‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 157 sur 219 · LES CALCULS DU DUC DE ROHAN · texte numérisé non relu

LES CALCULS DU DUC DE ROHAN

teuta vaiuemeut de reg^agiier le colonel Genatz, les conjurés, rassemblée des Grisons. Avec M. de Lèques, dont les plaintes étaient vives, il eut quelque temps le dessein de j)étarder les portes de Goire et de s'empai'er de la ville au moyen des troupes arrivées de Valteline, On eût ensuite réoccupé les forts de la même Valteline, où il n'y avait encore pei-sonne. Mais Rohan ne tenait nullement à s'eng^g-cr. Il ne tenait pas non plus à servir eu Piémont, où le Roi voulait lenvoyer, parce qu'il y serait avec le duc de Créqui. Il ne tenait pas davantage à servir en Franche-Gomté, auprès du duc de Longuev'ille ; il faisait représenter à la Gour, par la duchesse de Rohan, qu'il ne s'y considérerait pas comme en sûreté, à cause de Monsieur le Prince, gouverneur de Bourgogne, qui était son ennemi (1).

Le 5 mai 1637, les ti^oupes quittèrent le pays des Grisons. Tandis que M. de Lèques en conduisait une partie en Piémont et que M. de Guébriant emmenait le reste en Franche-Comté, le duc de Rohan gagnait Genève. Il feignit d'y être malade et finit par obtenir du Roi la permission d'aller à Venise. Aux yeux de Richelieu, sa maladie, même si elle n'était pas feinte, ne pouvait excuser sa conduite : « {^l'était sa conscience qui le jugeoit, disent les Mémoires du cardinal. D'alléguer qu'on lui avoit mandé de Paris qu'on le vouloit arrêter, c'étoit un dire, lequel, s'il étoit public, n'étoit pas vrai; s'il étoit secret, il ne l'avoit pu savoir (2). »

Cet ordre, secret alors, ne l'est plus aujourd'hui. Il était ainsi libellé : <( Instruction pour le sieur d'Estampes, que le Roi veut être tenue secrète, pour arréier M. le Duc de Rohan, faite à Crosne, le 39 Juin 16S7 ». Le sieur d'Estampes ira en diligence trouver M. de Rohan et servira dans l'armée qu'il commandera. Si ledit duc n'a pas eucore rejoint M. de Longueville, il l'attendra sur le chemin qu'il devra prendi-e. Le sieur d'Estampes le fera arrêter. « En quoi il se conduira avec sa prudence ordinaire et la fidélité qu'on se promet de lui. On estime qu''il est nécessaire d'apporter un grand secret dans la conduite de cette affaire.

i'I) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. IX, p. 438-445 et 449. (2) Ibidem, p. 455.

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Cela est remis à la discrétion du sieur d'Estampes »^ qui saura eu outre que Sa Majesté a une particulière confiance en MM. de Thianges et de Guébriant, et que Monsieur le Prince exécutera fidèlement les ordres du Roi, « tant par l'allection qu'il a à son service ([ue par la haine qu'il porte audit sieur duc (1) ». Ce qui n'empêche pas le cardinal de dire dans ses Mémoire^'- : « Après toutes ces fautes, celle que le duc de Rohan commit de ne vouloir pas aller en Bourgogne y commander les troupes qu'il avoit ramenées de la Valtelme ne fut pas d'un petit préjudice au service du Roi... Le duc de Longueville eût eu espérance d'être secouru du duc de Weimar, qui étoit lié d'amitié avec le duc de Rohan, tant par leur secte commune que pour ce qu'ils s'étoient vus devant Constance, lorsque le maréchal de Horn l'assiégea et ledit Weimar faisoit beaucoup d'estime de lui (2~i. <> En un mot, malgré ses hauts mérites militaires, le parent do Soubise n'inspirait pas confiance.

Sur le Rhin.

Le 2 juillet 1637, le Roi écrivait au cardinal : « Je crois que vous aurez su par le sieur de Rothau, qui est au duc de Weimar, la défaite qu'il a faite d'une partie des troupes du duc Charles. Tout commence bien de tous cotés, de quoi il faut bien louer Dieu. Ledit Rothau apporte aussi la prise de Champlittc (3). » — Ghamplitte à quatre-vingts lieues de Paris, à cinq de Gray. Le duc de Weimar s'apprêtait alors à exécuter le dessein, longuement étudié à Paris, de gagner brusquement le Riiin pour porter la guerre en Allemague.

A peine résolu, ce dessein, que le Roi appelait un dessein « de grande gloire et réputation (5) », était exécuté. Le 29 août, la Gazelle, inspirée par le cardinal, imprimait : « Le duc de Weimar

(1) Vicomte de Noailles, Le Maréchal de Guébriant, p. 60, et Herzog Bernhird der Grosse von Sachsen-Weimar, par Bernhard Rose, t. II, p. 396, note 150. {2) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. IX, p. 456.

