Ragon s'était rendu le 20 et la tour de Batiguier le 2i. Quant au fort Sainte-Marguerite ^ à demi ruiné, ayant une partie de son artillerie hors d'usage et ne disposant plus que d'un peu d'eau saumâtre, il semblait bien être sur ses lins (4).

La Trêve.

Dès la première semaine de mai 1637, le fort Monterey est plein de rumeurs joyeuses : le comte d'Harcourt donne des festins en l'honneur des officiers espagnols (5). Don Miguel Perez de Goya,

(1) Affaires étrangères Lettres de Louis XIII.

(2) Duc d'Aumale, Histoire des Princes de Condé, t. III, p. 304.

(3) Archives des affaires étrangères, Lettres de Louis XIII au Cardinal de Richelieu.

(4) Correspondance de Sourdis, t. I, p. 373-374.

(5) H. Moris, L'Abbaye de Lérins, p. 277.

1266 SALNTE-MARGLKRITE SE REND

gouverneur de l'île, a été l>lessé d'une niousquetadc au cou pendant une sanglante et infructueuse sortie; une partie de «a garnison s'est mutinée; il vient de signer une trêve de six jours au bout desquels il s'engagea se rendre, s'il nest secouru. Tandis que les officiers sont fêtés à Monterey, les soldats sont autorisés à venir boire deux par deux à la fontaine, que détient l'armée du Roi.

Il a été convenu, entre autres conditions, que « la place nepourroit être tenue pour secourue, s'il n'y entroit mille hommes avec leurs vivres et munitions de guerre pour un mois (1) ». Il n'y a pas grande chance que ce secours arrive, ])ien que le gouverneur de Milan soit averti de la détresse du fort Sainte- Marguerite. L'escadre fran(;aise veille au large de Saint-La urentdu-Var. Elle arrête la flotte ennemie, et voici que s'est levée l'aube du sixième jour.

Ce 12 mai 1636, vers trois heures du soir, conformément aux articles de la trêve et de la capitulation, la garnison espagnole commence à sortir du fort : six cents soldats marchant par rangs de cinq, tambours battants, enseignes déployées, mèche allumée et balle en" bouche. Deux cent dix blessés les suivent. Deux pionniers français conduisent « les deux canons qu'on a permis aux Espagnols d'emmener ». Les vaincus vont s'embarquer sur les tartanes qui les porteront à Final.

Une escorte de cinquante-quatre chevaux ferme le cortège. C'est l'escorte du gouverneur de l'Ile. A sa tête s'avance don Miguel Ferez. Un groupe de cavaliers, entouré des deux compagnies de Vallavoine et de Boissac, l'attend sur la contrescarpe : voici Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, l'archevêque de Bordeaux, le comte de Carcès et d'autres gentilshommes de Provence. Parvenu au milieu du pont qui enjambe le fossé, Perez descend de cheval et s'approche d'Henri de Lorraine, qui à son tour met pied à terre. Embrassades, compliments, déclarations espagnoles aussi fières que courtoises : si Pérez a été contraint de se rendre, c'est bien plus à la guerre intestine

(1) Eugène Sue, Correspondance de Sourdis, t. I, p. 369.

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