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RÉVOLTE DES GRISONS

Suisse, qui avait des intelligeuces avec l'Espagne, le colonel Geuatz, de faire négocier à Insprûck un traité entre les Grisons et l'Empereur. Complot dont la révolte des troupes grisonnes, lasses d'attendre leur solde, aggravait le danger. Rohan n'avait pas craint de laisser les troupes françaises en Valteline et de venir seul à Goire au milieu des conjurés et des rebelles. En dépit des représentations de l'ambassadeur de France, il avait réparti entre les soldats grisons une somme d'argent arrivée de France, mais il n'avait pu gagner les députés des ligues grisonnes, qui activaient leurs négociations à Insprtick. Que pouvait le duc de Rohan, sinon réclamer de l'argent à la Cour? L'argent n'était pas venu. Et une armée espagnole s'avançait sur le lac de Corne. Le duc de Rohan, qui n'avait point d'armée à Coire, s'était réfugié dans un fort bâti non loin de la ville, sur le bord du Rhin, le Fort de France, que commandait le marquis de Saint-Simon, frère -aine du favori de Louis XIII, à la tête de deux cents hommes.

Un jour qu'il en revenait par hasard, disent les Mémoires du cardinal, il « rencontre sur son chemin un de ses valets de pied qui lui porte avis que les Grisons étoient en armes, qu'ils avoient été en son logis et, ayant déjà passé Goire, s'en venoient droit au fort. Gela l'oblige à tourner bride » et à s'y jeter. Il y « fait venir le régiment de Schmidt, qui étoit en garde au Steig, composé de huit à neuf cents hommes eilectifs ». Bientôt les Grisons atteignent Malaus ; ils ne sont plus qu'à uno demi-heure de marche; ils ont envoyé « saisir le pont du Rhin et menacent •d'une armée allemande, qui doit venir à leur assistance avec €anon et toutes choses nécessaires du côté du Tyroi (l) ».

Malgré les ofl'res des habitants de quatre villages et d'une vallée voisine, qui eussent volontiers pris les armes contre les mutins, le duc de Rohan avait mandé les députés des Ligues et conclu avec eux, le 20 mars 1637, « un traité par lequel il s'obligeoit de remettre » aux Grisons « la Valteline et les deux comtés de Ghia vienne et de Bormio, avec les forts qui y avoient été construits ». Il s'engag-eait à « en faire sortir les troupes

(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. IX, p. 427-428.

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fran(;aises, en sorte quelles seroient ontièrenumt hors de leur pays dans le 5 de mai, auquel jour il remettroit le Fort de France auxdits Grisons ». 11 promettait d'exécuter tout cela, (( ponctuellement, nonol)stant tous ordres contraires qui lui pussent venir de la Cour, et que pendant ce temps il resteroit dans la ville de Coire avec le sieur de Saint-Simon et toute sa cour ».

Dès le lendemain, Rohan avait dépêché M. de Vcrigny auprès du baron de Lcques, maréchal de camp, demeuré en Valtelinc à la tête des troupes françaises. Vérigny avait ordre de commander à Lèques de se conformer aux clauses du traité. Prioleau et ses quatre cent mille livres vouaient à peiue de quitter Paris, que Vérigny arrivait en Valteline. Stupeur du maréchal de camp : était-il possible de s'imaginer que le duc de Hohan « fût en sa liberté », lorsqu'il avait signé un traité pareil? M. de Rohan était « trop généreux et trop bon serviteur du Roi pour y avoir apporté son consentement ». Sans nul doute, il avait voulu « amuser les Grisons et avoir loisir de se tirer de leurs mains pour leur faire connoitre », avant longtemps, (( que Dieu n'autorise jamais les traliisons et les perfidies ».

Lèques se sentait très fort sur son terrain ; il le montra et ne manqua point de communiquer à son interlocuteur des lettres de M. de La ïhuilerie, ambassadeur de France à Venise, qui assuraient que la République promettait vivres et secours. M. de Rohan n'avait qu'à revenir en Valtelinc; s'il tenait à son honteux traité, qu'il l'exécutât lui-même.

A Coire, le duc de Rohan rejeta toutes ces choses comme frivoles et, en Valtelinc, M. de Lèques vit arriver, vers le 10 avril, un nouvel envoyé, M. de Saint-Simon, qui était chargé de « l'ôter de son doute ». Saint-Simon exposa l'objet de sa mission : certes (c il eût été à désirer que les Grisons eussent requis plus civilement, et en autre forme qu'ils n'avoient fait, leur rétablissement dans la Valtelinc; néanmoins, sachant que la volonté de Sa Majesté n'étoit autre que de les remettre en possession de ce cpii leur appartenoit, M. de Rohan avoit volontiers condescendu au traité dont il envoyait copie, lequel il le prioit faire

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exécuter pouctuellciiient ». Aucun service uo pouvait être plus agréable à Sa Majesté, qui se déchargerait ainsi « d'une dépense immense pour le présent et pour l'avenir et fortifieroit ses autres armées de celle-ci, qui ne lui servoit plus de rien en ce pays, depuis que le passage du Saint-Gothard étoit libre aux Espagnols et aux Allemands ». Si le duc de Rohan n'était point venu lui-même on Valteline pour exécuter le traité, c'était qu' « il avait cru être plus nécessaire à Goire pour pourvoir au passage des troupes de Sa Majesté jusqu'en France... Il étoit libre d'aller où lui plairoit et il n'avoit désiré demeurer à Goire que pour donner ordre aux affaires ».