(3) Le Roi Louis XIII d'après sa correspondance avec le Cardinal de Richelieu,

(4) Vicomte de Noailles, Bernard de Saxe-Weimar, p. 223 et 231, note.

SAXE-WEIMAR PASSE LE RIIIX 58'.t

a commencé do passer le Khin le 6 de ce mois (1). » Bientôt le prince écrivait au cardinal de La Valette : « Je me suis vu obligé, pour obéir aux commandements du Roi et me rendre aux abords du Rhin, d'entreprendre dans le Comté et dans l'Alsace, pour les traverser et y trouver la subsistance de mes troupes, quantité de sièges sur les châteaux et places fortes où il y avoit des ennemis, dans une partie desquels j'ai mis garnison de mes gens, particulièrement dans Ensisheim, qui s'est trouvé beaucoup meilleur et plus important que je n'avois cru, que je pris d'assaut y a maintenant un mois. Au même temps, sachant que les ennemis étoient déjà arrivés pour m'empécherle passage du Rhin, je l'entrepris pourtant à trois lieues au-dessus de Strasbourg-, qui me réussit grâce à Dieu... avec des petits bateaux... que je fis porter de Benfeld et quelques autres plus grands que je pris sur le Rhin, comme ils remontoient vers Bàle... » Et Bernard de Saxe-Weimar montrait au cardinal de La Valette les premières troupes passées élevant de si bons retranchements « en vingtquatre heures, que, les ennemis étant venus à trois diverses fois, l'une entre autres avec toutes leurs forces de cavalerie, infanterie et dragons, ils avoient été repoussés avec perte de huit cents hommes, M. de Manicamp et tous les Français qu'il avoit amenés de ses gai'nisons y ayant fait des merveilles ». Le cardinal, à qui tant de « merveilles » causaient une joie extraordinaire, ne s'en laissait pas éblouir : « Il reste maintenant. Monsieur, déclaraitil au vainqueur, d'assurer de telle sorte votre passage, que les ennemis ne vous le puissent empêcher et d'employer utilement le temps et les forces que vous avez, afin que votre entrée dans l'Allemagne ne soit pas inutile au bien de la cause commune (2). »

C'est à Rhinau que Bernard de Saxe-Weimar avait traversé le Rhin. Eu cet endroit, deux îles boisées divisaient le fleuve en plusieurs bras. Le prince enleva les forts de Rappel et de Wittenweier occupés par les Impériaux, et s'y établit solidement, faisant communiquer les deux rives par un pont de bateaux, dont

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V. p. 846, note.

KICUEI.lEi;. — T. V. 19

2«X) WFirriI lîATTU PAR SAXE-WKl.MAR

les e\ti-éiiiités furent fl<''fendues par des ouvrages. Ce sont ces Ijateaux qu'il renvoya sur la rive gauche lors d'un combat sanglant, livré sur la rive droite, où ses troupes défirent celles de Jean de Werth ; car de Rhin qu'il falloit boire ou mourir étoit, nous disent les Mctnoircs du cardinal, un bon sergent pour empêcher de reculer ceu.\ qui eussent manqué de courage ». Jean de Werth. à la suite de cet échec, « se tint resserré, attendant les nouveaux renforts qui lui arrivaient tous les jours (1). Le duc de Weimar, pour l'attirer, s'en alla mettre le sif-ge devant la petite ville de Kentzingen et, le 16 septembre 1C37, une lettre datée de Paris racontait en ces termes la réussite de la manœuvre : « Jean de Werth, se voyant secouru de soixante-quatre compag-nies de Croates d'Isolani, l'est venu attaquer. Il s'est saisi d'une montagne et s'est mis en bataille dans la plaine. Son .Vitesse a fait de même. Un fossé non guéable étoit entre eux deux; les ennemis l'ont passé sur un pont, au milieu des deux camps. Son Altesse, voyant tous les Croates passés et quatre régiments de cavalerie, les charge <le telle sorte, qu'ils sont tous sans résistance renversés dans le fossé, le pont étant trop petit pour leur retraite. H est demeuré cinq cents morts, sans les prisonniers, et Jean de Werth a été retiré d'un fossé par les siens. La nuit survient lors et Son Altesse, pour tromper les ennemis, passe le ruisseau une lieue au-dessous, les poursuit à la pointe du jour et obtient un grand avantage sur leur arrière-garde. Le lendemain elle défit trois cents cavaliers par un parti des siens, qui les tuèrent tous, parce qu'Isolani ne veut point de quartier (2). »

De si beaux succès apportaient au cardinal un '< extrême contentement (3) », mais Richelieu n'ignorait pas que les renforts et l'arg-ent manquaient au vainqueui'. Que répondre au prince, qui avait dépêché à Paris M. de Truchsess, son chambellan? Que lui envoyer sinon de bonnes paroles par le chambellan, qui de plus sera porteur d'une belle lettre : « Monsieur, vous saurez particulièrement par le sieur Truchsess, qui s'en retourne trouver Votre

(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. IX, p. 466-467

(2) Etienne Gallois, Lettres inédites de Feuquières, t. I, p. 191.

