ORDRE A SOURDIS D'ALLKR A LEUCATE
que vous approclinricz desdits retrancheuients par le dos, nous donnerions par devant, et ainsi nous les forcerions... Que si vous ne pouviez passer jusqu'à la place à cause de leur cavalerie, en vous fortifiant sur le bord du Graner, nous les tenons enfermés dans leurs retranchements : ils seroient resserrés dans une demi-lieue d'étendue sans aucun moyen de passer leur appétit; à cela il n'est question d'autre chose que de dilig-ence (1). »
Mais comment rendre diligent M. de Pont-Courlay, général des galères? Comment décider le comte d'Harcourt à donner les petits vaisseaux et les brûlots indispensables? L'un demande que l'on mette de l'argent entre les mains de son trésorier; il fait remarquer que « la côte de Languedoc est furieuse : on ne saurait s'en approcher sans danger de périr, jamais les galères de France n'y ont été ». L'autre allègue qu'il doit réserver les vaisseaux pour l'expédition de Final, qui doit secourir le duc de Savoie. A la fin du mois de septembre, Sourdis reçoit cette lettre du cardinal, qui est datée du 18 : « On a envoyé l'ordre à M. le Comte d'Harcourt de vous envoyer tout autant de petits vaisseaux et de brûlots de l'armée navale qu'il en pourra aller dans les côtes du Languedoc et que vous jugerez en avoir besoin, comme aussi à M. de Pont-Courlay les six galères que vous avez demandées, ne doutant point qu'avec cela et les barques et tartanes que vous avez amenées avec vous, vous n'incommodiez extrêmement les Espagnols et dans leurs desseins du Languedoc et dans leurs ports (2). »
Arrivé à Béziers depuis le 10 septembre, Sourdis parcourt la lettre du cardinal qui lui accorde les navires, et finalement se heurte à ce post-scriptum qui les lui refuse : « Je viens de recevoir une lettre de M. le Général des Galères, par laquelle il me mande qu'il n'y a pas un port assuré dans toute la côte de Languedoc pour les galères, ainsi que les pilotes l'ont certifié et signé, et que néanmoins il envoyoit M. de Baillebaud sur les lieux pour en savoir plus particulièrement la
(1) Eugène Sue, Correspondance de Sourdis, t. I, p. 488-489.
(2) Ibidem, p. 503.
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vérité de votre présence; et cependant qu'il fera préparer les galères poin' s'acheminer on Lang-uedoc, si c'est chose nécessaire et possible (1). »
Sourdis n'est nullement surpris. Le pilote Real, qui l'accompagnait, lui a déjà déclaré que le port d'Agde ne peut mettre à l'ahri de la tempête ni galères, ni vaisseaux, ni tartanes. Sourdis n'ig-nore pas la raison puissante qui empêche les officiers des galères de quitter Marseille : trafiquant des services de leurs galériens, ces Messieurs ont su transformer leurs galères en métairies. Pour délivrer Leucate, le duc dilalluin devra se contenter des troupes de terre.
Sous le martellement continu des pièces espagnoles, les ruines des fortifications de Leucate se sont amoncelées. L'assaut final serait ordonné, si le régiment du marquis de Pobar ne prétendait disputer à celui du comte-duc l'honneur dy monter avant qui que ce fût (2). C'est le mot de Corneille :
L'occasion leur plait, mais chacun veut pour soi L'honneur du premier coup ([ue j'ai choisi pour uioi.
Cependant le duc d'Halluin, à la tête d'une grosse avant-garde, marche sur la montagne. En cet après-diner du 27 septembre 1G37, il n'a point l'intention d'attaquer les assiégeants; il veut seulement, à la faveur de quelques escarmouches, reconnaître leurs retranchements. Du côté de l'étang, qu'il s'imaginait le plus faible, il contemple, non sans stupeur, « la grandeur des fossés », « la hauteur des remparts » dont on a muni deux forts puissants et « palissades » qui avancent dans l'eau sur un espace de cinquante pas, la quantité d'artillerie qui garnit tant de retranchements, la cavalerie qui s'est mise à l'abri derrière les fortifications et que nulle provocation ne parvient à faire sortir. Le lendemain, une seconde reconnaissance confirma les révélations qu'avait apportées la première. Il pleuvait, la nuit tombait, et le duc d'Halluin, retiré dans son camp, « était endos désespoirs inconcevables des difficultés qui se rencoutroient
(1) Eugène Sue, Correspondance de Sourdis, t. I, p. 504. 2) Charles Vassal-Reig, La Guerre en Boussillon sous Louis XIII, p. 55.
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à son dessein ». Fallait-il pénétrer en Roussillon, surprendre dans Perpignan le duc de Cardonne et couper de leurs bases les troupes qui assiégeaient Leucate? Dans l'armée du Roi, c'était l'avis de plusieurs bons esprits. D'autres continuaient de songer « aux divers moyens » d'attaquer cette armée espagnole « cachée dans ces grandes fortifications qui faisoient paraître l'afTaire presque impossible ». M. d'Argencourt, maréchal de camp, était au nombre de ceux-ci. Il songea que l'on pouvait sans inconvénient attaquer l'ennemi sur la gauche et il communiqua son idée à M. de Varennes, lieutenant général. Tous deux se rendent auprès du duc d'Halluin et « sont reçus comme porteurs de la meilleure nouvelle qui puisse arriver ». « A l'instant, raconte Sourdis, le conseil fut assemblé, l'affaire résolue, le commandement donné, les fascines, échelles, pontons, pics et pelles distribués; la joie commença à paraître en toute l'armée et l'espérance de pouvoir témoigner, en la plus difficile action qu'on pouvoit entreprendre, l'excès de leur fidélité et de leur courage. La résolution fut prise de faire cinq attaques (1). » Cinq attaques sur les cinq bastions qu'étaient devenus les cinq promontoires du plateau de Leucate. Et ces cinq bastions communiquaient entre eux par une tranchée. En arrière, sur le plateau même, une autre tranchée reliait deux forts et constituait une puissante ligne de défense (2).
La nuit est presque complètement tombée. Quatre coups de canon, — c'est le signal, — et les cinq attaques se sont déclenchées. « Il est bien difficile de garder l'ordre en montant, parce que la nature du rocher, qui est en beaucoup d'endroits escarpé, resserre les troupes dans les avenues, dont l'accès est plus aisé », mais où elles sont exposées au feu de six mille mousquets. Les pertes sont heureusement moindres qu'on ne pourrait croire, sans doute à cause du vent du nord, qui rabat sur les mousquetaires le feu et la fumée des mèches. Dix-huit canons ennemis font également rage. Les troupes du Roi n'en continuent pas moins de « monter par la pente de la montagne, avec grand silence,
(1) Eugène Sue, Correspondance de Sourdis, t. I, p. 508-510.
(2) Charles Va5.Scd-Reig, La Guerre en Roussillon sous Louis XI II, p. 5G.