Quelles honteuses affaires ! songeait M. de Lèques. Il ne refusa point toutefois d'obéir, si le duc de Rohan « faisoit voir par écrit au sieur de Gaillan, major de son régiment, — qu'il lui envoyoit exprès pour ce sujet avec ledit Saint-Simon, — que l'intention du Roi fût conforme à ce qu'il lui commandoit » . Sa résolution était si ferme que l'arrivée de M. de Vérigny, qui lui apportait un nouvel ordre du duc de Rohan, ne put l'ébranler : Rohan lui enjoignait de commencer l'évacuation dès le 15 avril; mais M. de Lèques tenait maintenant « pour suspect tout ce qui venoit de sa part ».

Cependant, le 30 mars, le Roi avait écrit à M. de Rohan que, s'il n'y avait plus moyen de remédier à l'état des affaires, il fallait « traiter en sorte que l'on put ramener les troupes par la Suisse » : le duc les conduirait lui-môme par le chemin ordinaire des étapes qui seraient préparées par l'ordre de M. Meliand, ambassadeur de France. Revenu auprès de M. de Rohan, M. de Gaillan s'en retourne auprès de M. de Lèques. Il apporte la copie de cette lettre, il apporte aussi des nouvelles qui ne sont point rassurantes : « Gallas est près de Lindau ; il y a d'autres troupes allemandes dans le Tyrol; il reste bien un moyen de périr honorablement, mais non pas de conserver l'armée et l'alliance avec les Grisons dont, par ce moyen, la maison d'Autriche se rendra maitresse, ayant occasion d'y entrer à main armée ». Il faut que l'évacuation commence le 19 sans aucune faute, sans quoi M. de Rohan verra « sa liberté et sa vie en compromis », parce qu'il s'est « engagé de foi et de parole ». Les Mémoires du cardinal assu-

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pcnt que Rohan se g'arda bien do montrer à M. de Gaillan deux: lettres qu'il avait reçues, l'une du Roi pour lui Rohan, l'autre de M. de Noyers pour M. de Lèques. Il se doutait bien, en effet, (( par ce que le Roi lui mandoit, que Sa Majesté convioit M. de Lèques de faire tout ce qu'un homme d'honneur et de sa valeur et e?q[)érience pouvoit pour les armes » de son maître.

Lèques obéit donc à Rohan, la mort dans l'âme; mais lorsqu'il eut remis ses forts aux Grisons et qu'il se trouva hors de la Valteline avec une partie de ses troupes, on lui remit une lettre de Noyers : cette lettre, retenue à bon escient, « l'exhortoit à faire toutes les résistances possibles pour maintenir les armes du Roi en ce pays-là et ne souffrir point qu'elles perdissent en un moment la gloire et la réputation qu'elles avoient acquises par tant de combats (!)>'•

La conduite du duc de Rohan parait beaucoup moins blâmable dans la correspondance de Richelieu que dans les Mémoires, si Ton en juge par cette lettre que le Roi, stylé par le cardinal, écrivit à M. Meliand le 28 avril 1G37 : « La révolte des Grisons nous a extrêmement surpris. Il semble qu'il y ait peu de remède à apporter à un tel désordre. Néanmoins nous avons pensé à tous ceux que nous avons cru le pouvoir pratiquer, pour commencer à vous donner moyen de retenir les Suisses dans le respect qu'ils doivent au Roi. J'ai fait résoudre que Ton vous envolerait deux cent mille livres, que vous distribuerez en la manière que vous jugerez le plus à propos. Nous faisons partir aprèsdemain le sieur Prioleau, qui, outre deux cent trente-huit mille livres déjà payées aux Grisons, porte encore cent mille Kvres (2). »

Depuis le 7 avril, M. d'Estampes, maître des Requêtes, et le comte de Guébriant, maréchal de camp, dépêchés par le Roi, se trouvaient à Goire. Le duc de Rohan les reçut dans son cabinet et « justifia son procédé ». Les deux envoyés déclarèrent que a Sa Majesté ne désiroit rien tant » que de voir « rétablir les choses » en Valteline, mais que, si l'on ne le pouvait, elle « aimoit mieux sauver ses troupes du naufrage que de les perdre » . Rohan

(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. IX, p. 427 et 434.

(2) Avene!, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VIII, p. 311-312.

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