(3) Avenel, Lettres du cardinal de Richelieu, t. V, p. 1059.

K.MHAKHAS D'ARGK.NT A l'AlHS 291

Altesse, le désir extrême qu'aie Roi de vous fortifiei' et les ordres que Sa Majesté a donnés à cette lin. Je vous supplie de croire qu'en cette occasion et en toute autre où il ira de votre contentement, ce m'en sera un singulier de vous servir (I). » lîernard ne se paie point de cette monnaie. Truchsess à peine parti, arrive M. de Manicamp, gouverneur do Colinar, chargé de dépeindre à la Cour l'exaspération du duc de Weimar. Les discours de Manicamp obtiennent du Roi et du cardinal la promesse de six cent mille livres et de cinq mille cinq cents hommes : c'est Manicamp lui-même qui les conduira. L'ordre est donné; cependant rien ne part. Weimar, n'ayant plus assez de troupes pour demeurer dans les retranchements, laisse la garde du camp de Wittenweier à ({uelques troupes françaises, repasse le Rhin et se retire entre vStrasbourg- et Golmar. Jean de Werth n'a pas plus tôt appris cette retraite qu'il attaque le camp; mais il se heurte à Bernard, qui, revenu en toute hâte, lui inflige un nouvel échec.

M. de Bretteville, envoyé auprès du cardinal, est plus heureux que M. de Manicamp. Trois mille hommes et cinq mille chevaux se mettent en route. D'autres renforts se préparent; mais, lorsque les trois mille trois cents hommes, rassemblés à Lunéville par Crusy de Marcillac, évéque de Mende, apprennent qu'ils vont combattre en Allemagne, c'est à grand peine qu'ils se laissent conduire à Saverne, où Bernard les reçoit avec plus de mauvaise humeur que de reconnaissance. Et les doux mille deux cents hommes que le comte de Grancey a l'ordre d'.i mener de Bourg-ogne sont réduits à quatorze cents, pour l'unique raison que Grancey n'aime guère Weimar."

Et toujours peu d'argent, peu de vivres. La lettre suivante adressée de Golmar à M. du Fresno, lieutenant du marquis de Feuquières, par M. de Gourval, laisse à penser ce que doivent être les souffrances des officiers et des soldats : « Mon cher Monsieur, écrivait Gourval avec une belle humeur digne du légendaire Gyrano de Bergerac, un faisan, deux canards et deux pordi'ix, que le hibou rapporta de la chasse hier au soir, sont les onguents

(1) Vicomte de Noailles, Bernard de Saxe-Weimar, p. 237.

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dont nous faisons présentement des emplAtrcs pour mettre sur nos estomacs demain matin, le chai^rin, la mélancolie et l'horrible misère que nous soutirons les ayant débiii'és, de sorte que, sans le secours de ce médicament, ils ne scroient plus capables d'aucune de leurs fonctions (I). »

Le duc de Weiniar déclare à l'évèque de Mende qu'il ne pourra plus supporter longtemps la dépense que nécessite l'entretien du pont de Rhinau ^). Chaque jour l'incline à renoncer à l'expédition qu'il projetait sur la rive droite du Rhin. Chaque jour rend ses doléances plus amères : « il se plaint que le long- séjour qu'il lui a fallu faire au bord du fleuve dans l'attente d'un grand secours a ruiné ses troupes et lui a fait perdre la plus grande partie des chevaux de son artillerie et de ses reîtres » ; il ne cache pas qu'il « va chercher un lieu plus propre à remettre son armée et pour la remonter (3) ».

La reddition de la forteresse de Ilanau, signée le 31 août 1G37 par le chevalier Ranisay, qui en était gouverneur, contribuait pour beaucoup au découragement du duc de Weimar. Au milieu d'octobre les Weimariens partirent. Ils « laissoient, constatent les Mémoires du cardinal, la garde des forts et du pont au sieur de Manicamp ». Le sieur du llallier donna au sieur de Manicamp les hommes qui lui furent demandés, <( subsistance de pain pour six semaines et vingt mille livres pour continuer les travaux qui étoient commencés (4) ». Cependant le cardinal prescrivait au comte d'Avaux, ambassadeur du Roi en Allemagne, de colorer ainsi aux yeux de nos alliés ce départ peu reluisant : « Le duc de Weimar a été obligé de faire un tour vers la frontière du comté de Bourgogne la plus proche de l'Alsace, en un lieu nommé Franche-Montagne, pour refah'e ses troupes et, après quelques jours de rafi'aîchissement, il doit repasser le Rhin. » Expédition pour laquelle, devait assurer d'Avaux, le Roi faisait envoyer au duc de Weimar par le marquis de Feuquières quatre mille fan-

(1) Etienne Gallois, Lettres inédites des Feuquières, t. I, p. 194-195.

(2) Vicomte de Noailles, Bernard de Saxc-Wcimar, p. 239-210, note.

(3) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. IX, p. 471.

(4) Vicomte de Noailles, Bernard de Saxe-Weimar, p. 243, note.

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